était grande. Jours de règlements de compte pour les trappeurs, jours de
bénéfices et jours de plaisirs. Jours où le Wild apportait son trésor de
fourrures, qui serait expédié ensuite vers Londres et vers Paris, et
vers les autres capitales de l’Europe.
Et il y avait, cette année-ci, dans le rassemblement de tous les gens du
Wild, un intérêt supplémentaire et plus palpitant que de coutume. La
Mort Rouge avait passé et maintenant seulement on connaîtrait, en les
voyant ou ne les voyant pas revenir, le nombre de ceux qui avaient
survécu ou trépassé.
Les Indiens Chippewayans et les métis du Sud arrivèrent les premiers,
avec leurs attelages de chiens hybrides, ramassés de long des frontières
du monde civilisé.
Après eux apparurent les chasseurs des terres stériles de l’Ouest. Ils
apportaient leurs charges de peaux de caribous et de renards blancs,
halées par une armée de hounds du Mackenzie, aux grandes pattes et aux
gros pieds, qui tiraient aussi dur que des chevaux et qui se mettaient à
piailler comme des roquets qu’on fouette, lorsque les gros huskies et
les chiens esquimaux leur couraient sus. Les chiens du Labrador,
farouches et terribles entre tous, et que la mort seule pouvait vaincre,
arrivaient des parages septentrionaux de la Baie d’Hudson. Les malemutes
de l’Athabasca étaient énormes, avec une robe sombre, et les chiens
esquimaux, jaunes ou gris, étaient aussi prestes de leurs crocs que
leurs petits maîtres, noirauds et huileux, étaient agiles[30].
[30] Les hounds, les chiens du Labrador, les chiens esquimaux, les
malemutes sont, comme les huskies, autant de variétés de chiens de
traîneaux.
Toutes ces meutes, à mesure qu’elles arrivaient, ne manquaient pas de se
jeter les unes sur les autres, grognant, aboyant, happant et mordant. Il
n’y avait pas de cesse dans la bataille des crocs.
Les combats commençaient à l’aube, avec les arrivées de traîneaux au
Poste, se continuaient toute la journée et, le soir, autour des feux des
campements. Ces antipathies canines n’avaient pas de fin. Partout la
neige fondante était maculée de sang.
Au cours de ces batailles diurnes et nocturnes, ceux qui écopaient le
plus étaient les chiens hybrides du Sud, issus et mélangés de mâtins, de
danois et de chiens de berger, et les hounds, lourds et lents, du
Mackenzie.
Lorsque la neige liquéfiée fut devenue complètement impraticable aux
traîneaux et qu’il n’y eut plus d’espoir de voir apparaître aucun nouvel
arrivant, William, l’agent de la Factorerie, put établir la liste
définitive des hommes qui manquaient. Il biffa leurs comptes de ses
registres, car il savait bien que, ceux-là, la Mort Rouge les avait
fauchés.
Une centaine de feux de campement élevaient leurs fumées autour du Poste
et, des tentes à ces feux, allaient et venaient sans cesse les femmes et
les enfants des chasseurs, qui, la plupart, les avaient amenés avec eux.
Mais où ce remue-ménage fut surtout considérable, ce fut pour la nuit du
Grand Carnaval. Durant des semaines et des mois, hommes, femmes et
enfants, de la forêt et de la plaine, hommes blancs et Peaux Rouges,
jusqu’aux petits Esquimaux qui en rêvaient dans leurs huttes glacées,
avaient attendu cette heure joyeuse, cette folle nuit de plaisir, qui
allait redonner quelque attrait à la vie. C’était la Compagnie qui
offrait la fête à tous ceux qu’elle employait ou avec qui elle
commerçait.
Cette année plus que les autres, afin de dissiper les tristes souvenirs
de la Mort Rouge, l’agent s’était mis en frais.
Il avait fait tuer par ses chasseurs quatre gros caribous et, dans la
vaste clairière qui entourait la Factorerie, empiler d’énormes tas de
bûches sèches. Sur des fourches de sapin, hautes de dix pieds, reposait,
en guise de broche, un autre sapin, lisse et dépouillé de son écorce. Il
y avait quatre de ces broches et sur chacune d’elles était enfilé un
caribou tout entier, qui rôtissait au-dessus du feu.
Les flammes s’allumèrent à l’heure du crépuscule et l’agent lui-même
entonna le _Chant du Caribou_, célèbre dans tout le Northland:
Oh! le caribou-ou-ou, le caribou-ou-ou
Il rôtit en l’air,
Haut sous le ciel clair,
Le gros et blanc caribou-ou-ou!
--A vous, maintenant! hurla-t-il. A vous, et en chœur!
Et, se réveillant du long silence qui, si longtemps, avait pesé sur eux
dans le Wild, hommes, femmes et enfants entonnèrent le chant à leur
tour, avec une frénésie sauvage, qui éclata vers le ciel. En même temps,
se prenant par les mains, ils mettaient en branle, autour des quatre
broches enveloppées de flammes, la Grande Ronde.
A plusieurs milles au sud et au nord, à l’est et à l’ouest, se répercuta
ce tonnerre formidable. Kazan et Louve Grise, et les outlaws sans
maîtres qui étaient avec eux, l’entendirent. Et bientôt se mêlèrent aux
voix humaines le hurlement lointain des chiens, qu’excitait la sarabande
infernale.
Les compagnons de Louve Grise et de Kazan ne tenaient pas en place. Ils
dressaient leurs oreilles dans la direction de l’immense rumeur et
gémissaient plaintivement.
Kazan n’était pas moins troublé. Il commença son manège ordinaire avec
Louve Grise, qui s’était reculée en montrant les dents, et qu’il tentait
d’entraîner à sa suite. Toujours, d’ailleurs, aussi vainement.
Alors il revint vers les quatre huskies. A ce moment, une bouffée de
vent apporta plus distinct l’écho sonore du Carnaval du Wild et ses
ardentes résonances. Les quatre bêtes, oubliant l’autorité de Kazan, ne
résistèrent pas davantage à l’appel de l’homme. Baissant la tête et les
oreilles, et s’aplatissant sur le sol, elles filèrent comme des ombres,
dans la direction du bruit.
Le chien-loup hésitait encore. De plus en plus, il pressait Louve Grise,
tapie sous un buisson, de consentir à le suivre. Elle ne broncha pas.
Elle aurait, aux côtés de son compagnon, affronté même le feu. Mais
point l’homme.
La louve aveugle entendit sur les feuilles séchées un bruit rapide de
pattes qui s’éloignaient. L’instant d’après, elle savait que Kazan était
parti. Alors seulement, elle sortit de son buisson et se mit à
pleurnicher tout haut.
Kazan entendit sa plainte, mais ne se retourna pas. L’autre appel était
le plus fort. Les quatre huskies avaient sur lui une assez forte avance
et il tentait, en une course folle, de les rattraper.
Puis il se calma un peu, prit le trot et bientôt s’arrêta. A moins d’un
mille devant lui, il pouvait voir les flammes des grands feux qui
empourpraient les ténèbres et se reflétaient dans le ciel. Il regarda
derrière lui, comme s’il espérait que Louve Grise allait apparaître.
Après avoir attendu quelques minutes, il se remit en route.
Il ne tarda pas à rencontrer une piste nettement tracée. C’était celle
où l’un des quatre caribous, qui étaient en train de rôtir, avait été
traîné, quelques jours auparavant. Il la suivit et gagna les arbres qui
bordaient la vaste clairière où s’élevait la Factorerie.
La lueur des flammes était maintenant dans ses yeux. Devant lui, la
Grande Ronde se déroulait échevelée.
On aurait pu se croire dans une maison de fous. Le vacarme était
réellement satanique. Le chant en basse-taille des hommes, la voix plus
perçante des femmes et des enfants, les trépignements et les éclats de
rire de tous, le tout accompagné par les aboiements déchaînés d’une
centaine de chiens. Kazan en avait les oreilles abasourdies. Mais il
brûlait d’envie de se joindre au démoniaque concert. Caché dans l’ombre
d’un sapin, il refrénait encore son élan, les narines dilatées vers le
merveilleux arome des caribous qui achevaient de rôtir. L’instinct de
prudence du loup, que lui avait inculqué Louve Grise, livrait en lui un
dernier combat.
Tout à coup la ronde s’arrêta, le chant se tut. Les hommes, à l’aide de
longs pieux, décrochèrent des broches qui les portaient les énormes
corps des caribous, qu’ils déposèrent, tout ruisselants de graisse, sur
le sol.
Ce fut alors une ruée générale et joyeuse de tous les convives, qui
avaient mis au clair leurs coutelas ou leurs couteaux. Et, derrière ce
cercle, suivit celui des chiens, en une masse jappante et grognante.
Kazan, cette fois, n’y tint plus. Abandonnant son sapin, il se précipita
dans la clairière.
Comme il arrivait, rapide comme l’éclair, une douzaine d’hommes de
l’agent de la Factorerie, armés de longs fouets, avaient commencé à
faire reculer les bêtes. La lanière d’un des fouets s’abattit,
redoutable et coupante, sur l’épaule d’un chien d’Esquimau, près duquel
Kazan se trouvait justement. L’animal, furieux, lança un coup de gueule
vers le fouet, et ce fut Kazan que ses crocs mordirent au croupion.
Kazan rendit le coup et, en une seconde, les mâchoires des deux chiens
béaient l’une vers l’autre. La seconde d’après, le chien Esquimau était
par terre, avec Kazan qui le tenait à la gorge.
Les hommes se précipitèrent, pestant et jurant. Leurs fouets claquèrent,
et s’abattirent comme des couteaux. Kazan, qui était sur son adversaire,
sentit la douleur cuisante. Alors remonta soudain en lui le souvenir
cruel des jours passés, qui avaient fait de l’homme son tyran. Il gronda
et, lentement, desserra son emprise.
Comme il relevait la tête, il vit un autre homme qui surgissait de la
mêlée--car, animés par l’exemple, tous les autres chiens s’étaient rués
les uns contre les autres--et cet homme tenait à la main un gourdin!
Le gourdin s’abattit sur son dos et la force du coup l’envoya s’aplatir
sur le sol. Puis le gourdin se leva à nouveau. Derrière l’énorme bâton
était une face rude et féroce, éclairée par les reflets rouges des feux.
C’était une telle face qui avait jadis poussé Kazan vers le Wild. Comme
le gourdin s’abaissait, il fit un écart brusque pour l’éviter, et les
couteaux d’ivoire de ses dents brillèrent.
Pour la troisième fois, le gourdin se leva. Kazan, bondissant, happa
l’avant-bras de l’homme qui le portait et lacéra la chair jusqu’à la
main.
--Tonnerre de Dieu! hurla l’homme.
Et Kazan perçut dans la nuit la lueur d’un canon de fusil.
Mais il détalait déjà vers la forêt. Un coup de feu retentit. Quelque
chose qui ressemblait à un charbon rouge frôla le flanc du fuyard.
Lorsqu’il fut assez loin pour être certain de n’être point poursuivi, le
chien-loup s’arrêta de courir et lécha le sillon brûlant que la balle
avait tracé, roussissant le poil et emportant un lambeau de peau.
Il retrouva Louve Grise qui l’attendait toujours à la même place. Toute
joyeuse, elle bondit à sa rencontre. Une fois de plus, l’homme lui avait
renvoyé son compagnon.
XIX
UN FILS DE KAZAN
Épaule contre épaule, les deux bêtes repartirent dans la direction du
nord-ouest, tandis que s’éteignait derrière eux la grande rumeur.
Étape par étape, elles s’en revinrent, au bout de plusieurs jours, au
marais où elles avaient gîté durant la famine et avant la rencontre des
chiens sauvages.
Alors le sol était gelé et enseveli sous la neige. Aujourd’hui le soleil
brillait au ciel tiède, dans toute la gloire du printemps. Partout la
glace achevait de se craqueler et de s’effriter, la neige de fondre, et
une multitude d’eaux torrentueuses coulaient sur le sol. Partout le
dégel et la mort de l’hiver se faisaient sentir, parmi les roches qui
reparaissaient comme parmi les arbres, et la magnifique et froide clarté
de l’aurore boréale, qui avait illuminé tant de nuits passées, avait
reculé plus loin, plus loin encore vers le Pôle, sa gloire pâlissante.
Les peupliers gonflaient leurs bourgeons, prêts à éclater, et l’air
s’imprégnait du parfum pénétrant des baumiers, des sapins et des cèdres.
Là où, six semaines auparavant, régnaient la famine et la mort, Kazan et
Louve Grise respiraient à pleines narines l’odeur de la terre et
écoutaient palpiter tous les bruits de la vie renouvelée.
Au dessus de leurs têtes, un couple d’oiseaux-des-élans[31] nouvellement
appariés, voletait et criaillait à leur adresse. Un gros geai lissait
ses plumes au soleil. Plus loin, ils entendirent un lourd sabot qui
faisait craquer sous son poids les brindilles dont le sol était jonché.
Ils perçurent aussi l’odeur d’une mère-ours, qui était fort occupée à
tirer vers le sol les branches d’un peuplier et leurs bourgeons, dont se
délectaient ses oursons. Partout s’exhalait de la nature le mystère
amoureux et celui de la maternité. Et Louve Grise ne cessait de frotter
sa tête aveugle contre celle de Kazan. Elle n’était pour lui que
caresses et invites à se recroqueviller tout contre elle, dans un nid
bien chaud.
[31] L’oiseau-des-élans, _moose-bird_. Ces oiseaux ont l’habitude de
venir se poser sur le dos des élans, qu’ils débarrassent de leurs
parasites, comme font chez nous les sansonnets avec les bœufs et les
moutons.
Elle n’éprouvait nul désir de chasser. L’odeur d’un caribou, ni celle de
la mère-ours, n’éveillaient plus en elle aucun instinct combatif. Son
ventre s’était alourdi de nouveau et elle s’ingéniait en vain à dire
cela à son compagnon.
Ils arrivèrent tous deux en face de l’arbre creux qui avait été leur
ancien gîte. Kazan le reconnut aussitôt et Louve Grise le sentit.
Le sol, légèrement exhaussé, n’avait point été, ici, envahi par l’eau
provenant de la fonte des neiges et qui mettait son miroir dans mainte
partie du marais. Mais un petit torrent encerclait le bas de l’arbre et
l’isolait complètement.
Tandis que Louve Grise dressait l’oreille au clapotis des eaux, Kazan
cherchait, à droite et à gauche, un gué qu’il fût loisible de traverser.
Il n’en trouva point, mais un gros cèdre qui était tombé en travers du
torrent et formait pont. Il s’y engagea et, après quelques hésitations,
Louve Grise le suivit.
Ils parvinrent ainsi à leur ancienne retraite. Ils en flairèrent, avec
prudence, l’ouverture et, comme rien ne leur apparut d’anormal, ils se
décidèrent à entrer. Lasse et haletante, Louve Grise se laissa choir par
terre aussitôt, dans le recoin le plus obscur du nid retrouvé, et Kazan
vint vers elle, pour lui lécher la tête en signe de satisfaction. Après
quoi, il se prépara à sortir, afin de s’en aller un peu à la découverte.
Comme il était sur le seuil de son home, l’odeur d’une chose vivante
vint tout à coup jusqu’à lui. Il se raidit sur ses pattes et ses poils
se hérissèrent.
Deux minutes ne s’étaient point écoulées qu’un caquetage, pareil à celui
d’un enfant, se fit entendre et un porc-épic apparut. Lui aussi
cherchait un gîte et, les yeux au sol, sans regarder devant lui, s’en
venait droit vers l’arbre.
Kazan n’ignorait pas que le porc-épic, lorsqu’on ne s’attaque point à
lui, est la bête la plus inoffensive qu’il y ait. Il ne réfléchit point
qu’un simple grognement issu de son gosier suffirait à faire s’éloigner,
vite et docilement, cette créature débonnaire, babillarde et piaillarde,
qui sans cesse monologue avec elle-même. Il ne vit là qu’un fâcheux, qui
venait l’importuner, lui et Louve Grise. Bref, l’humeur du moment fit
qu’il bondit inconsidérément sur le porc-épic.
Un crescendo de piaillements, de pleurnichements et de cris de cochon,
auquel répondit une gamme forcenée de hurlements, fut le résultat de
cette attaque.
Louve Grise se précipita hors de son arbre, tandis que le porc-épic
s’était rapidement enroulé en une boule hérissée de piquants et que
Kazan, à quelques pieds de là, se démenait follement, en proie aux
affres les plus cuisantes que puisse connaître un hôte du Wild.
Sa gueule et son museau étaient semblables à une pelote d’épingles. Il
se roulait sur le sol, creusant dans l’humus un grand trou, et lançant
des coups de griffes, à tort et à travers, aux dards qui lui perçaient
la chair. Puis, comme l’avait fait le lynx sur la bande de sable, comme
le font tous les animaux qui ont pris contact de trop près avec l’ami
porc-épic, il se releva soudain et se mit à courir tout autour de
l’îlot, hurlant à chacun de ses bonds désordonnés.
La louve aveugle devinait sans peine ce qui se passait. Elle ne s’en
affolait point outre mesure et peut-être--qui sait quelles idées peuvent
germer dans le cerveau des animaux?--s’amusait-elle intérieurement de la
mésaventure advenue à son imprudent compagnon, dont elle entendait et se
figurait les gambades grotesques.
Comme, au demeurant, elle n’y pouvait rien, elle s’assit sur son
derrière et attendit, dressant seulement les oreilles et s’écartant un
peu, chaque fois que dans sa ronde démente Kazan passait trop près
d’elle.
Le porc-épic, durant ce temps, satisfait du succès de sa manœuvre
défensive, s’était précautionneusement déroulé, avait replié ses
piquants et, tout en se dandinant, avait silencieusement gagné un
peuplier voisin, qu’il escalada prestement, en s’y accrochant des
griffes. Après quoi il se mit à grignoter, fort tranquille, la tendre
écorce d’une petite branche.
Après un certain nombre de tours, Kazan se décida à s’arrêter devant
Louve Grise. La douleur occasionnée chez lui par les terribles aiguilles
avait perdu de son acuité. Mais elle laissait dans sa chair l’impression
d’une brûlure profonde et continue.
Louve Grise s’avança vers lui, s’en approcha tout près, et le tâta du
museau et de la langue, avec prudence. Puis elle saisit délicatement
entre ses dents deux ou trois piquants, qu’elle arracha.
Kazan poussa un petit glapissement satisfait et Louve Grise renouvela la
même opération avec un second bouquet de piquants. Alors, confiant, il
s’aplatit sur le ventre, les pattes de devant étendues, ferma les yeux
et, sans plus gémir, jetant seulement de temps à autre, un _yip_
plaintif, lorsque la douleur était trop vive, il s’abandonna aux soins
habiles de son infirmière.
Son pauvre museau fut bientôt rouge de sang. Une heure durant, Louve
Grise, en dépit de sa cécité, s’appliqua à sa tâche et, au bout de ce
temps, elle avait réussi à extirper la plupart des dards maudits. Seuls
quelques-uns demeuraient, qui étaient trop courts ou enfoncés trop
profondément pour que ses dents pussent les saisir.
Kazan descendit alors vers le petit torrent et trempa dans l’eau glacée
son museau brûlant. Ce lui fut un soulagement, momentané seulement. Car
les piquants qui étaient restés dans la chair vive ne tardèrent pas à
produire, dans son museau et dans ses lèvres, une inflammation qui ne
faisait qu’augmenter à mesure qu’ils déchiraient davantage les tissus,
où ils pénétraient comme une chose vivante.
Lèvres et museau se mirent à enfler. Kazan bavait une salive mêlée de
sang et ses yeux s’empourpraient. Deux heures après que Louve Grise,
ayant terminé sa tâche, était rentrée dans son gîte et s’y était
recouchée, l’infortuné en était toujours au même point.
Il se jeta, de male rage, sur un morceau de bois qu’il rencontra, et y
mordit furieusement. Il sentit se casser un des dards qui le faisaient
le plus souffrir, et il réitéra.
La Nature lui avait indiqué le seul remède qui fût à sa portée et qui
consistait à mâcher avec force de la terre et des bouts de bois. Dans
cette trituration, la pointe des dards s’émoussait et les dards
eux-mêmes se brisaient. Finalement, la pression exercée sur eux les
faisait jaillir de la chair, comme une écharde que l’on repousse du
doigt.
Au crépuscule, Kazan était entièrement libéré et il s’en alla rejoindre
Louve Grise au creux de l’arbre. Mais, plusieurs fois durant la nuit, il
dut encore se relever et s’en aller au petit torrent, afin de calmer la
cuisson inapaisée.
Le lendemain, il n’était point joli, joli, et son mufle avait ce que les
gens du Wild appellent «la grimace du porc-épic». La gueule était enflée
au point que Louve Grise s’en fût tordue de rire, si elle n’eût point
été aveugle et si elle eût été un être humain. Les lèvres étaient, le
long des mâchoires, boursouflées comme des coussins. Les yeux n’étaient
plus que deux fentes étroites, au milieu d’une fluxion générale de la
face.
Lorsque Kazan sortit de l’arbre et vint au jour, il ne pouvait guère
mieux voir que sa compagne aveugle. La douleur, du moins, s’en était
allée en grande partie. La nuit suivante, il put songer à chasser de
nouveau et revint, avant l’aube, avec un lapin.
La chasse aurait pu être plus fructueuse et s’augmenter d’une perdrix de
sapins si, au moment même où Kazan allait bondir vers l’oiseau posé sur
le sol, il n’avait entendu le doux caquetage d’un porc-épic.
Il en fut cloué sur place. Il n’était point facile à effrayer. Mais le
piaillement incohérent et vide de la bestiole aux dards cruels suffit à
le terrifier et à le faire déguerpir au loin, quelques instants après,
au pas accéléré, la queue entre les pattes.
Avec la même invincible appréhension que l’homme éprouve pour le
serpent, Kazan devait éviter toujours, désormais, cette créature du
Wild, si bon enfant, qu’on n’a jamais vue, dans l’histoire animale,
perdre sa jacassante gaieté ni chercher noise à quiconque.
Deux semaines durant, après l’aventure de Kazan et du porc-épic, les
jours continuèrent à croître, le soleil à augmenter sa chaleur. Les
dernières neiges achevèrent de rapidement disparaître. Partout
éclataient les bourgeons des peupliers, où apparaissaient les pousses
vertes, et étincelaient les feuilles cramoisies de la vigne rouge. Sur
les pentes les plus ensoleillées, parmi les rochers, les petits
perce-neige ouvraient leurs corolles, annonce décisive que le printemps
était venu.
Pendant la première semaine, Louve Grise chassa plus d’une fois avec
Kazan. Ils n’avaient pas besoin d’aller loin. Le marais fourmillait de
petit gibier et, chaque jour ou chaque nuit, ils tuaient de la viande
fraîche.
Au cours de la seconde semaine, Louve Grise chassa moins. Puis vint une
nuit, une nuit embaumée, magnifique et douce sous les rayons de la
pleine lune printanière, où elle se refusa à quitter le creux de
l’arbre.
Kazan ne l’y incita point. L’instinct lui faisait comprendre qu’un
événement nouveau se préparait. Il partit pour la chasse, sans trop
s’éloigner, et rapporta bientôt un lapin blanc.
Quelques jours s’écoulèrent encore et une autre nuit arriva où, dans le
recoin le plus obscur de sa retraite, Louve Grise salua d’un grognement
étouffé Kazan qui rentrait. Il demeura sur le seuil de l’arbre, avec un
lapin qu’il tenait dans sa gueule, et n’entra point.
Au bout de quelques instants, il laissa tomber le lapin, les yeux fixés
sur l’obscurité où gisait Louve Grise. Finalement, il se coucha en
travers, devant l’entrée de la tanière. Puis, tout agité, il se remit
sur ses pattes et s’en alla.
Il ne revint qu’avec le jour. Comme jadis sur le Sun Rock, il renifla,
renifla. Ce qui flottait dans l’air n’était plus pour lui une énigme. Il
s’approcha de Louve Grise et elle ne grogna pas. Il la flaira et
caressa, tandis qu’elle gémissait doucement. Puis son museau découvrit
quelque chose d’autre, qui respirait faiblement.
Kazan, ce jour-là, ne repartit point en chasse. Il s’étendit
voluptueusement au soleil, la tête pendante et les mâchoires ouvertes,
en signe de la grande satisfaction qui était en lui.
XX
L’ÉDUCATION DE BARI
Frustrés une première fois des joies de la famille par le drame du Sun
Rock, Kazan et Louve Grise n’avaient pas oublié la tragique aventure.
Au moindre bruit, Louve Grise tressaillait et tremblait, prête à bondir
sur l’invisible ennemi qui se présenterait et à déchirer toute chair qui
n’était pas celle de Kazan et de son petit.
Kazan n’était pas moins inquiet et alerté. Sans cesse il sautait sur ses
pattes et épiait autour de lui. Il se défiait des ombres mouvantes, que
promène le vent sous le soleil ou sous la lune. Le craquement d’une
branche, le frémissement de la moindre brindille faisaient se retrousser
ses lèvres sur ses crocs. Il menaçait et grondait vers la douceur de
l’air, chaque fois qu’une odeur étrangère arrivait à ses narines.
Pas un seul instant, ni jour, ni nuit, il ne se distrayait de sa garde.
Aussi sûrement que l’on s’attend, chaque matin, à voir se lever le
soleil, il s’attendait à voir, un jour ou l’autre, tôt ou tard,
apparaître, en bondissant ou en rampant, leur mortel ennemi. C’était en
une heure pareille que le lynx avait amené avec lui la cécité et la
mort.
Mais la paix avait étendu sur le marais ses ailes de soleil. Il n’y
avait, autour de Kazan et de Louve Grise, d’autres étrangers que le
silencieux whiskey-jack[32], les oiseaux-des-élans, aux yeux ronds, les
moineaux babillards dans les buissons, les gentilles souris des bois et
les petites hermines.
[32] Sorte de geai, aux gros yeux, du Northland.