déposait outre les médicaments usuels, un rouleau de cotonnade rouge,
dont seraient faits les lugubres signaux de pestilence et d’horreur, et
qui mettait de violents frissons aux mains des hommes qui le
chargeaient.
Louve Grise et Kazan rencontrèrent la piste d’un de ces traîneaux, sur
la glace du Fleuve du Castor-Gris, et tous deux la suivirent durant un
demi-mille. Le lendemain, ils tombèrent sur une seconde piste, et, le
surlendemain, sur une troisième.
Celle-ci était toute récente et Louve Grise gronda plus fort, les crocs
découverts, comme si un objet invisible l’avait piquée. En même temps,
le vent apportait au couple une âcre odeur de fumée.
Kazan et Louve Grise grimpèrent sur un monticule voisin. Ils aperçurent
de là, au-dessous d’eux, une cabane qui brûlait, tandis qu’un traîneau
attelé de chiens disparaissait parmi les sapins, avec l’homme qui le
conduisait. Dans la cabane il y avait un autre homme, mort du terrible
fléau, et qui flambait avec elle. Telle était la loi du Nord.
Devant le bûcher funèbre Louve Grise demeurait plus rigide qu’un roc,
tandis qu’un gémissement roulait dans la gorge de Kazan, Puis, soudain,
ils prirent la fuite, comme s’ils avaient eu eux-mêmes le feu au
derrière, et ne s’arrêtèrent que dix milles au delà, sur un marécage
glacé, où ils s’enfouirent dans la végétation drue et touffue qui le
recouvrait.
Les jours et les semaines qui suivirent achevèrent de marquer l’hiver de
1910 comme un des plus terribles de toute l’histoire du Northland. La
Terreur Rouge, le froid et la famine firent à ce point pencher la
balance de la mort, tant pour les bêtes sauvages que pour les humains,
que ce chapitre ne sera jamais oublié, même des générations à venir.
Kazan et Louve Grise avaient, parmi le marais, trouvé une demeure
confortable dans le tronc creux d’un arbre tombé. C’était un petit nid
fait à souhait, et bien abrité de la neige et du vent. Louve Grise, qui
l’avait découvert, en prit possession la première et s’y étala sur son
ventre, en haletant de satisfaction. Kazan y entra après elle.
Ils continuèrent à vivre sur les lapins blancs et sur les perdrix de
sapins. Kazan surprenait les perdrix lorsque ces oiseaux se posaient sur
le sol. Il bondissait sur eux avant qu’ils l’eussent entendu
s’approcher.
Louve Grise avait cessé de s’affliger de sa cécité, de se frotter les
yeux avec ses pattes et de pleurnicher pour la lumière du soleil, pour
celle de la lune dorée et des étoiles. Son ouïe et son odorat
s’affinaient de plus en plus. Elle pouvait sentir, dans le vent, un
caribou à deux milles de distance et, à une distance supérieure, deviner
la présence d’un homme. Par une nuit calme, elle percevait le clapotis
d’une truite dans un torrent, à un demi-mille.
Son aide était, à la chasse, devenue précieuse pour son compagnon.
C’était elle qui flairait le gibier et indiquait sa présence à Kazan
qui, sur ce point, s’en reposait, maintenant, entièrement sur elle. Elle
avait bien essayé aussi de prendre, malgré sa cécité, la poursuite des
bêtes qu’elle faisait lever. Mais toujours elle avait échoué.
Les circonstances spéciales où tous deux se trouvaient les avaient
accouplés non plus, seulement pour la saison des amours, mais pour
toujours. Tandis que Kazan, dans ses chasses, ne pouvait plus se passer
de Louve Grise, Louve Grise avait facilement déduit de sa cécité que
sans Kazan elle périrait.
Son compagnon, pour elle, signifiait la vie. Aussi ne cessait-elle de le
caresser et d’en prendre soin. Si Kazan grondait vers elle, dans un
accès d’humeur, elle ne répondait point par un coup de dent, mais
baissait humblement la tête. De sa langue tiède, elle faisait fondre la
glace qui, lorsqu’il rentrait, s’était formée sous les poils, entre les
griffes de Kazan.
Un jour où il s’était enfoncé un éclat de bois dans la plante d’une de
ses pattes, elle ne cessa de lécher la blessure, pour la faire saigner
et tirer dehors l’écharde douloureuse. Toujours, quand ils étaient au
repos, elle posait sa belle tête aveugle sur le dos ou sur le cou de
Kazan.
Le petit gibier abondait autour d’eux et il faisait chaud dans le tronc
de l’arbre. Rarement ils s’aventuraient, même pour chasser, hors des
limites du marais hospitalier. Tout là-bas, parfois, dans les vastes
plaines et sur les crêtes lointaines, ils entendaient bien le cri de
chasse des loups, sur la piste de la viande. Mais ils ne frissonnaient
plus à l’appel de la horde et le désir de les rejoindre n’était plus en
eux.
Comme un jour, ils avaient poussé leur course un peu plus loin que
d’ordinaire, ils traversèrent une plaine sur laquelle un incendie avait
passé, l’été précédent, grimpèrent sur une crête qui se trouvait devant
eux, puis redescendirent vers une seconde plaine.
Là, Louve Grise s’arrêta, pour humer l’air. Kazan l’observa, attentif et
nerveux, durant quelques instants, comme il en avait coutume. Mais,
presque aussitôt, il comprit pourquoi les oreilles dressées de Louve
Grise se rabattaient brusquement et lui-même sentit s’affaisser son
train d’arrière. Ce n’était point un gibier qui était proche. C’était
une autre odeur, celle de l’homme, qui avait frappé leurs narines.
Les deux bêtes parurent hésiter durant quelques minutes. Louve Grise
était venue se mettre derrière Kazan, comme sous sa protection, et se
plaignait. Kazan ouvrit la marche.
A une distance de moins de trois cents yards, ils arrivèrent à un
boqueteau de petits sapins et y trouvèrent un «tepee»[29] enfoui presque
entièrement sous la neige.
[29] Case indienne.
Il était abandonné. La vie et le feu s’en étaient retirés. C’est de là
que venait l’odeur de l’homme.
Les pattes raides et le poil frémissant, Kazan s’approcha de l’ouverture
du tepee. Il regarda intérieurement. Au centre de la cabane, sur les
cendres carbonisées d’un feu, gisait, enveloppé dans une couverture à
demi consumée, le corps d’un petit enfant indien. Kazan pouvait voir les
pieds minuscules, chaussés de menus mocassins. Le corps était comme
desséché et c’est à peine si l’odorat pouvait en sentir la présence.
Kazan sortit sa tête du tepee et aperçut, derrière lui, la louve aveugle
qui promenait son nez autour d’un tertre allongé, dont la forme étrange
se dessinait encore sous la neige. Elle en fit trois fois le tour, avec
défiance, puis s’assit sur son derrière, à quelque distance.
A son tour, Kazan s’approcha du tas et renifla. Sous cette forme qui
bombait dans la neige, tout comme dans le tepee, était la mort. Le fléau
rouge était venu jusqu’ici.
La queue basse et les oreilles aplaties, le couple s’éloigna, rampant
sur son ventre, jusqu’à ce que le boqueteau de sapins eût disparu. Kazan
et Louve Grise ne s’arrêtèrent que dans leur «home» du marais.
Au cours de la nuit suivante, la pleine lune leur apparut sous l’aspect
d’un disque blafard, dont le bord était nimbé d’un cercle cramoisi.
C’était signe de froid, de froid intense.
Toujours la Mort Rouge allait de pair avec les grands froids. Et plus la
température s’abaissait, plus les ravages de l’épidémie étaient
terribles.
Durant toute la nuit, le froid ne fit qu’augmenter. Il pénétra jusqu’au
cœur de l’arbre où gîtaient Kazan et Louve Grise, et les fit se tasser
plus étroitement l’un contre l’autre.
A l’aube, qui apparut vers huit heures du matin, les deux bêtes se
risquèrent à sortir de leur retraite. Un thermomètre eût marqué
cinquante degrés sous zéro. Dans les ramures des sapins, les perdrix
étaient recroquevillées sur elles-mêmes, en boules de plumes, et elles
n’avaient garde de descendre sur le sol. Les lapins bottés de neige
demeuraient enfouis au plus profond de leurs terriers.
Kazan et Louve Grise ne purent relever aucune piste et après une
demi-heure d’une chasse stérile, s’en retournèrent vers leur arbre.
Deux ou trois jours avant, Kazan avait enterré sous la neige, comme font
souvent les chiens, la moitié d’un lapin inachevé. Il le déterra et
partagea avec Louve Grise la chair gelée.
Le thermomètre, durant la journée, continua à baisser. La nuit qui
suivit fut claire et sans nuages, avec une lune blanche, pareille à un
globe électrique, et des myriades de brillantes étoiles. La température
tomba encore de dix autres degrés et, dans la nature, tout acheva de
s’immobiliser. Même les bêtes à fourrure, le vison, l’hermine et le lynx
lui-même, ne sortaient jamais de leurs refuges durant des nuits
semblables, et toujours les trappeurs retrouvaient, le lendemain, tous
leurs pièges intacts.
La faim qu’ils éprouvaient était insuffisante encore pour tirer Louve
Grise et Kazan de leur retraite. Ils demeurèrent, jusqu’au jour, au
chaud dans leur arbre, et firent bien. Car ils n’eussent pas rencontré
dehors la moindre bestiole.
Le jour apparut, sans aucun changement dans le redoutable froid qui
sévissait. Vers midi, Kazan, laissant Louve Grise dans l’arbre, se
décida à aller seul en chasse.
Les trois quarts de chien qu’il avait dans le sang lui rendaient la
nourriture plus nécessaire qu’à sa compagne. A celle-ci, au contraire,
comme à tous ses frères loups, la prévoyante nature avait donné un
estomac susceptible de supporter la famine. En temps normal, elle
pouvait facilement demeurer une quinzaine sans manger. Par soixante
degrés sous zéro, alors que la déperdition des forces est plus rapide,
elle pouvait encore tenir à jeun pendant huit ou dix jours. Or trente
heures seulement s’étaient écoulées, depuis qu’elle avait terminé le
dernier morceau du lapin gelé, et elle préférait rester dans sa chaude
retraite.
Kazan donc, qui avait faim, se mit à battre tous les buissons, à
fouiller tous les fourrés. Une neige légère, presque un grésil, en menus
grains, était tombée et il ne découvrit qu’une seule piste, celle d’une
hermine, qu’il ne put rejoindre.
Sous un arbre mort, à l’ouverture d’un terrier, il flaira la bonne odeur
d’un lapin. Mais le lapin était aussi en sûreté au fond de son trou que
les perdrix sur les branches des arbres. Après une heure passée à
gratter le sol gelé et à tenter vainement de le creuser des griffes,
Kazan abandonna la partie.
Lorsqu’il revint vers Louve Grise, après trois heures de chasse, il
était à bout de forces. Tandis que sa compagne, avec le sage instinct de
conservation du Wild qui était en elle, avait épargné son énergie
vitale. Kazan s’était inutilement dépensé et il avait plus faim que
jamais.
Lorsque la nuit fut revenue et que la lune remonta au ciel, claire et
brillante, Kazan se remit en chasse. Par de petits gémissements et par
de faux départs, suivis de retours sur ses pas, il avait tenté encore
d’entraîner Louve Grise avec lui. Mais, les oreilles obliquement
repliées vers ses yeux aveugles, elle s’obstinait non moins tenacement à
ne point bouger.
La température dégringolait toujours. Elle atteignait dans les
soixante-cinq à soixante-dix degrés, aggravée par un vent coupant et de
plus en plus violent, qui en était le résultat. Un être humain qui
aurait essayé de se tenir dehors fût tombé mort.
A minuit, Kazan dut renoncer, une fois de plus, et regagner le gîte.
Les tourbillons du vent se faisaient plus brutaux et, grimpé sur son
arbre mort, Kazan éclata en gémissements funèbres, en salves, alternées
de silences, d’un chant perçant et farouche, qui retentissait au loin.
C’était le signe précurseur de l’ouragan du Nord qui, depuis l’Arctique,
accourait sur les grands Barrens.
Avec l’aube, il se déchaîna dans toute sa furie. Kazan et Louve Grise
serrés l’un contre l’autre, en frissonnaient, dans l’infernal vacarme.
Kazan, un moment, tenta de hasarder dehors sa tête et ses épaules, il
fut repoussé en arrière.
Tous les animaux du Wild, tout ce qui y possédait vie, se tapit
davantage encore dans ses refuges. Les bêtes à fourrures étaient celles
qui avaient le moins à redouter de la violence et de la durée de ce
cataclysme atmosphérique. Car au fond de leurs tanières elles entassent
précautionneusement des vivres, durant la belle saison.
Les loups et les renards étaient blottis sous les arbres renversés ou
dans les antres des rochers. Les choses ailées s’abritaient tant bien
que mal dans les ramures de sapins ou se creusaient de petits silos dans
les dunes de neige, du côté opposé au vent. Les hiboux, qui sont tout en
plumes, de tous les oiseaux étaient ceux qui souffraient le moins du
froid.
Mais c’était pour les grosses bêtes à cornes et à sabots que l’ouragan
du Nord était le plus calamiteux.
Le renne, le caribou et l’élan ne pouvaient, étant donné leur taille, se
glisser aux fentes des rochers. Le mieux qu’ils pussent faire, quand ils
étaient surpris en rase plaine, était de se coucher sous le vent de
quelque dune neigeuse, et de se laisser couvrir entièrement par les
blancs flocons et par leur carapace protectrice.
Mais encore ne pouvaient-ils demeurer longtemps dans l’abri de cet
ensevelissement volontaire. Car il leur fallait manger. Dix-huit heures
durant, sur vingt-quatre, les mâchoires de l’élan doivent fonctionner,
pendant l’hiver, pour qu’il ne meure point de faim. Son vaste estomac
exige la quantité et doit engloutir sans trêve; c’est deux ou trois
boisseaux de nourriture journalière qu’il lui faut. Et le travail est
long de grignoter au faîte des buissons, un pareil cube de brindilles et
de pousses encore tendres. Le caribou exige presque autant. Le renne
est, des trois, le moins difficile à satisfaire.
Trois jours et trois nuits durant, l’ouragan fit rage. Pendant la
troisième nuit, le vent s’accompagna d’une grosse neige drue, qui
recouvrit le sol d’une épaisseur de deux pieds et s’amoncela en énormes
dunes. C’était ce que les Indiens appellent «la neige lourde»,
c’est-à-dire la neige qui, sur la création, s’étend comme une chape de
plomb, et sous laquelle lapins et menues bestioles suffoquent par
milliers.
Le quatrième jour, Kazan et Louve Grise se risquèrent à sortir de leur
gîte. Le vent avait cessé et la neige ne tombait plus. Un blanc linceul,
immense, infini, recouvrait le monde entier du Northland. Le froid était
toujours intense.
Comme la Mort Rouge avait accompli ses ravages sur les hommes, les jours
de famine, qui allaient les décimer, étaient maintenant arrivés pour les
bêtes sauvages.
XV
LA PISTE DE LA FAIM
Il y avait cent quarante heures que Kazan et Louve Grise n’avaient pas
mangé. Ce jeûne prolongé se traduisait chez la louve par un malaise
croissant et une douleur aiguë de l’estomac. Pour Kazan, c’était
l’inanition presque complète. Leurs côtes, à tous deux, saillaient de
leurs flancs creusés, et leur arrière-train s’était comme rétréci. Les
yeux de Kazan étaient injectés de sang et ils clignotaient, dans la
fente étroite des paupières lorsqu’il regardait la lumière.
Louve Grise, cette fois, ne se fit point prier pour suivre Kazan,
lorsque celui-ci partit en chasse sur la neige nue.
Impatient et plein d’espoir, le couple s’en alla d’abord visiter une
partie du marais où les lapins blancs, d’ordinaire, étaient fréquents.
Ils n’en trouvèrent aucune trace, aucune odeur. Ils revinrent sur leurs
pas, en décrivant un fer à cheval, mais tout ce que leur flair leur
désigna fut un hibou, haut perché sur un sapin.
Ils repartirent, déçus, dans une direction opposée à celle du marais et
escaladèrent une crête rocheuse, qu’ils rencontrèrent. Du sommet, ils
interrogèrent l’horizon, mais ne découvrirent rien d’autre qu’un monde
sans vie.
Vainement Louve Grise reniflait l’air, de droite et de gauche. Quant à
Kazan, son ascension l’avait tellement essoufflé qu’il en haletait, la
langue pendante. En revenant bredouille au gîte, il trébucha sur un
obstacle insignifiant, qu’il avait tenté de franchir d’un bond. Sa
faiblesse et celle de Louve Grise ne faisaient qu’augmenter, de même que
leur faim.
Pendant la nuit, qui était lumineuse et pure, ils recommencèrent à
fouiller le marais. La seule créature qu’ils entendirent remuer fut un
renard. Mais ils savaient trop bien qu’il était futile d’espérer le
gagner à la course.
Soudain, la pensée de la cabane abandonnée d’Otto, le chasseur de
fourrures, vint à Kazan. Dans son cerveau, cabane avait toujours été
synonyme de chaleur et de nourriture. Il ne songea pas que la cabane
enclosait la mort et que devant elle, lui et Louve Grise avaient jeté le
hurlement funèbre. Et il fila, droit dans cette direction. La louve
aveugle le suivit.
Chemin faisant, Kazan continuait à chasser; mais sans conviction. Il
semblait découragé. La nourriture que devait enfermer la cabane était
son dernier espoir.
Louve Grise, au contraire, demeurait alertée et vigilante. Sans cesse
elle promenait son nez sur la neige et reniflait l’air.
L’odeur tant désirée vint enfin. Elle s’arrêta, et Kazan fit comme elle.
Tendant ses muscles déprimés, il la regarda qui, les pattes de devant
plantées dans la neige, dilatait ses narines, non dans la direction de
la cabane, mais plus à l’est. Tout le corps de la louve frémissait et
tremblait.
Un bruit imperceptible et lointain encore arriva jusqu’à eux et ils
prirent leur course de ce côté. L’odeur se fit plus forte à mesure
qu’ils avançaient. Ce n’était pas celle d’un lapin ou d’une perdrix.
C’était celle d’un gros gibier. Ils commencèrent à aller plus
prudemment.
L’endroit était boisé. Mais, s’ils ne pouvaient rien voir, maintenant
ils percevaient nettement un fracas de cornes qui se croisaient et
s’entre-choquaient, en grand heurt de bataille.
Ils arrivèrent bientôt à une clairière et Kazan, tout à coup, s’aplatit
sur son ventre. Louve Grise fit comme lui.
Au milieu de la clairière, dont toutes les jeunes pousses avaient été
broutées, tous les buissons rasés, se tenait une assemblée d’élans. Il y
avait en tout six bêtes, trois femelles, un petit d’un an, et deux
mâles. Les deux mâles étaient engagés en un formidable duel et les trois
femelles regardaient.
Le plus jeune des deux mâles, à peine adulte, taureau robuste au poil
luisant, dans toute la force de ses quatre ans, portait sur la tête une
ramure compacte, qui n’était pas parvenue à son plein développement,
mais qui gagnait en robustesse et en acuité ce qu’elle n’avait pas
encore en ampleur. Il avait, durant l’ouragan des jours passés, amené
son troupeau, dont il était le chef, les trois femelles et le petit d’un
an, sous l’abri propice de la forêt de sapins.
Là, le second mâle, plus âgé, était venu le rejoindre durant la nuit,
pourchassé lui aussi par l’ouragan. Et, sans vergogne, l’intrus avait
tenté, près des femelles, d’empiéter sur le domaine de son hôte.
Le vieux taureau, quatre fois plus âgé que le jeune, pesait deux fois
comme lui. Ses massives et redoutables cornes, irrégulières, palmées et
noueuses, disaient son âge. C’était un guerrier accompli, qui avait pris
part à cent combats. Aussi n’avait-il point hésité à livrer bataille à
son jeune adversaire, afin de lui voler sa famille et son gîte.
Trois fois déjà depuis l’aurore, les deux adversaires avaient combattu.
La neige foulée était autour d’eux rouge de sang. Et de ce sang l’odeur
arrivait délicieusement aux narines de Kazan et de Louve Grise, qui le
reniflaient ardemment. Des bruits étranges roulaient dans leur gorge, et
ils se pourléchaient les mâchoires.
Les deux combattants étaient là, le front baissé, tête contre tête. Le
vieil élan n’avait pas encore gagné sa victoire. Il avait pour lui l’art
de la guerre, son poids supérieur, sa force plus mûre, son immense
ramure. Le cadet possédait la jeunesse et l’endurance. Ses flancs ne
haletaient point comme ceux du vieil élan, dont on voyait souffler les
naseaux, qui s’ouvraient comme le creux intérieur de deux grosses
sonnettes.
Puis, comme si quelque esprit invisible en avait donné le signal, les
deux bêtes se reculèrent sur l’arène, pour prendre du champ, et le
combat recommença.
Les dix-huit cents livres de chair et d’os du vieil élan foncèrent, en
un clin d’œil, sur son jeune adversaire qui, non moins rapidement, se
dressa en l’air et, pour la vingtième fois, les cornes se croisèrent. On
aurait pu, à un demi-mille de distance, entendre le heurt des bois
puissants et les craquements qui s’ensuivirent.
Tandis que les forces du vieux mâle semblaient diminuer, on eût dit que
celles du jeune élan croissaient avec la lutte. Comprenant que la
bataille touchait à son dénouement, il s’engagea à fond, et redoubla de
vigueur et d’efforts.
Kazan et Louve Grise entendirent soudain un bruit sec, quelque chose
comme le craquement d’un bâton que l’on brise sur son genou. On était
alors en février, époque où les animaux à cornes commencent à se
dépouiller de leurs bois, que les vieux mâles perdent les premiers.
Cette circonstance décida de la victoire.
Une des énormes ramures du vieil élan s’était déboîtée de son crâne et
était tombée sur l’arène sanglante. L’instant d’après, quatre pouce,
quatre pouces d’une corne acérée comme un stylet s’enfonçaient dans son
épaule. La panique le prit et il abandonna tout espoir de vaincre. Il se
mit à reculer pas à pas, en se balançant sur ses pattes, tandis que le
vainqueur continuait impétueusement à lui larder le cou et les épaules,
d’où jaillissaient de petits ruisseaux de sang.
Il parvint enfin à se dégager et, faisant volte-face, décampa au triple
galop, à travers la forêt. Le jeune élan le regarda fuir et ne le
poursuivit pas. Il demeura quelques instants à se secouer la tête, les
flancs haletants et les narines dilatées. Puis il s’en revint, en
trottant, vers les femelles et vers le petit, qui, durant tout ce temps,
n’avaient point bougé.
Du vainqueur et de sa famille Kazan et Louve Grise, tout frissonnants,
n’avaient cure. De leur cachette, ils avaient vu devant eux, sur le
champ de bataille, de la viande saignante, et un désir ardent s’emparait
d’eux, d’y goûter. Ils se glissèrent en arrière et rejoignirent, fous de
gourmandise, la piste rouge que le vieil élan avait laissée derrière
lui.
Oubliant Louve Grise, tellement la concupiscence et la faim lui
tenaillaient les entrailles, Kazan se précipita le premier sur cette
piste, les mâchoires baveuses, un courant de feu dans ses veines, et les
yeux flamboyants, qui lui sortaient de la tête.
Mais Louve Grise n’avait pas besoin de lui, pour la conduire. Le nez au
ras de la piste sanglante, elle courait, courait, courait, à la suite de
Kazan, aussi rapide que si ses yeux n’avaient point été dos à la
lumière.
Au bout d’un demi-mille environ, ils rejoignirent le vieux taureau. Il
s’était arrêté derrière un bouquet de baumiers et demeurait là, debout,
immobile, au milieu d’une mare de sang qui s’élargissait dans la neige.
Ses flancs, se gonflant et s’abaissant, continuaient à panteler. Sa tête
massive, grotesque avec sa seule corne, s’affaissait sur elle-même. Ses
narines saignaient. Mais il demeurait, tout épuisé qu’il fût, puissant
encore et une bande de loups aurait, en des circonstances ordinaires,
hésité à s’attaquer à lui.
Kazan, n’hésita point. Il bondit, avec un grognement féroce, et planta
ses dents dans la peau épaisse de la gorge du colosse. Puis il retomba
sur le sol et il se recula d’une vingtaine de pas, pour renouveler
immédiatement son attaque.
Le vieil élan, cette fois, réussit à l’enlever sur la large feuille
palmée de sa corne unique et, le faisant danser en l’air, le rejeta en
arrière, par-dessus sa tête, à moitié assommé.
Mais Louve Grise était, comme toujours, arrivée à la rescousse. Elle
avait rampé vers le train de derrière du vieil élan et, malgré sa
cécité, avait réussi à happer de ses crocs, tranchants comme des
couteaux, le tendon d’une des pattes de leur ennemi.
Le monstre, se débattant, essaya de lui faire lâcher prise, en la
secouant et la piétinant sur le sol. Mais elle tint bon. Kazan, durant
ce temps, attaqua de flanc et quand enfin le vieil élan fut parvenu à se
dégager, ce fut pour s’avouer vaincu en ce second combat et tenter une
nouvelle retraite.
Kazan et Louve Grise, sans se risquer inutilement désormais, emboîtèrent
le pas derrière lui. A peine pouvait-il se traîner. De sa hanche
déchirée et de sa gorge, le sang ruisselait. Et, sur sa patte gauche,
dont Louve Grise avait coupé le tendon, il claudiquait horriblement.