crépuscule commençait à tomber. Dans le bois qui s’obscurcissait, un
hibou saluait la nuit de son premier appel, aux notes sourdes. La loutre
s’agitait sur sa souche. Une sorte de malaise s’emparait d’elle et son
museau moustachu se contractait. Elle était prête à s’éveiller lorsque
Kazan bondit sur elle.
Face à face, en franche bataille, la loutre aurait pu encore se défendre
et prouver sa valeur. Mais le Wild avait décrété, cette fois, qu’elle
devait mourir. O-se-ki, l’Esprit immanent et tout-puissant,
s’appesantissait sur elle. Il était plus redoutable que l’homme et elle
n’avait nul moyen de lui échapper.
Les crocs de Kazan s’enfoncèrent dans la veine jugulaire de la loutre et
elle mourut instantanément, avant même d’avoir pu connaître qui lui
avait bondi dessus. Quant au chien-loup et à la louve, ils reprirent
leur tournée, cherchant toujours des castors à égorger, et sans se
douter qu’en tuant la loutre ils avait supprimé le seul allié qui
aurait, à la longue, fini par faire évacuer le marais à l’ennemi commun.
La situation, pour eux, ne fit dès lors qu’empirer. Dent-Brisée et sa
tribu, maintenant qu’il n’y avait plus de loutre, avaient beau jeu pour
poursuivre leurs constructions. Ils ne s’en firent pas faute et, en
juillet, la dépression presque entière qu’occupait le marais était
profondément sous l’eau.
Kazan et Louve Grise furent pris d’effroi devant cet incoercible pouvoir
qui leur rappelait celui de l’homme. Par une grosse lune blanche et
ronde, ils abandonnèrent leur ancien domaine, remontèrent le torrent
sans s’arrêter de la nuit, jusqu’à la première colonie de castors, dont
ils se hâtèrent de se détourner, et continuèrent leur route vers le
nord.
XXIV
LA CAPTURE
L’incendie auquel Kazan et Louve Grise avaient miraculeusement échappé
ne fut pas le seul qui, cette année-là, désola le Northland. D’autres
feux, malencontreusement allumés par des imprudences d’indiens ou
d’hommes blancs, ajoutèrent leur fléau au gel excessif de l’hiver, à la
famine et à la Peste Rouge, et dévastèrent, en juillet et août, des
régions entières.
Kazan et Louve Grise atteignirent bientôt des forêts dévastées par la
flamme, que les vents d’est, venant de la Baie d’Hudson, avaient
attisée, et où toute trace de vie, tout vestige vert avait disparu. Les
doux coussinets de leurs pattes ne foulaient plus que des souches
roussies, des bûches carbonisées et un sol noirci. La louve aveugle ne
pouvait voir le monde noir où ils évoluaient, mais elle le sentait des
narines.
Devant cette désolation infinie, Kazan semblait hésiter sur la route à
suivre. En dépit de sa haine des hommes, il eût préféré redescendre vers
le sud. Car c’est au sud qu’est la civilisation et l’instinct du chien
le ramène toujours, malgré lui, dans cette direction. L’instinct du
loup, au contraire, le repousse toujours vers le nord, et c’est vers le
nord que Louve Grise prétendait aller.
Ce fut elle qui, finalement, l’emporta. Le couple continua à s’orienter
de ce côté, vers le Lac Athabasca et les sources du Fleuve Mac-Farlane.
Vers la fin de l’automne précédent, un prospecteur d’or était arrivé au
Fort Smith, sur le Grand Lac de l’Esclave[34], avec un bocal à conserves
rempli de poussière d’or et de pépites. Il avait fait cette précieuse
récolte dans le Fleuve Mac-Farlane. La nouvelle s’en était rapidement
colportée jusqu’au monde civilisé et, à la mi-hiver, l’avant-garde d’une
horde de chercheurs de trésors était accourue, précipitamment, sur ses
raquettes et en traîneaux à chiens.
[34] Le Grand lac de l’Esclave s’étend, au nord du Lac Athabasca,
entre le soixantième degré et le Cercle Arctique. Il mesure, de
l’est à l’ouest, 500 kilomètres environ.
Les trouvailles d’or se multiplièrent. Le Mac-Farlane était riche en
paillettes, petites et grosses, qu’il n’y avait qu’à ramasser dans ses
eaux, mêlées au sable et au gravier. Les prospecteurs, sitôt arrivés, se
hâtaient de délimiter, tout le long du fleuve, leurs champs
d’exploitation et se mettaient aussitôt au travail. Les retardataires
s’en allaient un peu plus loin. Et la rumeur se répandit, dans tout le
Northland, que la récolte du jaune métal était plus abondante encore que
sur les rives du Yukon[35].
[35] Le Yukon, ou Yakou, après avoir coulé du sud au nord, comme le
Mackenzie, fait un coude vers l’ouest et va se jeter dans la Mer de
Behring, sur le territoire de l’Alaska. Les deux fleuves sont
séparés l’un de l’autre par la chaîne des Montagnes Rocheuses.
L’afflux des chasseurs d’or augmenta. D’une vingtaine qu’ils étaient au
début, ils devinrent cent, puis cinq cents, puis un millier. Beaucoup
venaient du sud et du pays des prairies, abandonnant les gisements plus
exploités du Saskatchewan. Les autres descendaient du Far Nord[36] et du
Klondike, par les Montagnes Rocheuses et le Fleuve Mackenzie. Ceux-là
étaient les aventuriers les plus aguerris et les plus rudes, qui ne
redoutaient ni la mort par le froid, ni celle par la faim.
[36] Le _Far Nord_ ou l’Extrême-Nord.
De ce nombre était Sandy Mac Trigger.
Pour de multiples raisons, Sandy avait jugé préférable de s’éloigner du
Yukon. Il était en délicatesse avec la police qui patrouillait dans la
région et, par surcroît, sa poche était vide.
C’était un des meilleurs prospecteurs qui eussent cherché fortune sur
cette terre lointaine. Il avait récolté de l’or pour un ou deux millions
de dollars. Mais il avait bu ou perdu au jeu tout son gain. C’était, au
demeurant, un roué, sans conscience aucune, et qui ne craignait ni Dieu
ni Diable.
Sa face était brutale et bestiale. Sa mâchoire en galoche, ses yeux
exorbités, son front bas et la touffe de cheveux roux, tirant déjà vers
le gris, qui lui ornait le crâne, lui donnaient un aspect peu rassurant.
Rien qu’à le regarder, quiconque comprenait qu’il était peu prudent de
se fier à lui, au delà de la portée de la vue ou d’une balle de fusil.
Il était véhémentement soupçonné d’avoir tué deux hommes et d’avoir vidé
les poches de beaucoup d’autres. Mais, chaque fois, la preuve avait
manqué et jamais la police n’avait pu le prendre sur le fait. Son
sang-froid et sa maîtrise de lui étaient extraordinaires. Ses pires
ennemis lui rendaient sur ce plan justice et ne pouvaient s’empêcher
d’admirer non plus sa ténacité et son courage.
En six mois de temps, Red Gold City[37] avait poussé sur les bords du
Mac-Farlane, à cent cinquante milles de distance de Fort Smith, qui est
lui-même à cinq cents milles de toute civilisation.
[37] La Cité de l’Or Rouge.
Lorsque Sandy Mac Trigger arriva, il fit rapidement le tour de
l’ensemble rudimentaire de baraques, de cabanes de bûches, de maisons de
jeu et de bars dont se composait la nouvelle ville, et risqua au jeu les
quelques piécettes qui lui restaient. La chance le favorisa suffisamment
pour lui permettre de renouveler ses provisions de bouche et son
équipement.
Outre une petite pirogue, le principal de cet équipement fut un vieux
fusil, au mécanisme antédiluvien, et dont il ne put s’empêcher de bien
rire en l’achetant, lui qui avait manié tant d’armes modernes et
magnifiques. Mais c’était tout ce que l’état de ses finances lui avait
permis d’acquérir.
Quittant ensuite Red Gold City où l’encombrement et la cohue étaient à
leur comble, il résolut de descendre vers le sud, dans sa pirogue, en
remontant le Mac-Farlane vers sa source, au delà du point où les
chercheurs d’or avaient cessé d’explorer le lit du fleuve. Ce fut là
seulement qu’il commença ses recherches.
En prospectant un petit affluent, il trouva de l’or, en effet. Il aurait
pu en ramasser pour six à huit dollars par jour. Mais il haussa
dédaigneusement les épaules et recommença son exploration.
Patiemment il la continua, toujours en remontant le fleuve, durant
plusieurs semaines. Il ne trouva rien. Après une pareille malchance, il
eût été dangereux de se rencontrer avec lui. Mais il était seul, dans un
désert. Il ne pouvait faire de mal à personne.
Un après-midi, il accosta, avec son embarcation, sur une berge de sable
blanc, qui bordait le fleuve. La première chose qui frappa sa vue, sur
le sable humide, furent des empreintes de pas d’animaux. Ceux-ci étaient
deux. Ensemble et côte à côte, ils étaient descendus vers l’eau, pour y
boire. Les empreintes étaient récentes et ne dataient que d’une heure ou
deux.
Une curiosité brilla dans les yeux de Sandy. Il regarda autour de lui.
--Des loups! grommela-t-il. Volontiers, pour me détendre un peu les
nerfs, je leur tirerais une balle de ce vieux flingot, qui opère à un
coup par minute. Bon Dieu! Écoutez-les gueuler... Et en plein jour
encore!
Il sauta à terre.
A un quart de mille de là, Louve Grise avait senti dans le vent la
dangereuse odeur de l’homme. Kazan s’était éloigné d’elle, quelques
minutes avant, pour courir après un lapin blanc. Couchée sous un
taillis, en l’attendant, elle avait perçu d’abord le claquement des
rames sur l’eau, puis le bruit de la pirogue qui râclait la rive. Alors
elle avait jeté à son compagnon, en guise d’avertissement, un long
hurlement plaintif. C’était la première fois, depuis l’hiver, qu’un être
humain se trouvait ainsi à proximité du couple errant.
Mac Trigger attendit que le dernier écho de la voix de la louve se fût
évanoui au loin. Alors il tira de l’embarcation son vieux fusil, y
enfila par le canon une cartouche neuve et s’enfonça dans les
broussailles qui bordaient le fleuve.
Kazan avait rapidement rejoint Louve Grise et se tenait près d’elle,
l’échine hérissée. Une bouffée de vent, imprégnée de l’odeur de l’homme
et qu’il huma, le fit tressaillir.
Sandy avait chassé le renard dans les régions arctiques et, selon la
tactique que lui avaient enseignée les Esquimaux, il tournait autour de
son gibier jusqu’à ce qu’il se trouvât à contre-vent.
Mais Louve Grise était plus fine encore que le renard aux petits yeux
rouges de l’Arctique. Son museau pointu suivait lentement l’évolution
circulaire de Sandy. Elle entendit, à quelques trois cents yards, une
branche sèche craquer sous les pieds de l’homme, qui commençait à se
rapprocher. Puis ce fut le bruit métallique du fusil, qui heurtait le
tronc d’un jeune bouleau. Elle poussa Kazan de l’épaule et tous deux se
défilèrent, au petit trot et en silence, dans la direction opposée.
Sandy continua à ramper comme un serpent, mais ne trouva rien. Après une
heure de chasse vaine, il retourna sur ses pas, vers le fleuve et vers
la pirogue. Il poussa un juron et sa face mauvaise se crispa. Les deux
bêtes étaient, derrière son dos, revenues boire dans le fleuve. De
nouvelles empreintes, toutes fraîches, le lui apprenaient, sans nul
doute possible.
Puis il se mit à rire sous cape, tandis qu’il sortait de la pirogue son
sac de voyage et tirait de celui-ci une petite pochette de caoutchouc.
De cette pochette il extirpa un flacon hermétiquement bouché, qui
contenait de menues capsules de gélatine. Chacune d’elles renfermaient
cinq granules de strychnine.
Sur les bords du Yukon, il avait été beaucoup dit de choses sombres au
sujet de ces granules. On assurait que leur propriétaire avait, une
fois, pour les essayer, laissé choir l’une d’elles dans une tasse de
café qu’il offrait à boire à un autre homme. Cela non plus n’avait pas
été prouvé.
Ce qui est certain, c’est que Sandy Mac Trigger était, pour ses chasses,
un maître dans l’emploi du poison. Ce sont des milliers de renards dont
il s’était ainsi emparé et il ricanait encore aujourd’hui, sinistrement,
en songeant combien il lui serait facile, par ce moyen, de mettre à la
raison cette paire de loups, si curieux de lui.
Quelques jours auparavant, il avait tué un caribou dont il avait chargé
sur son embarcation les meilleurs morceaux. Et, à l’aide de bâtonnets,
afin qu’il n’y eût aucune odeur de ses doigts adhérente à l’appât, il
commença à englober dans un peu de graisse, puis à enrouler dans des
bandes de peau, une des mortelles capsules.
Ayant renouvelé huit fois la même opération, il s’en alla, un peu avant
le coucher du soleil, mettre en place le poison. Il pendit à des
buissons une partie des appâts et sema les autres sur diverses pistes de
lapins et de caribous. Après quoi, il revint à sa pirogue et prépara le
souper.
Le lendemain matin, il se réveilla de bonne heure et partit aussitôt,
afin d’aller constater les effets de son stratagème.
Le premier appât qu’il releva était intact. Le second était tel
également qu’il l’avait déposé. Le troisième avait disparu.
Sandy se frotta les mains et ne douta point que, dans un rayon de deux
ou trois cents yards, il trouverait son gibier. Mais il fallut bientôt
déchanter. Son regard s’étant porté à terre, une malédiction s’échappa
de ses lèvres. Sous le buisson à une branche duquel il avait suspendu la
capsule empoisonnée, celle-ci gisait sur le sol. La peau qui
l’enveloppait avait été déroulée, mais la capsule même était intacte
dans la graisse.
C’était la première fois que pareille aventure advenait à Sandy Mac
Trigger. Si un renard ou un loup trouvaient un appât assez alléchant
pour y toucher une fois, il s’ensuivait invariablement que l’appât était
mangé. Le prospecteur d’or ignorait que Kazan était, de longue date,
familiarisé avec toutes ces ruses, qu’il avait appris à connaître chez
les hommes.
Il continua son chemin.
Le quatrième et le cinquième appât étaient à nouveau intacts. Le sixième
avait été dépouillé comme le troisième et la poudre blanche était, cette
fois, éparpillée sur le sol. Il en était de même des deux derniers. Il
n’y avait aucun doute, au surplus, que ce travail ne fût l’œuvre des
deux loups mystérieux, dont les huit pattes avaient laissé
d’indiscutables empreintes.
L’exaspération de Mac Trigger en fut à son comble. La méchante humeur
qui s’accumulait en lui, depuis plusieurs semaines d’inutile labeur,
éclata en fusées de colère et en jurons. Elle avait trouvé, dans les
deux loups, des responsables envers qui s’extérioriser et se détendre.
Il considéra ce nouvel échec comme le point culminant de sa mauvaise
chance et jugea qu’il était inutile de pousser plus outre. Tout était
ligué contre lui et il décida à s’en retourner à Red Gold City.
Aussitôt donc qu’il eut fini de déjeuner, Sandy Mac Trigger repoussa à
l’eau sa pirogue et s’abandonna au fil du courant. Paresseusement assis
sur son banc, comme dans un fauteuil, il sortit sa pipe, la bourra, et
commença à fumer, ne se servant de la rame que pour gouverner son frêle
esquif. Il avait mis son vieux flingot entre ses genoux. Peut-être,
chemin faisant, découvrirait-il, sur l’une ou l’autre rive du fleuve,
quelque gibier à tirer.
Vers le milieu de l’après-midi, Kazan et Louve Grise qui avaient, de
leur côté, jugé prudent de s’éloigner des appâts empoisonnés et qui, à
cet effet, avaient descendu rapidement la vallée pendant cinq ou six
milles, eurent soif.
Ils descendirent sur la berge du fleuve qui, à cet endroit, décrivait un
coude brusque. Si le vent avait été favorable ou si Sandy avait ramé,
Louve Grise n’eût point manqué de flairer le péril qui s’approchait.
Mais le vent soufflait de face et l’embarcation filait silencieusement
au fil de l’eau.
Seul le clic! clic! métallique du fusil qu’armait Mac Trigger lui fit
dresser l’oreille. Instantanément son poil se hérissa et, cessant de
laper l’eau fraîche, elle se recula avec précipitation vers les buissons
qui bordaient le rivage. Mais Kazan, relevant la tête, demeura sur le
sable, afin d’affronter l’ennemi.
Presque aussitôt la pirogue débouchait du coude du fleuve et Sandy
pressait sur la gâchette.
Il y eut un vomissement de fumée et Kazan sentit un jet brûlant qui le
frappait à la tête. Il chavira en arrière, ses pattes cédèrent sous lui
et il tomba comme un paquet inerte.
Au bruit de la détonation, Louve Grise avait pris la fuite comme un
trait. Aveugle comme elle l’était, elle n’avait pas vu Kazan s’abattre
sur le sable. Ce fut seulement après avoir parcouru près d’un mille,
loin de l’effroyable tonnerre du fusil de l’homme blanc, qu’elle
s’arrêta et constata que son compagnon, qu’elle attendit en vain, ne
l’avait pas suivie.
Sandy Mac Trigger avait arrêté son esquif et il sauta sur la berge avec
un hurlement de joie.
--Tout de même je t’ai eu, vieux diable! cria-t-il. Et j’aurais eu
l’autre aussi, si j’avais possédé autre chose que la saloperie qui me
sert de fusil!
De la crosse de son arme, il retourna la tête de Kazan et un vif
étonnement se peignit sur sa face.
--Cré Dié! dit-il. Ce n’est pas un loup! C’est un chien, Sandy Mac
Trigger! Un chien authentique!
XXV
LA MÉTHODE DE SANDY MAC TRIGGER
Mac Trigger s’agenouilla sur le sable, près de sa victime, qui
paraissait toujours inanimée. Il souleva la tête de Kazan et ne tarda
pas à découvrir l’usure du poil autour du cou, ainsi que les cals de la
peau, qui indiquaient que la bête avait porté le collier.
Il ne pouvait en croire ses yeux.
--C’est un chien! s’exclama-t-il à nouveau. Un chien, Sandy! Et de toute
beauté!
Une mare de sang rougissait le sable autour de la tête de Kazan. L’homme
examina la blessure et chercha à se rendre compte de l’endroit exact où
la grosse balle ronde avait porté.
Elle avait atteint le sommet de la tête, mais n’avait pas entamé la
boîte crânienne, sur laquelle, au contraire, elle avait dévié. La
blessure, quelque violent qu’en eût été l’effet, n’était pas grave et
les soubresauts de Kazan, qui agitaient nerveusement ses pattes et son
échine, n’étaient point, comme Mac Trigger l’avait craint tout d’abord,
les convulsions de l’agonie. Le chien-loup n’avait nulle envie de mourir
et c’était la vie qui revenait peu à peu en lui.
Mac Trigger était, en chiens de traîneaux, un fin connaisseur. En leur
compagnie il avait passé deux tiers de sa vie. Sur un simple coup d’œil,
il était capable de dire pour chacun d’eux l’âge de la bête, ce qu’elle
valait et d’où elle venait. Il pouvait, sur la neige, distinguer la
piste d’un chien du Mackenzie de celle d’un malemute, les empreintes
d’un chien d’Esquimau de celles d’un husky du Yukon.
Il examina donc les pattes de Kazan, C’étaient des pattes de loup. Sandy
ricana. Il était fort et puissant, et Sandy songea, à part lui, aux prix
élevés qu’à l’hiver prochain les chiens atteindraient à Red Gold City.
Il alla donc à sa pirogue et en rapporta un morceau de toile, dont il
étancha le sang de la blessure, ainsi qu’une grande provision de
lanières de babiche, dont il entreprit immédiatement de confectionner
une muselière.
Il l’exécuta en tressant ensemble les plus fines de ces lanières, comme
on fait pour les sangles d’une raquette à neige. En dix minutes, il
avait terminé la muselière, y avait inséré le nez de Kazan, et l’avait
fixée solidement autour du cou de l’animal. Il confectionna, avec
d’autres lanières, une laisse de dix pieds de long. Puis il s’assit, les
jambes croisées, en attendant que Kazan revînt à lui.
Cela ne tarda pas. Le chien-loup commença par soulever sa tête et
regarda autour de lui. Il ne vit rien tout d’abord. Un brouillard de
sang était sur ses yeux. Puis son regard s’éclaircit et il aperçut
l’homme.
Son premier mouvement fut de se dresser sur ses pattes. Trop faible pour
se tenir debout, il retomba, par trois fois, sur le sol. L’homme, assis
à six pieds de lui, tenait la laisse et ricanait. Les crocs de Kazan se
découvrirent. Il grogna, menaçant, et son dos se mit en brosse, Sandy
Mac Trigger se remit debout.
--Sûr et certain, que je sais bien ce que tu complotes, marmotta-t-il.
J’en ai, avant toi, vu d’autres de ton espèce. Les damnés loups t’ont
rendu mauvais et tu auras besoin d’une bonne quantité de coups de trique
avant de te décider à remarcher droit. Veux-tu que nous commencions
immédiatement la leçon? Écoute un peu...
Mac Trigger avait eu soin d’apporter de la pirogue un robuste gourdin.
Il le ramassa sur le sable, sans lâcher la lanière, qu’il tenait de
l’autre main.
Kazan s’était enfin redressé. Devant lui il retrouvait l’Homme, son
vieil ennemi, et, dans la main de l’Homme, l’inséparable gourdin. Tout
ce qu’il y avait dans sa nature de férocité farouche se réveilla. Il
savait que Louve Grise était partie. L’homme qui était là en était
responsable. Ce même homme l’avait blessé et son gourdin, il le savait
bien, s’apprêtait à frapper.
Alors si soudainement il bondit que Mac Trigger, qui pourtant se
méfiait, n’eut point le temps de parer l’attaque. Avant qu’il n’eût levé
son gourdin ou sauté de côté, Kazan lui arrivait en pleine poitrine.
La muselière sauva seule la vie à Sandy. La mâchoire redoutable claqua,
sans pouvoir mordre. Mais il tomba en arrière, sous la violence du choc,
comme s’il eût été frappé par une catapulte.
Aussi agile qu’un chat, Sandy Mac Trigger se remit aussitôt sur ses
pieds, tenant toujours solidement la lanière qui retenait Kazan captif
et qu’il avait enroulée plusieurs fois autour de son poignet.
Le chien-loup bondit derechef. Mais il rencontra le furieux moulinet du
gourdin, qui s’abattit sur son épaule, d’un coup bien appliqué, et
l’envoya rouler sur le sable.
Avant qu’il eût pu reprendre ses esprits, Mac Trigger, raccourcissant
davantage la lanière, était sur lui.
Le gourdin retomba, en un rythme terrible et précis, comme on pouvait
l’attendre d’une main aussi exercée à son emploi. Les premiers coups ne
servirent qu’à augmenter davantage encore la rage de Kazan. Mais celle
de son adversaire, à demi-fou de cruauté et de colère, n’était pas
moindre. Chaque fois que Kazan bondissait, le bâton l’atteignait au vol,
avec une violence capable de lui briser les os. La bouche contractée de
Sandy ne connaissait nulle pitié. Jamais il n’avait vu pareil chien et,
tout muselé que fût Kazan, il n’était qu’à moitié rassuré sur l’issue de
la bataille. Il était trop évident que si la muselière venait à rompre
ou à glisser, c’en était fait de lui, sans rémission.
Tout à cette pensée, l’homme asséna finalement un coup si formidable sur
la tête de Kazan que le vieux lutteur en retomba sur le sol, plus
flasque qu’une chiffe.
Mac Trigger était à bout de souffle. Sa poitrine haletait. Devant Kazan
abattu, il laissa son gourdin glisser de sa main et ce fut seulement
alors qu’il se rendit compte pleinement de la lutte désespérée qu’il lui
avait fallu soutenir.
Il profita de ce que l’animal avait perdu connaissance pour renforcer la
muselière à l’aide de nouvelles lanières. Puis il traîna Kazan à
quelques pas plus loin, jusqu’à un tronc d’arbre que les eaux avaient
rejeté sur le rivage, et il l’y assujettit fermement. Ensuite, il tira à
terre son esquif et se mit à préparer le campement de la nuit.
Lorsque Kazan eut un peu repris ses sens, il demeura immobile et gisant,
en observant son bourreau. Chacun de ses os le faisait souffrir.
Mac Trigger semblait très satisfait. Plusieurs fois il revint vers
l’animal, en compagnie du gourdin, et réitéra. La troisième fois, il
piqua Kazan avec l’extrémité du bâton, ce qui redoubla la fureur du
chien-loup. C’était ce que voulait Mac Trigger. Le procédé est ordinaire
aux dresseurs de chiens indisciplinés. Il contraint ceux-ci à se rendre
compte de l’inutilité de leur révolte. Puis les coups recommencèrent à
pleuvoir. Si bien que Kazan finit par ne plus faire face à l’homme et au
gourdin, et se réfugia, en gémissant, derrière le tronc d’arbre auquel
il était attaché. A peine pouvait-il se traîner. Eût-il été libre alors
qu’il n’aurait même pas pu fuir.
Sandy avait retrouvé toute sa bonne humeur.
--Je réussirai bien, disait-il à Kazan pour la vingtième fois, à faire
sortir le méchant diable qui est en toi. Il n’y a rien de tel que les
coups de bâton pour apprendre à vivre aux chiens et aux femmes. Avant un
mois d’ici, tu seras à point et tu vaudras deux cents dollars, ou je
t’écorcherai tout vif!
A plusieurs reprises encore, avant la tombée de la nuit, Sandy tenta de
réveiller la colère de Kazan en le piquant et tarabustant du bout du
gourdin. Mais maintenant la réaction était nulle. Les yeux clos et la
tête entre ses pattes, il ne voyait même plus Mac Trigger. Mac Trigger
lui jeta, pour son dîner, un morceau de viande sous le nez. Il ne le
regarda pas davantage.