s’en allait, dans l’ombre, flairer son fils, l’unique louveteau que
Louve Grise avait engendré.
Ce louveteau, si les Indiens _Dog Ribs_[33], qui habitent un peu plus
vers l’ouest, avaient eu à lui donner un nom, ils l’auraient sans aucun
doute appelé _Baree_ (Bari), qui dans leur langage signifie à la fois
«sans frère ni sœur» et «chien-loup», deux choses qu’il était
effectivement.
[33] _Dog Ribs_ ou Côtes-de-Chiens.
Ce fut, dès le début, un petit bonhomme doux et vif, à qui sa mère
prodigua tous les soins dont elle était capable. Il se développa avec la
rapidité précoce d’un loup, et non avec la lenteur coutumière aux petits
chiens.
Pendant les trois premiers jours, il ne fit rien d’autre que de se
tasser, le plus près possible, contre le ventre de sa mère. Il tétait
quand il avait faim, dormait tout son saoul, et la langue affectueuse de
Louve Grise n’arrêtait pas de le peigner et nettoyer.
Le quatrième jour, sa curiosité commença à s’éveiller. Avec d’énormes
efforts, et s’agrippant des griffes au poil de Louve Grise, il se hissa
jusqu’à la gueule de sa mère. Puis il risqua de s’éloigner d’elle, se
traîna à quelques pieds de distance, en chavirant sur ses pattes molles,
et, une fois là, se mit à renifler désespérément, en se croyant à tout
jamais perdu.
Il connut ensuite que Kazan était comme une partie de Louve Grise. Huit
jours ne s’étaient pas écoulés qu’il venait, avec satisfaction, se
mettre en boule entre les pattes de devant de son père et s’y endormir
paisiblement.
La première fois où il agit ainsi, Kazan parut fort interloqué. Il ne
remua pas, d’une demi-heure, et Louve Grise vint, tout heureuse, lécher
le petit fuyard.
A dix jours, Bari découvrit la notion du jeu et que c’était un sport
sans pareil de tirer après lui un débris de peau de lapin.
Tout ceci se passait encore dans le home obscur du creux de l’arbre.
Jusqu’au moment où le louveteau apprit à connaître ce qu’étaient la
lumière et le soleil.
Ce fut par une belle après-midi. Par un trou qui était percé dans
l’écorce de l’arbre, un rayon resplendissant se fraya son chemin et vint
tomber sur le sol, à côté de Bari. Bari commença par fixer, avec
étonnement, la traînée d’or. Puis, bientôt, il s’essaya à jouer avec
elle, comme il avait fait avec la peau de lapin. Il ne comprit pas
pourquoi il ne pouvait point s’en saisir; mais, dès lors, il connut ce
qu’étaient la lumière et le soleil.
Les jours suivants, il alla vers l’ouverture de la tanière, où il voyait
luire cette même clarté, et, les yeux éblouis et clignotants, se coucha,
apeuré, sur le seuil du vaste monde qu’il avait devant lui.
Louve Grise qui, durant tout ce temps, l’avait observé, cessa dès lors
de le retenir dans l’arbre. Elle même s’alla coucher au soleil et appela
son fils vers elle. Les faibles yeux du louveteau s’accoutumèrent peu à
peu à la clarté solaire, que Bari apprit à aimer. Il aima la tiédeur de
l’air, la douceur de la vie, et n’eut plus que répulsion pour les
obscures ténèbres de l’antre où il était né.
Il ne tarda pas non plus à connaître que tout dans l’univers, n’était
pas doux et bon. Un jour où un orage menaçait et où Bari rôdait,
insouciant, sur l’îlot, Louve Grise le rappela vers elle et vers l’abri
protecteur de l’arbre. Le louveteau, qui ne comprenait point ce que
signifiait cet appel, fit la sourde oreille. Mais la Nature se chargea
de le lui apprendre, à ses dépens. Un effroyable déluge de pluie
s’abattit soudain sur lui, à la lueur aveuglante des éclairs et au
fracas du tonnerre. Littéralement terrorisé, il s’aplatit sur le sol, et
fut trempé jusqu’aux os, et presque noyé, avant que Louve Grise
n’arrivât pour le saisir dans ses mâchoires et l’emporter au bercail.
Ce fut ainsi que, successivement, son raisonnement se forma et ses
divers instincts continuèrent à naître. Le jour où son museau fureteur
rencontra un lapin fraîchement tué et tout sanguinolent, que Kazan
venait d’apporter, il eut le premier goût du sang. Il trouva que c’était
exquis. Et la même impression se renouvela, désormais, chaque fois que
Kazan revenait avec une proie dans ses mâchoires. Comme il devait
apprendre à tuer lui-même, abandonnant les moelleuses peaux de lapin
dont il s’amusait jusque-là, il se mit bientôt à batailler avec des
branches tombées et des bouts de bois, où il s’aiguisa et se renforça
les dents, qui se transformèrent, à cet exercice, en de durs et coupants
petits crocs.
Le temps arriva ainsi où lui fut dévoilée la Grande Énigme de la Vie et
de la Mort. Kazan avait rapporté dans sa gueule un gros lapin blanc,
encore vivant, mais tellement mal en point qu’il ne put se relever
lorsque le chien-loup l’eut déposé sur le sol. Bari savait bien ce
qu’étaient lapins et perdrix, et préférait maintenant leur chair
sanglante au doux lait de sa mère. Mais toujours lapins et perdrix lui
étaient venus morts.
Cette fois, le lapin, le dos brisé, se convulsait et se débattait sur le
sol. Le louveteau, à cette vue, recula épouvanté. Puis il revint de
l’avant, épiant curieusement les soubresauts d’agonie de la malheureuse
bête.
Pressentant que les choses n’avançaient pas, Louve Grise vint vers le
lapin, le renifla de près, une demi-douzaine de fois, sans toutefois lui
donner le coup de dent libérateur, et tourna vers Bari sa face aveugle.
Quant à Kazan, nonchalamment couché par terre, à quelques pas de là, il
continuait à observer et semblait beaucoup se divertir.
Chaque fois que Louve Grise baissait la tête et promenait son museau sur
le lapin, les petites oreilles du louveteau se dressaient, attentives et
alertées. Lorsqu’il vit qu’aucun mal n’arrivait à sa mère, il s’approcha
un peu plus, prudemment et les pattes raides. Bientôt il fut à même de
toucher le lapin et, comme sa mère, il posa son museau sur la fourrure
qui gisait, en apparence inerte.
Mais le lapin n’était pas encore mort. Dans une violente convulsion, il
replia et déplia son train de derrière, envoyant à Bari une maîtresse
ruade, qui l’envoya s’étaler, plusieurs pieds plus loin, piaillant de
terreur.
Rapidement, pourtant, le louveteau se remit sur ses pattes. Il était en
grande colère et éprouvait un violent désir de se venger. Il revint à la
charge, moins craintivement, son petit dos tout hérissé, et, achevant
lui-même son éducation, enfouit ses crocs aigus dans le cou du lapin. Il
sentit la vie palpiter dans le corps pantelant, les muscles du lapin
agonisant se contracter sous lui, et il ne desserra point ses dents
avant que tout frisson vital n’eût disparu chez sa première victime.
Louve Grise était ravie. Elle donna, de sa langue, une caresse au
louveteau et Kazan, s’étant relevé, exprima son approbation par un
reniflement bien senti. Bari mangea du lapin tout ce qu’il voulut, et
jamais encore le sang et la viande ne lui avaient paru si délicieux.
Un à un, tous les mystères de la vie se révélaient à lui. Il apprit à ne
pas s’effrayer du hideux hululement d’amour du hibou gris, du craquement
d’un arbre qui choit, du roulement du tonnerre, du tumulte de l’eau
courante, du cri perçant du chat-pêcheur, du beuglement de l’élan
femelle en rut, ni de l’appel lointain de ses frères loups, hurlant dans
la nuit.
Il prit conscience de son odorat qui, de tous ces mystères, était le
plus merveilleux. Comme il errait un jour à une cinquantaine de yards du
logis familial, son nez rencontra sur le sol l’odeur tiède d’un lapin.
Immédiatement, sans raisonner sa sensation et sans autre processus de sa
pensée, il sut que, pour arriver à la chair vivante qu’il aimait, il lui
suffisait de suivre cette odeur. Ainsi fit-il, en frétillant de
contentement tout le long de la piste qu’il avait découverte. Il arriva
à un gros tronc d’arbre, renversé sur le sol, par-dessus lequel le lapin
avait bondi. La piste était coupée et Bari, tout désorienté, rebroussa
chemin.
Chaque jour, il partait tout seul vers de nouvelles aventures et, pareil
à un explorateur débarqué sans boussole sur une terre ignorée, il se
lançait au hasard, dans l’inconnu. Et, chaque jour, il rencontrait du
nouveau, toujours merveilleux, souvent effrayant. Mais ses terreurs,
maintenant, allaient en diminuant, et croissait sa confiance, puisqu’au
demeurant aucun mal bien grave ne lui advenait.
Parallèlement à son cerveau, son corps physique se formait. Il n’était
plus une petite masse rondelette et empotée. Ses formes
s’assouplissaient, ses mouvements se faisaient plus vifs. Sa robe
jaunâtre brunissait et une bande gris clair se dessinait tout le long de
son échine, comme il en existait une chez Kazan. Sa tête, allongée et
fine, rappelait celle de sa mère. Mais, pour tout le reste du corps, il
tenait de son père.
Il avait de lui les membres trapus et la large poitrine, qui annonçaient
sa force future. Ses yeux s’ouvraient largement, avec, aux coins, un peu
de rouge. Tous les gens de la forêt savent à quoi s’en tenir quand ils
constatent, aux yeux des petits huskies, cette goutte de sang. Elle
signifie que la bête est née dans le Wild, et que sa mère ou son père
ont été pris parmi les hordes sauvages des outlaws du Grand Désert
Blanc. Cette tache rouge était spécialement prononcée chez Bari. Elle
voulait dire que, quoique demi-chien, il était un vrai fils du Wild, qui
avait remis sur lui son emprise.
Quand l’îlot encerclé d’eau, sur lequel se trouvait le gîte du
louveteau, eut été complètement exploré par lui, il songea à passer sur
la rive opposée.
Après avoir longtemps observé et côtoyé, toujours en vain, l’eau
clapotante qui murmurait sur la berge, devant ses pattes, il se risqua
sur l’arbre renversé qui servait de pont à ses parents. Arrivé sans
encombre, et sans avoir perdu son équilibre, sur l’autre rive, il lui
parut qu’il était soudain transporté dans un monde nouveau. Il hésita
encore, quelques instants, puis se mit bravement en route.
Il n’avait pas parcouru plus d’une cinquantaine de yards lorsqu’il
entendit près de lui un battement d’ailes. C’était un whiskey-jack, qui
se trouvait précisément sur son chemin.
L’oiseau ne pouvait plus voler. Une de ses ailes traînait à terre,
brisée sans doute au cours d’un combat avec quelqu’une des petites bêtes
de proie du Wild. Il n’en apparut pas moins, tout d’abord, à Bari, comme
une des choses vivantes les plus troublantes et les plus excitantes à la
fois qu’il y eût.
Sur la ligne grisâtre de son dos, le poil ne tarda pas à se hérisser et
le louveteau avança vers l’oiseau.
Le whiskey-jack, qui jusque-là était demeuré immobile, commença à battre
en retraite, en boitant et clopinant, lorsqu’il vit que Bari n’était
plus qu’à trois pieds de lui. Mais Bari, dépouillant son indécision,
fonça rapidement sur l’oiseau blessé, en jetant un _yip_ aigu et irrité.
Il y eut une brève et passionnante poursuite, et les petites dents
aiguës du louveteau s’enfouirent dans les plumes.
Alors le bec de l’oiseau se mit à frapper. Le whiskey-jack est
l’épouvantail de la menue gent emplumée. Dans la saison des nids, il y
tue, de son bec dur, les petits des moineaux des buissons, ceux des
oiseaux-des-élans, aux doux yeux, et ceux mêmes de ces sapeurs ailés de
la forêt qu’on appelle les piverts.
Le gros geai frappait sans trêve sur le museau de Bari. Mais le fils de
Kazan était assez grand pour ne plus rechigner à la bataille, et la
douleur qu’il ressentait des coups de bec eut pour seul résultat de lui
faire davantage enfoncer ses dents. Celles-ci finirent par trouver la
chair et un grognement de joie enfantine en roula dans sa gorge.
La résistance du whiskey-jack, de ce moment-là, commença à faiblir, et
bientôt l’oiseau cessa de frapper et de se débattre. Bari desserra son
étreinte et se recula légèrement. Il regarda l’oiseau qui gisait devant
lui, immobile et hirsute. Le whiskey-jack était mort.
Le louveteau avait gagné sa première bataille et un immense orgueil en
naissait en lui. Il n’était plus désormais un parasite du Wild. Il avait
fait son début dans le mécanisme implacable de la vie sauvage. Il avait
tué.
Une heure après, Louve Grise, qui avait suivi sa piste, le retrouva à la
même place. Il n’y avait plus, du gros geai, que des lambeaux; ses
plumes étaient partout éparpillées sur le sol. Quant à Bari, le museau
tout sanglant, il s’était, pour se reposer, couché triomphant en face
des débris de sa victime.
Louve Grise comprit et caressa son louveteau. Elle le ramena avec elle
et, dans sa gueule, il rapporta à son père une aile de l’oiseau vaincu.
La chasse, dès lors, devint la passion dominante de Bari. Quand il ne
dormait point au soleil ou, la nuit, dans le creux de l’arbre, il
cherchait tout ce qui avait vie et qu’il pouvait détruire.
Il massacra une famille entière de souris des bois. Les
oiseaux-des-élans, qu’il guettait à l’affût, lui furent également une
proie facile et, en quelques jours, il réussit à en tuer trois. Il fut,
par contre, moins heureux avec une hermine, qui le mordit cruellement et
qui échappa, indemne, lui faisant connaître ainsi sa première défaite.
De cette défaite, il demeura, pendant plusieurs jours, fort marri et il
se tint plus tranquille. Mais il avait appris que, parmi les bêtes du
Wild, il convenait d’être prudent avec celles qui, comme lui, portaient
des crocs. Et, plus généralement, il sut que ce n’était point de
celles-là qu’il convenait de faire sa nourriture. S’étant, en effet,
rencontré, quelque temps après, avec un chat-pêcheur, qui était comme
lui en quête de nourriture, il le laissa passer son chemin, sans lui
rien dire. Et le chat-pêcheur, non moins circonspect, fit de même.
D’autres notions étaient innées en lui. Instinctivement il sut, avant
même d’en avoir éprouvé la cuisante blessure, qu’il était nécessaire
d’éviter tout contact avec le porc-épic.
Les courses du louveteau devenaient de plus en plus lointaines et plus
longues ses absences. Louve Grise, au début, s’inquiétait lorsque son
fils tardait trop à rentrer au gîte. Maintenant elle s’en souciait
moins. La loi de la Nature suivait son cours.
Puis vint un après-midi où Bari s’éloigna plus encore que les autres
jours. Il tua un lapin, s’en reput et demeura là où il était, jusqu’au
crépuscule.
Alors la pleine lune se leva, énorme et dorée, inondant d’une lumière
qui rivalisait presque avec la clarté du jour plaines, forêts et crêtes
de montagnes. C’était une nuit superbe. Et Bari découvrit la lune, et il
se mit en route dans sa lueur merveilleuse, en continuant à tourner le
dos au gîte familial.
Toute la nuit, Louve Grise veilla, à attendre son fils. Lorsque reparut
le jour, elle s’assit sur son derrière et, levant vers le ciel ses yeux
aveugles, elle poussa un long hurlement.
Au loin, Bari l’entendit, mais ne répondit point. Son évolution était
terminée. La Nature avait achevé de reprendre ses droits. Un monde
nouveau et une vie nouvelle s’ouvraient définitivement pour le
louveteau. Il avait dit adieu à ses père et mère.
XXI
DENT-BRISÉE ÉMIGRE AVEC SA FAMILLE
La beauté de la saison où se termine le printemps et s’amorce l’été
agissait pareillement sur Kazan et sur Louve Grise. La soif les prenait
aussi de se remettre en route et de s’en aller vagabonder par le vaste
monde. Cette volupté d’errer reprend infailliblement les bêtes à
fourrures et les bêtes à crocs du Wild, aussitôt que les petits de la
portée du printemps, pour s’en aller de leur côté, les ont quittées.
Par une nuit admirable, baignée de lune et d’étoiles, le chien-loup et
la louve aveugle abandonnèrent à leur tour l’arbre creux et entreprirent
de remonter, vers les montagnes de l’Ouest, la vallée qui aboutissait au
marais.
Jour et nuit ils chassaient, marquant leur piste, derrière eux,
d’innombrables carcasses à demi dévorées de lapins et de perdrix.
C’était, en effet, la saison du plaisir de tuer et non celle de la faim.
A dix milles à l’ouest, ils tuèrent un jeune faon. Ils l’abandonnèrent
également, après un seul repas. Longuement ils se chauffaient au soleil
et devenaient de plus en plus luisants et gras.
Ils trouvaient peu de gêne avec les autres animaux. Il n’y avait pas de
lynx dans la région, insuffisamment boisée pour plaire au gros chat, ni
de loups. Le chat-pêcheur, la martre et le vison abondaient le long du
torrent, mais n’étaient point dangereux. Un jour, ils rencontrèrent une
vieille loutre. C’était, en son genre, un géant de l’espèce, dont le
poil tournait, avec le proche été, au gris sale.
Kazan, paresseux et repu, la regarda négligemment. Louve Grise humait
dans l’air la forte odeur de poisson que dégageait la bête. Cet être
aquatique ne les intéressa pas plus qu’un bâton qui s’en serait allé à
la dérive, au fil de l’eau. Ils continuèrent leur chemin sans se douter
que cette grosse créature, d’aspect stupide, à la queue noire comme du
charbon, allait bientôt devenir leur alliée dans une de ces batailles
haineuses et sans merci, comme il s’en livre entre les hôtes du Wild.
Luttes tragiques, qui se terminent par la seule survivance du plus fort,
et qui n’ont pour témoins que le ciel impassible et muet, où leur
souvenir se dissémine aux vents.
Aucun homme n’était venu, depuis plusieurs années, dans cette partie
supérieure de la vallée et une colonie de castors y prospérait en paix.
Le chef de la colonie était un vénérable patriarche, qu’un Indien, en sa
langue imagée, n’eût pas manqué de baptiser «Dent-Brisée». Car une des
quatre et longues incisives, dont se servent les castors pour abattre
les arbres destinés à la construction de leurs digues, était brisée chez
le vieux père.
Il y avait six ans que Dent-Brisée était arrivé en cet endroit, avec
quelques autres castors de son âge, et qu’ils avaient ensemble construit
leur première digue et leur première hutte.
En avril suivant, la femelle de Dent-Brisée lui donnait quatre bébés
castors et chacune des autres mères castors avaient pareillement accru
la population de la petite colonie de deux, trois ou quatre membres
nouveaux.
Si cette première génération avait suivi la loi ordinaire de l’espèce,
elle se serait, au bout de quatre ans, appariée entre elle et aurait
quitté la colonie pour aller en fonder une autre. Mais elle se trouvait
bien où elle était et y demeura. Elle procréa sur place. Si bien que
maintenant on eût dit le grouillement serré de la population qui
s’entasse dans une ville assiégée.
La colonie, cette sixième année, comptait quinze huttes et plus de cent
citoyens, avec, en surplus, la dernière portée de jeunes castors de mars
et d’avril. La digue qui retenait les eaux du torrent s’était allongée
au point d’atteindre deux cents yards. L’eau débordée couvrait une vaste
étendue de sol, transformée en étang, et d’où émergeaient bouleaux,
peupliers, aulnes et saules, à la tendre écorce et aux pousses vertes.
Quelle que fût la surface couverte par l’eau, cette pitance ordinaire
des castors était devenue insuffisante pour la nourriture des huttes
surpeuplées. On ne voyait plus partout qu’arbres et arbrisseaux rongés
jusqu’à l’aubier.
Retenus, comme l’homme, par l’amour du foyer natal, les castors
n’avaient pu se décider encore à émigrer. La hutte de Dent-Brisée
mesurait intérieurement huit à neuf pieds de diamètre, et dans cet
étroit espace vivaient enfants et petits-enfants, au nombre de
vingt-sept.
Aussi le vieux patriarche s’était-il résolu à abandonner sa tribu, pour
s’en aller ailleurs chercher fortune. Tandis que Kazan et Louve Grise
reniflaient négligemment les fortes odeurs qu’exhalait la ville des
castors, Dent-Brisée ralliait justement et faisait ranger autour de lui
sa famille--c’est-à-dire sa femelle, deux de ses fils et leur
progéniture--pour l’exode.
Dent-Brisée avait toujours été le chef reconnu de la colonie. Aucun
autre castor n’y avait jamais atteint sa taille et sa force. Son corps
épais était long de trois bons pieds et pesait dans les soixante livres.
Sa queue plate mesurait cinq pouces de large, sur quatorze de long et,
lorsqu’elle frappait l’eau, par une nuit calme, on pouvait, à un mille
de distance, entendre la résonance du coup. Ses pattes de derrière,
largement palmées, étaient grosses deux fois comme celles de sa femelle
et aucun nageur de la colonie ne pouvait lutter de rapidité avec lui.
La nuit qui suivit, tandis que Kazan et Louve Grise continuaient leur
course le long du torrent, Dent-Brisée sortit de l’eau, grimpa sur la
digue, se secoua et regarda si toute sa smalah était en ligne.
L’eau de l’étang, qui, sous la nuit claire, était toute piquée
d’étoiles, se ridait, derrière lui, de corps qui nageaient et qui
vinrent le rejoindre sur la digue. Quelques autres castors s’étaient
joints à lui et à sa famille. Quand tout le monde fut réuni, le digne
patriarche piqua une tête dans le torrent, du côté opposé à l’étang, et
les corps soyeux et luisants des émigrants commencèrent à descendre le
courant. Les bébés de trois mois nageaient comme leurs parents et
avaient grand peine à ne pas se laisser distancer. Dent-Brisée fendait
l’eau, le premier, superbement. Derrière lui, venaient les castors
adultes. Les mères et les enfants formaient l’arrière-garde. Il y avait
quarante têtes au total.
Durant toute la nuit, le voyage se continua sans incident. La grosse
loutre, cachée dans un épais bouquet de saules, laissa, sans s’attaquer
à elle, passer la caravane.
Par une curieuse prévision de la Nature, qui voit souvent au-delà de
notre compréhension humaine, la loutre est la mortelle ennemie de la
race des castors et plus redoutable pour elle que ne l’est l’homme même.
Mangeuse de poissons, elle veille en même temps à ce que l’espèce n’en
soit point anéantie. Un instinct secret lui a sans doute appris que les
digues élevées par le castor, coupant le flux naturel des rivières et
des torrents, entravent la course naturelle du poisson au moment du
frai. Incapable de se mesurer, elle seule, contre les tribus nombreuses
de ses ennemis, elle travaille, en sourdine, à détruire leurs ouvrages.
Comment elle s’y prend, c’est ce que nous verrons tout à l’heure.
Plusieurs fois, durant la nuit, Dent-Brisée s’était arrêté de nager pour
examiner la berge, constater s’il y rencontrait assez d’arbres aux
écorces tendres et décider s’il convenait de faire halte. Mais ici ces
écorces étaient insuffisamment nombreuses. Là, c’était l’endroit qui
n’était point propice à la construction d’une digue, et l’on sait que
l’instinct d’ingénieur des castors l’emporte même sur l’attrait de la
nourriture.
Toute la troupe s’en rapportait, sur ce point, au jugement de
Dent-Brisée, qu’elle ne discutait point, et personne ne songeait à
demeurer en arrière tandis qu’il continuait à avancer.
Aux premiers feux de l’aube, on arriva à la partie du marais où Kazan et
Louve Grise avaient élu domicile. Par droit du premier occupant, le
terrain de l’îlot et celui qui l’avoisinait appartenaient sans conteste
au chien-loup et à la louve. Partout ils avaient laissé des marques de
leur emprise.
Mais Dent-Brisée était une créature aquatique et son flair, qui
d’ailleurs n’était pas très fin, n’avait cure des créatures terrestres.
Il s’arrêta juste en face de l’arbre creux qui avait servi de gîte à
Louve Grise et à Kazan, et grimpa sur la rive. Là, il se dressa tout
droit sur ses pattes de derrière et, s’appuyant sur sa large et lourde
queue, se mit à se dandiner en signe de contentement.
Le lieu était idéal pour y établir une colonie. En coupant d’une digue
le torrent, un peu au-dessous de l’îlot, celui-ci serait facilement
inondé, avec sa provision de peupliers, d’aulnes, de saules et de
bouleaux. Un rideau d’arbres épais coupait le vent, du côté du nord, et
promettait pour l’hiver une température clémente.
Dent-Brisée fît aussitôt comprendre à la troupe que c’était ici qu’il
convenait de se fixer. Ce fut à qui se hâterait d’escalader l’îlot et
les berges qui lui faisaient face. Les bébés castors commencèrent
incontinent à grignoter les écorces qui leur tombaient sous la dent. Les
castors adultes, après quelques bouchées, se mirent au travail sans plus
tarder et, sous la direction de Dent-Brisée, entamèrent, le jour même,
leur œuvre de constructeurs.