après, Jeanne parut à son tour, laissant l’enfant reposer encore. Elle
courut embrasser son père, puis, s’agenouillant devant Kazan, elle se
reprit à lui parler, de sa même voix avec laquelle elle avait parlé à
Jeannette.
Lorsque, d’un bond gracieux, elle se remit ensuite sur ses pieds, afin
de donner un coup de main à son père, Kazan la suivit et Jeanne, voyant
qu’il était maintenant à peu près d’aplomb sur ses pattes, poussa un cri
de joie.
Ce fut un singulier voyage que celui qui commença, ce jour-là. Pierre
Radisson avait, tout d’abord, vidé le traîneau de tous les objets qu’il
contenait, en n’y laissant que la tente repliée, les couvertures, les
vivres et, pour Jeannette, le nid chaud de fourrures. Puis il endossa un
des harnais et se mit à tirer le traîneau sur la neige. Toujours
attaché, Kazan suivait.
Pierre n’arrêtait pas de tousser et crachait le sang. Jeanne s’inquiéta.
--C’est un gros rhume, dit Pierre, rien de plus. Une fois chez nous, je
garderai la chambre durant une bonne semaine, et il n’y paraîtra plus.
Il mentait et, quand il toussait, détournait la tête, puis s’essuyait
rapidement la bouche et la barbe, afin que Jeanne n’y vît point les
rouges macules.
Jeanne ne savait trop que penser et se doutait bien qu’il lui cachait la
vérité. Mais Kazan, avec cette étrange connaissance des bêtes que
l’homme ne peut expliquer et dénomme instinct, aurait dit, s’il avait pu
parler, ce que Pierre Radisson dissimulait. Il avait entendu d’autres
hommes tousser de la sorte, ses ancêtres chiens en avaient ouï aussi,
tandis qu’ils tiraient les traîneaux, et la certitude s’était formée,
dans son cerveau, de ce qui s’ensuivrait fatalement.
Plus d’une fois déjà, il avait, sans y être entré, flairé la mort qui
frappait sous les tentes indiennes et dans les cabanes des blancs. Bien
des fois, de même qu’il devinait au loin la tempête et l’incendie, il
l’avait reniflée, alors qu’elle ne faisait que rôder encore autour de
ceux qu’elle frapperait bientôt. Et cet intersigne de la mort, qui
planait dans l’air, semblait lui dire, tandis qu’il suivait le traîneau
en arrière de Pierre, que celle-ci était proche, qu’il la frôlait à
chaque pas.
Il en était dans une agitation étrange et anormale. Chaque fois que le
traîneau faisait halte, il venait fébrilement renifler le petit bout
d’humanité qui était enfoui dans la peau de lynx. Jeanne arrivait
prestement, pour surveiller l’animal, et passait la main sur les poils
grisâtres de sa tête. Alors il se calmait et la joie entrait secrètement
en lui.
La seule chose essentielle que Kazan parvint nettement à comprendre, en
cette première journée, c’est que la petite créature du traîneau était
infiniment précieuse à la femme dont il recevait les caresses et qui si
mélodieusement lui parlait. Et plus lui-même semblait prêter attention
et s’intéresser à la petite créature, plus aussi la femme semblait
contente et ravie.
Le soir, le campement fut établi comme de coutume et Pierre Radisson
passa encore une partie de la nuit à veiller près du feu. Mais il ne
fumait pas. Fixement il regardait les flammes. Quand, enfin, il se
décida à rejoindre Jeanne sous la tente, il se pencha vers Kazan et
examina ses blessures.
--Tu vas mieux, petit, lui dit-il, et les forces te sont revenues. Il
faudra, demain, endosser le harnais et me donner un coup d’aide. Demain
soir nous devrons avoir atteint le fleuve. Sinon...
Il n’acheva pas sa phrase et refoula la toux qui lui déchirait la
poitrine, puis entra sous la tente.
Kazan était demeuré vigilant et les oreilles raides, les yeux emplis
d’anxiété. Il n’avait pas aimé que Pierre pénétrât sous la toile. Car,
plus que jamais, la mort mystérieuse semblait voltiger autour de cet
homme.
Trois fois, au cours de la nuit, il entendit Louve Grise réitérer ses
appels, et il ne put se défendre de lui répondre. Comme la veille elle
revint, à l’aube, jusqu’auprès du campement. Elle était dans le vent et
Kazan flaira son odeur. Il tira sur son attache et pleura, espérant que
sa compagne aurait pitié de lui et viendrait se coucher à son côté.
Mais, à ce moment, Radisson ayant remué dans la tente et fait du bruit,
Louve Grise, qui était prête à se risquer, prit la fuite.
Plus émaciée était, ce matin-là, la figure de l’homme, et plus
sanguinolents étaient ses yeux. La toux était devenue moins violente.
C’était comme un sifflement intérieur, qui indiquait une désagrégation
de l’organisme. Et, à tous moments, Pierre portait les mains à sa
poitrine.
Lorsque Jeanne aperçut son père, dans le petit jour, elle pâlit.
L’inquiétude, en ses yeux, fit place à l’effroi. Elle jeta ses bras
autour du cou de Pierre, qui se prit à rire et toussa plus fort, afin de
prouver que le coffre était encore bon.
--Je suis en voie de guérison, dit-il, tu le vois bien. C’est un rhume
qui s’en va. Mais tout rhume, ma chère laisse après lui, tu le sais
comme moi, une grande faiblesse et les yeux rouges.
La journée qui suivit fut froide et morne, presque sans clarté. Pierre
et Kazan remorquèrent à eux deux le traîneau, et Jeanne, à pied,
marchait derrière, sur la piste tracée. Kazan tirait sans trêve, de
toutes ses forces, et pas une fois l’homme ne le frappa du fouet. Mais,
de temps à autre, il lui passait amicalement sa mitaine sur la tête et
sur le dos. Le temps s’assombrissait de plus en plus et sur la cime des
arbres on entendait passer un faible mugissement, qui annonçait la
tempête prochaine.
Les ténèbres et l’approche imminente de la tourmente n’incitèrent point
Pierre Radisson à s’arrêter et à camper.
--Il faut à tout prix, se disait-il à lui-même, atteindre le fleuve,
oui, à tout prix...
Il pressa Kazan, pour un énergique effort, tandis que lui-même sentait,
sous le harnais, ses forces décroître.
Le «blizzard[14]» avait commencé, lorsque, à midi, Pierre fit halte pour
établir un feu et que chacun s’y réchauffât.
[14] Tempête de neige.
La neige déboulait du ciel en un déluge blanc, si épaisse qu’elle
obstruait la vue à cinquante pas. Jeanne se tassa, toute frissonnante,
près de son père, avec l’enfant dans ses bras. Pierre, afin de la
réconforter, se montra très gai et rieur. Puis, après un repos d’une
heure, il rattacha Kazan au harnais et reprit comme lui les courroies
qu’il lia autour de sa taille, car leur pression sur sa poitrine le
faisait trop souffrir.
Dans une obscurité presque complète, où tout était silence, la petite
caravane, qui marchait toujours sous bois, avançait péniblement. Pierre
tenait à la main sa boussole, qu’il consultait.
Tard dans l’après-midi, les arbres devinrent plus rares et une nouvelle
plaine apparut au-dessous des voyageurs, vers laquelle Pierre Radisson
pointa sa main, tout joyeux. Mais sa voix était faible et rauque,
lorsqu’il dit à Jeanne:
--Ici nous pouvons camper maintenant, en attendant que le blizzard
s’apaise.
Sous l’épais abri d’un des derniers bouquets de sapins, il monta la
tente, puis il ramassa du bois pour le feu. Jeanne l’aida dans cette
besogne. Dès qu’ils eurent absorbé un repas composé de viande rôtie et
de biscottes, et fait bouillir et bu le café, Jeanne épuisée se jeta sur
un lit de branchages, étroitement enveloppée, avec bébé, dans les peaux
et dans les couvertures. Elle n’avait pas eu même la force, ce soir-là,
de donner à Kazan une bonne parole.
Pierre était demeuré, quelques instants encore, immobile à veiller près
du feu, assis sur le traîneau. Soudain les yeux alertes de Kazan le
virent tressaillir, puis se lever et se diriger vers la tente. Il écarta
la toile qui en fermait l’entrée, et passa par la fente sa tête et ses
épaules.
--Tu dors? Jeanne... dit-il.
--Pas encore, père... Mais presque... Veux-tu bientôt, venir?
--Oui, dès que j’aurai achevé ma pipe. Te sens-tu bien?
--Pas mal... Très fatiguée seulement... et avec une grande envie de
dormir...
Pierre eut un rire doux, tandis que sa gorge râclait.
--Jeanne, écoute-moi. Nous voici presque arrivés au logis. C’est notre
fleuve, le Fleuve du Petit-Castor, qui coule au bout de cette plaine que
nous dominons. Si je disparaissais et si demain, je suppose, tu te
trouvais seule ici, tu n’aurais qu’à marcher en ligne droite pour
arriver à notre cabane. Il n’y a pas plus de quinze milles. Tu m’entends
bien?
--Oui, père, je comprends.
--Quinze milles... Tout droit... jusqu’au fleuve... Il serait
impossible, Jeanne, que tu te perdes. Il faudrait seulement que tu
prennes garde, en suivant la glace du fleuve, aux poches d’air qui sont
sous la neige.
--Oui, père... Mais viens te coucher, je t’en prie. Tu es harassé... Tu
es un peu malade aussi...
--Je finis ma pipe.
Et il insista:
--Jeanne, je te recommande par-dessus tout ces poches d’air où, sous la
neige, il n’y a que le vide. Avec un peu d’attention, elles se devinent
facilement. Là où elles sont, la neige est plus blanche que sur le reste
de la glace et elle est trouée comme une éponge.
--Oui...i...i...
Pierre revint vers le feu et vers Kazan.
--Bonne nuit, petit, dit-il. Couché près des enfants, je serai mieux.
Allons encore un jour. Quinze milles encore...
Kazan le vit entrer sous la tente. Il tira de toute sa force, sur son
attache, jusqu’à ce que celle-ci lui coupât la respiration. Ses pattes
et son dos se contractèrent. Dans la tente, il y avait Jeanne et
l’enfant. Il savait bien que Pierre ne leur ferait aucun mal. Mais il
savait aussi qu’avec Pierre quelque chose de sinistre et d’imminent
était près d’eux. Il aurait voulu que le vieux demeurât près du feu.
Alors, il aurait pu se reposer tranquille, étendu sur la neige, tout en
le surveillant.
L’intérieur de la tente était silencieux.
Plus près que la veille, le cri de Louve Grise retentit, Kazan, plus
encore que les autres soirs, aurait souhaité qu’elle fût près de lui.
Mais il s’abstint de lui répondre. Il n’osait pas rompre le silence
qu’il y avait dans la tente. Brisé et endolori de la rude étape de la
journée, avec ses blessures rouvertes, il resta couché dans la neige un
assez long temps, mais sans avoir envie de dormir.
Vers le milieu de la nuit, la flamme du feu tomba. Au faîte des arbres,
le vent s’était apaisé. Les nuages opaques qui voilaient le ciel
s’enroulèrent en épaisses volutes, comme un rideau qu’on tire, et les
étoiles commencèrent à scintiller, d’une lueur pâle et métallique. Tout
là-bas, vers le septentrion, un bruit résonna, incisif et monotone,
pareil au crissement des patins d’acier d’un traîneau filant sur la
neige gelée. C’était la mystérieuse et harmonieuse mélodie céleste de
l’aurore boréale. En même temps, le froid devenait plus vif et le
thermomètre ne cessait pas de rapidement descendre.
Louve Grise, sans se fier uniquement à son flair, avait, cette nuit-là,
glissant comme une ombre, audacieusement suivi la piste marquée par le
traîneau.
Et voilà que Kazan entendit sa voix.
Ce n’était plus l’appel au mâle. Elle s’était arrêtée, rigide et
fébrile, tremblant de tous ses membres, et envoyait à travers l’air le
Message funèbre.
Kazan le reçut et, lui aussi, il se prit à hurler comme font les chiens
sauvages du Nord, devant la tente indienne où leur maître vient de
rendre le dernier soupir.
Pierre Radisson était mort.
IX
SUR LE FLEUVE GLACÉ
L’aube paraissait lorsque l’enfant, se pressant de plus près contre la
chaude poitrine de sa mère, l’éveilla en demandant sa nourriture.
Jeanne ouvrit les yeux, écarta ses cheveux ébouriffés et le premier
objet qu’elle aperçut fut, de l’autre côté de la tente, la forme
ombreuse de Pierre Radisson, qui semblait reposer paisiblement.
Elle en fut tout heureuse, car elle savait combien la journée précédente
avait été épuisante pour son père. Afin de ne point troubler son
sommeil, elle demeura elle-même immobile dans son lit, une demi-heure
encore, en roucoulant doucement à son bébé.
Elle se décida enfin à se lever avec précaution, borda bébé Jeanne dans
les couvertures et dans les fourrures, et, s’enveloppant dans une
épaisse pelisse, alla vers la porte de la tente et sortit.
Le jour s’était maintenant complètement fait et elle constata, avec
satisfaction, que le vent avait cessé. Le temps était calme; mais le
froid, par contre, était terriblement piquant et la saisit au visage.
Dehors, le feu s’était éteint et Kazan était enroulé en boule près des
cendres froides, le museau enfoui sous son propre corps.
Il leva la tête vers Jeanne, tout grelottant, lorsqu’elle parut. De son
pied, chaussé de lourds mocassins, la jeune femme éparpilla les cendres
et les bûches noircies. Pas une étincelle n’y était plus enclose. Elle
caressa de la main la tête hirsute de Kazan.
--Pauvre Loup! dit-elle. J’aurais dû penser à te donner hier soir, pour
te tenir chaud, une de nos peaux d’ours!
Et elle revint vers la tente.
Elle rejeta en arrière la porte de toile et le blême visage de son père
lui apparut en pleine lumière, Kazan entendit soudain un cri sinistre et
déchirant, qui jaillissait de ses lèvres. Nul doute, en effet, n’était
permis en face de Pierre Radisson.
Jeanne s’était jetée sur la poitrine de son père, avec des sanglots
étouffés, si faibles que l’ouïe fine de Kazan n’arrivait pas même à les
percevoir. Elle demeura là abîmée dans sa douleur, jusqu’au moment où un
cri plaintif de bébé Jeanne fit sursauter en elle son énergie vitale de
femme et de mère.
L’heure n’était pas aux larmes, mais à l’action. Elle se remit
brusquement sur ses jambes et courut dehors. Kazan, tirant sur sa
chaîne, voulut s’élancer au-devant d’elle. Mais elle n’y prêta point
attention.
La solitude, dont l’épouvante est pire que celle de la mort, était sur
elle. En une seconde, elle en avait eu la conscience. Et cette peur
n’était rien pour elle-même; elle était toute pour l’enfant. Les
gémissements de l’infortunée petite créature, qui de la tente venaient
vers elle, lui entraient au cœur comme autant de lames de poignards.
Puis elle se souvint soudain de tout ce que Pierre Radisson lui avait
dit au cours de la nuit précédente: le fleuve qu’il fallait atteindre à
tout prix, les poches d’air à éviter sur la glace, la cabane à quinze
milles... «Jeanne, tu ne peux pas te perdre», avait-il insisté. Il avait
prévu sans nul doute ce qui arrivait.
Elle commença par revenir vers l’emplacement du foyer éteint, qu’il
importait avant tout de rallumer. Elle récolta dans la neige des écorces
de bouleau desséchées, dont elle forma une petite pile, en les
entremêlant aux bûchettes noires, non consumées. Puis elle rentra dans
la tente pour y quérir des allumettes.
Pierre Radisson avait coutume d’en emporter sa provision dans une boîte
imperméable, qu’il plaçait dans une poche intérieure de son vêtement de
peau d’ours. Et Jeanne se reprit à sangloter, tandis qu’agenouillée
devant son père, elle fouillait, à la recherche de cette boîte.
L’ayant trouvée, elle fit fuser bien haut la flamme bienfaisante et
rechargea le feu avec une partie des grosses bûches dont Pierre avait
fait provision. La chaleur la réconforta et lui rendit courage. Quinze
milles... le fleuve qui conduisait à la cabane... Il lui fallait couvrir
cette distance avec bébé et avec Loup.
Son attention se reporta vers le chien. Elle dégela, à la chaleur du
foyer, un morceau de viande qu’elle donna ensuite à manger à Kazan, puis
fit fondre, pour son propre usage, un peu de neige pour le thé. Elle
n’avait pas faim et n’éprouvait nulle envie des aliments. Mais elle se
rappela que son père la contraignait à manger, cinq ou six fois par
jour, si peu que ce fût afin qu’elle ne perdît point ses forces. Elle
s’astreignit donc à déjeuner d’un biscuit et d’une tartine de pain,
qu’elle arrosa d’autant de thé brûlant qu’elle en put absorber.
Maintenant l’heure terrible était arrivée. Jeanne enveloppa dans des
couvertures, étroitement serrées, le corps de Pierre Radisson, et les
lia fortement avec une babiche.
Puis elle empila sur le traîneau, près du feu, les autres couvertures et
les fourrures, y fit un lit moelleux pour bébé, qu’elle y déposa, et
commença à démonter la tente. Ce n’était point pour une femme une tâche
facile, car les cordes étaient raides et gelées. Lorsqu’elle eut
terminé, une de ses mains saignait. Elle amarra la tente au traîneau.
Pierre Radisson gisait à découvert sur son lit de ramures. Il n’y avait
plus au-dessus de lui d’autre toit que le ciel grisâtre et le dôme noir
des sapins.
Kazan raidit ses pattes et renifla l’air. Son échine se hérissa, lorsque
la jeune femme s’en retourna lentement vers l’objet immobile qui était
ficelé dans les couvertures. Elle fléchit le genou et pria.
Lorsqu’elle revint vers le traîneau, son visage était pâle et inondé de
larmes. Elle jeta un long regard vers le Barren sinistre, qui s’étendait
à perte de vue devant elle. Puis, se courbant vers le chien-loup, elle
l’attela au harnais et, assujettissant elle-même autour de sa taille la
courroie dont son père s’était servi, tous deux se mirent à tirer.
Ils cheminèrent ainsi, dans la direction indiquée par Pierre Radisson.
La marche était pénible et lente sur la neige molle, tombée la veille,
et que le blizzard avait amoncelée par places, en gros tas mous.
Il y eut un moment où le pied manqua à Jeanne, qui s’effondra sur une de
ces masses neigeuses. Elle perdit, dans sa chute, son bonnet de
fourrure, et ses cheveux se dénouèrent sur la neige. Aussitôt Kazan fut
près d’elle et, du bout de son museau, il lui toucha le visage.
--Loup! gémit-elle. Oh! Loup!
Elle se remit debout, tant bien que mal, et la petite caravane
recommença à avancer.
Le fleuve fut enfin atteint et le traîneau peina moins sur la glace, où
la neige était moins épaisse. Mais un vent violent du nord-est ne tarda
pas à souffler. Il soufflait de face et Jeanne courbait la tête, tout en
tirant avec Kazan. Au bout d’un demi-mille, elle dut s’arrêter, la
respiration coupée, et fut reprise d’un nouvel accès de désespoir.
Un sanglot remonta à ses lèvres. Quinze milles! Elle crispa ses mains
sur sa poitrine et, pliant le dos comme quelqu’un que l’on a battu, elle
se tourna, pour reprendre un peu haleine, du côté opposé au vent. Elle
vit, sur le traîneau, le bébé qui, sous des fourrures, reposait
paisiblement. Ce spectacle fut pour elle un coup d’éperon farouche et
elle affronta la lutte derechef.
Deux fois encore, elle s’affala sur les genoux, dans des tas de neige.
Puis elle parvint à une surface lisse où la neige avait été entièrement
balayée par le vent. Kazan suffit à tirer seul le traîneau.
Jeanne marchait à côté du chien-loup. Il lui semblait qu’un millier
d’aiguilles entraient leurs dards dans la peau de son visage et, en
dépit de ses lourds vêtements, pénétraient jusqu’à sa poitrine. Elle eut
l’idée de consulter le thermomètre et le tira des bagages. Quand elle
l’eut exposé quelques minutes à l’air libre, elle regarda ce qu’il
marquait. Trente degrés au-dessous de zéro[15].
[15] Il s’agit ici de degrés Fahrenheit.
Quinze milles! Et son père lui avait affirmé qu’elle pouvait couvrir
sans encombre cette distance. Mais Pierre n’avait point prévu sans doute
ce froid mordant et redoutable, ni ce vent coupant, qui eût terrifié les
plus braves.
Le bois, maintenant, était loin derrière elle et avait disparu dans les
demi-ténèbres d’une brume livide. Il n’y avait plus, partout, que le
Barren impitoyable et nu, où serpentait le fleuve de glace. S’il y avait
eu seulement quelques arbres, dans ce paysage désolé, il semblait à
Jeanne que le cœur lui aurait moins failli. Mais non, rien. Rien où
reposer son regard parmi ce gris blafard, uniforme et spectral, où le
ciel paraissait toucher la terre et bouchait la vue, à moins d’un mille.
Tout en avançant, la jeune femme interrogeait le sol à chaque pas,
s’efforçant de découvrir ces poches d’air que lui avait signalées Pierre
Radisson et où elle aurait pu soudain disparaître. Mais elle ne tarda
pas à s’apercevoir que tout devenait semblable, sur la neige et sur la
glace, pour sa vue brouillée par le froid. Les yeux lui cuisaient, avec
une douleur croissante.
Puis le fleuve s’épanouit en une sorte de lac, où la force du vent se
fit à ce point terrible que Jeanne en trébuchait à toute minute et que
quelques pouces de neige lui devenaient un obstacle insurmontable.
Kazan continuait, sous les harnais, à tirer de toutes ses forces. A
peine réussissait-elle à le suivre et à ne point perdre la piste. Ses
jambes étaient lourdes comme du plomb et elle allait péniblement, en
murmurant une prière pour son enfant.
Il lui parut soudain que le traîneau n’était plus devant elle qu’un
imperceptible point noir. Un effroi la prit. Kazan et bébé Jeanne
l’abandonnaient! Et elle poussa un grand cri. Mais ce n’était là qu’une
illusion d’optique pour ses yeux troubles. Le traîneau n’était pas
distant d’une vingtaine de pas et un bref effort lui fut suffisant pour
le rejoindre.
Elle s’y abattit avec un gémissement, jeta ses bras éperdument autour du
cou de bébé Jeanne et enfouit sa tête dans les fourrures, en fermant les
yeux. L’espace d’une seconde, elle eut l’impression du «home» heureux...
Puis, aussi rapidement, la douce vision se fondit et elle revint au sens
de la réalité.
Kazan s’était arrêté. Il s’assit sur son derrière en la regardant.
Elle demeurait immobile, étendue sur le traîneau, et il attendait
qu’elle remuât et lui parlât. Comme elle ne bougeait toujours point, il
vint sur elle et la flaira. Ce fut en vain.
Et voilà que tout à coup il leva la tête et renifla, face au vent. Le
vent lui apportait quelque chose.
Il recommença à pousser Jeanne, de son museau, comme pour l’avertir.
Mais elle demeurait inerte. Il gémit, lamentablement et lança un long
aboi, aigu et plaintif.
Cependant la chose inconnue qu’apportait le vent se faisait plus
sensible et Kazan, tendant vigoureusement son harnais, se remit en
marche, en traînant Jeanne à sa suite.
Le poids, ainsi alourdi, qu’il tirait, exigeait de ses muscles un effort
considérable et le traîneau, dont grinçaient les patins, avançait
péniblement. A tout moment, il lui fallait s’arrêter et souffler. Et,
chaque fois, il humait l’air de ses narines frémissantes. Il revenait
aussi vers Jeanne et gémissait près d’elle, pour l’éveiller.
Il tomba dans de la neige molle et ce ne fut que pouce par pouce qu’il
réussit à en sortir le traîneau. Puis il retrouva la glace lisse et il
tira avec d’autant plus d’entrain que la source de l’odeur mystérieuse
apportée par le vent lui semblait plus proche.
Une brèche, dans une des rives, donnait issue à un affluent du fleuve,
gelé comme lui en cette saison. Si Jeanne avait eu sa connaissance,
c’est de ce côté qu’elle eût commandé au chien-loup de se diriger. Le
flair de Kazan lui servit de guide.
Dix minutes après, il éclatait en un joyeux aboi, auquel répondirent
ceux d’une demi-douzaine de chiens de traîneau. Une cabane de bûches
était là, au bord de la rivière, dans une petite crique dominée par un
bois de sapins, et de son toit une fumée montait. C’était cette fumée
dont l’odeur était venue jusqu’à lui.
Le rivage s’élevait en pente rude et unie vers la cabane, Kazan
rassembla toutes ses forces et hissa le traîneau, avec son fardeau,
jusqu’à la porte. Après quoi, il s’assit à côté de Jeanne inanimée, leva
le nez vers le ciel obscur, et hurla.
Presque aussitôt, la porte s’ouvrit et un homme sortit de la cabane.
De ses yeux rougis par le froid et le vent, Kazan vit l’homme, poussant
une exclamation de surprise, se pencher vers Jeanne, sur le traîneau. En
même temps, on entendit sortir de la masse des fourrures la voix
pleurnichante et à demi étouffée du bébé.
Kazan était exténué. Sa belle force s’en était allée. Ses pattes étaient
écorchées et saignaient. Mais la voix de l’enfant l’emplit de joie et il
se coucha tranquillement, dans son harnais, tandis que l’homme emportait
mère et poupon dans la vivifiante chaleur de la cabane.
Puis l’homme reparut. Il n’était point vieux comme Pierre Radisson.
Il s’approcha de Kazan et, le regardant:
--Alors c’est toi, juste ciel! qui, tout seul, me l’as ramenée... Mes
compliments, camarade!
Il se pencha sur lui, sans crainte, et déliant les harnais, l’invita à
entrer à son tour.
Kazan parut hésiter. A ce moment précis, il lui avait semblé, dans la
fureur du vent qui ne s’était pas apaisé, entendre la voix de Louve
Grise. Il détourna la tête, puis se décida pourtant à entrer.
La porte de la cabane se referma sur lui. Il alla se coucher dans un
coin obscur, tandis que l’homme préparait pour Jeanne, sur le poêle, des
aliments chauds.