Dent-Brisée, ayant jeté son dévolu sur un gros bouleau qui s’élevait en

bordure du torrent, entreprit de le sectionner par la base. En dépit de

sa dent perdue, le vieux patriarche savait faire bon usage des trois qui

lui restaient et que l’âge n’avait point détériorées.

Les dents du castor sont tranchantes comme autant de ciseaux d’acier. Un

dur émail, qui ne s’écaille jamais, les recouvre extérieurement. Du côté

intérieur, elles sont formées d’un ivoire plus tendre qui, au fur et à

mesure de son usure, se renouvelle d’année en année.

Assis sur son train de derrière, ses pattes de devant appuyées contre le

trône d’arbre, et bien en équilibre sur sa queue, où il s’arc-boutait,

Dent-Brisée taillait autour du tronc une bague, qui allait peu à peu en

s’amincissant. Il travailla plusieurs heures durant et quand enfin il

s’arrêta, pour se reposer, un autre ouvrier se mit à la tâche.

D’autres castors adultes, durant ce temps, coupaient de moindres arbres.

Ce fut un petit peuplier qui, avec grand fracas, s’abattit le premier

dans l’eau.

Le gros bouleau qui, à la base, prenait la forme évidée d’un sablier fut

plus long à faire choir. Vingt heures y furent nécessaires. Alors il

tomba en travers du torrent, à la place exactement qui lui avait été

assignée.

Au cours de la semaine qui suivit, la tribu ne prit que fort peu de

repos. Si le castor, en principe, préfère travailler la nuit, il

s’accommode également, s’il est nécessaire, de travailler le jour.

Avec une intelligence presque humaine, les petits ingénieurs étaient

attelés à leur tâche. Beaucoup de jeunes arbres furent abattus et

sectionnés en longueur de quatre à cinq pieds. Ces bûches étaient

ensuite roulées jusqu’au torrent, les castors les poussant de la tête et

des pattes, et venaient buter contre le gros bouleau, entremêlées de

broussailles et de menues branches, qui jouaient le rôle de fascines.

Lorsque la charpente de la digue fut ainsi achevée, le cimentage

commença. Les castors, sur ce point, sont les maîtres des hommes et, ce

qu’ils construisent, la dynamite seule peut le faire sauter.

Triturant, et apportant sous leur menton replié en forme de poche, un

mélange de boue et de brindilles végétales d’une demi-livre à une livre

par chargement, ils s’étudiaient à obturer, à l’aide de ce mortier, tous

les vides qui subsistaient dans leur charpente, entre les troncs et les

fascines.

C’était, semblait-il, une tâche colossale. Mais les constructeurs de

Dent-Brisée pouvaient, en vingt-quatre heures, transporter une tonne de

leur ciment. Après le troisième jour, le barrage commençait à

fonctionner, l’eau à monter, et le torrent à s’épandre de droite et de

gauche.

Ceci rendait désormais le travail plus facile et les matériaux de

construction étaient manœuvrés plus aisément, les castors les faisant

flotter sur l’eau. Les bûches s’accumulaient les unes à la suite des

autres et la digue ne tarda pas à s’étendre sur une longueur d’une

centaine de pieds.

La tribu en était là de son travail quand, un beau matin, Kazan et Louve

Grise s’en revinrent vers leur domicile.

XXII

LA LUTTE CONTRE LES ENVAHISSEURS

Comme tous deux étaient encore à un demi-mille de distance, une brise

légère, qui soufflait du sud, apporta aux naseaux de Louve Grise l’odeur

des intrus.

De l’épaule, en signe d’avertissement, elle heurta Kazan qui, à son

tour, flaira dans l’air l’odeur étrange. Celle-ci ne fit que croître à

mesure qu’ils avançaient.

A deux cents yards environ des castors, ils perçurent le craquement

soudain d’un arbre qui tombait et le claquement de l’eau sous sa chute.

Ils s’arrêtèrent net et, durant une bonne minute, ils demeurèrent les

nerfs tendus, et aux écoutes. Puis ils entendirent de nouveaux

clapotements dans l’eau, accompagnés de cris perçants.

Louve Grise tourna vers Kazan ses yeux aveugles. Mieux que lui, elle

savait ce dont il s’agissait et elle eût voulu pouvoir le lui dire.

Ils reprirent en avant leur petit trot. Quand ils arrivèrent là où ils

avaient laissé un îlot, cerclé d’un peu d’eau, et l’arbre creux qui les

avait si longtemps abrités, Kazan éprouva un ahurissement sans limites

en face du prodigieux changement qui avait eu lieu durant leur absence.

Un étang couvrait le sol, inondant arbres et buissons.

Kazan et Louve Grise s’étaient avancés sans faire de bruit et les

ouvriers de Dent-Brisée ne se doutaient en rien de leur présence.

Dent-Brisée en personne était fort occupé à saper un arbre. Près de lui,

quatre ou cinq bébés castors s’amusaient à construire une digue en

miniature, avec de la boue et des petites branches. Sur la grande digue,

d’autres enfants castors, un peu plus âgés mais pas encore adultes,

grimpaient, puis se divertissaient follement à se laisser glisser sur sa

pente, comme en toboggan, pour culbuter finalement dans l’eau. C’était

leurs ploufs! et leurs petits cris joyeux que Kazan et Louve Grise

avaient entendus.

Les castors adultes étaient au travail en divers endroits.

Kazan avait déjà assisté à des scènes semblables lorsque, dans la partie

supérieure de la vallée, il était passé près de la première colonie des

castors. Cela ne l’avait point alors intéressé.

Il n’en était plus de même aujourd’hui. Les castors avaient cessé d’être

pour lui de simples animaux aquatiques, coriaces et non comestibles, et

qui exhalaient une odeur déplaisante. C’étaient les envahisseurs de son

domaine, donc des ennemis, et ses crocs se découvraient en silence. Son

échine se mit en brosse, les muscles de ses pattes de devant, et ceux de

ses épaules, se tendirent comme des cordes de fouet et, sans jeter un

seul cri, il se précipita sur Dent-Brisée.

Le vieux patriarche n’avait point pressenti le danger qui le menaçait.

Il n’aperçut Kazan que quelques secondes avant que le chien-loup l’eût

atteint. Il s’arrêta de scier son arbre; mais, lent à se mouvoir sur la

terre ferme, il parut hésiter un instant. Kazan était déjà sur lui

lorsqu’il se laissa dégringoler vers le torrent.

Il y eut un corps à corps rapide entre le castor et son agresseur. Mais

Dent-Brisée glissa comme de l’huile sous le ventre de Kazan et se

retrouva bientôt en sûreté dans son élément, avec deux morsures à vif

dans sa queue charnue.

Kazan demeura fort estomaqué de l’échec de son attaque et de la fuite de

son insaisissable ennemi. Ahuris et épouvantés du spectacle auquel ils

venaient d’assister, les bébés castors qui se trouvaient sur la berge

étaient demeurés figés sur place. Ils ne se réveillèrent qu’en voyant le

chien-loup qui fondait sur eux.

Trois, de cinq qu’ils étaient, eurent le temps de regagner l’eau. Pour

les deux autres bébés, il fut trop tard. D’un simple claquement de

mâchoires, Kazan brisa le dos de l’un. Il saisit l’autre par la gorge et

le secoua en l’air, comme un terrier fait d’un rat.

Louve Grise, qui avait entendu la brève bataille, vint rejoindre son

compagnon. Elle renifla les deux tendres petits corps, qui avaient cessé

de vivre, et se prit à gémir. Sans doute les deux mignonnes créatures

lui rappelaient-elles ses propres petits, ceux que le lynx avait

étranglés sur le Sun Rock, et Bari qui s’était enfui, car il y avait

dans son gémissement une sorte d’attendrissement maternel.

Mais si Louve Grise avait des visions sentimentales de ce genre, il n’en

était pas de même pour Kazan. Le chien-loup s’était montré aussi

froidement impitoyable à deux des petites créatures qui avaient envahi

son domaine que l’avait fait le lynx pour la première portée de Louve

Grise. Ce succès remporté sur ses ennemis excitait davantage encore son

désir de tuer. Il côtoyait, en proie à une sorte de frénésie, le bord de

l’étang, grognant à l’adresse de l’eau trouble, sous laquelle

Dent-Brisée avait disparu.

La tribu entière s’était pareillement réfugiée dans le liquide élément,

dont la surface se soulevait au passage de tous ces corps nageant entre

deux eaux.

Kazan arriva ainsi à l’une des extrémités du barrage. C’était nouveau

pour lui. Mais l’instinct lui enseignait que cet ouvrage était l’œuvre

de Dent-Brisée et de sa tribu. Pendant quelques instants, il s’acharna

furieusement contre les bûches et contre les brindilles entrelacées.

Soudain, à quelque cinquante pieds de la berge, vers le centre de la

digue, l’eau s’agita et la grosse tête ronde de Dent-Brisée émergea.

Pendant une demi-minute de tension mutuelle, le castor et le chien-loup

se mesurèrent du regard. Puis, tout tranquillement, Dent-Brisée sortit

de l’eau son corps humide et luisant, grimpa au faîte de la digue, et

s’y étala à plat ventre, face à Kazan.

Le vieil ingénieur était seul. Aucun autre castor ne se montrait plus.

La surface de l’étang était maintenant sans une ride.

Vainement, Kazan tenta de découvrir un passage lui permettant d’arriver

jusqu’à son ennemi, qui semblait le narguer. Mais, entre le mur solide

de la digue centrale et la berge, il n’y avait qu’une charpente à

claire-voie, à travers laquelle l’eau transitait en bouillonnant, comme

à travers les portes à demi fermées d’une écluse.

Par trois fois, Kazan s’acharna à se frayer un chemin dans cet

enchevêtrement de branches et, trois fois, ses efforts n’aboutirent qu’à

un brusque plongeon dans l’étang.

Le vieux patriarche, pendant ce temps, ne remuait toujours pas. Quand,

enfin, Kazan découragé eut abandonné son attaque, Dent-Brisée se laissa

glisser sur le bord de la digue et disparut sous l’eau. Le malin castor

avait appris que, pas plus que le lynx, Kazan n’était capable de

combattre dans l’eau et il alla répandre cette bonne nouvelle parmi les

autres membres de la tribu.

Kazan vint rejoindre Louve Grise. Il s’étendit près d’elle, au soleil,

et se remit à observer.

Au bout d’une demi-heure, il vit, sur la rive opposée, Dent-Brisée qui

sortait de l’eau à nouveau. D’autres castors le suivaient et tous se

remirent, de compagnie, à la besogne, comme si rien n’était arrivé. Les

uns recommencèrent à scier leurs arbres, les autres travaillaient dans

l’étang, apportant avec eux et mettant en place leurs charges de ciment

et de brindilles. Le milieu de l’étang était leur ligne de mort. Pas un

ne la dépassait.

Une douzaine de fois, un des castors nagea jusqu’à cette ligne et s’y

arrêta, en regardant les petits corps que Kazan avait tués et qui

étaient demeurés sur la berge. Sans doute était-ce la mère, qui eût

voulu aller vers les innocentes victimes et ne l’osait point.

Kazan, qui s’était un peu calmé, réfléchissait sur ces êtres bizarres

qu’il avait devant lui, et qui usaient à la fois de la terre et de

l’eau. Ils n’étaient point aptes au combat et, si nombreux fussent-ils

contre lui seul, ils déguerpissaient comme des lapins dès qu’il était à

portée de les atteindre. Contre lui, Dent-Brisée, dans leur corps à

corps, n’avait même pas fait usage de ses dents.

Il en vint à conclure que ces créatures envahissantes devaient être

chassées à l’affût, comme les lapins et les perdrix. En vertu de quoi,

il se mit en route, dans le courant de l’après-midi, suivi de Louve

Grise.

Par une ruse coutumière aux loups, il commença par s’éloigner de la

proie convoitée et remonta tout d’abord le cours du torrent. Le niveau y

avait considérablement monté, par l’effet du barrage des castors, et de

nombreux gués, qu’il avait maintes fois traversés, étaient devenus

impraticables.

Il se décida donc, au bout d’un mille, à traverser le torrent à la nage,

en laissant derrière lui Louve Grise que son horreur de l’eau retenait

au rivage. Puis il redescendit silencieusement la rive opposée, en se

tenant à une centaine de yards du torrent.

Un peu en deçà de la digue, aulnes et saules formaient un épais fourré.

Kazan en tira profit. Il put s’avancer sans être vu et s’aplatit sur le

sol, prêt à s’élancer dès que l’occasion s’en présenterait.

Pour l’instant, la plupart des membres de la tribu travaillaient dans

l’eau. Quatre ou cinq seulement étaient sur la berge. Il allait bondir

sur eux quand, au dernier moment, il décida de s’avancer encore un peu

vers la digue. Il était bien caché dans son fourré et le vent était pour

lui. Le bruit de l’eau, qui jaillissait en cascatelles à travers les

claires-voies du barrage, étouffait le son de ses pas.

Le barrage était, sur cette rive, encore inachevé et, à quelques pieds

seulement de la berge, Dent-Brisée était en plein travail avec ses

ouvriers. Le vieux castor était à ce point affairé, occupé qu’il était à

mettre en place un rondin, de la grosseur du bras d’un homme, qu’il ne

vit point la tête et les épaules de Kazan surgir des buissons.

Ce fut un autre castor qui, en piquant aussitôt une tête dans l’eau,

lança l’avertissement, Dent-Brisée releva la tête et ses yeux

rencontrèrent les crocs découverts de Kazan. Il était trop tard. Déjà

Kazan, se risquant sur le tronc couché d’un petit bouleau, était sur

lui. Ses longs crocs s’enfoncèrent profondément dans le cou de son

ennemi.

Mais le vieux compère avait plus d’un tour dans son sac. Se rejetant en

arrière, d’un mouvement brusque, il réussit à faire perdre à Kazan

l’équilibre. Simultanément, ses dents, tranchantes comme un ciseau,

réussissaient une prise solide à la gorge du chien-loup. Mutuellement

rivées ainsi l’une à l’autre, les deux bêtes firent dans l’onde un

bruyant plongeon.

Dent-Brisée, nous l’avons dit, pesait dans les soixante livres. De

l’instant où il fut dans l’étang, il se retrouva dans son élément et,

s’accrochant opiniâtrement à la gorge de Kazan, il se laissa couler à

fond, comme un morceau de plomb, en entraînant avec lui son adversaire.

L’eau verte se précipita dans la gueule de Kazan, dans ses oreilles,

dans ses yeux et dans son nez. Il était aveuglé et étouffait. Tous ses

sens étaient en tumulte. Mais, au lieu de se débattre afin de se dégager

au plus vite, il s’obstinait à ne point lâcher Dent-Brisée, retenant sa

respiration et resserrant davantage ses crocs.

Bientôt il toucha le fond mou et bourbeux de l’étang, et commença à

s’enfoncer dans la vase.

Alors il s’affola et comprit qu’il y allait pour lui de la vie ou de la

mort. Il abandonna Dent-Brisée, pour ne plus songer qu’à fermer

hermétiquement ses mâchoires, afin de n’être point suffoqué par l’eau.

Et, de toute la force de ses membres puissants, il lutta pour se libérer

de son ennemi, pour remonter à la surface, vers l’air libre et vers la

vie.

L’entreprise qui, sur terre, eût été facile, était ici terriblement

malaisée. L’adhérence du vieux castor était, sous l’eau, plus redoutable

pour lui que celle d’un lynx à l’air libre. Comble de malheur! Un second

castor, adulte et robuste, arrivait, dans un remous de l’eau. S’il se

joignait à Dent-Brisée, c’en était fait de Kazan. Mais le sort en avait

décidé autrement.

Le vieux patriarche n’était pas vindicatif. Il n’avait soif, ni de sang,

ni de mort. Maintenant qu’il était délivré de l’étrange ennemi qui, deux

fois, s’était jeté sur lui et qui maintenant ne pouvait plus lui faire

aucun mal, il n’avait aucune raison de conserver Kazan sous l’eau. Il

desserra sa petite gueule.

Ce n’était pas trop tôt pour le père de Bari, déjà aux trois quarts

noyé. Il parvint cependant à remonter à la surface et, accrochant ses

pattes de devant à un petit arbre du barrage, il se maintint la tête

hors de l’eau, durant dix bonnes minutes, jusqu’à ce qu’il eût absorbé

de suffisantes bouffées d’air et retrouvé la force de regagner le

rivage.

Il était anéanti. Trempé comme il ne l’avait jamais été, il grelottait

de tous ses membres. Ses mâchoires pendaient bas. Il avait été battu,

battu, battu à plates coutures. Et son vainqueur était un animal d’une

race inférieure à la sienne. Il en sentait toute l’humiliation.

Lamentable et pouvant à peine se traîner, il remonta le cours du

torrent, qu’il lui fallut retraverser à la nage, pour aller retrouver

Louve Grise qui l’attendait.

XXIII

LA LOUTRE FAIT UNE TROUÉE

Quelques jours après, Kazan avait repris sa force coutumière et sa belle

santé. Mais sa haine pour les castors maudits n’avait fait qu’empirer.

Détruire ses ennemis était devenu pour lui une idée fixe et qui lui

bouleversait passionnément le cerveau.

Le barrage prenait des proportions de plus en plus formidables. Le

cimentage de la digue s’étendait plus profondément sous l’eau, par les

soins constants et rapides des ingénieurs à quatre pattes. Trois huttes

s’élevaient. A chaque vingt-quatre heures, l’eau montait plus haut et

régulièrement l’étang s’élargissait, submergeant tout.

Sans cesse aux aguets, dès que la chasse et le souci de la nourriture

pour lui et pour Louve Grise ne le retenaient pas, Kazan ne cessait de

rôder autour de l’étang à la recherche d’une occasion favorable pour

tuer quelqu’un des membres imprudents de la tribu de Dent-Brisée.

C’est ainsi qu’il surprit un gros castor, qui s’était trop écarté sur la

berge, et l’étrangla. Trois jours après, ce fut au tour de deux bébés

castors, qui s’ébattaient dans la vase, à quelques pieds du rivage.

Kazan, dans sa fureur, les mit littéralement en morceaux.

Alors Dent-Brisée décida qu’on ne travaillerait plus que durant la nuit

et que, le jour, toute la tribu demeurerait dans ses huttes. Kazan n’y

perdit point. Il était un habile chasseur nocturne et, deux nuits de

suite, il tua son castor. Il avait déjà sept pièces au tableau, lorsque

la loutre entra en scène.

Jamais Dent-Brisée n’avait encore été placé entre deux ennemis plus

acharnés et plus féroces que ceux qui, maintenant, l’assaillaient. Sur

terre, Kazan était son maître et celui de sa race, par l’agilité

supérieure qui était la sienne, par son odorat plus subtil et ses ruses

de combat. La loutre, dans l’eau, était une pire menace.

Elle y évoluait, plus rapide que le poisson dont elle faisait sa

nourriture. Ses dents aiguës étaient pareilles à des aiguilles d’acier.

Elle était si lisse et luisante, et glissante, que les castors, si

nombreux fussent-ils après elle, eussent été incapables de l’empêcher de

leur filer entre les pattes.

Pas plus que le castor, la loutre n’a soif de sang. Et pourtant, dans

tout le Northland, elle est la pire destructrice de ces animaux. Elle

est pour eux une véritable peste.

C’est surtout durant les grands froids de l’hiver qu’elle accomplit son

œuvre la plus redoutable. Elle ne s’en va pas attaquer les castors dans

leurs chaudes huttes. Mais, et l’homme fait de même à l’aide de la

dynamite, elle va pratiquer, sous la glace, une trouée dans la digue.

L’eau se met aussitôt à descendre, la glace s’effondre en masses

cahotiques et les huttes demeurent à sec. Les castors ne tardent pas à y

mourir de froid. Car, en dépit de leur épaisse fourrure, ces animaux

sont très sensibles aux basses températures, qui atteignent, durant

l’hiver canadien, quarante à cinquante degrés au-dessous de zéro. La

protection de l’eau et de la glace contre l’air extérieur est pour eux

aussi nécessaire que le feu l’est à l’homme.

Deux jours durant, la loutre s’ébattit autour de la digue et de l’eau

profonde de l’étang. Kazan la prit pour un castor et tenta en vain de la

chasser à l’affût. La loutre, de son côté, regardait Kazan avec méfiance

et se tenait soigneusement hors de sa portée. Ni l’un ni l’autre ne se

reconnaissaient pour des alliés.

Les castors continuaient leur travail avec une prudence redoublée, mais

sans l’abandonner une minute. L’eau montait toujours.

Le troisième jour, l’instinct de destruction de la loutre se décida à

opérer. Elle plongea et, fouinant partout de sa petite tête, elle se mit

à examiner la digue près de ses fondations. Elle ne fut point longue à

découvrir un point faible, où les bûches, les branches et le ciment

formaient un tout moins homogène et, de ses petites dents aiguës, elle

entama ses opérations de forage.

Pouce par pouce, creusant et rongeant devant elle, elle se frayait un

chemin dans la digue. La petite ouverture ronde qu’elle pratiquait

mesurait dans les sept pouces de diamètre. Au bout de six heures de

travail, la digue était entièrement percée.

Alors, par ce déversoir, l’eau se précipita, pareille à celle d’un

tonneau qui se vide par sa bonde. Kazan vit la loutre, satisfaite de son

ouvrage, sortir de l’eau, grimper sur la digue et s’y secouer. En une

demi-heure, le niveau de l’étang avait subi une baisse déjà perceptible

et, par l’effet de la pression de l’eau, le trou de fuite s’élargissait

de lui-même.

En une autre demi-heure, les trois cabanes furent asséchées et la vase

sur laquelle elles reposaient apparaissait.

Ce fut seulement à ce moment-là que Dent-Brisée commença à s’alarmer.

Pris de panique, il rallia autour de lui la colonie, qui se démenait de

droite et de gauche, et nageait affolée dans toutes les directions, sans

plus se soucier du chien-loup et de la louve. Un gros castor ayant

abordé de leur côté, Kazan, aussitôt suivi de Louve Grise, fut sur lui,

en deux bonds. Le combat fut bref et cruel, et les castors virent leur

frère rapidement étranglé. Alors, ils se précipitèrent tous vers la rive

opposée.

Dent-Brisée, cependant, escorté de ses meilleurs ouvriers, avait plongé

dans ce qui restait d’eau à la base de la digue et cherchait la brèche,

afin de l’obturer au plus vite. La loutre, sur ces entrefaites, s’était

éclipsée.

Le travail à exécuter était difficultueux, car les castors devaient,

après les avoir rognées à la dimension convenable, traîner à travers la

vase bûches et fascines. Il fallait, en outre, dans cette lutte pour la

vie, braver à découvert les crocs de Kazan et de Louve Grise, qui

barbotaient dans la boue, s’avançant aussi loin du rivage qu’ils le

pouvaient, et qui haletaient de carnage. Cinq autres castors adultes et

un bébé castor tombèrent sous leurs coups, au cours de l’après-midi, et

furent mis en pièces.

Dent-Brisée réussit enfin à obturer la brèche, l’eau recommença à monter

et le massacre prit fin.

La grosse loutre, remontant le torrent, s’en était allée à un demi-mille

de là, se reposer de sa besogne. Étalée sur une souche, elle se

chauffait aux derniers rayons du soleil couchant. Son intention était,

dès le lendemain, de redescendre vers la digue et de renouveler sa

trouée. C’était sa méthode coutumière et son amusement, à elle.

Mais cet étrange et invisible arbitre du Wild, celui que les Indiens

appellent O-se-ki, «l’Esprit», condescendit enfin à jeter un regard de

pitié sur Dent-Brisée et sa malheureuse tribu.

Voyant l’étang à nouveau rempli, Kazan et Louve Grise entreprirent, eux

aussi, de remonter le torrent, à la recherche de nouveaux castors à

tuer, si par hasard il s’en était égaré par là.

La loutre était, avons-nous dit, grosse et grise, et vieille. Pendant

dix ans elle avait vécu, pour prouver à l’homme qu’elle était plus

madrée que lui. En vain, maint chasseur avait-il disposé ses pièges pour

la capturer. Dans le courant des ruisseaux et des torrents, des couloirs

perfides avaient été, par d’astucieux trappeurs, savamment établis à

l’aide de bûches et de grosses pierres, au bout desquels la guettaient

les mâchoires d’acier. Toujours elle avait éventé ces traquenards.

Peu de ceux qui la chassaient l’avaient vue. Mais la piste qu’elle

laissait dans la vase ou le gravier disait sa grande taille. Si elle

n’avait su la défendre ainsi, sa splendide et moelleuse fourrure

hivernale eût pris, depuis longtemps, la route des plus luxueux magasins

de l’Europe. Car cette fourrure était vraiment digne d’un duc ou d’une

duchesse, d’un roi ou d’un empereur. Dix années durant, elle avait su

vivre et échapper aux convoitises des riches.

Mais, par ce beau soir d’été, elle était sans défiance. Il ne se fût pas

trouvé un seul chasseur pour la tuer, car en cette saison sa peau était

de nulle valeur. Cela, l’instinct et la Nature le lui disaient. C’est

pourquoi, engourdie à la fois par le bon soleil et par la fatigue,

l’estomac bien garni d’un lot de poissons qu’elle était en train de

digérer, elle dormait voluptueusement, en pleine sérénité, aplatie sur

sa souche, à proximité du torrent.

A pas de velours, Kazan arriva, suivi de Louve Grise. Le vent, qu’ils

avaient pour eux, ne les trahissait pas et il leur apporta bientôt

l’odeur de la loutre.

Ils trouvèrent que c’était celle d’un animal aquatique, une odeur rance,

aux relents de poisson, et ils ne doutèrent point qu’ils allaient

rencontrer un de leurs ennemis à large queue. Ils redoublèrent de

prudence et parvinrent, sans être entendus, en face de la loutre. Kazan

s’arrêta brusquement et, en guise d’avertissement, heurta de l’épaule la

louve aveugle.

Kazan(#72127) · 第 12 / 15 段