Il ne sut pas non plus quand le soleil acheva de sombrer à l’occident,

derrière les forêts, et ne vit point venir la nuit. Il y eut un moment,

seulement, où il s’éveilla de sa stupeur. Dans son dolent cerveau il lui

sembla que résonnait une voix connue, une voix du passé. Il leva la tête

et écouta.

Sur le sable de la berge, il vit Mac Trigger qui avait établi son feu.

L’homme s’était levé et se tenait debout dans la lueur rougeâtre, tourné

vers les ténèbres de la forêt, et lui aussi écoutait. Il écoutait ce

même cri funèbre qui avait ranimé Kazan, la lamentation de Louve Grise,

qui retentissait au loin.

Kazan se remit sur ses pattes et, en gémissant, commença à tirer sur la

lanière. Sandy bondit vers lui après s’être saisi du gourdin, qu’il

avait gardé à sa portée.

--Couché! Sale bête! ordonna-t-il.

Dans la lumière du feu, le gourdin se leva et s’abattit, rapide et

féroce.

Et lorsque Mac Trigger s’en revint vers le foyer qui brûlait sur le

sable, à côté de ses couvertures qu’il avait étendues pour y dormir, le

gros bâton avait pris un aspect tout différent. Il était maintenant

couvert de sang et de poils.

--Certainement, monologua Sandy, que ma méthode, à la longue, le

calmera. J’y réussirai... ou je le tuerai!

Plusieurs fois, durant la nuit, Kazan entendit l’appel de Louve Grise.

Il gémissait très bas, en réponse, de crainte du gourdin. Il avait la

fièvre et souffrait atrocement dans sa chair sanglante. Il regardait

brûler le feu et son gosier desséché implorait un peu d’eau.

Aux premières lueurs de l’aube, l’homme sortit de dessous ses

couvertures et apporta à Kazan de la viande et de l’eau. Il but l’eau,

mais continua à refuser la viande. Il ne grognait plus et ne découvrait

plus ses crocs. Sandy se plut à constater cette amélioration.

Quand le soleil se leva, Sandy avait terminé son déjeuner du matin et

était prêt à partir. Sans crainte, et négligeant le gourdin, il vint

vers Kazan, le délia du tronc de l’arbre et le traîna à sa suite, sur le

sable, vers la pirogue. Kazan se laissa faire.

Lorsque tous deux furent arrivés au bord de l’eau, Sandy Mac Trigger

attacha la lanière à l’arrière de la pirogue. Il s’amusait énormément à

l’idée de ce qui allait suivre et qui faisait encore partie des méthodes

de dressage employées sur le Yukon.

Comme Sandy avait, en effet, poussé au large, d’un coup net et subit, à

l’aide d’une de ses rames, Kazan se trouva tout à coup en pleine eau. La

lanière se tendit, cependant que Mac Trigger se mettait à ramer, pour

accélérer la vitesse de l’embarcation.

En dépit de sa grande faiblesse, l’animal fut contraint de nager, afin

de tenir sa tête hors de l’eau et de ne pas couler à fond, Et, en un jeu

diabolique, destiné à augmenter son supplice, Sandy continuait à ramer

de toutes ses forces. Pris dans les remous de la pirogue, Kazan sentait,

par moments, sa tête broussailleuse disparaître dans le fleuve. D’autres

fois, quand il s’était remis d’aplomb, en nageant dans un effort

désespéré, c’était l’homme qui, d’un coup de sa rame durement asséné, le

replongeait dans l’eau.

Au bout d’un mille de ce mode de voyager, le chien-loup, exténué,

n’allait pas tarder à être noyé. Alors seulement son maître se décida à

le tirer à bord et à l’embarquer.

Tout brutal qu’il fût, et par cette brutalité même, le système de Sandy

Mac Trigger avait abouti au résultat désiré. Kazan était devenu aussi

soumis qu’un enfant. Il ne songeait plus à sa liberté perdue et à lutter

encore pour elle. Son seul désir était que le maître lui permît de

demeurer couché au fond de la pirogue, à l’abri de l’eau et du gourdin.

Celui-ci gisait entre lui et l’homme, à un pied de son museau, et le

sang coagulé qu’il y flairait était son propre sang.

Pendant cinq jours et cinq nuits, la descente du fleuve continua et la

méthode de Mac Trigger, afin de bien inculquer au chien-loup la

civilisation, se poursuivit par trois autres rossées, qui lui furent

administrées à terre, et par un recours supplémentaire au supplice de

l’eau.

Le matin du sixième jour, l’homme et la bête atteignirent Red Gold City

et Mac Trigger campa près du fleuve. Il se procura une chaîne d’acier,

s’en servit pour attacher solidement Kazan à un gros piquet, puis coupa

lanière et muselière.

--Maintenant, dit-il à son prisonnier, tu ne seras plus gêné pour

manger. Je veux que tu redeviennes fort et aussi féroce que l’Enfer...

L’idée que je rumine vaut toute une cargaison de fourrures! Oui, oui,

c’est un riche filon qui bientôt remplira mes poches de poussière d’or.

J’ai déjà fait cela, et nous le referons ici. Par la grâce de Dieu!

Voilà enfin un riche atout dans mon jeu!

XXVI

LE PROFESSEUR WEYMAN DIT SON MOT

Deux fois par jour, désormais, Sandy Mac Trigger apportait à Kazan de la

viande fraîche. Il ne lui donnait ni poisson, ni graisse, ni bouillie à

la farine, mais seulement de la viande crue. Il lui rapporta un jour, de

cinq milles de distance, les entrailles encore chaudes d’un caribou,

qu’il avait été tuer tout exprès.

A ce régime reconstituant, Kazan ne tarda pas à recouvrer la santé et à

se refaire de la chair et des muscles. Mac Trigger ne le battait plus,

et c’était Kazan qui l’accueillait, au bout de sa chaîne, en grondant et

en découvrant ses crocs.

Un après-midi, Sandy amena avec lui un autre homme. Kazan bondit soudain

sur l’étranger, qui s’était approché d’un peu trop près, et qui sauta en

arrière, avec un juron étouffé.

--Il fera l’affaire, grogna-t-il. Il est plus léger de dix à quinze

livres que mon danois. Mais il a ses crocs et la rapidité... Avant qu’il

ne touche le sol, ce sera un beau spectacle!

--Touche le sol... rétorqua Mac Trigger. Je te parie vingt-cinq pour

cent de ma part de bénéfices que ma bête n’aura pas le dessous.

--Tope là! dit l’autre. Combien de temps encore avant qu’il ne soit en

forme?

Sandy réfléchit un moment.

--Une semaine... Il n’aura pas avant tout son poids.

L’homme acquiesça de la tête.

--Ce sera donc pour aujourd’hui en huit, au soir.

Et il ajouta:

--Cinquante pour cent de ma part, que mon danois tuera ton champion.

Sandy Mac Trigger regarda longuement Kazan.

--Je te prends au mot, dit-il finalement.

Et secouant la main de l’étranger:

--Je ne pense pas qu’il y ait, d’ici au Yukon, un seul chien qui soit

capable de venir à bout de ce métis de loup.

L’heure était à point pour offrir aux gens de Red Gold City une fête de

ce genre. Ils avaient bien, pour se distraire, le jeu et les tripots,

quelques rixes de temps à autre et les joies de l’alcool. Mais la

présence de la Police Royale avait mis un frein à l’excès de ces

divertissements. Comparée à celle que l’on menait, à plusieurs centaines

de milles vers le nord, dans la région de Dawson[38] la vie était

austère et plate à Red Gold City.

[38] Ville du Klondike.

L’annonce du combat organisé par Sandy Mac Trigger et par le tenancier

du bar, Jan Harker, fut accueillie par de multiples bravos. La nouvelle

s’en répandit, sous le manteau, à vingt milles à la ronde et agita

toutes les cervelles.

Au cours de la semaine qui précéda la rencontre, Kazan et le gros danois

furent, dans une arrière-pièce du bar, exhibés chacun dans deux cages de

bois, construites tout exprès.

Le chien de Harker était un métis de grand danois et de mâtin. Né dans

le Northland, il avait porté le harnais et tiré les traîneaux.

La fièvre des paris commença. Ils étaient pour le danois, dans la

proportion de deux à un.

Parfois ils montaient à trois contre un. Les gens qui risquaient sur

Kazan leur argent et leur pain étaient d’anciens familiers du

Wilderness. Ils savaient ce qui signifiait, comme force et comme

endurance, l’éclat rougeâtre qui luisait aux yeux du chien-loup.

Un vieux trappeur, devenu mineur, confiait, à voix basse, à l’oreille de

son voisin:

--C’est pour celui-ci que je ferai ma mise. Il battra le danois à plate

couture. Le danois n’aura pas son savoir-faire.

--Mais il a le poids, répliquait l’homme, qui doutait. Regarde-moi ses

mâchoires et ses épaules...

--Regarde toi-même, interrompit le vieux trappeur, les pattes trop

faibles de ton champion, sa gorge tendre et trop exposée aux crocs du

chien-loup, et la lourdeur de son ventre. Pour l’amour de Dieu,

camarade, crois-m’en sur parole! Ne mets pas ton argent sur le danois!

D’autres hommes prirent part à la discussion, qui tenaient chacun pour

une des deux bêtes.

Kazan, tout d’abord, avait grondé vers toutes ces faces qui

l’entouraient. Puis il avait fini par se coucher dans un coin de la

cage, la tête entre ses pattes, et il regardait les gens, maussade et

silencieux.

Le soir du combat, la grande salle du bar de Jan Harker se trouva

complètement déblayée de ses tables. Surélevée sur une plate-forme de

trois pieds de haut, une grande cage, de dix pieds carrés, autour de

laquelle des bancs avaient été rangés, occupait le milieu de la pièce.

La partie supérieure de cette cage était ouverte et, au-dessus,

pendaient du plafond deux grosses lampes à pétrole, munies de

réflecteurs.

Trois cents spectateurs, qui avaient payé chacun cinq dollars d’entrée,

attendaient l’arrivée des deux gladiateurs.

Le gros danois avait été introduit le premier dans la grande cage. Il

était huit heures du soir lorsque Harker, Mac Trigger et deux autres

hommes apportèrent dans la salle, à l’aide de forts brancards de bois

passés en dessous d’elle, la cage où était Kazan.

Le danois, qui clignotait des yeux sous la lumière crue des réflecteurs,

en se demandant ce qu’on lui voulait, dressa les oreilles lorsque le

chien-loup fut introduit près de lui.

Mais Kazan ne montra pas ses crocs et c’est à peine s’il se raidit sur

ses pattes, pendant quelques instants. Ce chien, qu’il ne connaissait

pas, lui était indifférent. Le danois ne bondit, ni ne grogna. Kazan non

plus ne l’intéressait point.

Il y eut parmi le public un murmure de désappointement. Le gros danois

tourna son regard vers les trois cents faces de brutes qui l’entouraient

et parut les examiner curieusement, en se dandinant sur ses pattes.

Kazan fit de même.

Un rire de dérision se mit à courir sur les lèvres de cette foule

étroitement tassée dans la salle, et qui était venue là pour un

spectacle de mort. Des cris d’animaux, et des quolibets partirent à

l’adresse de Mac Trigger et de Harker, et une clameur grandissante

s’éleva, qui réclamait la bataille promise ou le remboursement du prix

des places.

La figure de Sandy était pourpre de mortification et de rage. Sur le

front de Harker les grosses veines bleues s’enflaient comme des

bourrelets, au double de leur grosseur normale.

Le tenancier du bar montra le poing à la foule et hurla:

--Vous êtes bien pressés, tas d’idiots! Laissez-les prendre contact!

Patience, s’il vous plaît!

Le tumulte s’apaisa et les yeux se reportèrent à nouveau vers la cage.

Kazan était venu, en effet, se placer en face de l’énorme danois et

celui-ci avait commencé à dévisager Kazan.

Puis le chien-loup s’avança imperceptiblement. Avec prudence, il se

préparait à bondir sur son adversaire, ou à se jeter de côté, s’il y

avait lieu. Le danois l’imita. Leurs muscles à tous deux se raidirent.

On aurait pu, dans la salle, entendre maintenant le vol d’une mouche.

Sandy et Harker, debout près de la cage, respiraient à peine.

Les deux bêtes, pareillement splendides, les deux lutteurs de tant

d’impitoyables batailles, allaient sans nul doute, par la cruelle

volonté des hommes, livrer leur dernier duel. Déjà les deux animaux

s’affrontaient.

Mais, à ce moment, que se passa-t-il en eux? Est-ce O-se-ki, le Grand

Esprit des Solitudes, qui opéra dans leur cerveau et leur fit comprendre

que, victimes de la barbarie humaine, ils avaient l’un envers l’autre un

impérieux devoir de fraternité?

Toujours est-il qu’à la seconde décisive, alors que toute la salle,

haletante, s’attendait à une mutuelle prise de corps, imminente et

féroce, on vit le gros danois lever lentement sa tête vers les lampes à

pétrole et esquisser un bâillement.

Harker, qui voyait son champion offrir ainsi sa gorge aux crocs de

Kazan, se mit à trembler de tous ses membres et à proférer d’affreux

blasphèmes. Kazan pourtant ne bondit pas. Le pacte de paix avait été

mutuellement scellé entre les deux adversaires qui, se rapprochant l’un

de l’autre, épaule contre épaule, parurent regarder avec un immense

dédain, à travers les barreaux de leur prison, la foule à nouveau

furieuse.

Ce fut, cette fois, une explosion de colère, un mugissement menaçant,

pareil à celui d’un ouragan. Exaspéré, Harker tira de l’étui son

revolver et coucha en joue le gros danois.

Mais, par-dessus le tumulte, une voix s’éleva.

--Arrêtez! jeta-t-elle d’un ton de commandement. Arrêtez au nom de la

loi!

Il y eut un silence soudain et toutes les figures se retournèrent vers

la voix qui parlait.

Deux hommes étaient montés sur des tabourets et dominaient les

assistants.

L’un était le sergent Brokaw, de la Police montée du Nord-Ouest. C’est

lui qui avait parlé. Il tenait sa main levée, pour ordonner attention et

silence. L’autre était le professeur Paul Weyman. Ce fut lui qui,

protégé par la main levée du sergent, prit ensuite la parole.

--Je donnerai, dit-il, aux propriétaires cinq cents dollars pour ces

chiens.

Il n’y eut personne dans la salle qui n’entendît l’offre ainsi faite.

Harker regarda Sandy. Leurs deux têtes se rapprochèrent.

--Ils ne veulent pas se battre, continua celui qui était survenu, et ils

feront d’excellents chiens de traîneaux. Je donnerai aux propriétaires

cinq cents dollars.

Harker fit un geste indiquant qu’il voulait parler.

--Donnez-en six cents! Oui, six cents, et les deux bêtes sont à vous.

Le professeur Paul Weyman parut hésiter. Puis il acquiesça de la tête.

--Je paierai six cents, affirma-t-il.

La foule recommença à grogner. Harker grimpa sur la plate-forme qui

supportait la cage.

--Je ne suis point responsable, clama-t-il, pas plus que le propriétaire

du chien-loup, s’ils n’ont pas voulu se battre! S’il est toutefois,

parmi vous, des gens assez peu délicats pour exiger le remboursement de

leur argent, on le leur rendra à la sortie! Mais nous sommes innocents

de ce qui se passe. Les chiens nous ont roulés, voilà tout.

Paul Weyman, accompagné du sergent, s’était frayé un chemin jusqu’à la

cage et, tout en sortant de sa poche une liasse de billets, dont il

compta trois cents à Jan Harker et trois cents à Sandy Mac Trigger, il

dit à mi-voix, aux deux bêtes qui le considéraient curieusement à

travers les barreaux:

--C’est un gros prix, un énorme prix que je paie pour vous, mes petits

amis... Mais vous me serez utiles pour poursuivre mon voyage et bientôt,

j’espère, nous serons les meilleurs camarades du monde.

XXVII

SEULE DANS SA CÉCITÉ

Bien des heures après que Kazan fût tombé sur la rive du fleuve, sous le

coup de fusil de Sandy Mac Trigger, Louve Grise attendit que son fidèle

compagnon vînt la retrouver. Tant de fois il était revenu vers elle

qu’elle avait confiance dans son retour. Aplatie sur son ventre, elle

reniflait l’air et gémissait de n’y point découvrir l’odeur de l’absent.

Mais, de tout le jour, Kazan ne reparut point.

Le jour et la nuit étaient depuis longtemps semblables pour la louve

aveugle. Elle sentait pourtant, par un secret instinct, l’heure où les

ombres s’épaississaient, et que la lune et les étoiles devaient briller

sur sa tête. Mais, avec Kazan à côté d’elle, l’effroi de sa cécité

n’était plus pareil. Le même abîme des ténèbres ne lui semblait pas

l’envelopper.

Vainement elle lança son appel. Seule lui parvint l’âcre odeur de la

fumée qui s’élevait du feu allumé par Mac Trigger sur le sable. Elle

comprit que c’était cette fumée, et l’homme qui la produisait, qui

étaient la cause de l’absence de Kazan. Mais elle n’osa pas approcher

trop près ses pas ouatés et silencieux. Elle savait être patiente et

songea que, le lendemain, son compagnon reviendrait. Elle se coucha sous

un buisson et s’endormit.

La tiédeur des rayons du soleil lui apprit que l’aube s’était levée.

Elle se remit sur ses pattes et, l’inquiétude l’emportant sur la

prudence, elle se dirigea vers le fleuve. L’odeur de la fumée avait

disparu ainsi que celle de l’homme, mais elle percevait le bruit du

courant, qui la guidait.

Le hasard la fit retomber sur la piste que, la veille, Kazan et elle

avaient tracée, lorsqu’ils étaient venus boire sur la bande de sable.

Elle la suivit et arriva sans peine à la berge, à l’endroit même où

Kazan était tombé et où Mac Trigger avait campé.

Là son museau rencontra le sang coagulé du chien-loup, mêlé à l’odeur

que l’homme avait, tout à côté, laissée sur le sable. Elle trouva le

tronc d’arbre auquel son compagnon avait été attaché, les cendres

éteintes du foyer, et suivit jusqu’à l’eau la traînée laissée par le

corps de Kazan, lorsque Mac Trigger l’avait tiré demi-mort, derrière

lui, vers la pirogue. Puis toute piste disparaissait.

Alors Louve Grise s’assit sur son derrière, tourna vers le ciel sa face

aveugle et jeta vers Kazan disparu un cri désespéré, tel un sanglot que

le vent emporta sur ses ailes. Puis, remontant la berge jusqu’au plus

prochain buisson, elle s’y coucha, le nez tourné vers le fleuve.

Elle avait connu la cécité, et maintenant elle connaissait la solitude,

qui venait y ajouter une pire détresse. Que pourrait-elle faire ici-bas,

désormais, sans la protection de Kazan?

Elle entendit, à quelques yards d’elle, le gloussement d’une perdrix des

sapins. Il lui sembla que ce bruit lui arrivait d’un autre monde. Une

souris des bois lui passa entre les pattes de devant. Elle tenta de lui

donner un coup de dent. Mais ses dents se refermèrent sur un caillou.

Une véritable terreur s’empara d’elle. Ses épaules se contractaient et

elle tremblait, comme s’il avait fait un gel intense. Épouvantée de la

nuit sinistre qui l’étreignait, elle passait ses griffes sur ses yeux

clos, comme pour les ouvrir à la lumière.

Pendant l’après-midi, elle alla errer dans le bois. Mais elle eut peur

et ne tarda pas à revenir sur la grève du fleuve, et se blottit contre

le tronc d’arbre près duquel Kazan enchaîné avait dormi sa dernière

nuit. L’odeur de son compagnon était là plus forte qu’ailleurs et, là

encore, le sol était souillé de son sang.

Pour la seconde fois, l’aube se leva sur la cécité solitaire de Louve

Grise. Comme elle avait soif, elle descendit jusqu’à l’eau et y but.

Quoiqu’elle fût à jeun depuis deux jours, elle ne songeait point à

manger.

Elle ne pouvait voir que le ciel était noir et que dans le chaos de ses

nuages sommeillait un orage. Mais elle éprouvait la lourdeur de l’air,

l’influence irritante de l’électricité, dont l’atmosphère était chargée,

et qui s’y déchargeait en zigzags d’éclairs.

Puis l’épais drap mortuaire s’étendit, du sud et de l’ouest, jusqu’à

l’extrême horizon, le tonnerre roula et la louve se tassa davantage

contre son tronc d’arbre.

Plusieurs heures durant, l’orage se déchaîna au-dessus d’elle, dans le

craquement de la foudre, et accompagné d’un déluge de pluie. Lorsqu’il

se fut enfin apaisé, Louve Grise se secoua et, sa pensée toujours fixée

vers Kazan qui était bien loin déjà à cette heure, elle recommença à

flairer le sable. Mais l’orage avait tout lavé, le sang de Kazan et son

odeur. Aucune trace, aucun souvenir ne restaient plus de lui.

L’épouvante de Louve Grise s’en accrut encore et, comble de misère, elle

commença à sentir la faim qui lui tenaillait l’estomac. Elle se décida à

s’écarter du fleuve et à battre le bois à nouveau.

A plusieurs reprises, elle flaira divers gibiers qui, chaque fois, lui

échappèrent. Même un mulot dans son trou, qu’elle déterra des griffes,

lui fila sous le museau.

De plus en plus affamée, elle songea au dernier repas qu’elle avait fait

avec Kazan. Il avait été constitué par un gros lapin, dont elle se

souvint qu’ils n’avaient mangé que la moitié. C’était à un ou deux

milles.

Mais l’acuité de son flair et ce sens intérieur de l’orientation, si

puissamment développé chez les bêtes sauvages, la ramenèrent à cette

même place, à travers arbres, rochers et broussailles, aussi droit qu’un

pigeon retourne à son colombier.

Un renard blanc l’avait précédée. A l’endroit où Kazan et elle avaient

caché le lapin, elle ne retrouva que quelques bouts de peau et quelques

poils. Ce que le renard avait laissé, les oiseaux-des-élans et les geais

des buissons l’avaient à leur tour emporté. Le ventre vide, Louve Grise

s’en revint vers le fleuve, comme vers un aimant dont elle ne pouvait se

détacher.

La nuit suivante, elle dormit encore là où avait dormi Kazan et, par

trois fois, elle l’appela sans obtenir de réponse. Une rosée épaisse

tomba, qui aurait achevé d’effacer la dernière odeur du disparu, si

l’orage en avait laissé quelques traces. Et pourtant, trois jours

encore, Louve Grise s’obstina à demeurer à cette même place.

Le quatrième jour, sa faim était telle qu’elle dut, pour l’apaiser,

grignoter l’écorce tendre des saules. Puis, comme elle était à boire

dans le fleuve, elle toucha du nez, sur le sable de la berge, un de ces

gros mollusques que l’on rencontre dans les fleuves du Northland et dont

la coquille à la forme d’un peigne de femme; d’où leur nom.

Elle l’amena sur la rive avec ses pattes et, comme la coquille s’était

refermée, elle l’écrasa entre ses dents. La chair qui s’y trouvait

enclose était exquise et elle se mit en quête d’autres «peignes». Elle

en trouva suffisamment pour rassasier sa faim. En sorte qu’elle demeura

là durant trois autres jours.

Puis, une nuit, un appel soudain sonna dans l’air, qui l’agita d’une

émotion étrange. Elle se leva et, en proie à un tremblement de tous ses

membres, elle trottina de long en large sur le sable, tantôt faisant

face au nord, et tantôt au sud, puis à l’est et à l’ouest. La tête

rejetée en l’air, elle aspirait et écoutait, comme si elle cherchait à

préciser de quel point de l’horizon arrivait l’appel mystérieux.

Cet appel venait de loin, de bien loin, par-dessus le Wilderness. Il

venait du Sun Rock, où elle avait si longtemps gîté avec Kazan, du Sun

Rock où elle avait perdu la vue et où les ténèbres qui l’enveloppaient

maintenant avaient, pour la première fois, pesé sur ses paupières. C’est

vers cet endroit lointain, où elle avait fini de voir la lumière et la

vie, où le soleil avait cessé de lui apparaître dans le ciel bleu, et

les étoiles et la lune dans la nuit pure, que, dans sa détresse et son

désespoir, elle reportait tout à coup sa pensée. Là, sûrement,

s’imaginait-elle, devait être Kazan. Alors, affrontant sa cécité et la

faim, et tous les obstacles qui se dressaient devant elle, tous les

dangers qui la menaçaient, elle partit, abandonnant le fleuve. A deux

cents milles de distance était le Sun Rock, et ç’était vers lui qu’elle

allait.

XXVIII

COMMENT SANDY MAC TRIGGER TROUVA LA FIN QU’IL MÉRITAIT

Kazan, durant ce temps, à soixante milles vers le nord, était couché au

bout de sa chaîne d’acier et observait le professeur Paul Weyman, qui

mélangeait dans un seau, à son intention, de la graisse et du son.

Le gros danois, à qui la moitié du repas était destinée, était couché

pareillement, à quelques pieds de Kazan, et ses énormes mâchoires

bavaient, dans l’attente du festin qui se préparait.

Le refus de ces deux superbes bêtes de s’entre-tuer pour le plaisir de

trois cents brutes, assemblées tout exprès, réjouissait infiniment le

digne professeur. Il avait dressé déjà le plan d’une communication sur

cet incident.

Ce fut le danois que Paul Weyman commença par servir. Il lui apporta un

litre environ de la succulente pâtée et, tandis que, remuant la queue,

le chien la malaxait dans ses puissantes mâchoires, il lui donna sur le

dos une chiquenaude amicale.

Son attitude fut toute différente quand il se dirigea vers Kazan. Très

prudemment il s’avança, sans vouloir, cependant, paraître avoir peur.

Sandy, qu’il avait longuement interrogé, lui avait conté l’histoire de

la capture de Kazan et la fuite de Louve Grise. Paul Weyman ne doutait

pas que le hasard ne lui eût fait retrouver la même bête qu’il avait eue

déjà en sa possession et à qui il avait rendu la liberté.

Tout en estimant que lui redonner cette liberté était devenu inutile,

puisque sa compagne sauvage avait disparu, à tout jamais sans doute, le

professeur s’efforçait, de tout son pouvoir, d’obtenir les bonnes grâces

de Kazan.

Kazan(#72127) · 第 14 / 15 段