Le troisième jour, les deux hommes arrivèrent à un piège où un beau lynx

était pris par la patte. On voyait encore l’endroit où le plus petit

loup s’était assis dans la neige, sur son derrière, en attendant que son

compagnon eût tué le lynx. A l’aspect de ce qui demeurait de l’animal,

dont la fourrure était entièrement déchiquetée et n’avait plus aucune

valeur, la figure du métis s’empourpra et il dégoisa tout son répertoire

de jurons, anglais et français.

Quant à Paul Weyman, sans trop en rien dire à son compagnon, afin de ne

point l’irriter davantage, de plus en plus il se persuada que derrière

cet acte anormal existait une raison cachée. Pourquoi les deux bêtes

s’acharnaient-elles uniquement sur les lynx? De quelle haine mortelle

était-ce là l’indice?

Paul Weyman se sentait singulièrement ému. Il aimait tous ces êtres

sauvages et, pour cette cause, n’emportait jamais de fusil avec lui.

Lorsqu’il vit le métis disposer sur la piste des deux maraudeurs des

appâts empoisonnés, son cœur se serra. Et lorsque, les jours suivants,

les appâts furent retrouvés intacts, il en éprouva une vive joie.

Quelque chose sympathisait en lui avec les héroïques outlaws inconnus,

qui ne manquaient jamais de livrer bataille aux lynx.

De retour dans la cabane, le zoologiste ne manquait pas de coucher par

écrit ses observations de la journée et les déductions qu’il en tirait.

Un soir, se tournant vers Henri Loti, il lui demanda, à brûle-pourpoint:

--Dis-moi, Henri, n’éprouves-tu jamais aucun remords de massacrer tant

d’animaux que tu le fais?

Le métis le regarda, les yeux dans les yeux, et hocha la tête.

--J’en ai, en effet, dit-il, tué dans ma vie des milliers et des

milliers. Et j’en tuerai encore des milliers d’autres, sans m’en

troubler autrement.

--Il y a, dans le Wild, beaucoup de gens comme toi, reprit Paul Weyman.

Il y en a eu depuis des siècles. Comme toi, ils accomplissent l’œuvre de

mort; ils livrent ce qu’on pourrait appeler la guerre de l’Homme et de

la Bête. Ils n’ont pas encore, grâce au ciel, réussi partout à détruire

la faune sauvage. Des milliers de milles carrés de chaînes de montagnes,

de marais et de forêts demeurent inaccessibles à la civilisation. Les

mêmes pistes y sont tracées, pour l’éternité peut-être. Je dis

peut-être... Car, en plein désert, s’élèvent aujourd’hui des villages et

des villes. As-tu entendu parler de North Battleford?

--Est-ce près de Montréal ou de Québec? demanda Henri.

Weyman sourit et tira de sa poche une photographie. C’était le portrait

d’une jeune femme.

--Non, répondit-il. C’est beaucoup plus à l’ouest, dans le Saskatchewan.

Il y a encore sept ans, je m’en allais régulièrement, chaque année,

durant la saison de la chasse, tirer les poules de prairies, les

coyotes[21] et les élans. Il n’y avait là, à cette époque, aucun North

Battleford. Sur des centaines de milles carrés, rien que la superbe

prairie. Une hutte, une seule, s’élevait au bord du fleuve Saskatchewan,

là justement où se dresse aujourd’hui North Battleford. C’est dans cette

hutte que je résidais. Une jolie fillette de douze ans y habitait avec

son père et sa mère. Lorsque je chassais, la fillette venait souvent

avec moi. Quand je tuais, elle pleurait parfois, et je me moquais

d’elle... Puis un chemin de fer est apparu, et un autre ensuite. Les

deux voies ferrées se sont rencontrées, justement, près de la hutte.

Alors, tout à coup, une petite ville a surgi. Il y a sept ans, tu

m’entends bien, Henri, rien que la hutte. Il y a deux ans, la ville

comptait déjà dix-huit cents habitants. Cette année, j’ai trouvé, en la

traversant pour venir ici, qu’elle en avait cinq mille. Dans deux ans,

il y en aura dix mille...

[21] Les coyotes, ou loups des prairies, sont une espèce de petit

loup, qui tient à la fois du renard et du loup.

Paul Weyman tira une bouffée de sa pipe, puis reprit:

--Sur l’emplacement de la hutte, il y a trois banques, au capital

chacune de quarante millions de dollars. Le soir, à vingt milles à la

ronde, on aperçoit la lueur des lampes électriques de North Battleford.

La ville possède un Collège, qui a coûté cent mille dollars, une école

Secondaire, un asile provincial, une superbe caserne de Pompiers, deux

cloches, un ministère du Travail et, d’ici peu, des tramways électriques

y fonctionneront. Songe à cela! Là, oui, où des coyotes hurlaient, il y

a sept ans... L’afflux de la population est tel que le dernier

recensement est toujours en retard. Dans cinq ans, te dis-je, ce sera

une ville de vingt mille âmes! Et la petite fille de la cabane, Henri,

est aujourd’hui une charmante jeune fille, qui va sur ses vingt ans. Ses

parents... Eh! mon Dieu, oui! ses parents sont riches. Mais l’essentiel

est que nous devons nous marier au printemps prochain. Pour lui plaire,

j’ai cessé de tuer aucun être vivant. La dernière bête que j’ai abattue

était une louve des prairies. Elle avait des petits. Hélène a conservé

un des louveteaux. Elle l’a élevé et apprivoisé. C’est pourquoi, plus

que toutes les bêtes du Wild, j’aime les loups. Et j’espère bien que les

deux dont nous parlons échapperont à tes pièges et à ton poison.

Henri Loti, le demi-sang, regardait, tout ébaubi, Paul Weyman. Celui-ci

lui tendit le portrait. C’était celui d’une jeune fille, au visage doux,

aux yeux profonds et purs. Le professeur vit se plisser le front et se

pincer les lèvres du métis, qui examinait l’image.

--Moi aussi, dit-il avec émotion, j’ai aimé. Ma Iowoka, mon Indienne,

est morte il y a maintenant trois ans. Elle aussi chérissait les bêtes

sauvages... Mais les damnés loups, qui me dépècent tous mes lynx,

j’aurai leur peau, par le ciel! Si je ne les tue pas, c’est eux qui

m’expulseront de cette cabane.

Sans cesse attaché à cette idée, Henri Loti, en relevant un jour une

récente trace de lynx, constata que celle-ci passait sous un grand arbre

renversé, dont les maîtresses branches soutenaient le tronc à dix ou

quinze pieds du sol, formant ainsi une sorte de caverne inextricable. La

neige, tout autour, était battue d’un piétinement de pattes et les poils

d’un lapin s’y éparpillaient.

Le métis se frotta les mains et jubila.

--J’aurai le lynx! dit-il. Et les loups avec lui!

Il se mit, sans tarder, à établir son traquenard.

Sous l’arbre tombé, il commença par installer un premier piège d’acier,

retenu par une chaîne à une grosse branche. Puis, autour de celui-ci,

dans un cercle d’une dizaine de pieds, il posa cinq pièges plus petits,

reliés également par des chaînes à d’autres branches. Finalement, il

plaça un appât sur le gros piège, après l’avoir dissimulé, ainsi que les

autres, à l’aide de mousse et de branchages.

--Le plus gros piège et son appât, expliqua-t-il à Paul Weyman, sont

destinés au lynx. Ceux qui l’entourent sont pour les loups. Lorsque le

lynx sera pris et qu’ils viendront lui livrer combat, ce sera bien le

diable s’ils ne se font point happer par l’un d’eux.

Louve Grise et Kazan, durant la nuit suivante, passèrent à une centaine

de pas de l’arbre renversé. L’odorat si pénétrant de Louve Grise saisit

aussitôt dans l’air l’odeur de l’homme, qui avait dû circuler par là.

Elle communiqua son appréhension à Kazan, en appuyant plus fort son

épaule contre la sienne. Tous deux firent demi-tour et, tout en se

maintenant dans le vent, déguerpirent de l’endroit suspect.

Le lendemain, une légère neige propice tomba, recouvrant les empreintes

de l’homme et son odeur.

Pendant trois autres jours et trois autres nuits glacées, baignées de la

clarté des étoiles, rien n’arriva. Henri ne s’en inquiéta pas. Il

expliqua au professeur que le lynx était, lui aussi, un chasseur

méthodique, occupé sans doute à suivre et à explorer les pistes que

lui-même avait relevées durant la précédente semaine.

Le cinquième jour, le lynx s’en revint près de l’arbre tombé et s’en

alla droit vers l’appât, qu’il aperçut dans la maison de branches. Le

piège aux dents aiguës se referma, inexorable, sur une des pattes de

derrière de l’animal.

Kazan et Louve Grise, qui cheminaient à un quart de mille, perçurent le

bruit de l’acier qui se détendait et le cliquetis de la chaîne sur

laquelle, en essayant de se dégager, tirait le lynx. Ils arrivèrent, dix

minutes après.

La nuit était tellement limpide et pure, tellement elle fourmillait

d’étoiles qu’Henri lui-même aurait pu se mettre en chasse à leur clarté.

Le lynx, épuisé des efforts qu’il avait tentés, gisait sur son ventre

lorsque Kazan et Louve Grise, pénétrant sous l’arbre, apparurent devant

lui. Kazan, comme de coutume, engagea, la bataille, tandis que Louve

Grise se tenait un peu en arrière.

Le lynx était un vieux guerrier, de six ou sept ans, dans toute sa force

et dans tout son poids. Ses griffes, longues d’un pouce, se recourbaient

comme des cimeterres. Si Kazan l’avait rencontré en liberté, il eût,

sans nul doute, passé un méchant quart d’heure. Même pris par la patte,

l’énorme chat était encore un redoutable adversaire. Le lieu du combat,

trop étroit pour Kazan, dont les mouvements se trouvaient gênés, lui

était en outre défavorable.

Le lynx, à sa vue, se recula avec sa chaîne et son piège, afin de

prendre du champ. Il fallait attaquer de front. C’est ce que fit Kazan.

Tout à coup il bondit et les deux adversaires se rencontrèrent, épaule

contre épaule.

Les crocs du chien-loup tentèrent de happer le lynx à la gorge et

manquèrent leur coup. Avant qu’ils pussent, le renouveler, le lynx, dans

un furieux effort, parvint à arracher sa patte de derrière de la

tenaille d’acier. Louve Grise put entendre l’affreux déchirement de la

chair et des muscles. Avec un grognement de colère, Kazan se rejeta

vivement en arrière, l’épaule déjà lacérée jusqu’à l’os.

A ce moment, son bon génie voulut qu’un second piège se mit à jouer, le

sauvant ainsi d’une nouvelle attaque du lynx et d’une mort certaine. Les

mâchoires d’acier se refermèrent sur une des pattes de devant du gros

chat et Kazan put respirer.

Comprenant, sans le voir, le grand péril que courait son compagnon, dont

elle avait entendu le gémissement de douleur, la louve aveugle s’était,

afin de lui porter secours, à son tour faufilée sous l’arbre.

Elle bondit vers le lynx et tomba immédiatement sur un troisième piège,

qui l’agrippa brutalement et la fit choir sur le côté, mordant et

grognant.

Kazan, qui était revenu au combat et se démenait autour du lynx, fit

bientôt se déclencher le quatrième piège, auquel il échappa, puis le

cinquième qui l’empoigna par une patte de derrière. Il était alors un

peu plus de minuit.

Ce fut, jusqu’au matin, dans la caverne de branches, sur la terre

neigeuse, un chaos de luttes et de hurlements, de la louve, du

chien-loup et du lynx, qui s’efforçaient chacun de se libérer du piège

et de la chaîne auxquels ils étaient rivés.

Lorsque l’aube parut, tous trois n’en pouvaient plus et étaient couchés

sur le flanc, haletants, la mâchoire sanglante, en attendant la venue de

l’homme et de la mort.

Henri Loti et Paul Weyman s’étaient levés de bonne heure. En approchant

de l’arbre tombé, le métis releva sur la neige les doubles empreintes de

Louve Grise et de Kazan, et son visage teinté, tout frémissant

d’émotion, s’éclaira d’une joie intense.

Lorsque les deux hommes arrivèrent devant la perfide caverne, ils

demeurèrent un instant interloqués. Henri lui-même n’avait pas escompté

un succès si parfait et jamais encore il n’avait vu un pareil spectacle:

deux loups et un lynx, pris de compagnie, tous trois par la patte, et

ferrés chacun à leur chaîne.

Mais rapidement l’instinct du chasseur reprit le dessus chez Henri. Les

deux loups étaient les plus proches de lui et déjà il élevait son fusil,

pour épauler et envoyer une bonne balle métallique dans la cervelle de

Kazan.

Non moins vivement, Paul Weyman le saisit fortement par le bras. Il

semblait tout ébahi.

--Attends, Henri, ne tire pas! cria-t-il. Celui-ci n’est pas un loup.

Regarde plutôt! Il a porté un collier. Le poil n’est pas entièrement

repoussé sur son cou pelé. C’est un chien!

Le métis abaissa son arme et regarda attentivement.

Pendant ce temps, le regard du zoologiste s’était reporté sur Louve

Grise, qui lui faisait face, grondant et découvrant ses crocs, et

menaçant de leur morsure l’ennemi qu’elle ne pouvait voir. Là où

auraient dû être ses yeux, il n’y avait qu’une peau, à demi recouverte

de poils. Une exclamation s’échappa des lèvres de Weyman.

--Regarde! Regarde, Henri! Juste Ciel, qu’est ceci!

--L’un est un chien, qui a rejoint les loups et est retourné à l’état

sauvage. L’autre est bien un loup, ou plutôt une louve...

--Et aveugle! dit, avec une intonation de pitié, Paul Weyman.

--_Oui, m’sieur!_ Aveugle! répondit le demi-sang, mêlant, dans son

étonnement, le français à l’anglais.

Il redressa derechef son fusil. Weyman intervint à nouveau.

--Ne les tue pas, Henri! je t’en prie. Donne-les-moi, vivants. Fais

l’estimation de la valeur du lynx dont ils ont détérioré la peau. Ajoute

à cette somme la prime habituelle payée pour les loups. Je paierai le

tout. Vivantes, ces deux bêtes sont pour moi d’un prix inestimable. Un

chien et une louve aveugle qui ont fait ménage ensemble! C’est

merveilleux, pense donc!

Il maintenait toujours de la main le fusil d’Henri. Henri ne saisissait

pas très bien ce que lui disait son interlocuteur et pensait, à part

lui, qu’il était un peu timbré.

Mais le zoologiste s’animait de plus en plus, ses yeux flamboyaient.

--Un chien et une louve aveugle, en ménage! C’est hyper-rare et tout à

fait admirable! Là-bas, dans la ville, ils diront, en lisant cela dans

mon livre, que j’ai inventé, ou que je suis fou. Mais je fournirai la

preuve. Ici-même, et sur-le-champ, je vais prendre une série de clichés

du spectacle étonnant qui est devant nous. Ensuite, tu tueras le lynx.

Mais je garderai vivants le chien et la louve. Et je te paierai, Henri,

cent dollars pour chacun d’eux. Est-ce dit?

Le métis acquiesça de la tête.

Immédiatement, le professeur sortit de l’étui son appareil

photographique et en fit jouer les manettes, en mit en place le viseur.

Un concert de grognements, de la louve et du lynx, saluèrent le déclic

de l’obturateur. Seul Kazan ne montra point ses crocs. Et, s’il

contracta ses muscles, ce ne fut point qu’il avait peur, mais parce

qu’il reconnaissait, une fois de plus, la domination supérieure de

l’homme.

Lorsqu’il eut pris ses vingt plaques, Paul Weyman s’approcha du

chien-loup et doucement lui parla. Si doucement que Kazan crut entendre

la voix de l’homme et de la femme de la cabane abandonnée.

Après quoi, Henri tira un coup de fusil sur le lynx, et Kazan, secouant

sa chaîne et la mordant, grogna férocement à l’adresse de son ennemi,

dont le corps se convulsait d’agonie.

Les deux hommes passèrent ensuite une solide lanière autour du cou de

Kazan et le dégagèrent du piège. Le chien-loup se laissa faire et ils

l’emmenèrent à la cabane. Ils revinrent, peu après, avec une triple

lanière, et opérèrent de même avec la louve aveugle. Elle était à ce

point épuisée et sans force qu’elle non plus ne résista pas.

Le reste de la journée fut employé, par Henri et par Weyman, à la

construction d’une grande et forte cage, qu’ils fabriquèrent avec des

troncs de jeunes sapins, en guise de barreaux. Lorsqu’elle fut terminée

ils y enfermèrent les deux prisonniers.

Le surlendemain, tandis que le métis était allé relever ses pièges, Paul

Weyman, resté seul à la cabane, se risqua à passer sa main à travers les

barreaux de la cage et à caresser Kazan, qui le laissa faire. Le jour

d’après, il offrit au chien-loup un morceau de viande crue d’élan, qui

fut accepté.

Mais il n’en alla pas de même avec Louve Grise. Dès qu’elle sentait

s’approcher le zoologiste, elle courait se cacher sous des fagots de

branches coupées, qu’on lui avait donnés dans la cage pour y gîter.

L’instinct du Wild lui avait enseigné que l’homme était son plus mortel

ennemi.

Cet homme, pourtant, n’était point menaçant envers elle. Il ne lui

faisait aucun mal et Kazan n’en avait nulle crainte. Aussi son premier

effroi fit-il bientôt place à la curiosité et à une sorte d’attirance

croissante. Elle finit par sortir de dessous les fagots sa tête aveugle

et à renifler l’air vers Weyman, lorsque celui-ci, debout devant la

cage, s’efforçait de se concilier les bonnes grâces et l’amitié de

Kazan.

Toutefois elle se refusait à manger quoi que ce fût. Vainement, Weyman

s’efforçait de la tenter avec des morceaux de choix de graisse d’élan ou

de renne. Cinq, six, sept jours passèrent, sans qu’elle consentît à

absorber une seule bouchée. A ce régime, elle maigrissait de jour en

jour, et on commençait à pouvoir lui compter les côtes.

--La bête va crever, dit Henri Loti à son compagnon, le soir du septième

jour. Elle se laissera mourir de faim. Il lui faut, pour vivre, la

forêt, les proies sauvages et le sang chaud. Elle a déjà deux ou trois

ans. C’est trop vieux pour qu’on puisse la civiliser.

Ayant ainsi parlé, le métis s’en alla tranquillement coucher, laissant

Weyman fort troublé.

Weyman veilla tard, ce soir-là. Il écrivit d’abord une longue lettre à

la jeune fille au doux visage, de North Battleford. Puis il souffla la

lampe et, dans la lueur rouge du poêle, il se peignit d’elle mille

visions délicieuses.

Il la voyait telle qu’il l’avait rencontrée, pour la première fois, dans

la petite hutte isolée du Saskatchewan, ayant sur le dos une grosse

natte luisante et sur ses joues toute la fraîcheur des prairies.

Longtemps elle l’avait haï, oui, réellement haï, pour le plaisir qu’il

prenait à tuer. Puis, son influence l’avait complètement transformé et

il lui en était, aujourd’hui, profondément reconnaissant.

Il se leva et ouvrit doucement la porte de la cabane. Instinctivement,

ses yeux se tournèrent vers le côté du ciel où était au loin North

Battleford. Le ciel était embrasé d’étoiles et, à leur clarté, il voyait

la cage où Kazan et Louve Grise étaient prisonniers.

Il écouta. Un bruit lui parvint. C’était Louve Grise qui rongeait en

silence les barreaux de sa prison. Peu après, il entendit un gémissement

étouffé, pareil presque à un sanglot, C’était Kazan qui pleurait sa

liberté perdue.

Une hache était appuyée contre un des murs de la cabane. Weyman s’en

saisit et sourit muettement. Il songeait qu’une autre âme, à un millier

de milles de là, le regardait en ce moment et battait à l’unisson de son

geste.

S’étant avancé vers la cage, il leva la hache d’acier. Une douzaine de

coups, bien appliqués, et deux des barreaux de sapin cédèrent. Puis il

se recula.

Louve Grise, la première, vint vers l’ouverture et, sous la clarté des

étoiles, se glissa dehors, comme une ombre.

Mais elle ne prit point aussitôt la fuite. Dans la clairière où

s’élevait la cabane, elle attendit Kazan.

Kazan ne tarda pas à la rejoindre et, pendant un instant, les deux bêtes

demeurèrent là, sans bouger, un peu étonnées. Finalement, elles

s’éloignèrent en trottinant, l’épaule de Louve Grise contre le flanc de

Kazan.

--Deux par deux... murmura Weyman. Unis toujours, jusqu’à la mort.

XIV

LA MORT ROUGE[22]

[22] En français dans le texte.

Kazan et Louve Grise coururent longtemps dans la direction du nord et

arrivèrent à la région appelée le _Fond-du-Lac_[23].

[23] En français dans le texte.

C’est là qu’ils se trouvaient lorsque _Jacques_[24], messager de la

Compagnie de la Baie d’Hudson[25] vint apporter aux postes de la contrée

les premières nouvelles authentiques de l’effroyable fléau: une épidémie

de petite vérole, qui sévissait sur le Wild.

[24] En français dans le texte.

[25] La Compagnie de la Baie d’Hudson (_Hudson’s Bay Company_)

entretient dans tout le Northland, et jusque dans les régions

arctiques, des postes et des factoreries.

Depuis plusieurs semaines, des rumeurs en étaient arrivées, de

différents côtés. Puis ces rumeurs s’étaient amplifiées. De l’est, du

sud et de l’ouest, elles s’étaient à ce point multipliées que partout,

dans les vastes solitudes, les voyageurs annonçaient que la _Mort

Rouge_, la _Red Terror_[26] était à leurs trousses. Et le frisson d’un

immense effroi passait, comme un vent violent, des dernières régions

civilisées aux extrémités les plus lointaines du Grand Désert Blanc.

[26] La Terreur Rouge.

Dix-neuf ans plus tôt, ces mêmes rumeurs avaient déjà couru et la

Terreur Rouge avait suivi. L’horreur en subsistait encore parmi tous les

gens du Wild, car des milliers de tombes sans croix, qu’on fuyait comme

une pestilence, et qui se disséminaient de James Bay au Lac Athabasca,

témoignaient du droit de péage qu’exigeait sur son passage le fléau[27].

[27] _James Bay_, ou la Baie James, forme le creux le plus méridional

de la Baie d’Hudson. Le Lac Athabasca est situé à un millier de

kilomètres nord-ouest, entre le 60e degré et le Cercle Arctique.

C’est sur la rive nord de l’Athabasca que se trouve la région

dénommée le Fond-du-Lac.

Souvent, dans leurs courses vagabondes, Kazan et Louve Grise avaient

rencontré de ces petits tertres funèbres, et un mystérieux instinct, qui

dépassait l’entendement humain, leur disait, sans le secours d’aucun

sens, que la mort était là-dessous. Peut-être aussi, surtout Louve

Grise, que sa cécité rendait plus sensible aux effluves de l’air et du

sol, percevaient-ils directement ce que des yeux ne pouvaient voir.

Toujours est-il que ce fut Louve Grise qui discerna la première, la

présence de la Terreur Rouge.

En sa compagnie, Kazan explorait une ligne de trappes, qu’il venait de

découvrir. La piste qui l’y avait amené était ancienne. Personne, depuis

un assez grand nombre de jours, n’était passé là. Dans une première

trappe, abritée par d’épais sapins, ils trouvèrent un lapin à demi

putréfié. Dans une autre était une carcasse de renard, récurée à fond

par un hibou, qui avait laissé quelques plumes derrière lui. La majeure

partie des pièges étaient détendus. D’autres étaient recouverts de

neige. Vainement Kazan furetait de trappe en trappe, afin de trouver un

gibier vivant à dévorer.

A côté de lui, la louve aveugle sentait la Mort présente. Elle la

sentait frissonner dans l’air, au-dessus d’elle, sur les faîtes des

sapins. Elle la découvrait dans chacune des trappes qu’elle et Kazan

rencontraient. La Mort, celle de l’homme, était partout. Et, à mesure

qu’ils allaient, elle gémissait davantage, en mordillant le flanc de

Kazan, qui trottait toujours de l’avant.

Tous deux arrivèrent ainsi à une clairière, où s’élevait une cabane.

Cette cabane était celle d’Otto, le chasseur de fourrures.

Louve Grise s’arrêta devant et, s’asseyant sur son derrière, leva vers

le ciel gris sa face aveugle. Puis elle jeta une longue plainte. Alors

les poils de Kazan commencèrent à se hérisser tout le long de son

échine. Il s’assit à son tour et joignit à celui de Louve Grise sa hurle

à la Mort.

La Mort était en effet dans la cabane. Au sommet de celle-ci se dressait

une perche, faite d’un jeune sapin, au bout de laquelle flottait une

bande de cotonnade rouge. C’était le drapeau avertisseur de la Mort

Rouge, dont, de James Bay au Lac Athabasca, tout le monde connaissait

bien la signification.

Le trappeur Otto, comme des centaines d’autres héros du Northland, avant

de se coucher pour mourir, avait arboré le funeste signal.

Cette même nuit, sous la froide clarté de la lune, Kazan et Louve Grise

reprirent leur course et s’éloignèrent de la cabane.

De factorerie en factorerie passaient les funèbres messagers de mort.

L’un d’eux, qui venait du Lac du Renne et avait longé le Lac

Wollaston[28] arriva, en traversant sur la glace le Lac Athabasca, au

Poste du Fond-du-Lac.

[28] Le Lac du Renne et le Lac Wollaston sont situés au sud du Lac

Athabasca, ainsi que les Forts Albany et Churchill.

--La Mort Rouge, disait-il, a contaminé les Indiens, eux aussi, depuis

les riverains de la Baie d’Hudson jusqu’aux Crées et aux Chippewas,

entre les Forts Albany et Churchill. Mais, je vais plus loin, vers

l’ouest, porter la nouvelle.

Trois jours plus tard, un second messager arriva du Fort Churchill,

porteur d’une lettre officielle de l’agent principal, avertissant les

gens du Poste du Fond-du-Lac qu’ils eussent à se préparer sans retard,

pour la Mort Rouge.

L’homme qui reçut la lettre devint, en la lisant, plus blême que le

papier qu’il tenait entre ses doigts.

--Ceci, dit-il, signifie que nous devons creuser des tombes! Ce sont les

seuls préparatifs utiles qu’il y ait à faire!

Il lut la lettre à haute voix et tous les hommes valides furent désignés

pour aller prévenir, sur le territoire du Poste, tous les camarades

épars dans les forêts.

Kazan(#72127) · 第 7 / 15 段