Kazan finit par se rassurer. Délaissant de temps à autre sa faction, il

s’en allait, dans l’ombre, flairer son fils, l’unique louveteau que

Louve Grise avait engendré.

Ce louveteau, si les Indiens _Dog Ribs_[33], qui habitent un peu plus

vers l’ouest, avaient eu à lui donner un nom, ils l’auraient sans aucun

doute appelé _Baree_ (Bari), qui dans leur langage signifie à la fois

«sans frère ni sœur» et «chien-loup», deux choses qu’il était

effectivement.

[33] _Dog Ribs_ ou Côtes-de-Chiens.

Ce fut, dès le début, un petit bonhomme doux et vif, à qui sa mère

prodigua tous les soins dont elle était capable. Il se développa avec la

rapidité précoce d’un loup, et non avec la lenteur coutumière aux petits

chiens.

Pendant les trois premiers jours, il ne fit rien d’autre que de se

tasser, le plus près possible, contre le ventre de sa mère. Il tétait

quand il avait faim, dormait tout son saoul, et la langue affectueuse de

Louve Grise n’arrêtait pas de le peigner et nettoyer.

Le quatrième jour, sa curiosité commença à s’éveiller. Avec d’énormes

efforts, et s’agrippant des griffes au poil de Louve Grise, il se hissa

jusqu’à la gueule de sa mère. Puis il risqua de s’éloigner d’elle, se

traîna à quelques pieds de distance, en chavirant sur ses pattes molles,

et, une fois là, se mit à renifler désespérément, en se croyant à tout

jamais perdu.

Il connut ensuite que Kazan était comme une partie de Louve Grise. Huit

jours ne s’étaient pas écoulés qu’il venait, avec satisfaction, se

mettre en boule entre les pattes de devant de son père et s’y endormir

paisiblement.

La première fois où il agit ainsi, Kazan parut fort interloqué. Il ne

remua pas, d’une demi-heure, et Louve Grise vint, tout heureuse, lécher

le petit fuyard.

A dix jours, Bari découvrit la notion du jeu et que c’était un sport

sans pareil de tirer après lui un débris de peau de lapin.

Tout ceci se passait encore dans le home obscur du creux de l’arbre.

Jusqu’au moment où le louveteau apprit à connaître ce qu’étaient la

lumière et le soleil.

Ce fut par une belle après-midi. Par un trou qui était percé dans

l’écorce de l’arbre, un rayon resplendissant se fraya son chemin et vint

tomber sur le sol, à côté de Bari. Bari commença par fixer, avec

étonnement, la traînée d’or. Puis, bientôt, il s’essaya à jouer avec

elle, comme il avait fait avec la peau de lapin. Il ne comprit pas

pourquoi il ne pouvait point s’en saisir; mais, dès lors, il connut ce

qu’étaient la lumière et le soleil.

Les jours suivants, il alla vers l’ouverture de la tanière, où il voyait

luire cette même clarté, et, les yeux éblouis et clignotants, se coucha,

apeuré, sur le seuil du vaste monde qu’il avait devant lui.

Louve Grise qui, durant tout ce temps, l’avait observé, cessa dès lors

de le retenir dans l’arbre. Elle même s’alla coucher au soleil et appela

son fils vers elle. Les faibles yeux du louveteau s’accoutumèrent peu à

peu à la clarté solaire, que Bari apprit à aimer. Il aima la tiédeur de

l’air, la douceur de la vie, et n’eut plus que répulsion pour les

obscures ténèbres de l’antre où il était né.

Il ne tarda pas non plus à connaître que tout dans l’univers, n’était

pas doux et bon. Un jour où un orage menaçait et où Bari rôdait,

insouciant, sur l’îlot, Louve Grise le rappela vers elle et vers l’abri

protecteur de l’arbre. Le louveteau, qui ne comprenait point ce que

signifiait cet appel, fit la sourde oreille. Mais la Nature se chargea

de le lui apprendre, à ses dépens. Un effroyable déluge de pluie

s’abattit soudain sur lui, à la lueur aveuglante des éclairs et au

fracas du tonnerre. Littéralement terrorisé, il s’aplatit sur le sol, et

fut trempé jusqu’aux os, et presque noyé, avant que Louve Grise

n’arrivât pour le saisir dans ses mâchoires et l’emporter au bercail.

Ce fut ainsi que, successivement, son raisonnement se forma et ses

divers instincts continuèrent à naître. Le jour où son museau fureteur

rencontra un lapin fraîchement tué et tout sanguinolent, que Kazan

venait d’apporter, il eut le premier goût du sang. Il trouva que c’était

exquis. Et la même impression se renouvela, désormais, chaque fois que

Kazan revenait avec une proie dans ses mâchoires. Comme il devait

apprendre à tuer lui-même, abandonnant les moelleuses peaux de lapin

dont il s’amusait jusque-là, il se mit bientôt à batailler avec des

branches tombées et des bouts de bois, où il s’aiguisa et se renforça

les dents, qui se transformèrent, à cet exercice, en de durs et coupants

petits crocs.

Le temps arriva ainsi où lui fut dévoilée la Grande Énigme de la Vie et

de la Mort. Kazan avait rapporté dans sa gueule un gros lapin blanc,

encore vivant, mais tellement mal en point qu’il ne put se relever

lorsque le chien-loup l’eut déposé sur le sol. Bari savait bien ce

qu’étaient lapins et perdrix, et préférait maintenant leur chair

sanglante au doux lait de sa mère. Mais toujours lapins et perdrix lui

étaient venus morts.

Cette fois, le lapin, le dos brisé, se convulsait et se débattait sur le

sol. Le louveteau, à cette vue, recula épouvanté. Puis il revint de

l’avant, épiant curieusement les soubresauts d’agonie de la malheureuse

bête.

Pressentant que les choses n’avançaient pas, Louve Grise vint vers le

lapin, le renifla de près, une demi-douzaine de fois, sans toutefois lui

donner le coup de dent libérateur, et tourna vers Bari sa face aveugle.

Quant à Kazan, nonchalamment couché par terre, à quelques pas de là, il

continuait à observer et semblait beaucoup se divertir.

Chaque fois que Louve Grise baissait la tête et promenait son museau sur

le lapin, les petites oreilles du louveteau se dressaient, attentives et

alertées. Lorsqu’il vit qu’aucun mal n’arrivait à sa mère, il s’approcha

un peu plus, prudemment et les pattes raides. Bientôt il fut à même de

toucher le lapin et, comme sa mère, il posa son museau sur la fourrure

qui gisait, en apparence inerte.

Mais le lapin n’était pas encore mort. Dans une violente convulsion, il

replia et déplia son train de derrière, envoyant à Bari une maîtresse

ruade, qui l’envoya s’étaler, plusieurs pieds plus loin, piaillant de

terreur.

Rapidement, pourtant, le louveteau se remit sur ses pattes. Il était en

grande colère et éprouvait un violent désir de se venger. Il revint à la

charge, moins craintivement, son petit dos tout hérissé, et, achevant

lui-même son éducation, enfouit ses crocs aigus dans le cou du lapin. Il

sentit la vie palpiter dans le corps pantelant, les muscles du lapin

agonisant se contracter sous lui, et il ne desserra point ses dents

avant que tout frisson vital n’eût disparu chez sa première victime.

Louve Grise était ravie. Elle donna, de sa langue, une caresse au

louveteau et Kazan, s’étant relevé, exprima son approbation par un

reniflement bien senti. Bari mangea du lapin tout ce qu’il voulut, et

jamais encore le sang et la viande ne lui avaient paru si délicieux.

Un à un, tous les mystères de la vie se révélaient à lui. Il apprit à ne

pas s’effrayer du hideux hululement d’amour du hibou gris, du craquement

d’un arbre qui choit, du roulement du tonnerre, du tumulte de l’eau

courante, du cri perçant du chat-pêcheur, du beuglement de l’élan

femelle en rut, ni de l’appel lointain de ses frères loups, hurlant dans

la nuit.

Il prit conscience de son odorat qui, de tous ces mystères, était le

plus merveilleux. Comme il errait un jour à une cinquantaine de yards du

logis familial, son nez rencontra sur le sol l’odeur tiède d’un lapin.

Immédiatement, sans raisonner sa sensation et sans autre processus de sa

pensée, il sut que, pour arriver à la chair vivante qu’il aimait, il lui

suffisait de suivre cette odeur. Ainsi fit-il, en frétillant de

contentement tout le long de la piste qu’il avait découverte. Il arriva

à un gros tronc d’arbre, renversé sur le sol, par-dessus lequel le lapin

avait bondi. La piste était coupée et Bari, tout désorienté, rebroussa

chemin.

Chaque jour, il partait tout seul vers de nouvelles aventures et, pareil

à un explorateur débarqué sans boussole sur une terre ignorée, il se

lançait au hasard, dans l’inconnu. Et, chaque jour, il rencontrait du

nouveau, toujours merveilleux, souvent effrayant. Mais ses terreurs,

maintenant, allaient en diminuant, et croissait sa confiance, puisqu’au

demeurant aucun mal bien grave ne lui advenait.

Parallèlement à son cerveau, son corps physique se formait. Il n’était

plus une petite masse rondelette et empotée. Ses formes

s’assouplissaient, ses mouvements se faisaient plus vifs. Sa robe

jaunâtre brunissait et une bande gris clair se dessinait tout le long de

son échine, comme il en existait une chez Kazan. Sa tête, allongée et

fine, rappelait celle de sa mère. Mais, pour tout le reste du corps, il

tenait de son père.

Il avait de lui les membres trapus et la large poitrine, qui annonçaient

sa force future. Ses yeux s’ouvraient largement, avec, aux coins, un peu

de rouge. Tous les gens de la forêt savent à quoi s’en tenir quand ils

constatent, aux yeux des petits huskies, cette goutte de sang. Elle

signifie que la bête est née dans le Wild, et que sa mère ou son père

ont été pris parmi les hordes sauvages des outlaws du Grand Désert

Blanc. Cette tache rouge était spécialement prononcée chez Bari. Elle

voulait dire que, quoique demi-chien, il était un vrai fils du Wild, qui

avait remis sur lui son emprise.

Quand l’îlot encerclé d’eau, sur lequel se trouvait le gîte du

louveteau, eut été complètement exploré par lui, il songea à passer sur

la rive opposée.

Après avoir longtemps observé et côtoyé, toujours en vain, l’eau

clapotante qui murmurait sur la berge, devant ses pattes, il se risqua

sur l’arbre renversé qui servait de pont à ses parents. Arrivé sans

encombre, et sans avoir perdu son équilibre, sur l’autre rive, il lui

parut qu’il était soudain transporté dans un monde nouveau. Il hésita

encore, quelques instants, puis se mit bravement en route.

Il n’avait pas parcouru plus d’une cinquantaine de yards lorsqu’il

entendit près de lui un battement d’ailes. C’était un whiskey-jack, qui

se trouvait précisément sur son chemin.

L’oiseau ne pouvait plus voler. Une de ses ailes traînait à terre,

brisée sans doute au cours d’un combat avec quelqu’une des petites bêtes

de proie du Wild. Il n’en apparut pas moins, tout d’abord, à Bari, comme

une des choses vivantes les plus troublantes et les plus excitantes à la

fois qu’il y eût.

Sur la ligne grisâtre de son dos, le poil ne tarda pas à se hérisser et

le louveteau avança vers l’oiseau.

Le whiskey-jack, qui jusque-là était demeuré immobile, commença à battre

en retraite, en boitant et clopinant, lorsqu’il vit que Bari n’était

plus qu’à trois pieds de lui. Mais Bari, dépouillant son indécision,

fonça rapidement sur l’oiseau blessé, en jetant un _yip_ aigu et irrité.

Il y eut une brève et passionnante poursuite, et les petites dents

aiguës du louveteau s’enfouirent dans les plumes.

Alors le bec de l’oiseau se mit à frapper. Le whiskey-jack est

l’épouvantail de la menue gent emplumée. Dans la saison des nids, il y

tue, de son bec dur, les petits des moineaux des buissons, ceux des

oiseaux-des-élans, aux doux yeux, et ceux mêmes de ces sapeurs ailés de

la forêt qu’on appelle les piverts.

Le gros geai frappait sans trêve sur le museau de Bari. Mais le fils de

Kazan était assez grand pour ne plus rechigner à la bataille, et la

douleur qu’il ressentait des coups de bec eut pour seul résultat de lui

faire davantage enfoncer ses dents. Celles-ci finirent par trouver la

chair et un grognement de joie enfantine en roula dans sa gorge.

La résistance du whiskey-jack, de ce moment-là, commença à faiblir, et

bientôt l’oiseau cessa de frapper et de se débattre. Bari desserra son

étreinte et se recula légèrement. Il regarda l’oiseau qui gisait devant

lui, immobile et hirsute. Le whiskey-jack était mort.

Le louveteau avait gagné sa première bataille et un immense orgueil en

naissait en lui. Il n’était plus désormais un parasite du Wild. Il avait

fait son début dans le mécanisme implacable de la vie sauvage. Il avait

tué.

Une heure après, Louve Grise, qui avait suivi sa piste, le retrouva à la

même place. Il n’y avait plus, du gros geai, que des lambeaux; ses

plumes étaient partout éparpillées sur le sol. Quant à Bari, le museau

tout sanglant, il s’était, pour se reposer, couché triomphant en face

des débris de sa victime.

Louve Grise comprit et caressa son louveteau. Elle le ramena avec elle

et, dans sa gueule, il rapporta à son père une aile de l’oiseau vaincu.

La chasse, dès lors, devint la passion dominante de Bari. Quand il ne

dormait point au soleil ou, la nuit, dans le creux de l’arbre, il

cherchait tout ce qui avait vie et qu’il pouvait détruire.

Il massacra une famille entière de souris des bois. Les

oiseaux-des-élans, qu’il guettait à l’affût, lui furent également une

proie facile et, en quelques jours, il réussit à en tuer trois. Il fut,

par contre, moins heureux avec une hermine, qui le mordit cruellement et

qui échappa, indemne, lui faisant connaître ainsi sa première défaite.

De cette défaite, il demeura, pendant plusieurs jours, fort marri et il

se tint plus tranquille. Mais il avait appris que, parmi les bêtes du

Wild, il convenait d’être prudent avec celles qui, comme lui, portaient

des crocs. Et, plus généralement, il sut que ce n’était point de

celles-là qu’il convenait de faire sa nourriture. S’étant, en effet,

rencontré, quelque temps après, avec un chat-pêcheur, qui était comme

lui en quête de nourriture, il le laissa passer son chemin, sans lui

rien dire. Et le chat-pêcheur, non moins circonspect, fit de même.

D’autres notions étaient innées en lui. Instinctivement il sut, avant

même d’en avoir éprouvé la cuisante blessure, qu’il était nécessaire

d’éviter tout contact avec le porc-épic.

Les courses du louveteau devenaient de plus en plus lointaines et plus

longues ses absences. Louve Grise, au début, s’inquiétait lorsque son

fils tardait trop à rentrer au gîte. Maintenant elle s’en souciait

moins. La loi de la Nature suivait son cours.

Puis vint un après-midi où Bari s’éloigna plus encore que les autres

jours. Il tua un lapin, s’en reput et demeura là où il était, jusqu’au

crépuscule.

Alors la pleine lune se leva, énorme et dorée, inondant d’une lumière

qui rivalisait presque avec la clarté du jour plaines, forêts et crêtes

de montagnes. C’était une nuit superbe. Et Bari découvrit la lune, et il

se mit en route dans sa lueur merveilleuse, en continuant à tourner le

dos au gîte familial.

Toute la nuit, Louve Grise veilla, à attendre son fils. Lorsque reparut

le jour, elle s’assit sur son derrière et, levant vers le ciel ses yeux

aveugles, elle poussa un long hurlement.

Au loin, Bari l’entendit, mais ne répondit point. Son évolution était

terminée. La Nature avait achevé de reprendre ses droits. Un monde

nouveau et une vie nouvelle s’ouvraient définitivement pour le

louveteau. Il avait dit adieu à ses père et mère.

XXI

DENT-BRISÉE ÉMIGRE AVEC SA FAMILLE

La beauté de la saison où se termine le printemps et s’amorce l’été

agissait pareillement sur Kazan et sur Louve Grise. La soif les prenait

aussi de se remettre en route et de s’en aller vagabonder par le vaste

monde. Cette volupté d’errer reprend infailliblement les bêtes à

fourrures et les bêtes à crocs du Wild, aussitôt que les petits de la

portée du printemps, pour s’en aller de leur côté, les ont quittées.

Par une nuit admirable, baignée de lune et d’étoiles, le chien-loup et

la louve aveugle abandonnèrent à leur tour l’arbre creux et entreprirent

de remonter, vers les montagnes de l’Ouest, la vallée qui aboutissait au

marais.

Jour et nuit ils chassaient, marquant leur piste, derrière eux,

d’innombrables carcasses à demi dévorées de lapins et de perdrix.

C’était, en effet, la saison du plaisir de tuer et non celle de la faim.

A dix milles à l’ouest, ils tuèrent un jeune faon. Ils l’abandonnèrent

également, après un seul repas. Longuement ils se chauffaient au soleil

et devenaient de plus en plus luisants et gras.

Ils trouvaient peu de gêne avec les autres animaux. Il n’y avait pas de

lynx dans la région, insuffisamment boisée pour plaire au gros chat, ni

de loups. Le chat-pêcheur, la martre et le vison abondaient le long du

torrent, mais n’étaient point dangereux. Un jour, ils rencontrèrent une

vieille loutre. C’était, en son genre, un géant de l’espèce, dont le

poil tournait, avec le proche été, au gris sale.

Kazan, paresseux et repu, la regarda négligemment. Louve Grise humait

dans l’air la forte odeur de poisson que dégageait la bête. Cet être

aquatique ne les intéressa pas plus qu’un bâton qui s’en serait allé à

la dérive, au fil de l’eau. Ils continuèrent leur chemin sans se douter

que cette grosse créature, d’aspect stupide, à la queue noire comme du

charbon, allait bientôt devenir leur alliée dans une de ces batailles

haineuses et sans merci, comme il s’en livre entre les hôtes du Wild.

Luttes tragiques, qui se terminent par la seule survivance du plus fort,

et qui n’ont pour témoins que le ciel impassible et muet, où leur

souvenir se dissémine aux vents.

Aucun homme n’était venu, depuis plusieurs années, dans cette partie

supérieure de la vallée et une colonie de castors y prospérait en paix.

Le chef de la colonie était un vénérable patriarche, qu’un Indien, en sa

langue imagée, n’eût pas manqué de baptiser «Dent-Brisée». Car une des

quatre et longues incisives, dont se servent les castors pour abattre

les arbres destinés à la construction de leurs digues, était brisée chez

le vieux père.

Il y avait six ans que Dent-Brisée était arrivé en cet endroit, avec

quelques autres castors de son âge, et qu’ils avaient ensemble construit

leur première digue et leur première hutte.

En avril suivant, la femelle de Dent-Brisée lui donnait quatre bébés

castors et chacune des autres mères castors avaient pareillement accru

la population de la petite colonie de deux, trois ou quatre membres

nouveaux.

Si cette première génération avait suivi la loi ordinaire de l’espèce,

elle se serait, au bout de quatre ans, appariée entre elle et aurait

quitté la colonie pour aller en fonder une autre. Mais elle se trouvait

bien où elle était et y demeura. Elle procréa sur place. Si bien que

maintenant on eût dit le grouillement serré de la population qui

s’entasse dans une ville assiégée.

La colonie, cette sixième année, comptait quinze huttes et plus de cent

citoyens, avec, en surplus, la dernière portée de jeunes castors de mars

et d’avril. La digue qui retenait les eaux du torrent s’était allongée

au point d’atteindre deux cents yards. L’eau débordée couvrait une vaste

étendue de sol, transformée en étang, et d’où émergeaient bouleaux,

peupliers, aulnes et saules, à la tendre écorce et aux pousses vertes.

Quelle que fût la surface couverte par l’eau, cette pitance ordinaire

des castors était devenue insuffisante pour la nourriture des huttes

surpeuplées. On ne voyait plus partout qu’arbres et arbrisseaux rongés

jusqu’à l’aubier.

Retenus, comme l’homme, par l’amour du foyer natal, les castors

n’avaient pu se décider encore à émigrer. La hutte de Dent-Brisée

mesurait intérieurement huit à neuf pieds de diamètre, et dans cet

étroit espace vivaient enfants et petits-enfants, au nombre de

vingt-sept.

Aussi le vieux patriarche s’était-il résolu à abandonner sa tribu, pour

s’en aller ailleurs chercher fortune. Tandis que Kazan et Louve Grise

reniflaient négligemment les fortes odeurs qu’exhalait la ville des

castors, Dent-Brisée ralliait justement et faisait ranger autour de lui

sa famille--c’est-à-dire sa femelle, deux de ses fils et leur

progéniture--pour l’exode.

Dent-Brisée avait toujours été le chef reconnu de la colonie. Aucun

autre castor n’y avait jamais atteint sa taille et sa force. Son corps

épais était long de trois bons pieds et pesait dans les soixante livres.

Sa queue plate mesurait cinq pouces de large, sur quatorze de long et,

lorsqu’elle frappait l’eau, par une nuit calme, on pouvait, à un mille

de distance, entendre la résonance du coup. Ses pattes de derrière,

largement palmées, étaient grosses deux fois comme celles de sa femelle

et aucun nageur de la colonie ne pouvait lutter de rapidité avec lui.

La nuit qui suivit, tandis que Kazan et Louve Grise continuaient leur

course le long du torrent, Dent-Brisée sortit de l’eau, grimpa sur la

digue, se secoua et regarda si toute sa smalah était en ligne.

L’eau de l’étang, qui, sous la nuit claire, était toute piquée

d’étoiles, se ridait, derrière lui, de corps qui nageaient et qui

vinrent le rejoindre sur la digue. Quelques autres castors s’étaient

joints à lui et à sa famille. Quand tout le monde fut réuni, le digne

patriarche piqua une tête dans le torrent, du côté opposé à l’étang, et

les corps soyeux et luisants des émigrants commencèrent à descendre le

courant. Les bébés de trois mois nageaient comme leurs parents et

avaient grand peine à ne pas se laisser distancer. Dent-Brisée fendait

l’eau, le premier, superbement. Derrière lui, venaient les castors

adultes. Les mères et les enfants formaient l’arrière-garde. Il y avait

quarante têtes au total.

Durant toute la nuit, le voyage se continua sans incident. La grosse

loutre, cachée dans un épais bouquet de saules, laissa, sans s’attaquer

à elle, passer la caravane.

Par une curieuse prévision de la Nature, qui voit souvent au-delà de

notre compréhension humaine, la loutre est la mortelle ennemie de la

race des castors et plus redoutable pour elle que ne l’est l’homme même.

Mangeuse de poissons, elle veille en même temps à ce que l’espèce n’en

soit point anéantie. Un instinct secret lui a sans doute appris que les

digues élevées par le castor, coupant le flux naturel des rivières et

des torrents, entravent la course naturelle du poisson au moment du

frai. Incapable de se mesurer, elle seule, contre les tribus nombreuses

de ses ennemis, elle travaille, en sourdine, à détruire leurs ouvrages.

Comment elle s’y prend, c’est ce que nous verrons tout à l’heure.

Plusieurs fois, durant la nuit, Dent-Brisée s’était arrêté de nager pour

examiner la berge, constater s’il y rencontrait assez d’arbres aux

écorces tendres et décider s’il convenait de faire halte. Mais ici ces

écorces étaient insuffisamment nombreuses. Là, c’était l’endroit qui

n’était point propice à la construction d’une digue, et l’on sait que

l’instinct d’ingénieur des castors l’emporte même sur l’attrait de la

nourriture.

Toute la troupe s’en rapportait, sur ce point, au jugement de

Dent-Brisée, qu’elle ne discutait point, et personne ne songeait à

demeurer en arrière tandis qu’il continuait à avancer.

Aux premiers feux de l’aube, on arriva à la partie du marais où Kazan et

Louve Grise avaient élu domicile. Par droit du premier occupant, le

terrain de l’îlot et celui qui l’avoisinait appartenaient sans conteste

au chien-loup et à la louve. Partout ils avaient laissé des marques de

leur emprise.

Mais Dent-Brisée était une créature aquatique et son flair, qui

d’ailleurs n’était pas très fin, n’avait cure des créatures terrestres.

Il s’arrêta juste en face de l’arbre creux qui avait servi de gîte à

Louve Grise et à Kazan, et grimpa sur la rive. Là, il se dressa tout

droit sur ses pattes de derrière et, s’appuyant sur sa large et lourde

queue, se mit à se dandiner en signe de contentement.

Le lieu était idéal pour y établir une colonie. En coupant d’une digue

le torrent, un peu au-dessous de l’îlot, celui-ci serait facilement

inondé, avec sa provision de peupliers, d’aulnes, de saules et de

bouleaux. Un rideau d’arbres épais coupait le vent, du côté du nord, et

promettait pour l’hiver une température clémente.

Dent-Brisée fît aussitôt comprendre à la troupe que c’était ici qu’il

convenait de se fixer. Ce fut à qui se hâterait d’escalader l’îlot et

les berges qui lui faisaient face. Les bébés castors commencèrent

incontinent à grignoter les écorces qui leur tombaient sous la dent. Les

castors adultes, après quelques bouchées, se mirent au travail sans plus

tarder et, sous la direction de Dent-Brisée, entamèrent, le jour même,

leur œuvre de constructeurs.

Kazan(#72127) · 第 11 / 15 段