La jeune femme, que l’homme avait étendue sur une couchette, ne revint

pas immédiatement à elle. Mais, de son coin, Kazan, qui somnolait,

l’entendit soudain qui sanglotait et, ayant levé le nez, il la vit qui

mangeait peu après, en compagnie de l’inconnu.

Kazan, en rampant, se glissa sous le lit. Ensuite, la nuit étant

complètement venue, tout, dans la cabane, retomba dans le silence.

Le lendemain, au point du jour, dès que l’homme entr’ouvrit la porte,

Kazan en profita pour se glisser dehors et filer rapidement dans la

plaine. Il ne tarda pas à trouver la piste de Louve Grise et l’appela.

Sa réponse lui parvint, du fleuve glacé, et il courut vers elle.

Un boqueteau de sapins leur servit d’abri et tous deux s’y

dissimulèrent. Mais vainement Louve Grise tenta de persuader à Kazan de

fuir avec lui, en de plus sûres retraites, loin de la cabane et de

l’odeur de l’homme.

Un peu plus tard, Kazan, toujours aux aguets, aperçut l’homme de la

cabane qui harnachait ses chiens et installait Jeanne sur le traîneau,

l’emmitouflant de fourrures, elle et l’enfant, comme eût pu le faire le

vieux Pierre. Puis, le traîneau s’étant mis en route, Kazan emboîta sa

piste et, toute la journée le suivit, à quelque distance en arrière,

suivi lui-même par Louve Grise, qui glissait sur ses pas, comme une

ombre.

Le voyage se continua jusqu’à la nuit. Le vent était tombé. Sous les

étoiles brillantes et sous la lune calme, l’homme pressait l’attelage.

Ce ne fut qu’à une heure avancée que le traîneau atteignit une seconde

cabane, à la porte de laquelle l’homme vint cogner.

De l’ombre épaisse où il se tenait, Kazan vit une lumière apparaître et

la porte s’ouvrir. Il entendit la voix joyeuse d’un autre homme, à

laquelle répondit celle de Jeanne et de son compagnon. Alors, il s’en

alla rejoindre Louve Grise.

Trois jours après, le mari de Jeanne s’en retourna chercher le cadavre

gelé de Pierre Radisson. Kazan profita de son absence pour revenir à la

cabane, vers la jeune femme et vers la caresse de sa main.

Durant les jours et les semaines qui suivirent, il partagea son temps

entre cette cabane et Louve Grise. Il tolérait près de Jeanne la

présence de l’homme plus jeune qui vivait avec elle et avec l’enfant,

comme il avait toléré celle de Pierre Radisson. Il comprenait que

c’était pour elle un être cher et que tous deux aimaient le bébé d’un

égal amour.

A un demi-mille de distance, au faîte d’une énorme masse rocheuse que

les Indiens appelaient le Sun Rock[16], lui et Louve Grise avaient, de

leur côté, trouvé leur «home» dans une crevasse propice. Ils y avaient

établi leur tanière, d’où ils descendaient chacun dans la plaine, pour y

chasser. Souvent montait jusqu’à eux la voix de la jeune femme, qui

appelait:

[16] Le Roc du Soleil.

--Kazan! Kazan! Kazan!

Ainsi s’écoula le long hiver de la Terre du Nord, Kazan allant et venant

du Sun Rock à la cabane, et le mari de Jeanne occupant son temps à aller

poser, puis relever ses trappes, où il capturait les animaux à fourrure,

petits et grands, hermines, martres, visons, renards de variétés

diverses, qui étaient nombreux dans la région.

Puis revint le printemps et, avec lui, le Grand Changement.

X

LE GRAND CHANGEMENT

Partout la nature se réveillait dans le Wilderness. Le soleil, plus haut

au ciel, éclairait d’un éclat merveilleux les rochers et les sites des

montagnes. Dans les vallées, les bourgeons des peupliers étaient prêts à

éclater. Le parfum des baudriers et des sapins se faisait chaque jour

plus pénétrant. Dans les plaines comme dans les forêts, on entendait

sans trêve le clapotant murmure des eaux, provenant de la fonte des

neiges, qui inondaient le sol et se frayaient un chemin jusque vers la

Baie d’Hudson[17].

[17] La Baie d’Hudson est une vaste mer intérieure, qui s’enfonce

profondément dans le territoire canadien et ne mesure pas moins de

mille kilomètres du nord au sud. Elle communique avec l’Atlantique

par le Détroit d’Hudson et, à son extrémité septentrionale, avec la

Mer de Baffin et l’Océan Arctique par le Canal de Fox, qui se trouve

sous le Cercle Arctique.

Dans l’immense baie, les champs de glace craquaient et s’écroulaient

sans trêve, avec un bruit pareil aux roulements du tonnerre, et les

vagues clapoteuses se précipitaient vers l’Océan Arctique, au Roes

Welcome[18]. Le violent courant d’air qui en résultait faisait encore,

par moments, passer dans le vent d’avril la froide piqûre de l’hiver.

[18] La «Bienvenue des Chevreuils», porte d’entrée du Canal de Fox.

Le Sun Rock s’élevait d’un seul jet, dominant le faîte des sapins qui

l’entouraient. Sa tête chauve recevait les premiers rayons du soleil

levant et les dernières lueurs du couchant s’y accrochaient encore. Sur

ce sommet ensoleillé, la tanière de Kazan était bien abritée contre les

mauvais vents, à l’opposé desquels elle s’ouvrait, et il s’y reposait

délicieusement des six terribles mois d’hiver écoulés.

Presque tout le jour il dormait, avec Louve Grise couchée près de lui, à

plat ventre, les pattes étendues, les narines sans cesse alertées de

l’odeur de l’homme, qui était proche.

Elle ne cessait de fixer Kazan avec anxiété, tandis qu’il dormait et

rêvait. Elle grognait, en découvrant ses crocs, et ses propres poils se

hérissaient, lorsqu’elle voyait ceux de son compagnon se dresser sur son

échine. Parfois aussi, une simple contraction des muscles des pattes et

un plissement du museau indiquaient seuls qu’il était sous l’effet du

rêve.

Alors il arrivait souvent que, répondant à la pensée du chien-loup, une

voix s’élevait et venait jusqu’au Sun Rock, tandis que sur le seuil de

sa cabane une jeune femme aux yeux bleus apparaissait.

--Kazan! Kazan! Kazan! disait la voix.

Louve Grise dressait ses oreilles, tandis que Kazan s’éveillait et,

l’instant d’après, se mettait sur ses pattes. Il bondissait vers la

pointe la plus haute du rocher et se prenait à gémir, tandis que la voix

renouvelait son appel. Louve Grise, qui l’avait doucement suivi, posait

son museau sur son épaule. Elle savait ce que signifiait cet appel et,

plus encore que le bruit et l’odeur de l’homme, elle le redoutait.

Depuis qu’elle avait abandonné la horde de ses frères et vivait avec

Kazan, la Voix était devenue la pire ennemie de Louve Grise et elle la

haïssait. Car elle lui prenait Kazan et, partout où la Voix était, il

allait aussi. Chaque fois qu’il lui plaisait, elle lui volait son

compagnon, qui la laissait seule rôder, toute la nuit, sous la lune et

sous les étoiles. Quand ainsi la Voix la faisait veuve, elle restait

fidèle cependant et, sans répondre aux cris d’appel de ses frères

sauvages, attendait le retour de Kazan. Parfois, lorsque Kazan prêtait

l’oreille à la Voix, elle le mordillait légèrement, pour lui témoigner

son déplaisir, et grognait vers la Voix.

Or, ce jour-là, comme la Voix retentissait pour la troisième fois, Louve

Grise, au lieu de s’attacher à Kazan et de tenter de le retenir, lui

tourna soudain le dos et se tapit au fond de sa tanière.

Elle s’y coucha, et Kazan ne vit plus, dans l’obscurité, que ses deux

yeux qui flamboyaient, farouches.

Il grimpa vers la pointe extrême du Sun Rock, par la piste étroite, usée

sous ses griffes, et demeura indécis. Depuis la veille, un certain

trouble, qu’il ne pouvait s’expliquer, était en lui. Il y avait du

nouveau qui rôdait sur le Sun Rock. Il ne le voyait point, mais le

sentait.

Il redescendit vers Louve Grise et passa sa tête à l’entrée de la

tanière. Il fut accueilli, non par la plainte caressante coutumière,

mais par un grondement menaçant, qui fit retrousser sur ses crocs les

lèvres de la louve.

Pour la quatrième fois, la Voix se fit entendre et Louve Grise claqua

farouchement des mâchoires. Kazan, après avoir encore hésité, se décida

à descendre du Sun Rock et fila dans la direction de la cabane.

Par l’instinct de défiance du Wild, qui était en lui, il ne prévenait

jamais de son arrivée, par aucun aboi. Il apparut si soudainement, et

sans crier gare, que Jeanne, qui tenait son bébé dans ses bras,

sursauta, en apercevant dans la porte la tête broussailleuse et les

larges épaules de Kazan. Mais, nullement effrayé, l’enfant s’agita et se

contorsionna de plaisir, et tendit vers le chien-loup ses deux menottes,

en émettant à son adresse un gentil baragouin.

--Kazan! s’écria Jeanne doucement, avec un geste de bienvenue. Viens

ici, Kazan!

La lueur sauvage, ardente comme du feu, qui luisait dans les prunelles

de Kazan, tomba. Il s’était arrêté, une patte sur le seuil de la cabane,

et semblait répugner à avancer. Puis, tout à coup, abaissant le panache

de sa queue, il s’écrasa sur le sol et entra, en rampant sur son ventre,

comme un chien pris en faute.

Il affectionnait les créatures qui vivaient dans la cabane. Mais la

cabane elle-même, il la haïssait. Car toute cabane sentait le gourdin,

le fouet et la servitude. Pour lui-même, et comme tous les chiens de

traîneau, il préférait, pour dormir, aux parois d’une niche bien close,

le sol couvert de neige et le toit du ciel ou des sapins.

Sous la caresse de la main de Jeanne, Kazan éprouva ce délicieux petit

frisson coutumier, qui était sa récompense, lorsqu’il quittait pour la

cabane Louve Grise et le Wild. Lentement il leva la tête, jusqu’à ce que

son museau noir vînt se poser sur les genoux de la jeune femme. Puis il

ferma béatement les yeux, tandis que la mystérieuse petite créature

qu’était bébé Jeanne l’asticotait, à coups de pieds mignons, et, de ses

mains menues, lui tirait ses poils rudes. Plus encore que la caresse de

la jeune femme, ces jeux enfantins dont il était l’objet faisaient son

bonheur.

Immobile et concentré sur lui-même, comme un sphinx, et comme pétrifié,

Kazan demeurait là sans bouger, respirant à peine. Le mari de Jeanne

n’aimait point à le voir ainsi et s’inquiétait toujours, en ce cas, de

ce que pouvait ruminer le cerveau mystérieux du chien-loup. Mais la

jeune femme était plus confiante en Kazan et le savait incapable d’une

trahison.

--Bon vieux Kazan, disait-elle, je te remercie d’être venu à mon appel.

Bébé et moi nous serons seuls cette nuit. Le papa du petit est parti au

Poste le plus proche et nous comptons sur toi pour nous garder.

Elle lui chatouillait le museau, du bout de la longue tresse soyeuse de

ses cheveux. Ce qui, quel que fût son désir de n’en point broncher,

faisait souffler et éternuer Kazan, à la grande joie du marmot.

Puis Jeanne, s’étant levée, s’occupa, durant le reste de la journée, à

empaqueter toutes sortes d’objets qui se trouvaient dans la cabane,

Kazan, qui l’observait, fut fort étonné de ce manège énigmatique.

Quelque chose qu’il pressentait, mais ne pouvait comprendre, se

préparait sans nul doute.

Le soir venu, après l’avoir beaucoup caressé, Jeanne lui dit:

--N’est-ce pas, Kazan, que tu nous défendrais cette nuit, si un danger

nous menaçait? Maintenant je vais verrouiller la porte, car tu dois

demeurer avec nous jusqu’à demain matin.

Elle se remit à caresser le chien-loup, avec émotion. Sa main tremblait

nerveusement.

--Bientôt, sais-tu, reprit-elle, nous allons partir, nous en retourner

chez nous. Notre récolte de fourrures est terminée. Oui, nous repartons

tout là-bas, là où vivent les parents de mon mari, là où il y a des

villes, avec de grandes églises, des théâtres et des concerts de

musique, et un tas d’autres des plus belles choses qui sont en ce monde.

Et nous t’emmènerons avec nous, Kazan!

Kazan ne comprenait pas ce que lui disait Jeanne, mais il agitait sa

queue, tout heureux de voir que la jeune femme lui parlait. Il en

oubliait Louve Grise et sa rancune contre la cabane, et il alla se

coucher tranquillement dans un coin.

Mais, lorsque Jeanne et l’enfant se furent endormis, quand le silence

fut retombé dans la nuit, son malaise le reprit. Il se mit sur ses

pattes et tourna furtivement tout autour de la chambre, reniflant les

murs, la porte, et tous les objets empaquetés par Jeanne.

Il gémit. La jeune femme, à demi réveillée, l’entendit et murmura:

--Tiens-toi tranquille, Kazan! Va dormir... Va dormir...

Alors il ne bougea plus et demeura immobile au milieu de la chambre,

inquiet et écoutant.

Et, à travers les murs de bûches de la cabane, il entendit une plainte

lointaine qui venait faiblement jusqu’à lui. C’était le cri de Louve

Grise. Ce cri différait toutefois de celui qu’il avait coutume d’ouïr.

Ce n’était pas un appel de solitude. C’était tout autre chose.

Il courut vivement vers la porte close et se reprit à gémir. Mais Jeanne

et l’enfant dormaient profondément et ne l’entendirent point.

Une fois encore le cri retentit et tout se tut à nouveau. Kazan s’étala

devant la porte et y passa le reste de la nuit.

C’est là que Jeanne le trouva, tout alerté, lorsque le lendemain matin,

de bonne heure, elle s’éveilla. Elle entr’ouvrit la porte et, en une

seconde, il fut dehors. A toute volée, il s’élança vers le Sun Rock,

dont le soleil levant teintait le faîte d’une lueur d’or.

Il y grimpa rapidement, par la piste étroite et raboteuse, et ne trouva

point que Louve Grise fût venue au-devant de lui.

Il atteignit la tanière et huma l’air, le dos hérissé et les pattes

raides. Quelque chose de nouveau flottait dans l’air et ce quelque chose

était de la vie. Il se glissa dans la fente pratiquée entre deux rochers

et, avançant la tête, se trouva nez à nez avec Louve Grise, qui n’était

pas seule.

Louve Grise poussa un gémissement plaintif. Les poils s’aplatirent sur

le dos de Kazan et il répondit par un grognement attendri. Puis

lentement il recula et, dans la lumière de l’aurore, il se coucha devant

l’entrée de la tanière, faisant à la louve, de son corps, comme un

bouclier.

Louve Grise était mère.

XI

LA TRAGÉDIE SUR LE SUN ROCK

Toute cette journée, Kazan demeura sur le Sun Rock. Le sentiment de sa

paternité nouvelle était plus fort que l’appel de la cabane.

Au crépuscule, Louve Grise se releva de sa couche et tous deux allèrent

faire ensemble un tour sous les sapins. La louve, avec de petits

grognements, mordillait gentiment le cou hirsute de Kazan. Et Kazan,

selon le vieil instinct de ses pères, répondait en caressant de sa

langue la gueule de Louve Grise. Celle-ci témoigna de sa satisfaction

par une série de halètements saccadés, qui étaient sa manière de rire.

Puis, soudain, elle perçut un cri menu et plaintif qui venait jusqu’à

elle. Elle se hâta de quitter Kazan et de regrimper vers la tanière, où

l’un de ses trois petits l’appelait.

Kazan comprit que Louve Grise ne devait plus quitter, à cette heure, le

sommet du Sun Rock et qu’il devait, seul, se livrer à la chasse, afin de

pourvoir à la nourriture de sa compagne et à celle de sa couvée. Dès que

la lune fut levée, il se mit donc en quête d’un gibier et, vers l’aube,

il revint au gîte, en apportant dans sa mâchoire un gros lapin blanc.

Louve Grise s’en reput gloutonnement. Et Kazan sut, dès lors, que chaque

nuit il devait désormais agir de même.

Le jour suivant, ni celui d’après, il n’alla point vers la cabane, quoi

qu’il entendît la voix de Jeanne et celle de son mari, qui l’appelaient.

Le quatrième jour seulement, il reparut et Jeanne lui fit grande fête,

ainsi que le poupon qui, en babillant, lui envoya force coups de pieds,

qu’il sentait à peine au travers de son épaisse fourrure.

--J’espère, dit le mari de Jeanne, que nous ne nous repentirons pas un

jour de l’avoir emmené avec nous et que son instinct sauvage ne

reprendra jamais le dessus. Mais je me demande comment tu t’habitueras,

vieux diable à notre existence de là-bas. Cela va te changer fort des

forêts où tu as toujours vécu.

--Je ne les regretterai pas moins, mes forêts, répondit Jeanne. Avec mon

pauvre papa, j’y ai, moi aussi, si longtemps vécu! C’est pour cela, sans

doute, que j’aime tant mon bon vieux Kazan. Après toi et le bébé, c’est

lui, je crois, que j’affectionne le plus sur la terre.

Quant à Kazan, plus encore qu’il ne l’avait déjà éprouvé, il sentit

qu’un événement inconnu se préparait dans la cabane. Ce n’était, sur le

sol, que paquets et ballots.

Toute la semaine, il en fut de même. Kazan en était à ce point agité que

le mari de Jeanne ne put s’empêcher de remarquer, un soir:

--Je crois qu’il sait réellement. Il a compris que nous préparions notre

départ. Mais quand pourrons-nous partir? Le fleuve a recommencé hier à

déborder et il est, pour l’instant, impossible d’y naviguer. Si

l’inondation continue, nous serons encore ici dans huit jours, peut-être

plus longtemps.

Quelques jours s’écoulèrent encore et le moment arriva où, durant la

nuit, la pleine lune éclaira de son éblouissante clarté le sommet du Sun

Rock. Louve Grise en profita pour effectuer, avec ses trois petits, tout

titubants derrière elle, sa première sortie hors de la tanière.

Les trois petites boules velues tombaient et trébuchaient à chaque pas,

et se tassaient contre elle, aussi empotées de leurs mouvements que le

bébé de la cabane. Kazan les observait avec curiosité. Il les entendait

émettre les mêmes sons inarticulés et doux, les mêmes pleurnichements,

et il les regardait comme faisait l’enfant de Jeanne sur ses deux

petites jambes, s’en aller tout de travers sur leurs quatre pattes

molles. Spectacle qui le remplissait d’une joie infinie.

Lorsque la lune fut au zénith et que la nuit fut presque devenue l’égale

du jour, Kazan s’arracha à la contemplation de sa progéniture et,

dégringolant du rocher, partit en chasse.

Il rencontra, dès l’abord, un gros lapin blanc, qui se sauva entre ses

pattes. Durant un demi-mille, il le poursuivit sans pouvoir le

rejoindre. Il comprit qu’il était plus sage d’abandonner la partie. Il

aurait, en effet, lassé à la course un renne ou un caribou, qui vont

devant eux en ouvrant une large piste, facile à suivre. Il n’en est pas

de même pour le petit gibier, qui se glisse sous les taillis et parmi

les fourrés, et qu’un simple renard est plus apte à atteindre qu’un

loup.

Il continua donc à battre la forêt, en furetant silencieusement, à pas

de velours, et il eut la chance de tomber à l’improviste sur un autre

lapin blanc, qui ne l’avait pas entendu. Un bond rapide, puis un second

mirent dans sa gueule le souper escompté de Louve Grise.

Kazan s’en revint en trottinant, tout tranquillement, déposant de temps

à autre sur le soi, pour se reposer les mâchoires, le lapin botté de

neige[19] qui pesait bien sept livres.

[19] Surnom donné couramment, au Canada, aux lapins blancs.

Parvenu au pied du Sun Rock et à la piste étroite qui s’élevait vers le

sommet, il s’arrêta net. Il y avait sur cette piste l’odeur, tiède

encore, de pas étrangers.

Du coup, le lapin lui en tomba des mâchoires. Une étincelle électrique

courut soudain sur chaque poil de son corps. L’odeur qu’il flairait

n’était point celle d’un lapin, d’une martre ou d’un porc-épic.

C’étaient des griffes acérées qui avaient marqué leur empreinte sur le

sol et escaladé le rocher.

En ce moment lui parvinrent des bruits effrayants et confus, qui lui

firent grimper, d’un seul trait, avec un hurlement terrible, l’abrupt

sentier.

Un peu au-dessous du sommet, dans la blanche clarté lunaire, sur une

étroite plate-forme pratiquée dans le roc et qui surplombait le vide,

Louve Grise était engagée dans une lutte à mort avec un énorme lynx

gris. Elle était tombée sous son adversaire, et poussait des cris aigus

et désespérés.

Après être, un instant, demeuré comme cloué sur place, Kazan, tel un

trait de flèche, se rua à la bataille. Ce fut l’assaut muet et rapide du

loup, combiné avec la stratégie plus savante du husky.

Un autre animal aurait succombé dès la première attaque. Mais le lynx

est la créature la plus souple et la plus alerte de Wilderness. Aussi

les Indiens l’appellent-ils «le Rapide». Kazan avait visé la veine

jugulaire et avait compté que ses crocs longs d’un pouce, s’y

agripperaient profondément. Le lynx, en une fraction infinitésimale de

seconde, s’était rejeté en arrière et les crocs de Kazan ne saisirent

que la masse cotonneuse et touffue des poils de son cou.

L’adversaire avec lequel il avait à lutter, et qui avait abandonné Louve

Grise, était autrement redoutable qu’un loup ou un husky. Une fois déjà,

il s’était trouvé aux prises avec un lynx, tombé dans une trappe, et il

avait tiré du combat des leçons utiles.

Il savait qu’il ne convient pas de s’efforcer à renverser le lynx sur le

dos, comme on doit le faire avec un autre adversaire. Car le gros chat

du Wild se bat des griffes plus encore que des crocs. Et ces griffes,

coupantes comme autant de rasoirs, ont vite fait alors de lacérer le

ventre de son ennemi et de lui ouvrir les entrailles.

Kazan, derrière lui, entendait Louve Grise, grièvement blessée, gémir et

hurler lamentablement. Il tenta de renouveler son emprise mortelle à la

gorge. Mais, cette fois encore, le coup rata et le lynx échappa à la

mort, de moins d’un pouce. Kazan, pourtant, l’avait solidement saisi et

il ne le lâcha plus.

Les deux bêtes demeurèrent étroitement aux prises. Les griffes du gros

chat labouraient les côtes de Kazan, sans atteindre, heureusement,

aucune partie vitale. Soudain, si exigu était l’espace où ils

combattaient, les deux adversaires arrivèrent, sans qu’ils s’en

rendissent compte, au bord du rocher et, brusquement, culbutèrent

ensemble dans le vide.

Ce fut une chute de cinquante à soixante pieds, durant laquelle Kazan et

le lynx tournèrent plusieurs fois sur eux-mêmes. Ils luttaient avec une

telle rage que les crocs de Kazan ne perdirent point leur emprise et que

le lynx continuait à jouer des pattes et des griffes.

Le heurt de leurs deux corps contre le sol fut si rude qu’il les sépara

et les envoya rouler à une douzaine de pieds l’un de l’autre.

Kazan s’était aussitôt relevé et avait couru vers le lynx afin de

reprendre la bataille. Mais le lynx gisait par terre, immobile et

flasque, inondé du sang qui, à gros bouillons, ruisselait de sa gorge.

Ce que voyant, prudemment il s’approcha, reniflant, et sur la défensive

contre toute ruse éventuelle. Il put constater pourtant que la victoire

lui restait et que le gros félin était bien mort. Alors il se traîna

vers Louve Grise.

Il la retrouva dans la tanière, près des corps de ses trois petits, que

le lynx avait mis en pièces. Elle pleurnichait et se lamentait en face

d’eux. Kazan, pour la consoler, se mit à lui lécher la tête et les

épaules, qui saignaient. Durant tout le reste de la nuit, elle continua

à gémir affreusement.

Ce fut seulement lorsque le jour fut venu qu’il fut loisible à Kazan de

constater, en son entier, le terrible travail du lynx. Louve Grise était

aveugle. Ses yeux étincelants étaient désormais fermés à la lumière, non

pas pour un jour ou pour une nuit, mais pour toujours. D’obscures

ténèbres, qu’aucun soleil ne pourrait plus percer, avaient mis leur

linceul sur ses prunelles.

Et, par cet instinct naturel qui est dans la bête pour tout ce qu’elle

ne saurait raisonner, Kazan comprit que sa compagne était, de ce moment,

devenue plus impuissante dans la vie que les infortunées petites

créatures qui, quelques heures auparavant, gambadait autour d’elle.

En vain, toute la journée, Jeanne l’appela. Lorsque sa voix arrivait au

Sun Rock, Louve Grise, qui l’entendait, se pressait davantage, apeurée,

contre Kazan. Kazan rabattait incontinent ses oreilles et plus

affectueusement la léchait.

Vers la fin de l’après-midi, Kazan descendit du Sun Rock et, après avoir

battu quelque temps la forêt, en rapporta à Louve Grise un lapin blanc.

Elle passa son museau sur le poil de la bête, en flaira la chair, mais

refusa de manger.

Désolé, Kazan songea que le voisinage des louveteaux morts causait son

chagrin et, en la poussant, avec de petits aboiements engageants, il

l’invita à descendre du tragique rocher. Louve Grise le suivit et, tout

en glissant, en atteignit la base. Puis, sans cesser de toucher du

museau le flanc de son guide, elle partit avec lui, sous les sapins.

Kazan(#72127) · 第 5 / 15 段