impuissance, plus encore, Kazan se rendit compte. Vainement il
l’invitait à s’élancer et à sauter avec lui. Elle pleurnichait, et vingt
fois se coucha sur le sol, avant d’oser le bond nécessaire. Elle le
risqua enfin, d’un saut raide et sans souplesse, et s’abattit lourdement
près de Kazan. Et moins que jamais, après cela, elle s’éloigna de lui,
si peu que ce fût. Elle sentait que pour être en sûreté, son flanc ne
devait plus quitter le flanc de son compagnon, ni son museau son épaule.
Ils firent ainsi un demi-mille. Louve Grise, qui apprenait à marcher
dans sa cécité, chancelait et tombait à tout moment. Un lapin chaussé de
neige étant apparu dans le crépuscule, Kazan courut à sa poursuite et,
instinctivement, après avoir effectué une vingtaine de bonds, regarda en
arrière si Louve Grise le suivait. Elle était demeurée immobile, comme
figée sur ses pattes. Il abandonna le lapin et revint vers elle.
Ensemble ils passèrent la nuit dans un fourré et, le lendemain
seulement, Kazan, y laissant Louve Grise, alla rendre visite à la
cabane.
Il y trouva la jeune femme et son mari, qui s’aperçurent aussitôt des
blessures, mal cicatrisées, qu’il portait aux épaules et aux flancs.
--Ce ne peut être qu’avec un ours ou un lynx qu’il s’est battu, remarqua
l’homme. Un loup ne lui aurait point fait de pareilles blessures.
Ces blessures, Jeanne les pansa de sa main douce. Tout en parlant à
Kazan, elle les lava à l’eau tiède, les oignit d’une salutaire pommade,
et Kazan en éprouva un bien-être délicieux. Une demi-heure durant, il se
reposa sur le pan de la robe de la jeune femme, qui s’était assise tout
exprès, près de lui. Puis il la regarda béatement, qui allait et venait
dans la chambre, rangeait des paquets mystérieux et préparait le repas.
Le jour s’écoula ainsi, loin de la forêt oubliée, et la lune était déjà
levée lorsque Kazan se décida à rejoindre Louve Grise. Si Jeanne avait
pu deviner que la pauvre bête, pour qui Kazan désormais était tout dans
la vie, le soleil, les étoiles, la lune et la subsistance, gisait dans
son fourré, elle aurait été elle-même secourir Louve Grise. Mais elle
l’ignorait.
Huit jours passèrent encore, durant lesquels, reprenant ses vieilles
habitudes, Kazan partagea son temps entre le fourré et la cabane. Puis,
une après-midi, l’homme lui mit au cou un collier muni d’une solide
lanière, qu’il attacha ensuite à un crampon de fer, dans le mur de
bûches.
On l’y laissa, toute la journée et toute la nuit, et le lendemain, dès
le point du jour, Jeanne et son mari furent debout.
Le mari de Jeanne prit dans ses bras le bébé et sortit le premier.
Jeanne suivit, tenant en main la lanière et Kazan. La porte de la cabane
fut refermée et solidement verrouillée, des planches et des troncs de
jeunes arbres furent cloués extérieurement sur les volets, et le cortège
descendit vers la berge du fleuve, où une grande pirogue attendait,
toute chargée. La veille, un autre homme était venu et avait emmené avec
lui le traîneau et les chiens de l’attelage.
Dans la pirogue Jeanne monta d’abord, avec l’enfant et avec Kazan,
qu’elle fit coucher auprès d’elle. Elle prit place au gouvernail, son
mari se saisit des rames et l’embarcation s’éloigna du rivage, au fil de
l’eau.
La jeune femme, tenant toujours en main la lanière qui retenait Kazan,
se retourna vers la cabane, qui allait disparaître derrière les arbres,
et la salua d’un geste. Une grande émotion était empreinte sur son
visage. Ses yeux étaient humides de larmes.
--Adieu! Adieu! s’écria-t-elle.
--Tu n’as pas de chagrin au moins? lui demanda son mari. Cela te
contrarie que nous partions?
--Non, non! répondit-elle vivement. Mais j’aimais ces belles forêts et
cette sauvage nature. Presque toute ma vie s’y est écoulée, en compagnie
de mon pauvre père, dont je laisse le corps derrière moi. Aucune ville,
pour moi, ne vaudra jamais cela.
Un sanglot s’étrangla dans sa gorge et elle reporta ses yeux vers le
bébé...
Depuis quelques minutes, la pirogue, prise par le courant, filait
rapidement.
Se détachant d’une des rives du large fleuve, une longue bande de sable
s’avançait dans l’eau et formait une sorte de presqu’île plate et
dénudée.
Le mari de Jeanne, l’appelant, lui montra, sur cette langue sablonneuse,
une petite tache sombre qui allait et venait. Elle reconnut Louve Grise,
Louve Grise dont les yeux éteints se tournaient vers Kazan. A défaut de
la vue, l’air, qu’elle humait, lui disait que Kazan, et l’homme et la
femme avec lui, s’en allaient, s’en allaient, s’en allaient...
Kazan s’était dressé, raide, sur ses pattes, et regardait.
Louve Grise, cependant, qui comprenait, au bruit des rames, que la
pirogue s’éloignait, était venue tout au bord de l’eau. Là, s’étant
assise sur son derrière, elle leva la tête vers ce soleil qui pour elle
n’avait plus de rayons, et jeta à l’adresse de Kazan une longue et
retentissante clameur.
La lanière glissa de la main de Jeanne. La pirogue fit une formidable
embardée et un gros corps brun troua l’air. Kazan avait disparu.
Déjà l’homme avait pris et épaulé son fusil dans la direction de Kazan,
qui nageait.
--Le gredin! dit-il. Il nous brûle la politesse! Je vais t’apprendre...
Non moins rapide, Jeanne avait arrêté son geste. Elle était toute pâle
et cria:
--Non! ne tire pas! Laisse-le retourner vers elle! Laisse-le,
laisse-le!... Là est sa place!
Kazan, ayant atteint le rivage, secoua ses poils ruisselants. Une
dernière fois, il regarda vers la pirogue qui emmenait Jeanne et qui,
quelques minutes après, avait disparu.
Louve Grise l’avait emporté!
XII
DANS LES JOURS DU FEU
De plus en plus, désormais, Kazan oubliait son ancienne vie de chien de
traîneau. Ce n’était plus pour lui qu’une lointaine réminiscence, comme
ces souvenirs effacés qui remontent parfois en nous, semblables à des
feux dans la nuit.
La naissance et la mort des louveteaux, la tragédie terrible du Sun
Rock, le combat avec le lynx et la cécité de Louve Grise, qui en avait
résulté, puis le départ de Jeanne et du bébé, occupaient seuls son
esprit.
La vengeance tirée du lynx n’avait pas rendu la vue à Louve Grise et
c’était pour Kazan un désappointement perpétuel qu’elle ne fût plus
capable de chasser avec lui, dans la plaine infinie ou dans la forêt
obscure. Aussi sa rancune contre les tribus de lynx était-elle vivace et
profonde, et il était devenu l’ennemi mortel de toute la race.
Non seulement il attribuait au lynx la cécité de Louve Grise et la mort
des louveteaux, mais encore le départ de Jeanne et de l’enfant. Et,
chaque fois que son flair découvrait l’odeur du gros chat gris, il
devenait furieux comme un démon, grimaçant et grognant en retroussant
ses lèvres sur ses longs crocs. Toute l’ancestrale sauvagerie du Wild
reparaissait en lui.
Un nouveau code de vie s’était établi peu à peu entre Kazan et sa
compagne aveugle. Lorsqu’ils cheminaient ensemble, Louve Grise avait
appris à ne point le perdre, en se tenant flanc à flanc, épaule à épaule
avec lui, et Kazan, de son côté, savait, poux qu’ils demeurassent unis,
qu’il ne devait point bondir, mais toujours trotter. Il comprenait aussi
qu’il devait choisir un terrain facilement accessible aux pattes de
Louve Grise. Et, s’il arrivait à un endroit qu’il fallait franchir d’un
bond, il touchait Louve Grise de son museau et poussait de petits cris
plaintifs. Alors elle dressait les oreilles et prenait son élan. Mais,
comme elle ne pouvait calculer la longueur exacte du saut nécessaire,
elle sautait toujours, afin de ne point risquer de tomber à mi-route,
plus loin qu’il n’était utile. Ce qui, parfois, présentait aussi ses
inconvénients. Ainsi, les deux animaux en étaient arrivés à se
comprendre.
Enfin, l’odorat et l’ouïe s’étaient, en compensation de la vue perdue,
développés avec plus d’acuité chez Louve Grise. Et toujours Kazan, qui
l’avait remarqué, observait sa compagne et s’en référait à elle, s’il
s’agissait, soit d’écouter un bruit suspect, soit de humer l’air ou de
flairer une piste.
Au moment où la pirogue avait disparu, un instinct plus infaillible que
le raisonnement avait dit à Kazan que Jeanne, son bébé et son mari
étaient partis pour ne plus revenir. Et cependant, de la tanière où il
s’était installé pour l’été, avec Louve-Grise, sous un épais bouquet de
sapins et de baumiers, proche du fleuve, il s’obstina, chaque jour, des
semaines durant, à venir interroger la cabane.
Impatient, il guettait quelque signe de vie. Mais la porte ne s’ouvrait
jamais. Les planches et les petits troncs d’arbres étaient toujours
cloués aux volets des fenêtres et, de la cheminée, pas une spirale de
fumée ne s’élevait. Les herbes et les plantes grimpantes commençaient à
recouvrir le sentier et les murs de bûches, et l’odeur de l’homme,
imprégnée à ces murs, qu’il reniflait, se faisait de plus en plus
faible.
Un jour il trouva, sous une des fenêtres closes, un petit mocassin
d’enfant. Il était vieux et usé, noirci par la neige et la pluie. Il
suffit pourtant à faire le bonheur de Kazan, qui se coucha tout à côté
et demeura là de longues heures. Et, durant ce temps, à ce même moment,
le bébé, à des milliers de milles de distance, était en train de se
divertir avec les jouets merveilleux inventés par la civilisation. Ce ne
fut qu’à la fin de la journée que Kazan s’en alla rejoindre Louve Grise,
parmi les sapins et les baumiers.
Il n’y avait que dans ces visites à la cabane que Louve Grise
n’accompagnait pas Kazan. Tout le reste du temps, les deux bêtes étaient
inséparables. Lorsqu’elles avaient pisté un gibier, Kazan prenait la
chasse, et Louve Grise l’attendait. Les lapins blancs étaient leur
pâture ordinaire. Par une belle nuit de clair de lune, il arriva, une
fois, à Kazan de fatiguer à la course un jeune daim et de le tuer. Comme
la proie était trop lourde pour qu’il pût la rapporter à Louve Grise, il
courut la chercher et la ramena vers le lieu du festin.
Puis advint le grand incendie.
Louve Grise en saisit l’odeur alors que le feu était encore à deux jours
à l’ouest. Le soleil, ce soir-là, se coucha dans un nuage blafard et
sinistre. La lune, qui lui succéda, à l’opposé du ciel, parut toute
rouge et pourprée. Lorsqu’elle surgit ainsi du désert, les Indiens la
nomment la «Lune Saignante» et l’air s’emplit pour eux de présages
funestes.
Le lendemain matin, Louve Grise devint étrangement nerveuse et, vers
midi, Kazan, à son tour, flaira dans l’air l’avertissement qu’elle avait
perçu bien des heures avant lui. L’odeur, de minute en minute,
augmentait d’intensité et, un peu plus tard dans la journée, le soleil
se voila d’une couche de fumée.
Le feu, qui courait dans les bois et les forêts de sapins et de
baumiers, avait commencé par faire rage dans la direction du nord. Puis
le vent sauta du sud à l’ouest, rabattant en direction contraire les
colonnes de fumée. Il devenait de plus en plus probable que l’incendie
ne s’arrêterait qu’au bord du fleuve, vers lequel le brasier mouvant
pourchassait devant lui mille bêtes affolées.
Pendant la nuit qui suivit, le ciel continua à s’embraser d’une immense
lueur fuligineuse et, lorsque le jour parut, la chaleur et la fumée
devinrent intenables et suffocantes.
Saisi de panique, Kazan s’évertuait à trouver un moyen d’échapper. Il
lui eût été facile, quant à lui, de traverser le fleuve à la nage. Mais
Louve Grise, qu’il n’avait point quittée une seconde, s’y refusait. Dès
le premier contact de ses griffes avec l’eau, au bord de laquelle il
l’avait amenée, elle s’était reculée, en contractant tous ses muscles. A
douze reprises différentes, il s’élança dans le courant et nagea en
l’appelant. Tout ce à quoi Louve Grise consentit, ce fut à s’avancer
dans l’eau tant qu’elle avait pied. Puis, avec obstination, elle
revenait toujours en arrière.
Maintenant on pouvait entendre le sourd mugissement du feu. Élans,
rennes, daims, caribous se jetaient à l’eau et, fendant le courant,
gagnaient sans peine la rive opposée. Un gros ours noir, accompagné de
ses deux oursons, qui se traînaient lourdement, fit de même, et les
petits le suivirent. Kazan le regarda, de ses yeux ardents, et se mit à
gémir vers Louve Grise, qui se refusait à bouger.
D’autres bêtes sauvages du Wild, qui redoutaient l’eau autant qu’elle,
et ne voulaient pas, ou ne pouvaient pas nager, vinrent se réfugier sur
la bande de sable étroite et dénudée qui, un peu plus loin, s’avançait
dans le fleuve.
Il y avait là un gros et gras porc-épic, une petite martre aux formes
sveltes, et un chat-pêcheur, qui n’arrêtait pas de renifler l’air et de
geindre comme un enfant. Des centaines d’hermines se pressaient sur le
sable clair, pareilles à une légion de rats, et leurs petites voix
perçantes formaient un chœur ininterrompu. De nombreux renards
couraient, affolés, à la recherche d’un arbre abattu par le vent en
travers du fleuve, qui pût leur servir de pont pour passer sur l’autre
rive. Mais le fleuve était trop large. Il y avait aussi des frères de
race de Louve Grise, des loups, qui hésitaient devant une traversée à la
nage.
Ruisselant d’eau et haletant, à demi suffoqué par la chaleur et la
fumée, Kazan vint prendre place au côté de Louve Grise. Il comprenait
que le seul refuge qui leur restât était la langue de sable et il se mit
en devoir d’y conduire sa compagne.
Comme ils approchaient du petit isthme qui reliait le sable à la rive,
ils sentirent leurs narines se crisper, et n’avancèrent plus qu’avec
précaution. Leur flair leur disait qu’un ennemi n’était pas loin.
Ils ne tardèrent pas, en effet, à découvrir un gros lynx, qui avait pris
possession du passage et qui, couché sur le sol, s’étalait largement à
l’entrée de la bande de sable. Trois porcs-épics, ne pouvant passer
outre, s’étaient mis en boule, leurs piquants alertés et frémissants. Un
chat-pêcheur, se trouvant dans le même cas, grognait timidement vers le
lynx qui, ayant aperçu Kazan et Louve Grise, rabattit, ses oreilles et
commença à se mettre en garde.
Déjà Louve Grise, pleine d’ardeur et oubliant sa cécité, allait bondir
vers l’ennemi. Kazan, avec un grondement irrité, l’arrêta net, d’un coup
d’épaule, et elle demeura sur place, à la fois écumante et plaintive,
tandis que Kazan marchait seul à la bataille.
A pas légers, les oreilles pointées en avant, sans aucune menace
apparente dans son attitude, il s’avança. C’était la meurtrière
stratégie du husky, habile en l’art de tuer.
Un homme coutumier de la civilisation n’eût pas manqué de penser que le
chien-loup s’approchait du lynx avec des intentions tout amicales. Mais
le lynx savait à quoi s’en tenir. L’instinct ancestral lui avait appris,
à lui aussi, qu’il était en face d’un ennemi. Ce qu’il ignorait
toutefois, c’est que la tragédie du Sun Rock avait fait cet ennemi plus
féroce encore.
Le chat-pêcheur avait compris de son côté qu’une grande bataille allait
se livrer, et il s’écrasa contre terre, au ras du sol. Quant aux
porcs-épics, ils piaulaient éperdument, comme de petits enfants qui ont
grand’peur, et ils dressaient, plus droits, leurs piquants.
Parmi les nuages de fumée, de plus en plus denses, le lynx s’était
aplati sur son ventre, comme font les félins, le train de derrière
ramassé et contracté pour l’élan.
Autour de lui, Kazan se mit à tourner, léger et presque impondérable, et
le lynx pivotait sur lui-même, non moins alerte et rapide. Huit pieds
environ les séparaient.
Ce fut le lynx qui, pareil à une boule, bondit le premier sur son
adversaire. Kazan ne tenta point d’échapper en sautant de côté. Il para
de l’épaule et, comme il avait plus de poids, il encaissa le choc sans
broncher. Le gros chat fut projeté en l’air, avec les lames de rasoir de
ses vingt griffes, et retomba lourdement sur le sol, les membres en
marmelade.
Kazan profita de l’avantage du moment et, sans perdre de temps, s’élança
sur la nuque du lynx.
Louve Grise, à son tour, avait bondi. Sous l’arrière-train de Kazan,
elle implanta ses mâchoires dans une des pattes de derrière de l’ennemi.
L’os craqua.
Le lynx, accablé par le double poids qui pesait sur lui, tenta un
sursaut désespéré. Entraînant avec lui Kazan et la louve, qui purent
heureusement se dégager à temps, il alla retomber sur un des porcs-épics
qui se trouvaient là. Une centaine des redoutables aiguilles lui
entrèrent dans le corps. Fou de douleur et hurlant comme un possédé, il
prit la fuite et, se précipitant dans le brasier, y disparut parmi la
fumée.
Kazan se garda de l’y poursuivre. Le chat-pêcheur gisait comme un mort,
épiant Kazan et Louve Grise de ses petits yeux noirs et féroces. Les
porcs-épics piaulaient et jacassaient pire que jamais, comme pour
implorer grâce.
La flamme, cependant, avait atteint le rivage. L’air était brûlant comme
une fournaise. Kazan et Louve Grise se hâtèrent de venir se mettre à
l’abri, à l’extrémité de la langue de sable, que recouvrait entièrement
une nappe de fumée.
Ils s’y roulèrent sur eux-mêmes, en cachant leur tête sous leur ventre.
Le rugissement de l’incendie ressemblait à celui d’une grande cataracte
et l’on entendait d’énormes craquements, qui étaient ceux des arbres qui
s’écroulaient. L’air s’emplissait de cendres et de brûlantes étincelles.
Plusieurs fois, Kazan dut se dérouler et, se relevant, secouer les
brandons enflammés qui tombaient sur lui, poussés par le vent, et qui
lui roussissaient le poil et brûlaient la peau, comme autant de fers
rouges.
Sur les rives du fleuve poussait, le pied dans l’eau, une épaisse rangée
de broussailles vertes, où le feu s’arrêta. Le couple s’y réfugia. Puis
la chaleur et la fumée commencèrent à diminuer d’intensité.
Mais ce ne fut qu’après un temps assez long que Kazan et Louve Grise
purent dégager leurs têtes et respirer plus librement. Sans cette
propice bande de sable, ils eussent été complètement rôtis. Car, partout
en arrière d’eux, la nature était devenue toute noire et le sol était
entièrement calciné.
La fumée s’éclaircit enfin. Le vent remonta au nord et à l’est, et la
dissipa ou refoula, tout en rafraîchissant l’atmosphère.
Le chat-pêcheur, le premier, se décida à regagner la terre et à s’en
retourner dans ce qui demeurait de la forêt. Mais les porcs-épics
étaient encore enroulés lorsque Kazan et Louve Grise se décidèrent à
quitter leur asile.
Ils marchèrent toute la nuit suivante, en longeant la rive du fleuve,
dont ils remontèrent le courant. La cendre était chaude et leur brûlait
douloureusement les pattes. La lune était rouge encore et sinistre, et
semblait toujours un éclaboussement de sang dans le ciel.
Durant les longues heures où cheminèrent côte à côte les deux bêtes,
tout était silence autour d’elles. Rien, pas même le hululement d’une
chouette. Car, devant le grand feu, tous les oiseaux avaient fui aussi,
à tire-d’aile, sur l’autre rive. Aucun signe de vie ne subsistait sur
cette terre qui, hier encore, constituait, pour les hôtes sauvages du
Wild, un paradis.
Kazan savait que, pour trouver sa nourriture et celle de Louve Grise, il
lui fallait aller plus loin, beaucoup plus loin.
A l’aurore, le couple arriva à un endroit où le fleuve, déjà moins
large, formait une sorte de marais.
Des castors y avaient construit une digue, grâce à laquelle Kazan et
Louve Grise purent enfin passer sur la rive opposée, où la terre
redevenait verte et féconde.
XIII
LE PROFESSEUR PAUL WEYMAN PHOTOGRAPHIE KAZAN ET LOUVE GRISE
Ils trottinèrent, deux jours encore, dans la direction de l’ouest. La
contrée où ils se trouvaient maintenant, dite le «Waterfound», était
extrêmement humide et marécageuse. Ils y demeurèrent le reste de l’été.
Dans cette même contrée, un métis d’Indien et de Français, qui se
nommait Henri Loti, s’était construit une cabane.
Mince et la peau fortement teintée, c’était un des chasseurs de lynx les
plus réputés qu’il y eût dans tout le vaste pays qui avoisine la Baie
d’Hudson. Le Waterfound était pour le gibier un pays de cocagne, où
surtout les lapins bottés de neige pullulaient par milliers. Les lynx,
auxquels ils fournissaient une abondante pâture, étaient donc également
nombreux. Henri Loti était venu, dès l’automne, d’un des Postes de la
Baie, prospecter les «signes» de ces animaux et avait bâti la cabane en
question, à cinq ou six milles environ du gîte que Kazan et Louve Grise
s’étaient choisi.
Au début de l’hiver, dès la première chute de neige, le métis était
revenu s’installer dans la cabane avec son traîneau, son attelage de
chiens et sa provision de vivres et de pièges.
Peu après, un guide lui avait amené, un beau jour, un inconnu qui venait
lui demander l’hospitalité.
C’était un homme de trente-deux à trente-trois ans, plein de sang et de
vie, professeur de zoologie, et qui rassemblait, _de visu_, les
matériaux nécessaires à un important ouvrage qu’il avait entrepris,
intitulé: _Le Raisonnement et l’instinct chez les animaux du Wild_.
Il apportait avec lui beaucoup de papier, pour y noter ses observations,
un appareil photographique et le portrait d’une jeune femme. Sa seule
arme était un couteau de poche.
Il parut, dès le premier abord, sympathique à Henri Loti. Ce fut fort
heureux. Car le métis était, ce jour-là, d’une humeur de chien. Il en
expliqua la cause à son hôte, le soir même, tandis que tous deux
aspiraient leurs pipes à côté du poêle, d’où rayonnait une lueur rouge.
--Étrange! étrange! disait le métis. Voilà sept lynx, attrapés par moi
dans mes trappes, que je retrouve complètement déchiquetés. On dirait,
sans plus, les débris d’un lapin boulotté par les renards. Aucune bête,
pas même les ours, ne s’est ainsi attaquée, jusqu’ici, à un lynx
capturé. C’est la première fois que pareille aventure m’arrive. Ce qui
reste de la peau ainsi saccagée ne vaut pas un demi-dollar. Sept lynx...
Deux cents dollars de perdus! Ce sont deux loups qui me jouent ce
tour-là. Deux, toujours deux, et jamais un. Je le sais par les
empreintes laissées par eux. Ils suivent ma ligne de trappes et
dévorent, par surcroît, tous les lapins qui y sont pris. Ils dédaignent
le chat-pêcheur, et le vison, et l’hermine, et la martre, comme ayant
sans doute trop mauvais goût. Mais le lynx, _sacré Diable[20]!_ ils
sautent sur lui et lui arrachent le poil, comme vous feriez du coton
sauvage qui pousse sur les buissons. J’ai essayé de la strychnine dans
de la graisse de renne. J’ai installé des pièges d’acier, habilement
dissimulés, et des trappes à bascule, qui assomment mort qui s’y laisse
prendre. Ils s’en moquent. Si je n’arrive pas à mettre la main sur eux,
ils me forceront à décamper d’ici. Pour cinq beaux lynx que j’ai pris,
ils m’en ont détruit sept! Cela ne peut continuer ainsi!
[20] En français dans le texte.
Ce récit avait prodigieusement intéressé Paul Weyman. Il était de ces
cerveaux réfléchis, dont il y a de plus en plus, qui estiment que
l’égoïsme de race aveugle l’homme complètement sur nombre de faits, et
non des moins intéressants, de la création. Il n’avait pas craint de
proclamer hautement, et il avait dû à cette affirmation osée la
célébrité dont il jouissait dans tout le Canada, que l’homme n’est pas
le seul être vivant capable de raisonner ses actions et qu’il peut y
avoir, dans l’acte habile et propice d’un animal, autre chose que de
l’instinct.
Il estima donc que derrière les faits rapportés par Henri Loti, il y
avait une raison cachée qu’il serait intéressant de découvrir. Et,
jusqu’à minuit, il ne fut question que des deux loups mystérieux.
--Il y en a un, disait le métis, qui est plus gros que l’autre, et c’est
toujours celui-là qui engage et mène le combat avec le lynx captif.
Cela, ce sont encore les empreintes marquées sur la neige qui me
l’enseignent. Durant la bataille, le plus petit loup se tient à
distance, et c’est seulement lorsque le lynx est estourbi qu’il arrive
et aide l’autre loup à le mettre en pièces. Cela encore, la neige me le
dit clairement. Une fois seulement, j’ai pu constater que le petit loup
était, lui aussi, entré en lutte. Celle-ci avait dû être plus chaude,
car un autre sang se mêlait sur la neige à celui du lynx. J’ai, grâce à
ces taches rouges, suivi durant un mille la piste des deux diables. Puis
elle se perdait, comme de coutume, dans des fourrés impénétrables.
Le lendemain et le surlendemain, le zoologiste suivit avec Henri la
ligne des frappes, et il put constater à son tour que les empreintes
étaient toujours doubles.