On se hâta de harnacher les chiens. Sur chaque traîneau qui partait, on

déposait outre les médicaments usuels, un rouleau de cotonnade rouge,

dont seraient faits les lugubres signaux de pestilence et d’horreur, et

qui mettait de violents frissons aux mains des hommes qui le

chargeaient.

Louve Grise et Kazan rencontrèrent la piste d’un de ces traîneaux, sur

la glace du Fleuve du Castor-Gris, et tous deux la suivirent durant un

demi-mille. Le lendemain, ils tombèrent sur une seconde piste, et, le

surlendemain, sur une troisième.

Celle-ci était toute récente et Louve Grise gronda plus fort, les crocs

découverts, comme si un objet invisible l’avait piquée. En même temps,

le vent apportait au couple une âcre odeur de fumée.

Kazan et Louve Grise grimpèrent sur un monticule voisin. Ils aperçurent

de là, au-dessous d’eux, une cabane qui brûlait, tandis qu’un traîneau

attelé de chiens disparaissait parmi les sapins, avec l’homme qui le

conduisait. Dans la cabane il y avait un autre homme, mort du terrible

fléau, et qui flambait avec elle. Telle était la loi du Nord.

Devant le bûcher funèbre Louve Grise demeurait plus rigide qu’un roc,

tandis qu’un gémissement roulait dans la gorge de Kazan, Puis, soudain,

ils prirent la fuite, comme s’ils avaient eu eux-mêmes le feu au

derrière, et ne s’arrêtèrent que dix milles au delà, sur un marécage

glacé, où ils s’enfouirent dans la végétation drue et touffue qui le

recouvrait.

Les jours et les semaines qui suivirent achevèrent de marquer l’hiver de

1910 comme un des plus terribles de toute l’histoire du Northland. La

Terreur Rouge, le froid et la famine firent à ce point pencher la

balance de la mort, tant pour les bêtes sauvages que pour les humains,

que ce chapitre ne sera jamais oublié, même des générations à venir.

Kazan et Louve Grise avaient, parmi le marais, trouvé une demeure

confortable dans le tronc creux d’un arbre tombé. C’était un petit nid

fait à souhait, et bien abrité de la neige et du vent. Louve Grise, qui

l’avait découvert, en prit possession la première et s’y étala sur son

ventre, en haletant de satisfaction. Kazan y entra après elle.

Ils continuèrent à vivre sur les lapins blancs et sur les perdrix de

sapins. Kazan surprenait les perdrix lorsque ces oiseaux se posaient sur

le sol. Il bondissait sur eux avant qu’ils l’eussent entendu

s’approcher.

Louve Grise avait cessé de s’affliger de sa cécité, de se frotter les

yeux avec ses pattes et de pleurnicher pour la lumière du soleil, pour

celle de la lune dorée et des étoiles. Son ouïe et son odorat

s’affinaient de plus en plus. Elle pouvait sentir, dans le vent, un

caribou à deux milles de distance et, à une distance supérieure, deviner

la présence d’un homme. Par une nuit calme, elle percevait le clapotis

d’une truite dans un torrent, à un demi-mille.

Son aide était, à la chasse, devenue précieuse pour son compagnon.

C’était elle qui flairait le gibier et indiquait sa présence à Kazan

qui, sur ce point, s’en reposait, maintenant, entièrement sur elle. Elle

avait bien essayé aussi de prendre, malgré sa cécité, la poursuite des

bêtes qu’elle faisait lever. Mais toujours elle avait échoué.

Les circonstances spéciales où tous deux se trouvaient les avaient

accouplés non plus, seulement pour la saison des amours, mais pour

toujours. Tandis que Kazan, dans ses chasses, ne pouvait plus se passer

de Louve Grise, Louve Grise avait facilement déduit de sa cécité que

sans Kazan elle périrait.

Son compagnon, pour elle, signifiait la vie. Aussi ne cessait-elle de le

caresser et d’en prendre soin. Si Kazan grondait vers elle, dans un

accès d’humeur, elle ne répondait point par un coup de dent, mais

baissait humblement la tête. De sa langue tiède, elle faisait fondre la

glace qui, lorsqu’il rentrait, s’était formée sous les poils, entre les

griffes de Kazan.

Un jour où il s’était enfoncé un éclat de bois dans la plante d’une de

ses pattes, elle ne cessa de lécher la blessure, pour la faire saigner

et tirer dehors l’écharde douloureuse. Toujours, quand ils étaient au

repos, elle posait sa belle tête aveugle sur le dos ou sur le cou de

Kazan.

Le petit gibier abondait autour d’eux et il faisait chaud dans le tronc

de l’arbre. Rarement ils s’aventuraient, même pour chasser, hors des

limites du marais hospitalier. Tout là-bas, parfois, dans les vastes

plaines et sur les crêtes lointaines, ils entendaient bien le cri de

chasse des loups, sur la piste de la viande. Mais ils ne frissonnaient

plus à l’appel de la horde et le désir de les rejoindre n’était plus en

eux.

Comme un jour, ils avaient poussé leur course un peu plus loin que

d’ordinaire, ils traversèrent une plaine sur laquelle un incendie avait

passé, l’été précédent, grimpèrent sur une crête qui se trouvait devant

eux, puis redescendirent vers une seconde plaine.

Là, Louve Grise s’arrêta, pour humer l’air. Kazan l’observa, attentif et

nerveux, durant quelques instants, comme il en avait coutume. Mais,

presque aussitôt, il comprit pourquoi les oreilles dressées de Louve

Grise se rabattaient brusquement et lui-même sentit s’affaisser son

train d’arrière. Ce n’était point un gibier qui était proche. C’était

une autre odeur, celle de l’homme, qui avait frappé leurs narines.

Les deux bêtes parurent hésiter durant quelques minutes. Louve Grise

était venue se mettre derrière Kazan, comme sous sa protection, et se

plaignait. Kazan ouvrit la marche.

A une distance de moins de trois cents yards, ils arrivèrent à un

boqueteau de petits sapins et y trouvèrent un «tepee»[29] enfoui presque

entièrement sous la neige.

[29] Case indienne.

Il était abandonné. La vie et le feu s’en étaient retirés. C’est de là

que venait l’odeur de l’homme.

Les pattes raides et le poil frémissant, Kazan s’approcha de l’ouverture

du tepee. Il regarda intérieurement. Au centre de la cabane, sur les

cendres carbonisées d’un feu, gisait, enveloppé dans une couverture à

demi consumée, le corps d’un petit enfant indien. Kazan pouvait voir les

pieds minuscules, chaussés de menus mocassins. Le corps était comme

desséché et c’est à peine si l’odorat pouvait en sentir la présence.

Kazan sortit sa tête du tepee et aperçut, derrière lui, la louve aveugle

qui promenait son nez autour d’un tertre allongé, dont la forme étrange

se dessinait encore sous la neige. Elle en fit trois fois le tour, avec

défiance, puis s’assit sur son derrière, à quelque distance.

A son tour, Kazan s’approcha du tas et renifla. Sous cette forme qui

bombait dans la neige, tout comme dans le tepee, était la mort. Le fléau

rouge était venu jusqu’ici.

La queue basse et les oreilles aplaties, le couple s’éloigna, rampant

sur son ventre, jusqu’à ce que le boqueteau de sapins eût disparu. Kazan

et Louve Grise ne s’arrêtèrent que dans leur «home» du marais.

Au cours de la nuit suivante, la pleine lune leur apparut sous l’aspect

d’un disque blafard, dont le bord était nimbé d’un cercle cramoisi.

C’était signe de froid, de froid intense.

Toujours la Mort Rouge allait de pair avec les grands froids. Et plus la

température s’abaissait, plus les ravages de l’épidémie étaient

terribles.

Durant toute la nuit, le froid ne fit qu’augmenter. Il pénétra jusqu’au

cœur de l’arbre où gîtaient Kazan et Louve Grise, et les fit se tasser

plus étroitement l’un contre l’autre.

A l’aube, qui apparut vers huit heures du matin, les deux bêtes se

risquèrent à sortir de leur retraite. Un thermomètre eût marqué

cinquante degrés sous zéro. Dans les ramures des sapins, les perdrix

étaient recroquevillées sur elles-mêmes, en boules de plumes, et elles

n’avaient garde de descendre sur le sol. Les lapins bottés de neige

demeuraient enfouis au plus profond de leurs terriers.

Kazan et Louve Grise ne purent relever aucune piste et après une

demi-heure d’une chasse stérile, s’en retournèrent vers leur arbre.

Deux ou trois jours avant, Kazan avait enterré sous la neige, comme font

souvent les chiens, la moitié d’un lapin inachevé. Il le déterra et

partagea avec Louve Grise la chair gelée.

Le thermomètre, durant la journée, continua à baisser. La nuit qui

suivit fut claire et sans nuages, avec une lune blanche, pareille à un

globe électrique, et des myriades de brillantes étoiles. La température

tomba encore de dix autres degrés et, dans la nature, tout acheva de

s’immobiliser. Même les bêtes à fourrure, le vison, l’hermine et le lynx

lui-même, ne sortaient jamais de leurs refuges durant des nuits

semblables, et toujours les trappeurs retrouvaient, le lendemain, tous

leurs pièges intacts.

La faim qu’ils éprouvaient était insuffisante encore pour tirer Louve

Grise et Kazan de leur retraite. Ils demeurèrent, jusqu’au jour, au

chaud dans leur arbre, et firent bien. Car ils n’eussent pas rencontré

dehors la moindre bestiole.

Le jour apparut, sans aucun changement dans le redoutable froid qui

sévissait. Vers midi, Kazan, laissant Louve Grise dans l’arbre, se

décida à aller seul en chasse.

Les trois quarts de chien qu’il avait dans le sang lui rendaient la

nourriture plus nécessaire qu’à sa compagne. A celle-ci, au contraire,

comme à tous ses frères loups, la prévoyante nature avait donné un

estomac susceptible de supporter la famine. En temps normal, elle

pouvait facilement demeurer une quinzaine sans manger. Par soixante

degrés sous zéro, alors que la déperdition des forces est plus rapide,

elle pouvait encore tenir à jeun pendant huit ou dix jours. Or trente

heures seulement s’étaient écoulées, depuis qu’elle avait terminé le

dernier morceau du lapin gelé, et elle préférait rester dans sa chaude

retraite.

Kazan donc, qui avait faim, se mit à battre tous les buissons, à

fouiller tous les fourrés. Une neige légère, presque un grésil, en menus

grains, était tombée et il ne découvrit qu’une seule piste, celle d’une

hermine, qu’il ne put rejoindre.

Sous un arbre mort, à l’ouverture d’un terrier, il flaira la bonne odeur

d’un lapin. Mais le lapin était aussi en sûreté au fond de son trou que

les perdrix sur les branches des arbres. Après une heure passée à

gratter le sol gelé et à tenter vainement de le creuser des griffes,

Kazan abandonna la partie.

Lorsqu’il revint vers Louve Grise, après trois heures de chasse, il

était à bout de forces. Tandis que sa compagne, avec le sage instinct de

conservation du Wild qui était en elle, avait épargné son énergie

vitale. Kazan s’était inutilement dépensé et il avait plus faim que

jamais.

Lorsque la nuit fut revenue et que la lune remonta au ciel, claire et

brillante, Kazan se remit en chasse. Par de petits gémissements et par

de faux départs, suivis de retours sur ses pas, il avait tenté encore

d’entraîner Louve Grise avec lui. Mais, les oreilles obliquement

repliées vers ses yeux aveugles, elle s’obstinait non moins tenacement à

ne point bouger.

La température dégringolait toujours. Elle atteignait dans les

soixante-cinq à soixante-dix degrés, aggravée par un vent coupant et de

plus en plus violent, qui en était le résultat. Un être humain qui

aurait essayé de se tenir dehors fût tombé mort.

A minuit, Kazan dut renoncer, une fois de plus, et regagner le gîte.

Les tourbillons du vent se faisaient plus brutaux et, grimpé sur son

arbre mort, Kazan éclata en gémissements funèbres, en salves, alternées

de silences, d’un chant perçant et farouche, qui retentissait au loin.

C’était le signe précurseur de l’ouragan du Nord qui, depuis l’Arctique,

accourait sur les grands Barrens.

Avec l’aube, il se déchaîna dans toute sa furie. Kazan et Louve Grise

serrés l’un contre l’autre, en frissonnaient, dans l’infernal vacarme.

Kazan, un moment, tenta de hasarder dehors sa tête et ses épaules, il

fut repoussé en arrière.

Tous les animaux du Wild, tout ce qui y possédait vie, se tapit

davantage encore dans ses refuges. Les bêtes à fourrures étaient celles

qui avaient le moins à redouter de la violence et de la durée de ce

cataclysme atmosphérique. Car au fond de leurs tanières elles entassent

précautionneusement des vivres, durant la belle saison.

Les loups et les renards étaient blottis sous les arbres renversés ou

dans les antres des rochers. Les choses ailées s’abritaient tant bien

que mal dans les ramures de sapins ou se creusaient de petits silos dans

les dunes de neige, du côté opposé au vent. Les hiboux, qui sont tout en

plumes, de tous les oiseaux étaient ceux qui souffraient le moins du

froid.

Mais c’était pour les grosses bêtes à cornes et à sabots que l’ouragan

du Nord était le plus calamiteux.

Le renne, le caribou et l’élan ne pouvaient, étant donné leur taille, se

glisser aux fentes des rochers. Le mieux qu’ils pussent faire, quand ils

étaient surpris en rase plaine, était de se coucher sous le vent de

quelque dune neigeuse, et de se laisser couvrir entièrement par les

blancs flocons et par leur carapace protectrice.

Mais encore ne pouvaient-ils demeurer longtemps dans l’abri de cet

ensevelissement volontaire. Car il leur fallait manger. Dix-huit heures

durant, sur vingt-quatre, les mâchoires de l’élan doivent fonctionner,

pendant l’hiver, pour qu’il ne meure point de faim. Son vaste estomac

exige la quantité et doit engloutir sans trêve; c’est deux ou trois

boisseaux de nourriture journalière qu’il lui faut. Et le travail est

long de grignoter au faîte des buissons, un pareil cube de brindilles et

de pousses encore tendres. Le caribou exige presque autant. Le renne

est, des trois, le moins difficile à satisfaire.

Trois jours et trois nuits durant, l’ouragan fit rage. Pendant la

troisième nuit, le vent s’accompagna d’une grosse neige drue, qui

recouvrit le sol d’une épaisseur de deux pieds et s’amoncela en énormes

dunes. C’était ce que les Indiens appellent «la neige lourde»,

c’est-à-dire la neige qui, sur la création, s’étend comme une chape de

plomb, et sous laquelle lapins et menues bestioles suffoquent par

milliers.

Le quatrième jour, Kazan et Louve Grise se risquèrent à sortir de leur

gîte. Le vent avait cessé et la neige ne tombait plus. Un blanc linceul,

immense, infini, recouvrait le monde entier du Northland. Le froid était

toujours intense.

Comme la Mort Rouge avait accompli ses ravages sur les hommes, les jours

de famine, qui allaient les décimer, étaient maintenant arrivés pour les

bêtes sauvages.

XV

LA PISTE DE LA FAIM

Il y avait cent quarante heures que Kazan et Louve Grise n’avaient pas

mangé. Ce jeûne prolongé se traduisait chez la louve par un malaise

croissant et une douleur aiguë de l’estomac. Pour Kazan, c’était

l’inanition presque complète. Leurs côtes, à tous deux, saillaient de

leurs flancs creusés, et leur arrière-train s’était comme rétréci. Les

yeux de Kazan étaient injectés de sang et ils clignotaient, dans la

fente étroite des paupières lorsqu’il regardait la lumière.

Louve Grise, cette fois, ne se fit point prier pour suivre Kazan,

lorsque celui-ci partit en chasse sur la neige nue.

Impatient et plein d’espoir, le couple s’en alla d’abord visiter une

partie du marais où les lapins blancs, d’ordinaire, étaient fréquents.

Ils n’en trouvèrent aucune trace, aucune odeur. Ils revinrent sur leurs

pas, en décrivant un fer à cheval, mais tout ce que leur flair leur

désigna fut un hibou, haut perché sur un sapin.

Ils repartirent, déçus, dans une direction opposée à celle du marais et

escaladèrent une crête rocheuse, qu’ils rencontrèrent. Du sommet, ils

interrogèrent l’horizon, mais ne découvrirent rien d’autre qu’un monde

sans vie.

Vainement Louve Grise reniflait l’air, de droite et de gauche. Quant à

Kazan, son ascension l’avait tellement essoufflé qu’il en haletait, la

langue pendante. En revenant bredouille au gîte, il trébucha sur un

obstacle insignifiant, qu’il avait tenté de franchir d’un bond. Sa

faiblesse et celle de Louve Grise ne faisaient qu’augmenter, de même que

leur faim.

Pendant la nuit, qui était lumineuse et pure, ils recommencèrent à

fouiller le marais. La seule créature qu’ils entendirent remuer fut un

renard. Mais ils savaient trop bien qu’il était futile d’espérer le

gagner à la course.

Soudain, la pensée de la cabane abandonnée d’Otto, le chasseur de

fourrures, vint à Kazan. Dans son cerveau, cabane avait toujours été

synonyme de chaleur et de nourriture. Il ne songea pas que la cabane

enclosait la mort et que devant elle, lui et Louve Grise avaient jeté le

hurlement funèbre. Et il fila, droit dans cette direction. La louve

aveugle le suivit.

Chemin faisant, Kazan continuait à chasser; mais sans conviction. Il

semblait découragé. La nourriture que devait enfermer la cabane était

son dernier espoir.

Louve Grise, au contraire, demeurait alertée et vigilante. Sans cesse

elle promenait son nez sur la neige et reniflait l’air.

L’odeur tant désirée vint enfin. Elle s’arrêta, et Kazan fit comme elle.

Tendant ses muscles déprimés, il la regarda qui, les pattes de devant

plantées dans la neige, dilatait ses narines, non dans la direction de

la cabane, mais plus à l’est. Tout le corps de la louve frémissait et

tremblait.

Un bruit imperceptible et lointain encore arriva jusqu’à eux et ils

prirent leur course de ce côté. L’odeur se fit plus forte à mesure

qu’ils avançaient. Ce n’était pas celle d’un lapin ou d’une perdrix.

C’était celle d’un gros gibier. Ils commencèrent à aller plus

prudemment.

L’endroit était boisé. Mais, s’ils ne pouvaient rien voir, maintenant

ils percevaient nettement un fracas de cornes qui se croisaient et

s’entre-choquaient, en grand heurt de bataille.

Ils arrivèrent bientôt à une clairière et Kazan, tout à coup, s’aplatit

sur son ventre. Louve Grise fit comme lui.

Au milieu de la clairière, dont toutes les jeunes pousses avaient été

broutées, tous les buissons rasés, se tenait une assemblée d’élans. Il y

avait en tout six bêtes, trois femelles, un petit d’un an, et deux

mâles. Les deux mâles étaient engagés en un formidable duel et les trois

femelles regardaient.

Le plus jeune des deux mâles, à peine adulte, taureau robuste au poil

luisant, dans toute la force de ses quatre ans, portait sur la tête une

ramure compacte, qui n’était pas parvenue à son plein développement,

mais qui gagnait en robustesse et en acuité ce qu’elle n’avait pas

encore en ampleur. Il avait, durant l’ouragan des jours passés, amené

son troupeau, dont il était le chef, les trois femelles et le petit d’un

an, sous l’abri propice de la forêt de sapins.

Là, le second mâle, plus âgé, était venu le rejoindre durant la nuit,

pourchassé lui aussi par l’ouragan. Et, sans vergogne, l’intrus avait

tenté, près des femelles, d’empiéter sur le domaine de son hôte.

Le vieux taureau, quatre fois plus âgé que le jeune, pesait deux fois

comme lui. Ses massives et redoutables cornes, irrégulières, palmées et

noueuses, disaient son âge. C’était un guerrier accompli, qui avait pris

part à cent combats. Aussi n’avait-il point hésité à livrer bataille à

son jeune adversaire, afin de lui voler sa famille et son gîte.

Trois fois déjà depuis l’aurore, les deux adversaires avaient combattu.

La neige foulée était autour d’eux rouge de sang. Et de ce sang l’odeur

arrivait délicieusement aux narines de Kazan et de Louve Grise, qui le

reniflaient ardemment. Des bruits étranges roulaient dans leur gorge, et

ils se pourléchaient les mâchoires.

Les deux combattants étaient là, le front baissé, tête contre tête. Le

vieil élan n’avait pas encore gagné sa victoire. Il avait pour lui l’art

de la guerre, son poids supérieur, sa force plus mûre, son immense

ramure. Le cadet possédait la jeunesse et l’endurance. Ses flancs ne

haletaient point comme ceux du vieil élan, dont on voyait souffler les

naseaux, qui s’ouvraient comme le creux intérieur de deux grosses

sonnettes.

Puis, comme si quelque esprit invisible en avait donné le signal, les

deux bêtes se reculèrent sur l’arène, pour prendre du champ, et le

combat recommença.

Les dix-huit cents livres de chair et d’os du vieil élan foncèrent, en

un clin d’œil, sur son jeune adversaire qui, non moins rapidement, se

dressa en l’air et, pour la vingtième fois, les cornes se croisèrent. On

aurait pu, à un demi-mille de distance, entendre le heurt des bois

puissants et les craquements qui s’ensuivirent.

Tandis que les forces du vieux mâle semblaient diminuer, on eût dit que

celles du jeune élan croissaient avec la lutte. Comprenant que la

bataille touchait à son dénouement, il s’engagea à fond, et redoubla de

vigueur et d’efforts.

Kazan et Louve Grise entendirent soudain un bruit sec, quelque chose

comme le craquement d’un bâton que l’on brise sur son genou. On était

alors en février, époque où les animaux à cornes commencent à se

dépouiller de leurs bois, que les vieux mâles perdent les premiers.

Cette circonstance décida de la victoire.

Une des énormes ramures du vieil élan s’était déboîtée de son crâne et

était tombée sur l’arène sanglante. L’instant d’après, quatre pouce,

quatre pouces d’une corne acérée comme un stylet s’enfonçaient dans son

épaule. La panique le prit et il abandonna tout espoir de vaincre. Il se

mit à reculer pas à pas, en se balançant sur ses pattes, tandis que le

vainqueur continuait impétueusement à lui larder le cou et les épaules,

d’où jaillissaient de petits ruisseaux de sang.

Il parvint enfin à se dégager et, faisant volte-face, décampa au triple

galop, à travers la forêt. Le jeune élan le regarda fuir et ne le

poursuivit pas. Il demeura quelques instants à se secouer la tête, les

flancs haletants et les narines dilatées. Puis il s’en revint, en

trottant, vers les femelles et vers le petit, qui, durant tout ce temps,

n’avaient point bougé.

Du vainqueur et de sa famille Kazan et Louve Grise, tout frissonnants,

n’avaient cure. De leur cachette, ils avaient vu devant eux, sur le

champ de bataille, de la viande saignante, et un désir ardent s’emparait

d’eux, d’y goûter. Ils se glissèrent en arrière et rejoignirent, fous de

gourmandise, la piste rouge que le vieil élan avait laissée derrière

lui.

Oubliant Louve Grise, tellement la concupiscence et la faim lui

tenaillaient les entrailles, Kazan se précipita le premier sur cette

piste, les mâchoires baveuses, un courant de feu dans ses veines, et les

yeux flamboyants, qui lui sortaient de la tête.

Mais Louve Grise n’avait pas besoin de lui, pour la conduire. Le nez au

ras de la piste sanglante, elle courait, courait, courait, à la suite de

Kazan, aussi rapide que si ses yeux n’avaient point été dos à la

lumière.

Au bout d’un demi-mille environ, ils rejoignirent le vieux taureau. Il

s’était arrêté derrière un bouquet de baumiers et demeurait là, debout,

immobile, au milieu d’une mare de sang qui s’élargissait dans la neige.

Ses flancs, se gonflant et s’abaissant, continuaient à panteler. Sa tête

massive, grotesque avec sa seule corne, s’affaissait sur elle-même. Ses

narines saignaient. Mais il demeurait, tout épuisé qu’il fût, puissant

encore et une bande de loups aurait, en des circonstances ordinaires,

hésité à s’attaquer à lui.

Kazan, n’hésita point. Il bondit, avec un grognement féroce, et planta

ses dents dans la peau épaisse de la gorge du colosse. Puis il retomba

sur le sol et il se recula d’une vingtaine de pas, pour renouveler

immédiatement son attaque.

Le vieil élan, cette fois, réussit à l’enlever sur la large feuille

palmée de sa corne unique et, le faisant danser en l’air, le rejeta en

arrière, par-dessus sa tête, à moitié assommé.

Mais Louve Grise était, comme toujours, arrivée à la rescousse. Elle

avait rampé vers le train de derrière du vieil élan et, malgré sa

cécité, avait réussi à happer de ses crocs, tranchants comme des

couteaux, le tendon d’une des pattes de leur ennemi.

Le monstre, se débattant, essaya de lui faire lâcher prise, en la

secouant et la piétinant sur le sol. Mais elle tint bon. Kazan, durant

ce temps, attaqua de flanc et quand enfin le vieil élan fut parvenu à se

dégager, ce fut pour s’avouer vaincu en ce second combat et tenter une

nouvelle retraite.

Kazan et Louve Grise, sans se risquer inutilement désormais, emboîtèrent

le pas derrière lui. A peine pouvait-il se traîner. De sa hanche

déchirée et de sa gorge, le sang ruisselait. Et, sur sa patte gauche,

dont Louve Grise avait coupé le tendon, il claudiquait horriblement.

Kazan(#72127) · 第 8 / 15 段