Si fraîche était-elle qu’il s’arrêta net, aussi soudainement que si une

balle l’avait frappé dans sa course. Chaque muscle de son corps se mit à

frémir et ses poils se hérissèrent.

C’était la piste de l’homme. Il y avait et les empreintes du traîneau,

et celles des pattes des chiens, et celles aussi des raquettes de

l’homme, qui allait à pied.

Alors Kazan leva son museau vers les étoiles et de sa gorge jaillit,

roulant au loin, parmi le Wilderness, l’appel sauvage et farouche à la

horde de ses frères. Jamais encore cet appel, qu’il répéta à plusieurs

reprises, n’avait été aussi infernal et sinistre.

Il fut entendu et un premier cri lui répondit, puis un second, puis un

troisième, puis d’autres encore. Si bien que Louve Grise s’assit à son

tour sur son derrière et mêla sa voix à celle de Kazan.

Et là-bas, sur la neige blanche, l’homme, livide et hagard, fit halte

avec ses chiens, pour écouter, tandis qu’une faible voix qui venait du

traîneau disait:

--Père, ce sont les loups. Est-ce qu’ils nous poursuivent?

L’homme se taisait. Il n’était plus jeune. La lune brillait sur sa

longue barbe blanche et rendait plus fantomatique sa haute stature. Sur

le traîneau était une jeune femme, qui leva la tête, d’une peau d’ours

où elle s’appuyait, comme sur un oreiller. Les yeux de la jeune femme

s’illuminèrent de la clarté lunaire qu’ils reflétèrent. Elle était pâle,

elle aussi. Ses cheveux retombaient sur ses épaules en une tresse

épaisse et soyeuse, et, contre sa poitrine, il y avait quelque chose

qu’elle pressait.

L’homme, au bout de quelques instants, répondit:

--Ils suivent une piste, sans doute celle d’un renne ou d’un caribou.

Il fixa du regard la culasse de son fusil et ajouta:

--Ne t’inquiète pas, Jeannie! Nous camperons au prochain bouquet

d’arbres où nous pourrons trouver assez de bois sec pour établir notre

feu. Allons, les chiens! Remettons-nous en route, les amis! Ah! ah! ah!

ah! Kouche! Kouche!

Et le fouet claqua au-dessus de l’attelage. Du paquet que la jeune femme

tenait serré sur sa poitrine, sortit un petit cri plaintif, auquel

semblèrent répondre les voix dispersées des loups.

Kazan, cependant, songeait qu’il allait bientôt pouvoir prendre sa

vengeance sur un de ces hommes qui l’avaient si longtemps mis en

servage. Il se remit à trotter lentement, côte à côte avec Louve Grise,

s’arrêtant seulement, tous les trois ou quatre cents yards, pour

renouveler son appel.

Une forme grise et bondissante, qui arrivait par derrière, ne tarda pas

à rejoindre le couple. Une autre suivit. Puis deux autres, à droite et à

gauche. Et au cri d’appel de Kazan succéda, entre les loups rassemblés,

un jacassement varié de voix rauques. La petite troupe s’accrut peu à

peu et, à mesure qu’elle devenait plus nombreuse, son allure se faisait

plus rapide. Quatre, six, sept, dix, quatorze...

La bande ainsi constituée, qui atteignait l’espace découvert où se

trouvait le traîneau et que balayait le vent, était composée de bêtes

adultes et fortes. Louve Grise était la plus jeune parmi ces hardis

chasseurs et son museau ne quittait pas l’épaule de Kazan.

La horde était devenue silencieuse. On n’entendait que le halètement des

respirations et le battement mou des pattes sur la neige. Les loups

allaient très rapidement, en rangs serrés. Et toujours Kazan les

précédait, de la longueur d’un bond, avec Louve Grise à son épaule.

Pour la première fois de sa vie, il ne redoutait plus l’homme, ni le

gourdin et le fouet, ni la chose mystérieuse qui crachait au loin le feu

et la mort. Et, s’il courait si vite, c’était afin de surprendre plus

tôt son vieil ennemi, de plus tôt lui livrer bataille. Toute la

compression de sa fureur, durant quatre ans d’esclavage et d’abus de la

force, se détendait à travers ses veines, en courants de feu. Et, quand

enfin il avait aperçu au loin, sur la plaine neigeuse, de petits points

noirs qui se mouvaient, le cri qui sortit de sa gorge avait été si

étrange que Louve Grise n’avait pas compris ce qu’il signifiait.

A toute vitesse, les loups foncèrent, et sur les petits points noirs, et

sur la mince charpente de bois du traîneau, qui se profilait sur la

neige. Mais, avant qu’ils n’eussent atteint leur but, le traîneau

s’était arrêté et avaient apparu soudain ces langues de feu

intermittentes, si redoutées de Kazan, qui fusaient dans l’air en

sifflant, ces piquantes abeilles de la mort.

Dans sa folie de meurtre, Kazan cependant ne se laissa pas effrayer et,

ni lui, ni ses frères ne ralentirent leur élan.

Les abeilles de la mort, une, deux, trois, quatre, cinq, passaient,

cependant, impétueuses comme l’éclair. Déjà trois loups avaient roulé

sur la neige et les autres s’écartaient de droite et de gauche. La

seconde des balles de l’homme qui tirait, avait, une première fois, dans

l’ombre noire, frôlé Kazan de la tête à la queue, rasant le poil sur son

passage. Au dernier coup de feu, il sentit la chose brûlante qui

longeait son épaule et piquait ensuite dans sa chair. Mais il continua à

avancer quand même, seul avec Louve Grise, qui fidèlement le suivait.

Les chiens du traîneau avaient été détachés des harnais et, avant qu’il

pût atteindre l’homme qu’il avait devant lui, Kazan se heurta à leur

masse combattante. Il lutta comme un démon, et il y avait en lui la

force de deux loups, tandis qu’il jouait follement des crocs.

Deux de ses frères vinrent le rejoindre et se précipiter dans la mêlée.

Et, deux fois encore, il entendit retentir le fusil terrible, deux fois

encore il vit les deux bêtes s’abattre, l’échine brisée. L’homme avait

pris son fusil par le canon et le tenait comme un gourdin. Vers le

gourdin tant haï, Kazan redoubla ses efforts. Voilà ce qu’il voulait

atteindre!

Se dégageant de la meute des chiens, il bondit soudain jusqu’au

traîneau. Alors seulement il s’aperçut qu’il y avait là un autre être

humain, enveloppé dans des fourrures. Ses dents s’enfoncèrent dans le

poil épais.

Et il entendit une voix, une voix dont le timbre doux le fit

tressaillir. C’était _sa_ voix, sa voix à _elle_! Chaque muscle de son

corps se bloqua et il parut comme pétrifié.

En même temps, la peau d’ours s’écarta et, dans la lueur lunaire, sous

la clarté diffuse des étoiles, il découvrit qui était celle qui parlait.

Il s’était trompé. Ce n’était pas _elle_. Mais la voix était toute

pareille à la sienne. Mais, dans le blanc visage de femme qu’il avait

là, devant ses prunelles ardentes comme des braises, il y avait comme

une mystérieuse image de celle qu’il avait appris à tant aimer. Et,

contre sa poitrine, cette forme tremblante pressait un autre être, plus

petit, qui émettait un cri singulier, un vagissement frémissant.

Plus prompt que le raisonnement humain, l’instinct avait joué chez

Kazan. En moins d’une seconde, faisant volte-face, il fit claquer ses

dents vers Louve Grise, si férocement que celle-ci en recula, avec un

glapissement d’effroi. Puis, tandis que l’homme, à demi-renversé,

vacillait avec son fusil, Kazan, lui passant sous le nez, se rua contre

ce qui restait de la bande des loups. Plus sauvagement encore qu’il

n’avait lutté tout à l’heure contre les chiens, il combattait à présent,

à côté d’eux, ses crocs taillant et coupant comme des couteaux. Et

l’homme chancelant, tout couvert de sang, s’émerveillait de ce qui

advenait. Louve Grise elle-même s’était rangée au côté de Kazan, en

bonne compagne, et, quoique sans comprendre, faisait face aux hurlements

ennemis, donnant de la gueule de son mieux.

Lorsque la bataille fut terminée, Kazan et Louve Grise étaient seuls sur

la plaine neigeuse. Le traîneau avait disparu.

Kazan et Louve Grise étaient blessés, et lui plus gravement qu’elle. Il

était tout saignant et déchiré. Une de ses pattes était profondément

entaillée. A la lisière d’un bois, un feu brillait. Il vit ce feu et un

impérieux désir le saisit de ramper vers lui, de sentir sur sa tête

passer la caresse de la main de la femme qu’il savait là, comme il avait

jadis senti l’autre main. Vers cette caresse il serait allé, en tâchant

de décider Louve Grise à le suivre. Mais, près de la femme, il y avait

un homme. Il se prit à gémir.

Il sentait qu’il était désormais un paria dans le monde. Il avait

combattu contre ses frères sauvages, qui jamais plus désormais ne

viendraient à son appel, quand il pousserait vers le ciel son hurlement.

Ce ciel, la lune et les étoiles, et les vastes plaines neigeuses étaient

contre lui maintenant. Et vers l’homme il n’osait pas non plus

retourner.

Avec Louve Grise il se dirigea vers le bois, loin du feu brillant. Si

mal en point était-il qu’à peine l’eut-il atteint, il dut se coucher sur

le sol. Les relents du campement arrivaient cependant jusqu’à lui et

Louve Grise, se serrant câlinement contre son corps, s’efforçait de

calmer, de sa tendre langue, ses blessures saignantes, tandis que,

soulevant sa tête, il gémissait doucement aux étoiles.

VII

KAZAN RETROUVE LA CARESSE DE JEANNE

A la lisière du petit bois de cèdres et de sapins, Pierre Radisson, le

vieux trappeur, après avoir dressé la tente, chargeait son feu. Il

saignait par une douzaine de blessures, morsures dans sa chair des crocs

des loups, et il lui semblait que se rouvrait dans sa poitrine une autre

plaie ancienne, dont lui seul connaissait toute la terrible gravité.

L’une après l’autre, il traînait les bûches qu’il avait coupées et les

amoncelait sur celles qui brûlaient déjà, tandis que la flamme montait à

travers les minces brindilles qui y attenaient encore. Puis il fit, avec

d’autres bûches, une provision de bois pour la nuit.

Du traîneau, sur lequel elle était restée, Jeanne suivait du regard les

mouvements de son père, les yeux encore dilatés d’effroi, et toute

tremblante. Sur sa poitrine elle pressait toujours son bébé, et ses

longs cheveux noirs luisaient aux reflets du feu. Son visage était si

jeune, si ingénu, qu’à peine aurait-on pu croire qu’elle était mère.

Lorsque le vieux Pierre eut lancé sur le foyer sa dernière brassée de

bois, il se retourna vers Jeanne, haletant, et se mit à rire.

--Il s’en est fallu de peu, _ma chérie_[13], dit-il, tout oppressé, dans

sa barbe blanche, que nous n’y restions tous deux! Nous avons, là, vu la

mort de plus près que jamais, avant notre heure dernière, nous ne la

reverrons, j’espère. Maintenant nous sommes tirés d’affaire et au chaud,

bien confortablement. Tu n’as plus peur, au moins?

[13] Les mots en italique sont en français dans le texte.

Il vint s’asseoir près de Jeanne et, doucement, écarta la fourrure qui

enveloppait l’enfant. De petites joues roses apparurent. Quant aux yeux

de Jeanne, ils luisaient dans la nuit comme deux étoiles.

--C’est le bébé qui nous a sauvés, murmura-t-elle. Les loups avaient

dispersé les chiens et déjà ils bondissaient sur nous deux, quand l’un

d’eux, les précédant, atteignit le traîneau. J’ai cru d’abord que

c’était un de nos chiens. Mais non, c’était bien un loup! Une première

fois, il essaya de nous mordre. Mais ses dents se perdirent dans la peau

de l’ours. Il s’élança de nouveau et était presque à ma gorge, lorsque

bébé cria. Alors il arrêta son élan à un pouce de nous, et j’eusse juré

que c’était un chien. Presque aussitôt, il se retourna et combattit pour

nous. Je l’ai vu terrasser un de ses frères qui allait nous dévorer.

--C’était bien un chien, _ma chérie_, répondit Pierre en étendant ses

mains vers la chaleur du feu. Il arrive souvent que des chiens

s’éloignent des postes et vont se mêler aux loups. Je l’ai constaté

moi-même, à mes dépens. Mais un chien reste chien toute sa vie. Même

s’il a été maltraité, même en la compagnie des loups, sa nature

primitive demeure. Il était venu pour tuer, mais une fois à portée de le

faire...

--Il est redevenu notre défenseur, notre sauveur. Oui la pauvre bête,

ajouta-t-elle avec un soupir, s’est battue pour nous. Elle a été même

cruellement blessée. Je l’ai vue partir en traînant tristement la patte.

Père, elle doit être quelque part, à cette heure, en train d’agoniser.

Elle se redressa, mince et svelte, de toute sa taille, dans la lumière

du foyer, et s’étira les membres après avoir passé le bébé à Pierre

Radisson. Mais elle dut bientôt le reprendre, car une toux profonde,

qu’il essayait en vain d’étouffer, se prit à secouer le vieux.

L’incarnat qui apparut alors sur les lèvres de son père, Jeanne ne le

vit pas. Elle avait ignoré que, depuis les six jours où ils marchaient

dans le Désert Blanc, Pierre avait secrètement senti son mal s’aggraver.

Pour cela surtout il avait, chaque journée, pressé la marche.

--A cette pauvre bête, dit-il, lorsque la quinte se fut apaisée, j’ai

pensé moi aussi. Blessée comme elle paraissait l’être, elle n’a pas dû

aller bien loin. Veille sur le bébé et chauffe-toi au feu, en attendant

mon retour. Je vais tenter de la trouver.

Il revint sur ses pas, dans la plaine découverte, jusqu’au lieu du

combat. Sur la neige gisaient les quatre chiens, dont pas un n’avait

survécu. La neige était rouge de leur sang et ils étaient déjà raidis.

Pierre eut un frisson en les regardant. S’ils n’avaient pas reçu le

premier choc de la horde, que serait-il advenu de lui, de Jeanne et de

l’enfant? Il détourna la tête et reprit sa recherche, dans un nouvel

accès de la toux qui injectait ses lèvres de sang.

Après avoir soigneusement observé la neige, il reconnut la piste de leur

mystérieux sauveur. Plutôt qu’une piste, c’était un long sillon, que

Pierre se mit à suivre, ne doutant pas qu’il ne trouverait à son

extrémité la bête morte.

Il revint ainsi à l’orée du bois, où il rencontra Kazan étendu sur le

sol, l’œil et les oreilles aux aguets, tellement faible, quoiqu’il ne

souffrît pas beaucoup, qu’il ne pouvait se tenir sur ses pattes. Il

était comme paralysé. Louve Grise était couchée à son côté.

Tous deux, échoués dans cet abri, ne cessaient point d’observer, à

travers les ramures clairsemées des sapins et des cèdres, le feu qui

brillait et dont la lueur arrivait jusqu’à eux. Ils humaient l’air

nocturne et savaient que les deux êtres humains étaient là.

Et le même désir persistait chez Kazan d’aller vers ce feu, entraînant

avec lui Louve Grise, et de rejoindre la femme et sa caresse. La même

crainte subsistait aussi de l’homme qui accompagnait cette femme, car

l’homme avait toujours été pour lui synonyme de gourdin, de fouet, de

douleur et de mort.

Louve Grise, de son côté, pressait Kazan, en le poussant doucement, de

s’enfuir avec elle, plus loin du feu et plus profondément dans le bois.

Comprenant qu’il n’était pas en état de la suivre, elle avait couru

nerveusement de tous côtés, songeant, sans pouvoir s’y décider, à fuir

seule. De ses empreintes, la neige, autour d’eux, était toute maculée.

Mais toujours son instinct de femelle avait été le plus fort et chaque

fois, elle était revenue vers Kazan.

La première, elle vit Pierre Radisson qui avançait sur la piste. Kazan,

qu’elle avait averti par un grognement, aperçut la forme ombreuse qui

venait dans la clarté des étoiles. Son premier mouvement, fut de fuir et

il tenta de se traîner en arrière.

Mais il ne gagnait que quelques pouces de terrain, tandis qu’au

contraire l’homme se rapprochait rapidement. Il vit, dans sa main,

scintiller le canon du fusil. Il entendit la toux creuse et le

crissement des pas sur la neige.

Louve Grise se blottit d’abord contre Kazan, tremblante et grinçant des

dents. Puis, quand Pierre ne fut plus qu’à quelques pieds, l’instinct de

la conservation l’emporta et elle disparut, silencieuse, parmi les

sapins.

Les crocs de Kazan se découvrirent, menaçants, tandis que Pierre

continuait à marcher sur lui, puis, s’arrêtant, le fixait. Il fit un

nouvel effort pour se traîner sur ses pattes. Mais ses forces le

trahirent et il retomba sur la neige.

L’homme déposa son fusil, qu’il appuya contre un jeune sapin, et se

pencha sur l’animal, sans manifester la moindre crainte. Avec un

grognement féroce, Kazan tenta de happer dans ses dents la main qui se

tendait.

A sa grande surprise, l’homme ne ramassa ni bâton, ni gourdin. Au

contraire, il tendit sa main à nouveau, prudemment toutefois, et lui

parla avec une voix exempte de dureté. Kazan, pourtant, fit encore

claquer ses dents et grogna.

Mais l’homme persistait, lui parlant toujours. De la mitaine dont sa

main était couverte, il lui toucha même la tête, puis la retira assez

rapidement pour échapper aux mâchoires. A trois reprises différentes,

Kazan sentit le contact de la mitaine; contact où il n’y avait ni menace

ni douleur. Cela fait, l’homme lui tourna le dos et repartit.

Lorsque Pierre se fut éloigné, Kazan jeta un cri plaintif et le poil qui

s’était dressé en crête, tout le long de son échine, s’aplatit. Il

regardait ardemment vers la lumière du feu. L’homme ne lui avait fait

aucun mal. Il eût souhaité pouvoir courir après lui.

Louve Grise, qui n’avait pas été loin, était revenue lorsqu’elle avait

vu que Kazan était seul à nouveau et elle se tenait devant lui, les

pattes raides.

C’était la première fois, sauf lors de l’attaque du traîneau, qu’elle

avait été si proche du contact de l’homme. Elle comprenait mal ce qui se

passait. Tout son instinct l’avertissait que l’homme était en ce monde

l’être dangereux entre tous, celui qu’il lui fallait redouter plus que

les animaux les plus forts, plus que les tempêtes, les inondations, la

famine et le froid. Et cependant l’homme qui était là tout à l’heure

n’avait fait aucun mal à Kazan. Elle renifla le dos et la tête de son

compagnon, là où la mitaine l’avait touché.

Puis, une fois encore, elle se sauva dans l’épaisseur du bois, en

trottant dans les ténèbres. Car elle avait vu, sur la lisière de la

plaine, que des mouvements suspects recommençaient.

L’homme revenait, et avec lui la jeune femme. Lorsqu’elle fut à portée

de Kazan, celui-ci entendit derechef le timbre harmonieux et doux, et il

éprouva comme une exhalaison de tendresse et de douceur qui émanait

d’elle. Quant à l’homme, il se tenait visiblement sur ses gardes, mais

n’était point menaçant.

Il avertit la jeune femme:

--Jeanne, fais attention!

Elle s’agenouilla sur la neige, devant l’animal, hors de la portée de

ses crocs.

Puis elle lui parla, avec bonté:

--Viens, mon petit! Allons, viens!

Elle tendait la main vers lui.

Les muscles de Kazan se contractèrent. D’un pouce de deux pouces, il

réussit à ramper vers elle.

Dans les yeux qui le regardaient, il retrouvait l’ancienne clarté, et

tout le clément et consolateur amour qu’il avait connu jadis, alors

qu’une autre femme, avec des cheveux aussi beaux, des yeux aussi

brillants, était entrée dans sa vie.

--Viens, murmurait-elle, tandis qu’il s’efforçait d’avancer.

Elle aussi avança un peu et, tendant davantage sa main, la lui posa sur

la tête. Pierre s’était, à son tour, agenouillé près de Jeanne. Il

offrait quelque chose, et Kazan flaira de la viande. Mais c’était la

main de Jeanne qui, surtout, l’occupait. Sous sa caressante pression, il

tremblait et semblait grelotter. Et, lorsque Jeanne, s’étant relevée,

l’invita à la suivre, il réunit toutes ses forces, mais ne put réussir à

obéir.

Alors seulement Jeanne s’aperçut du triste état d’une de ses pattes.

Oubliant toute prudence, elle vint tout près de lui.

--Il ne peut marcher! _Père_, regardez! s’écria-t-elle avec un

frémissement dans la voix. Vois quelle terrible entaille! Il nous va

falloir le porter.

--J’y avais songé, répondit Pierre Radisson, c’est pourquoi j’ai apporté

cette couverture.

A ce moment, de l’obscurité du bois, s’éleva un cri sourd, un

gémissement lamentable.

--_Mon Dieu!_ Jeannie! dit Pierre, écoute cela.

Kazan avait soulevé sa tête et un pleurnichement éploré répondit à la

plainte nostalgique qui retentissait. C’était Louve Grise qui

l’appelait.

Jeanne et son père enveloppèrent Kazan dans la couverture et, la prenant

chacun par un bout, emportèrent avec eux l’éclopé, jusqu’au campement.

Ce fut miracle que l’opération s’accomplît sans autre révolte de

l’animal, et sans égratignure ni morsure.

Kazan fut couché devant le feu et, au bout de quelques moments, ce fut

encore l’homme qui apporta près de lui l’eau tiède qui servit à laver la

blessure de sa patte, à enlever le sang coagulé, puis qui étendit sur la

plaie quelque chose de doux et qui calmait et qui lia le tout,

finalement, avec une bande de toile.

Puis encore ce fut l’homme qui lui offrit un succulent gâteau, fait de

graisse et de farine, et qui l’invita à manger, tandis que Jeanne lui

parlait, assise devant lui, son menton entre les mains. Après quoi, se

sentant tout à fait réconforté, il n’eut plus peur du tout.

Un cri faible et très étrange, qui sortait du paquet de fourrures

demeuré sur le traîneau, lui fit dresser la tête, d’un mouvement

saccadé. Jeanne vit le mouvement, et entendit le grognement qui roulait

dans sa gorge. Elle courut près du paquet, lui parla avec des

modulations câlines et, le prenant dans ses bras, écarta la peau de lynx

afin que Kazan pût voir.

Kazan n’avait encore jamais vu d’enfant d’aussi près. Jeanne tendit vers

lui le bébé, pour qu’il le regardât bien en face et admirât quelle

merveilleuse petite créature c’était là. Le visage rose semblait fixer

la bête, les mains mignonnes s’allongeaient vers elle, et un jacassement

partit à son adresse. Puis, tout à coup, ce fut une agitation générale

du menu corps et comme un éclat de rire. Kazan, rassuré, détendit ses

muscles et vint se traîner aux pieds de la mère et de l’enfant.

--Vois donc, _mon père_! s’exclama Jeanne. Il a pris déjà l’enfant en

affection. Oh! la bonne bête! Il nous faut, sans tarder, lui choisir un

nom. Mais lequel?

--Demain matin nous chercherons cela plus à loisir. Il se fait tard dans

la nuit. Rentre sous la tente et dors. La prochaine journée sera rude.

Nous n’avons plus de chien maintenant et il nous faudra tirer nous-mêmes

le traîneau.

Comme elle allait pénétrer sous la toile, Jeanne s’arrêta.

--Il est, dit-elle, venu avec les loups. Appelons-le «Loup».

Elle tenait la petite Jeannette sur un de ses bras. Elle étendit l’autre

vers Kazan en répétant à plusieurs reprises:

--Loup! Loup! Loup!

Kazan ne la perdit pas du regard. Il comprit qu’elle lui parlait et

avança légèrement vers elle.

Longtemps après que Jeanne fut rentrée dans la tente et couchée, le

vieux Pierre Radisson était encore dehors, à veiller, assis devant le

feu, sur le rebord du traîneau, avec Kazan à ses pieds.

Soudain, le silence fut rompu par le hurlement solitaire de Louve Grise.

Kazan leva la tête et se reprit à gémir.

--Elle t’appelle, petit, fit Pierre, qui comprenait.

Il toussa, appuya sa main sur sa poitrine, que la douleur semblait

déchirer. Puis, parlant à Kazan:

--Poumon mangé par le froid, vois-tu. Gagné cela au début de l’hiver,

tout là-bas, vers le lac. J’espère pourtant que je pourrai regagner à

temps le logis, avec mes deux Jeanne.

C’est une habitude que prend bientôt l’homme, dans la solitude et le

néant du Wilderness, de monologuer avec lui-même. Mais Kazan, avec ses

yeux pétillants d’intelligence, était un interlocuteur tout trouvé.

C’est pourquoi Pierre lui parlait.

--Il nous faut, mon vieux, les ramener à tout prix, continua-t-il, en

caressant sa barbe. Et cela, toi seul et moi, nous le pouvons faire.

Une toux creuse le secoua. Il respira avec oppression, en s’étreignant

la poitrine, et reprit:

--Le gîte est à cinquante milles, en ligne droite. Je prie Dieu que nous

puissions y parvenir sains et saufs, et que mes poumons ne m’abandonnent

pas auparavant.

Il se releva, en chancelant un peu, et alla vers Kazan. Il attacha la

bête derrière le traîneau; puis, après avoir jeté d’autres branches sur

le feu, il entra sous la tente, où Jeanne et l’enfant dormaient.

Trois ou quatre fois au cours de la nuit, Kazan entendit la voix de

Louve Grise appelant le compagnon qu’elle avait perdu. Mais Kazan

comprenait qu’il ne devait plus lui répondre. Vers l’aurore, Louve Grise

approcha à une courte distance du campement, réitéra son appel et, pour

la première fois, Kazan lui répliqua.

Son hurlement réveilla Pierre, qui sortit de la tente et regarda le

ciel, que commençait à blanchir l’aube. Il raviva le feu et se mit à

préparer le déjeuner.

VIII

L’INTERSIGNE DE LA MORT

Kazan(#72127) · 第 3 / 15 段