sa lourde tête et promena son regard autour de lui. Puis il la laissa
retomber. Ce n’était plus le fier seigneur des vastes solitudes, durant
vingt ans invincible. Tout son corps s’affaissait, et le défi avait
disparu dans ses yeux mornes.
Sa respiration n’était plus qu’un râle bruyant et saccadé. Le stylet du
jeune élan avait pénétré jusqu’aux poumons. Cela, un chasseur un peu
expérimenté l’eût aussitôt compris et Louve Grise, non plus, ne
l’ignorait pas. En compagnie de Kazan, elle se mit à tourner en rond
autour de l’ancien roi du Wild, en attendant le moment où il
s’effondrerait.
Ce moment, pourtant, ne fut pas immédiat. Une fois, deux fois, dix fois,
vingt fois, le couple famélique décrivit son cercle avide, au centre
duquel le vieux taureau pivotait sur lui-même, en suivant du regard les
deux bêtes.
A midi, le manège durait encore. Les vingt tours étaient devenus, sous
les pattes de Louve Grise et de Kazan, cent, deux cents, et davantage.
Par l’effet du froid, grandissant avec le déclin du soleil, la piste
circulaire, tracée et battue sans trêve par les huit pattes du
chien-loup et de la louve, devint pareille à une luisante lame de glace,
tandis que le vieil élan, saignait, saignait, saignait toujours.
Semblable à bien d’autres, ignorées, c’était une page tragique de la vie
du Wild, qui achevait de se dérouler; une lutte où le plus faible devait
mourir, pour perpétuer l’existence du plus fort.
Une heure arriva enfin où, au centre du cercle de mort, inflexible et
tenace, de Louve Grise et de Kazan, le vieil élan ne se retourna plus.
Louve Grise et Kazan comprirent que c’était la fin et cessèrent
eux-mêmes de tourner. Ils quittèrent la neige foulée et, se reculant un
peu, s’aplatirent sous un sapin bas, en attendant.
Longtemps encore le monstre vaincu demeura comme figé sur place, en
s’affaissant lentement sur son jarret replié sous lui. Puis, avec un
râle rauque, que suffoquait le sang, il s’écroula enfin.
Kazan et la louve aveugle reprirent prudemment leur cercle, qu’ils
rétrécirent peu à peu, de façon à se rapprocher insensiblement de leur
victime. Quand ils furent tout près de lui, le gros taureau eut un
dernier et vain sursaut. Il retomba.
Louve Grise, s’asseyant sur son derrière, jeta dans la solitude gelée,
où sévissait la famine, un cri triomphal et lugubre.
Pour elle et pour Kazan, les jours de la faim étaient terminés.
XVI
VERS LA CURÉE
Après la mort de l’élan, qui survenait juste à point pour que le
chien-loup ne succombât point de froid et de faim, Kazan, épuisé,
s’était couché sur la neige sanglante. Il n’avait même pas la force de
faire fonctionner ses mâchoires.
Louve Grise, avec l’endurance supérieure de sa race, s’était ruée au
contraire sur l’énorme cadavre et avait commencé à mordre férocement
dans la peau épaisse du cou, afin de mettre à nu la viande chaude.
Cela fait, elle ne mangea pas, mais courut vers Kazan et gémit doucement
près de lui, en le flairant du museau et en le poussant de l’épaule. Il
se leva et elle l’amena vers la chair vive, où tous deux, alors,
festoyèrent longuement.
Pas avant que la dernière et pâle lueur du jour du Nord ne se fût
lentement évanouie dans la nuit, ils ne quittèrent leur proie. Ils
étaient gavés jusqu’à la gueule et leurs côtes creuses s’étaient à
nouveau rebondies.
Le vent avait faibli. Quelques nuages qui, durant la journée, avaient
flotté dans le ciel s’étaient dissipés et le clair de lune illuminait la
nuit. A sa calme lumière vint s’ajouter bientôt celle, toute
frémissante, de l’aurore boréale, qui se déployait au ciel, dans la
direction du Pôle. Son sifflement monotone, pareil au crissement d’acier
des patins de traîneau sur la neige gelée, parvint faiblement aux
oreilles de Kazan et à celles de Louve Grise assoupis.
A la première perception de ce bruit mystérieux des cieux arctiques, ils
cessèrent de dormir et se mirent sur le qui-vive, méfiants et les
oreilles alertées.
Ils revinrent, en trottant, vers la viande qu’ils avaient tuée. Ils
avaient combattu ensemble pour l’abattre, et n’ignoraient pas qu’elle
leur appartenait seulement par le droit du croc. C’était la loi du
Wilderness qu’ils auraient à lutter encore pour la conserver. Au temps
des beaux jours de chasse, ils auraient, sans plus, continué leur route
sous la lune et sous les étoiles. Mais les longues journées de jeûne et
les nuits de famine les avaient rendus plus prévoyants.
Leur crainte n’était point vaine. Profitant de la beauté paisible de la
nuit, qui venait après tant d’autres, si terribles, des milliers, des
centaines de milliers de créatures affamées du Wild sortaient de leurs
retraites pour quérir une nourriture. Sur dix-huit cents milles de l’est
à l’ouest, sur un millier de milles du sud au nord, des légions d’êtres
efflanqués, au ventre plat, se mettaient en chasse, dans la nuit claire.
L’instinct disait à Kazan et à Louve Grise que cette grande chasse de la
création était commencée, et pas un instant ils ne cessèrent de monter
la garde. Tapis sous un buisson, ils observaient, Louve Grise léchant
amoureusement la tête de Kazan.
Soudain, ils tressaillirent et leurs muscles se raidirent. Quelque chose
de vivant avait passé près d’eux, quelque chose que Kazan n’avait pu
voir, que Louve Grise n’avait pu entendre, mais qu’ils avaient
faiblement perçu dans l’air.
C’était un gros hibou blanc qui, mystérieux comme une ombre, impalpable
et silencieux comme un flocon de neige, était descendu dans
l’atmosphère.
Kazan aperçut l’être ailé qui s’était installé sur une des épaules du
vieil élan. Rapide comme l’éclair, il sortit de son buisson, suivi de
Louve Grise, et, avec un grondement de colère, bondit vers le voleur,
les mâchoires béantes. Mais sa gueule se referma sur le vide. Son bond
l’avait porté trop loin et, quand il se retourna, le hibou s’était
envolé.
Il fit le tour de l’élan, le poil en brosse, les yeux dilatés et
menaçants, grondant et grognant vers l’air paisible. Ses mâchoires
claquaient vers un ennemi invisible et il s’assit sur son derrière, en
face de la piste sanglante qu’en venant mourir ici l’élan avait tracée
dans la forêt. Son instinct lui disait que c’était par là que les
maraudeurs surviendraient.
Les petites hermines, aux mouvements vifs, qui partout, cette nuit-là,
trottaient et sautillaient à la ronde, au clair de lune, pareilles à des
rats blancs, découvrirent les premières le long ruban rouge qui se
déroulait sur la neige. Féroces et avides de sang, elles le suivirent,
en bonds souples et rapides.
Un renard, de son côté, avait, à un quart de mille, flairé l’odeur de la
chair fraîche, que lui apportait le vent. Et il arrivait, lui aussi.
Sortant d’un trou profond, creusé au centre d’un arbre mort, un
chat-pêcheur, au ventre vide, aux petits yeux ronds, semblables à des
grains de chapelet, se mit également en route, sur le ruban cramoisi.
Comme il était le plus proche, c’est lui qui se présenta tout d’abord.
Kazan fonça vers lui. Il y eut une volée de coups de griffes, un
grognement, des cris mutuels de douleur, et le chat-pêcheur oublia sa
faim dans la fuite. Kazan s’en revint vers Louve Grise, le museau lacéré
et saignant. Elle le lui lécha, tandis qu’il demeurait les oreilles
raides et aux écoutes.
Le renard avait entendu les bruits du conflit. Comme il n’est pas, de sa
nature, un lutteur bien vaillant, mais un simple escarpe, qui aime à
tuer par derrière et sans risques, il fit demi-tour et s’en alla quérir
une autre proie. Il rencontra un hibou posé sur le sol et, ayant sauté
dessus, dut se contenter d’un peu de chair sous une masse volumineuse de
plumes.
Kazan, par contre, fut impuissant à arrêter l’invasion des hermines, ces
petits outlaws blancs du Wilderness. Elles auraient glissé entre les
pieds même d’un homme, pour parvenir, comme elles le voulaient, à la
viande et au sang du vieil élan.
Sauvagement Kazan les pourchassait, de droite et de gauche. Mais, dans
la clarté lunaire, elles semblaient plutôt des lueurs fugitives que des
êtres vivants. Plus rapides que lui dans leurs mouvements, elles lui
échappaient toujours. Elles creusaient des galeries dans la neige,
jusque sous le ventre de l’élan, qu’elles rongeaient, et s’y gorgeaient
tout à leur aise. Exaspéré, Kazan mordait à tort et à travers, et avait
de la neige plein la gueule.
Placidement, Louve Grise, assise sur son derrière, le laissait faire.
Elle savait qu’il n’y avait rien à tenter avec les petites hermines et
elle jugeait superflu de s’en tourmenter autrement. Kazan finit par le
comprendre, lui aussi, et s’en vint la retrouver, haletant et soufflant.
Une partie de la nuit s’écoula sans incident. De temps à autre
seulement, on entendait le hurlement lointain d’un loup, ou, ponctuant
le silence funèbre, le hululement du hibou blanc que Kazan avait chassé
et qui, du sapin sur lequel il était perché, susurrait sa protestation.
La lune était au zénith, au-dessus de la clairière, lorsque Louve Grise
commença à s’agiter. Face à la piste sanglante, elle gronda, pour
avertir Kazan.
Si féroce était son grondement que son compagnon ne se souvenait pas
d’en avoir entendu un pareil depuis le jour du tragique combat sur le
Sun Rock, où Louve Grise avait perdu la vue sous les griffes du lynx.
Kazan ne douta point qu’un gros chat gris ne fût en route sur la piste
rouge et il flaira l’air, en découvrant ses crocs et en se préparant à
la bataille.
Mais alors, à un mille environ, un cri sauvage éclata, lancé à pleine
gorge.
Ce cri était celui du fils véritable du Grand Désert Blanc: le loup.
Kazan et Louve Grise se tenaient épaule contre épaule. Ce cri n’était
pas pour eux une menace. C’était la clameur de la faim et l’appel de
leurs frères.
Un changement s’opéra dans leur esprit. Par delà le renard, le
chat-pêcheur et les petites hermines blanches, par delà toutes les
autres bêtes du Wild, la horde farouche avait droit commun à la pâture.
Au-dessus de tout, existait la Fraternité du Loup.
Louve Grise se rassit sur son derrière et, comme un coup de clairon,
lança à ses frères du Wilderness l’appel triomphant, qui leur annonçait
qu’au bout de la piste rouge un vaste festin leur était servi.
Et le gros chat gris qui rôdait autour de la clairière, en entendant la
double clameur, s’effraya. Il s’éloigna en rampant, l’oreille basse, et
se perdit dans la vaste forêt que baignait la lune.
XVII
POUR L’AMOUR DE LA LOUVE
Assis sur leur derrière, Kazan et Louve Grise attendirent.
Cinq minutes s’écoulèrent, puis dix, puis quinze. Louve Grise commençait
à s’inquiéter. Aucun cri n’avait répondu à son appel. Elle jeta à
nouveau son hurlement sonore et, tandis que Kazan frissonnait à son
côté, elle interrogea le silence. Pourquoi la horde ne lui avait-elle
point donné la lointaine réplique coutumière?
Mais, presque en même temps, ses narines se dilatèrent. Ceux qu’elle
appelait étaient là.
Kazan vit une forme qui se dessinait dans un rayon de lune, à
l’extrémité de la clairière. Puis une seconde suivit, puis une autre
encore, jusqu’à ce qu’il y en eût cinq, qui s’avançaient la tête
baissée, en flairant la piste rouge.
Elles s’arrêtèrent à une soixantaine de yards et demeurèrent immobiles.
Alors, chose étrange, Kazan vit Louve Grise qui reculait. Il la vit
rabattre ses oreilles et découvrir ses crocs, et entendit rouler dans sa
gorge un grondement hostile.
Pourquoi cela? Pourquoi se mettait-elle ainsi sur la défensive,
maintenant qu’elle était en présence de ses frères de race, qu’elle-même
avait appelés à la curée?
Sans se soucier de ses avertissements, il s’avança, à pas légers, la
tête haute, l’échine hérissée, vers les nouveaux arrivants. Son flair,
au contraire de celui de Louve Grise, lui enseignait pour eux la
sympathie.
Il s’arrêta à une vingtaine de pas du petit groupe, qui s’était accroupi
dans la neige.
Le panache de sa queue commença à s’agiter, tandis qu’une des bêtes
s’était levée d’un bond et s’approchait de lui. Les autres firent de
même et, l’instant d’après, Kazan était au milieu du groupe. On se
flairait et se reflairait mutuellement, avec tous les signes évidents de
la satisfaction. Les nouveaux venus n’étaient pas des loups. C’étaient
des chiens.
En quelque cabane isolée de la solitude glacée, leur maître était mort.
Alors ils étaient partis dans le Wild.
Ils portaient encore les marques des harnais de traîneaux auxquels ils
avaient été attachés. Autour de leurs cous étaient des colliers en peau
d’élan. Sur leurs flancs pelés, les poils étaient ras et usés, et l’un
d’eux traînait encore après lui un trait de trois pieds de long. A demi
claqués de faim, ils étaient maigres sinistrement. Leurs yeux luisaient,
rougeâtres, dans leurs orbites creuses.
Aimablement, Kazan trotta devant eux et les amena devant le corps du
vieil élan. Puis il alla rejoindre Louve Grise et, tout fier et
satisfait, s’assit près d’elle, en écoutant la mastication des mâchoires
des pauvres bougres qui festoyaient. Et, comme Louve Grise semblait
toujours inquiète, il lui donna, de la langue, une rapide caresse, afin
de l’assurer que tout allait bien.
Leur repas terminé, les chiens s’en vinrent vers Kazan et vers Louve
Grise, afin de nouer plus ample connaissance. La louve aveugle parut
surtout les intéresser, et ils la reniflèrent sur toutes ses faces.
Cette familiarité déplut à Kazan, qui commença à surveiller de près ces
effrontés.
Un des chiens était surtout formidable. C’était celui qui traînait après
lui le trait brisé. Il approcha son nez de celui de Louve Grise et l’en
toucha, Kazan jeta, en signe d’avertissement, un cri strident. Le chien
recula et, tous deux, par-dessus la tête de la louve aveugle, se
montrèrent les crocs. C’était le Défi du Mâle.
Le gros husky était le chef de la bande. Nul autre chien n’avait jamais
osé lui résister. Il s’attendait à ce que Kazan, comme les autres,
tremblât devant lui et se sauvât, la queue basse.
Il parut étonné de voir qu’il n’en était rien. Kazan, au contraire,
était prêt à bondir par-dessus la louve et à engager immédiatement le
combat. Le gros husky s’éloigna, grognant et grondant, et déchargea sa
colère sur un de ses camarades, qu’il mordit férocement au flanc.
Louve Grise, sans qu’elle en fît rien voir, avait bien compris ce qui se
passait. Elle se serra tout contre Kazan, le caressa et tenta de lui
persuader qu’ils devaient tous deux s’éloigner. Elle savait, en effet,
que pour être différé, le combat n’en était pas moins fatal et elle
tremblait pour son compagnon.
La réponse de Kazan fut un roulement de tonnerre qui gronda dans sa
gorge. Il lécha les yeux aveugles de Louve Grise et se coucha près
d’elle, face à face avec les chiens étrangers.
La lune baissait au ciel et elle finit par disparaître à l’ouest,
derrière le faîte des sapins. Puis ce fut au tour des étoiles de pâlir
et de s’évanouir peu à peu, pour faire place à l’aube grise et froide du
Northland.
Dans cette aube, Kazan vit le gros husky se lever du trou qu’il s’était
creusé dans la neige et se diriger vers ce qui restait du corps du vieil
élan.
Il fut aussitôt sur ses pattes et s’avança, lui aussi, vers le corps
déchiqueté, la tête basse, l’échine hérissée.
Le gros husky fit mine de s’éloigner de quelques pas et de céder la
place à Kazan. Celui-ci s’attaqua à la chair gelée. Il n’avait pas faim.
Mais il prétendait montrer ainsi son droit à cette chair, son droit qui
primait tout autre.
Tandis qu’il était à mordre dans le cou de l’élan et paraissait en
oublier Louve Grise, le husky, se glissant en arrière, muet comme une
ombre, s’en fut vers la louve et recommença à lui renifler tout le
corps. Puis, incapable de se taire plus longtemps dans l’ardeur de son
rut, il émit à l’adresse de Louve Grise un gémissement doux, qui lui
disait sa passion, l’exigence de la nature et du Wild, et qui l’invitait
à s’y soumettre. Louve Grise répondit en enfonçant profondément ses
crocs dans l’épaule du galant.
Une traînée grise, silencieuse et terrible, passa dans le demi-jour de
l’aurore. C’était Kazan qui bondissait. Sans un grognement, sans un cri,
il fut sur le husky et, l’instant d’après, tous deux étaient aux prises,
en un duel sans merci. Les quatre autres chiens accoururent et se
tinrent immobiles à une douzaine de pas des deux champions, dans
l’attente du résultat de la bataille. Louve Grise demeurait couchée sur
le sol.
Ce fut un bref et forcené combat.
Une rage et une haine égales animaient le husky géant et le chien-loup.
Chacun d’eux, alternativement, avait sa prise sur l’autre. C’était
tantôt l’un et tantôt l’autre qui était debout ou roulait par terre. Si
prestement se déroulaient les phases du combat que les quatre chiens
spectateurs n’y pouvaient rien reconnaître. Dès qu’ils voyaient Kazan ou
le husky renversé sur le dos, ils frémissaient du désir de se jeter sur
lui, comme c’était l’usage, pour le mettre en pièces. Mais ils
hésitaient et renonçaient, apeurés, tellement la décision finale
apparaissait incertaine.
Jamais le gros husky n’avait été vaincu, en aucune bataille. De ses
ancêtres danois il avait hérité une masse formidable et une mâchoire
capable de broyer dans son étreinte la tête d’un chien ordinaire. Mais
en Kazan il trouvait à la fois le chien et le loup, leurs divers modes
de combat, et ce qu’il y avait de meilleur dans l’une et dans l’autre
race. Tous deux, enfin, s’étaient refait des forces sur la chair du
vieil élan.
Ils s’étaient mutuellement empoignés, et solidement, Kazan tenant le
husky par l’épaule, le husky tenant Kazan par la gorge et y cherchant la
veine jugulaire. Puis, ensemble, ils se lâchèrent et se dégagèrent, pour
une attaque nouvelle. Les quatre chiens s’avancèrent légèrement,
vigilants, l’œil fixe et la gueule ouverte, dans l’attente du
dénouement.
Recourant à sa tactique favorite, Kazan se mit à tourner en rond autour
de son adversaire, comme il avait fait, avec Louve Grise, autour du
vieil élan. Le husky parut tout décontenancé. Il pivotait péniblement
sur lui-même, les oreilles rabattues, et boitant sur son épaule brisée.
Toute la prudence de Kazan lui était revenue et, quoiqu’il saignât
abondamment, il avait repris sa sagesse et sa maîtrise de lui. Cinq fois
il décrivit autour du gros husky son cercle fatal. Puis, soudain, comme
part un coup de feu, il s’élança de côté sur son ennemi, de tout son
poids, pour le renverser.
Le choc fut si violent que le husky en culbuta, les quatre pattes en
l’air. Et déjà les quatre chiens, qui composaient l’impitoyable tribunal
de mort, étaient sur lui.
Toute la haine accumulée en eux durant des semaines et des mois, contre
le chef arrogant, aux longs crocs, qui les avait tyrannisés sous le
harnais, se donna libre cours et, en un clin d’œil, il fut mis en
lambeaux.
Kazan vint fièrement se camper aux côtés de Louve Grise, qui l’avait
laissé combattre seul. Avec un petit pleurnichement joyeux, elle posa
câlinement sa tête sur le cou du triomphateur. C’était la seconde fois
que, pour l’amour d’elle, Kazan avait affronté le mortel combat. Deux
fois il avait vaincu.
Et son âme--si elle avait une âme--en exulta vers le ciel gris et froid,
tandis que, levant ses yeux aveugles vers l’invisible aurore, elle
écoutait craquer, sous la dent des quatre chiens, la chair et les os de
l’ennemi que son seigneur et maître avait abattu.
XVIII
LE CARNAVAL DU WILD
Durant trois jours et trois nuits, Kazan et Louve Grise vécurent sur la
chair gelée du vieil élan, montant la garde auprès de lui, en compagnie
des quatre chiens qui avaient immédiatement reconnu Kazan pour leur
chef.
Louve Grise ne se souciait guère de cette société. Elle aurait préféré
être seule avec son compagnon et, plusieurs fois, elle tenta de
l’attirer à sa suite, dans la forêt. Mais, chez les animaux comme chez
les gens, l’orgueil est grand de dominer et ce n’était pas sans plaisir
que Kazan avait retrouvé son ancienne dignité et le temps oublié où il
commandait aux chiens de traîneau.
La température, cependant, s’adoucissait de plus en plus et la chasse
coutumière allait redevenir possible.
Kazan la reprit durant la nuit du quatrième jour et la conduisit avec
entrain, à la tête de la meute des quatre chiens. Pour la première fois,
il avait laissé derrière lui sa compagne aveugle.
Un jeune daim fut levé et forcé. Kazan lui sauta à la gorge et le tua.
Et pas avant qu’il ne se fût rassasié, les autres chiens ne se permirent
de goûter à la proie commune. Il était le maître, le tsar tout-puissant,
qui les faisait reculer par un simple grognement. Au seul aspect de ses
crocs, ils se couchaient tremblants, sur leur ventre, dans la neige.
Louve Grise arriva, une demi-heure après, triste, les oreilles pendantes
et la tête basse. C’est à peine si elle goûta au daim. Ses yeux aveugles
semblaient supplier Kazan de ne pas l’abandonner, de se séparer de ces
intrus, pour revivre avec elle la solitude passée.
Ses instances demeuraient sans force, car les trois quarts de chien qui
étaient dans Kazan faisaient qu’il ne lui déplaisait point de se
retrouver avec ces cousins consanguins, en société desquels il avait si
longtemps vécu. Il avait appris à haïr l’homme, non les chiens. Une
autre influence contre-balançait maintenant celle de Louve Grise.
Deux semaines s’écoulèrent ainsi. Sous la chaleur croissante du soleil,
le thermomètre continuait à monter et la neige, sur le sol, commençait à
fondre. Bientôt Louve Grise sentit, pour la deuxième fois, dans ses
flancs une prochaine maternité.
Mais, en dépit de ses protestations, la petite troupe ne cessait de
faire route vers l’est et le sud. Kazan et les chiens savaient que
c’était de ce côté que se trouvait cette civilisation avec laquelle ils
souhaitaient de reprendre contact. L’homme était dans cette direction.
Et ils n’avaient pas vécu assez longtemps de la vie du Wild pour que
l’attirance du passé eût cessé complètement d’agir sur eux.
Les six bêtes arrivèrent ainsi à proximité d’un des Postes avancés de la
Baie d’Hudson. Comme elles trottaient sur une longue crête, quelque
chose les arrêta. C’était la voix perçante d’un homme, qui criait ce mot
bien connu des quatre chiens et de Kazan: «Kouch! Kouch! Kouch!»
Au-dessous d’eux, en effet ils aperçurent, dans la plaine découverte, un
attelage de six chiens qui tirait un traîneau. Un homme courait
derrière, les excitant de ce cri répété: «Kouch! Kouch! Kouch!»
Les quatre huskies et le chien-loup demeuraient tremblants et indécis,
avec Louve Grise qui rampait derrière eux. Lorsque le traîneau eut
disparu, ils descendirent vers la piste qu’il avait laissée et la
reniflèrent brusquement, en grande agitation.
Pendant près d’un mille ils la suivirent, flanqués de Louve Grise, qui
prudemment, et inquiète d’une telle témérité, se tenait un peu au large.
L’odeur de l’homme la mettait en un inexprimable malaise et seul son
attachement à Kazan l’empêchait de s’enfuir au loin.
Puis Kazan s’arrêta et, à la grande joie de Louve Grise, abandonna la
piste. Le quart de loup qu’il avait en lui reprenait le dessus et lui
disait de se défier. Au signal qu’il en donna, toute la compagnie
regagna la plus proche forêt.
Partout la neige fondait et, avec le printemps, le Wilderness se vidait
de tous les hommes qui y avaient vécu durant l’hiver. Sur une centaine
de milles autour de la petite troupe, ce n’était que trappeurs et
chasseurs, qui s’en revenaient vers la Factorerie, en apportant leur
butin de fourrures. Leurs pistes multiples mettaient comme un filet
autour de la bande errante, qui avait fini par se rapprocher à une
trentaine de milles du Poste.
Et, tandis que la louve aveugle s’affolait, chaque jour davantage, de la
menace de l’homme, Kazan finissait par n’y plus pouvoir tenir d’aller
rejoindre ses anciens bourreaux.
Il saisissait dans l’air l’âcre odeur des feux de campements. Il
percevait, durant la nuit, des bribes de chansons sauvages, suivies des
glapissements et des abois de meutes de chiens. Tout près de lui, il
entendit un jour le rire d’un homme blanc et l’aboiement joyeux de son
attelage, auquel l’homme jetait la pâture quotidienne de poissons
séchés.
Mille par mille, inéluctablement, Kazan se rapprochait du Poste et Louve
Grise sentait approcher l’heure où l’appel final, plus fort que les
autres, lui enlèverait son compagnon.