[7] Le fleuve Mackenzie prend sa source dans les Montagnes Rocheuses,

traverse le Canada vers l’ouest et va se jeter dans la Mer Glaciale

du Nord, après avoir côtoyé les Grands Lacs de l’Ours et de

l’Esclave.

Le soleil était complètement levé, quand il arriva au bord d’un marais,

calme et gelé, qui occupait une dépression entre deux chaînes de

montagne. Le sapin et le cèdre poussaient drus sur ses bords, si drus

que la neige avait à peine traversé leurs ramures et que la lumière s’y

tamisait au point de n’être plus qu’un crépuscule.

Le jour n’était point parvenu à dissiper le malaise qu’éprouvait Kazan.

Il était libre des hommes et rien n’était plus autour de lui qui lui

rappelât leur présence haïe. Mais la société des autres chiens, le feu,

la nourriture toute préparée et jusqu’au traîneau coutumier, toutes ces

choses qui avaient, de tout temps, fait partie intégrante de sa vie, lui

manquaient. Il se sentait seul.

Ces regrets étaient ceux du chien. Mais le loup réagissait. Il disait au

chien que, quelque part, dans ce monde silencieux, il y avait des frères

et que, pour les faire accourir, il lui fallait s’asseoir sur son

derrière et hurler au loin sa solitude. Plusieurs fois, Kazan sentit

l’appel trembler dans sa poitrine et dans sa gorge, sans réussir

complètement à l’exhaler.

La nourriture lui vint plus rapidement que la voix. Vers le milieu du

jour, il accula contre une souche d’arbre un gros lapin blanc et le tua.

La chair chaude et le sang rouge étaient meilleurs que le poisson gelé

et que le suif coutumiers, et la succulence de ce nouveau repas ranima

sa confiance.

Au cours de l’après-midi, il pourchassa plusieurs autres lapins et en

tua encore deux. Il avait ignoré jusqu’à ce jour le plaisir de la chasse

et celui de tuer du gibier autant qu’il lui plaisait, quoiqu’il n’eût

point mangé tout ce qu’il avait tué.

Puis, il trouva que les lapins mouraient trop aisément. Il n’y avait

point combat. Les lapins étaient très frais et très tendres quand on

avait faim, mais la joie de la victoire était minime. Il se mit donc en

quête d’un gibier plus important.

Il marchait ouvertement et sans songer à se dissimuler, la tête haute,

le dos hérissé. Sa queue touffue se balançait librement, comme celle

d’un loup. Tout son corps frémissait de l’énergie de vivre et du désir

de l’action. Instinctivement, il avait pris la direction du nord-ouest.

C’était l’appel des jours lointains qu’il avait vécus jadis sur les

bords du Mackenzie, à mille milles de là[8].

[8] Le mille anglais vaut 1.600 mètres.

Il rencontra des pistes diverses et renifla les odeurs laissées par des

sabots d’élans et de caribous. Il releva les empreintes des pieds,

ouatés de fourrure, d’un lynx. Il pista aussi un renard et arriva ainsi

à une clairière entourée de grands sapins, où la neige était battue et

rougie de sang. Sur le sol gisaient la tête d’un hibou, ses plumes, ses

ailes et ses entrailles. Et il comprit qu’il n’était point le seul

chasseur de la région.

Vers le soir, il tomba sur d’autres empreintes qui ressemblaient fort

aux siennes. Elles étaient toutes fraîches et leur senteur récente fit

qu’il gémit, en se remettant sur son derrière et en s’essayant, par de

nouvelles vocalises, au cri du loup.

A mesure que grandissaient dans la forêt les ombres de la nuit, il

sentait davantage sa solitude et le besoin se faisait plus impérieux

d’appeler à lui ses frères sauvages. Il avait voyagé toute la journée,

mais ne sentait point la fatigue. La nuit était claire et le ciel empli

d’étoiles. La lune se levait.

Il s’installa à nouveau sur la neige, le nez pointé vers le faîte des

sapins, et le loup naquit soudain en lui, en un long et lugubre

hurlement, qui courut au loin, pendant des milles, à travers le nocturne

silence.

Quand il eut terminé son cri, il demeura assis et écouta, tout fier de

l’étrange et nouvelle modulation que son gosier avait réussie. Mais

aucune voix ne répondit à la sienne. Il avait, sans qu’il s’en rendît

compte, hurlé contre le vent, qui refoulait derrière lui son cri. Seul

en fut éveillé un élan mâle, qui prit la fuite tout près de lui, en

faisant craquer les broussailles, et dont les grandes cornes vinrent

battre, comme des baguettes de tambour, avec un bruit sec, les ramures

des arbres.

Deux fois encore, Kazan lança son hurlement, afin d’être bien sûr de

tenir son nouveau cri. Puis il se remit en route.

Il arriva au pied d’une crête abrupte et raboteuse, qu’il escalada en

décrivant un détour, et dont il atteignit ainsi le sommet.

Une fois là, il lui sembla que les étoiles et la lune étaient plus près

de lui, et il s’en émerveilla. Puis, ayant porté ses regards sur le

revers de la crête, il découvrit à ses pieds une vaste plaine, avec un

lac gelé, qui étincelait au clair de lune. De ce lac sortait une rivière

blanche de gel, elle aussi, et qui disparaissait ensuite parmi des

arbres paraissant, autant qu’il en pouvait juger, moins touffus et moins

denses que ceux dont était bordé le marais.

Et voilà qu’au loin, dans la plaine, un cri retentit, pareil à celui que

lui-même avait jeté, le cri du loup! Ses mâchoires claquèrent, ses crocs

brillèrent et il fut pour répondre aussitôt. Mais l’instinct de défiance

du Wild, qui était inné en lui et lui commandait d’être prudent, fit

qu’il se tut[9].

[9] Le _Wild_, ou le _Wilderness_, est un terme générique,

intraduisible, qui, comme le Causse, la Brousse, la Pampa, la

Steppe, la Jungle, le Maquis, désigne une région particulière et

l’ensemble des éléments types qui la constituent. Le _Wild_, qui

occupe une grande partie du Northland américain, s’étend jusqu’au

Cercle Arctique. Ce n’est plus la terre normalement habitable, et ce

n’est point encore la région morte du Pôle. Les forêts, alternées de

prairies, sont nombreuses. Durant la plus grande partie de l’année,

l’hiver sévit et la neige recouvre uniformément la terre. Un bref

été fait croître hâtivement une végétation rapide et luxuriante. Le

sol est tantôt plat, telles les étendues dénudées des _Barrens_,

tantôt montagneux et accidenté.

Il continua à écouter, tout frémissant, en proie à une excitation

sauvage, qu’il pouvait à peine maîtriser. Le cri, bientôt, se rapprocha,

près, tout près, et d’autres s’y joignirent, espèce de glapissements

aigus et rapides, auxquels d’autres encore répondirent au loin. Les

loups se réunissaient pour la chasse de la nuit.

Kazan, assis sur son derrière et tremblant, ne bougeait toujours point.

Ce n’était pas qu’il eût peur. Mais la crête de la montagne où il se

trouvait lui semblait trancher en deux l’univers.

Là en bas, au-dessous de lui, était un monde nouveau, libre des hommes

et de l’esclavage. En arrière, quelque chose planait dans l’air, qui

l’attirait à travers l’espace, inondé de la clarté lunaire, qu’il fixait

des yeux. Une femme qui pour lui avait été bonne et douce, et dont il

croyait encore entendre la voix, sentir la main, caressante, l’appelait

à travers les forêts. Il croyait ouïr son rire clair, qui le faisait si

heureux, apercevoir son jeune visage.

Auquel des deux appels devait-il répondre? A celui qui l’appelait en

bas, dans la plaine? A l’autre, qui le ramenait vers les hommes

méchants, vers leurs gourdins et vers les lanières cinglantes de leurs

fouets? Longtemps il demeura hésitant, sans bouger, tournant sa tête,

tantôt d’un côté et tantôt de l’autre.

Puis il descendit vers la plaine.

Toute la nuit durant, il demeura à proximité de la troupe de loups, mais

sans se hasarder à s’en trop approcher. Et il fit bien. Il avait

conservé, imprégnées dans son poil, l’odeur spéciale des harnais portés

par lui et celle des hommes avec qui il avait vécu. Les loups l’eussent

aussitôt mis en pièces. L’instinct de conservation des créatures du

Wild, qui était venu à lui, comme un faible murmure, à travers des

générations successives d’ancêtres loups, lui avait appris qu’il devait

agir ainsi, comme il lui enseigna, afin de s’imprégner d’une autre

odeur, à se rouler dans la neige, là où elle avait été le plus densément

piétinée par ses frères sauvages.

La horde avait, au bord du lac, tué un caribou et elle festoya presque

jusqu’à l’aube. Kazan humait le vent, qu’il avait en face. Il lui

apportait l’odeur du sang et de la chair chaude, qui lui chatouillait

agréablement les narines. La finesse de son ouïe percevait le craquement

des os dans les mâchoires. Mais l’instinct de sa sauvegarde fut plus

fort que la tentation.

Au plein jour, lorsque la troupe se fut éparpillée de droite et de

gauche dans la plaine, Kazan vint jusqu’au lieu de la ripaille. Il ne

trouva plus que la neige rougie par le sang, couverte d’entrailles et de

morceaux déchiquetés de peau coriace. Des lambeaux de chair, abandonnés

par la horde repue, étaient attenants encore aux gros os. Kazan enfouit

son museau dans ces débris et se roula à nouveau sur le sol, afin de se

saturer de tous ces relents.

Le soir le retrouva encore à la même place et, lorsque la lune et les

étoiles apparurent, sans trembler cette fois, il renouvela son appel.

C’est une seconde horde qui arriva, venant du sud, et qui menait grand

train un autre caribou, qu’elle rabattait vers le lac gelé. La nuit

était presque aussi lumineuse que le jour et Kazan vit la bête traquée,

une femelle, qui sortait d’un bois de sapins, les loups à ses trousses.

Ils étaient au nombre d’une douzaine environ, divisés en deux groupes

qui s’avançaient en formant un fer à cheval, chaque groupe conduit par

un chef et resserrant peu à peu l’étau commun.

Poussant un glapissement aigu, Kazan, lorsque le caribou passa à

proximité de lui, s’élança comme un trait et prit aussitôt la poursuite,

collé aux sabots de la bête. Au bout de deux cents yards[10], le caribou

fit un crochet vers la droite et vint se jeter vers un des chefs de la

meute, qui lui barra la route, de ses mâchoires ouvertes. Le caribou

s’arrêta, le temps d’un éclair, et Kazan en profita pour lui sauter à la

gorge.

[10] Le yard vaut 0 m. 91 (914 mm.).

Tandis que le reliquat des loups accourait en hurlant, la bête vaincue

s’écroula sur le sol, écrasant à moitié sous son corps Kazan, dont les

crocs ne firent que s’enfoncer davantage dans la veine jugulaire. Malgré

le poids qui pesait sur lui et l’étouffait, il ne lâcha point son

emprise. C’était sa première grosse proie. Son sang brûlait, plus ardent

que du feu, et il grognait entre ses dents serrées.

Pas avant que le dernier spasme de l’agonie n’eût abandonné le caribou,

Kazan ne se dégagea de la lourde poitrine. Il avait, dans la journée,

tué et mangé un lapin, et n’avait pas faim. Il se recula donc et,

s’asseyant dans la neige, regarda tranquillement la horde déchiqueter le

cadavre.

Comme le festin tirait à sa fin, il se hasarda parmi ses nouveaux

frères, farfouilla du museau entre deux d’entre eux, et en reçut, en

guise de bienvenue, un coup de dent.

Tandis qu’il se retirait un peu en arrière, se demandant s’il convenait

d’insister, une grosse louve, se détachant de la bande, bondit soudain

vers lui, droit à sa gorge. Il eut tout juste le loisir de parer

l’attaque, en se couvrant de son épaule, et les deux bêtes allèrent

rouler et rouler encore dans la neige.

A peine Kazan et la louve s’étaient-ils remis sur leurs pattes que

l’excitation de cette brusque bataille détourna vers eux l’attention des

autres loups. Abandonnant les restes du caribou, ils firent cercle,

découvrant leurs crocs, hérissant comme des brosses leurs dos d’un gris

jaunâtre, tandis qu’un des deux chefs s’avançait vers Kazan, pour le

défier. Dès que les deux bêtes furent aux prises, l’anneau fatal se

referma complètement autour des combattants.

Ce genre de tournoi en champ clos n’était pas nouveau pour Kazan.

C’était le mode de combat ordinaire des chiens de traîneaux, lorsqu’ils

vidaient leurs querelles. Si l’homme n’intervenait pas avec un fouet ou

un gourdin, la bataille se terminait infailliblement par la mort d’un

des deux champions. Parfois ils y laissaient la vie l’un et l’autre.

Il n’y avait pas à compter ici sur l’intervention de l’homme. Rien que

le cordon des diables aux crocs aigus, qui attendaient avec impatience

le résultat du combat, prêts à sauter sur le premier des deux

adversaires qui culbuterait sur le dos ou sur le flanc, et à le mettre

en pièces. Kazan était un étranger parmi la horde. Il n’avait rien à

craindre cependant d’une attaque partant des rangs des spectateurs. La

loi du combat était, pour chaque adversaire, une justice égale.

Kazan n’avait donc à s’occuper que du grand chef gris qui l’avait

provoqué. Épaule contre épaule, ils tournaient en cercle, guettant l’un

et l’autre le moment d’une prise de corps propice. Là où, quelques

instants auparavant, claquaient des mâchoires et craquaient les os et la

chair, le silence s’était fait.

Des chiens dégénérés de la Terre du Sud, aux pattes faibles et à la

gorge tendre, auraient en pareille occurrence grogné leurs menaces, en

se montrant les dents. Kazan et le grand loup, au contraire, demeuraient

calmes, en apparence tout au moins. Leurs oreilles, pointées en avant,

ne se repliaient pas peureusement, ni le panache de leurs queues

touffues, qui flottait au vent, ne se rabattait entre leurs pattes.

Tout à coup, le loup esquissa sa première attaque que Kazan évita de

bien peu. Les mâchoires du loup se refermèrent l’une contre l’autre,

avec un bruit d’acier, et Kazan en profita pour lancer sa riposte. Les

couteaux de ses dents balafrèrent le flanc de son adversaire. Après

quoi, les deux bêtes se remirent à tourner en rond, accotées l’une à

l’autre.

Leurs yeux devenaient plus ardents, leurs lèvres se plissaient et se

retroussaient. Ce fut au tour de Kazan de jeter son attaque et d’essayer

de l’emprise mortelle à la gorge. De bien peu, lui aussi, il manqua son

coup et le mouvement giratoire recommença.

Le sang coulait abondamment du flanc blessé du grand loup et rougissait

la neige. Brusquement (c’était une vieille ruse qu’il avait apprise dans

sa jeunesse), Kazan se laissa tomber sur le sol, les yeux mi-clos. Le

grand loup, étonné, s’arrêta aussi et tourniqua autour de lui. Kazan,

qui l’observait, profita de ce que la gorge ennemie était à sa portée

pour tenter à nouveau de la saisir. Mais, cette fois encore, il y eut un

inutile claquement de mâchoires. Avec l’agilité d’un chat, le loup avait

déjà pivoté sur lui-même et fait volte-face.

Alors commença la vraie bataille. Les deux bêtes bondirent l’une contre

l’autre et se rencontrèrent, dans leur élan, poitrine contre poitrine.

Kazan, dont le but était toujours l’emprise à la gorge, l’essaya

derechef. Il la manqua encore, de l’épaisseur d’un cheveu, et, tandis

qu’il avait la tête baissée, le loup le happa à la nuque.

L’attaque fut terrible et Kazan se sentit saisi d’une terreur intense.

La douleur qu’il ressentait était vive aussi. Il réussit pourtant à

tirer en avant la tête du grand loup, dont il agrippa, au joint du

corps, une des deux pattes de devant.

L’os de la patte craqua sous sa mâchoire, solidement incrustée dans le

poil et dans la chair, et le cercle des loups devint plus attentif. Le

dénouement approchait. Lequel des deux combattants lâcherait le premier

son emprise et roulerait sur la neige, pour être dévoré?

Ce fut Kazan qui, réunissant toutes ses forces en un effort désespéré,

réussit à se redresser sous l’étreinte de son adversaire et, d’un

mouvement violent, à s’arracher de ses mâchoires.

Puis, sitôt qu’il fut libre, il s’élança contre le grand loup qui, la

patte cassée, se trouvait en un équilibre instable. En une botte pleine

d’à-propos, il le frappa en plein flanc. L’animal perdit pied, roula sur

le dos, et la horde aussitôt bondit sur lui, hâtive de se repaître de

son ancien chef dont le pouvoir et la force n’étaient plus.

Laissant la meute hurlante, aux lèvres sanglantes, dévorer le vaincu,

Kazan se retira à l’écart, haletant et fort mal en point lui-même. Sa

faiblesse était extrême et son cerveau tant soit peu trouble.

Il éprouvait le besoin de se coucher sur la neige. Mais l’atavique et

sûr instinct de sa conservation l’avertissait de ne pas s’abandonner à

ce désir.

Comme il était là, il vit une jeune louve grise qui, souple et svelte,

s’avançait. Elle commença par se coucher devant lui, d’un air de

soumission, puis se releva vivement et se mit à renifler ses blessures.

C’était une jolie bête, bien découplée. Mais Kazan ne lui prêta point

attention. Il était bien trop occupé à regarder disparaître l’ancien

chef, dont craquaient les os, comme avaient craqué ceux du caribou, et

dont la chair et la peau s’en allaient en lambeaux.

Un orgueil montait en lui, qui lui disait qu’il était digne désormais

des nouveaux frères qu’il s’était donnés. Désormais, quand il lancerait

son hurlement à la lune et aux étoiles, parmi le grand Désert Blanc, les

sombres chasseurs aux pattes rapides ne manqueraient plus de lui

répondre et d’accourir!

Comme ses forces étaient un peu revenues, après un dernier coup d’œil

vers la horde attablée, il regagna, en trottant, les plus proches

sapins. Avant de s’y enfoncer, il se retourna et s’aperçut que Louve

Grise, c’est ainsi que nous l’appellerons désormais, le suivait.

Elle n’était qu’à quelques yards de lui et continuait à avancer, avec un

peu de timidité. Quelque chose qui n’était ni l’odeur du sang, ni le

parfum des baumiers[11], ni l’arome résineux des pins, flottait dans

l’air, sous les claires étoiles, dans le calme apaisant de la nuit. Et

ce quelque chose émanait de Louve Grise.

[11] On donne ce nom à des arbres qui sécrètent le «baume», espèce de

résine particulièrement odoriférante.

Il la regarda dans les yeux et il vit que ces yeux paraissaient

l’interroger. Elle était à peine adolescente. Sur sa tête et sur son dos

brillaient, sous la lune, ses poils lisses et soyeux. Elle lut, dans le

regard étincelant de Kazan, son étonnement, et gémit doucement.

Kazan fit quelques pas en avant. Il appuya sa tête sur le dos de Louve

Grise et sentit qu’à son contact elle tremblait. Le mystère de la nuit

et des astres était sur eux. Maintenant elle avait tourné son museau

vers les plaies de Kazan et les léchait, pour en apaiser la douleur. Il

songea à d’autres caresses qui lui avaient été bienfaisantes aussi.

Bientôt, le dos fièrement hérissé, la tête haute, il s’enfonçait, côte à

côte avec Louve Grise, plus avant sous les sapins.

VI

L’ATTAQUE DU TRAINEAU

Tous deux, cette nuit-là, trouvèrent un paisible abri sous les baumiers

et les sapins épais. Le sol, tapissé de fines aiguilles que la neige

n’avait point recouvertes, leur offrit pour s’y étendre son moelleux

capiton. Louve Grise pelotonna son corps chaud contre celui de Kazan, en

continuant à lécher ses blessures.

Au point du jour, une neige épaisse et veloutée tomba, voilant le

paysage autour d’eux, comme d’un rideau. La température s’était radoucie

et l’on n’entendait rien, dans l’immense silence, que le volètement des

blancs flocons. Toute la journée, Kazan et Louve Grise coururent de

compagnie. De temps à autre, Kazan tournait la tête vers la crête qu’il

avait franchie l’avant-veille et Louve Grise ne pouvait s’expliquer les

sons étrangers qui roulaient dans sa gorge.

Vers le soir, le couple n’ayant rencontré aucun gibier, Kazan ramena

Louve Grise au bord du lac, vers les débris du double festin du jour

précédent qui pouvaient encore subsister.

Quoique Louve Grise n’eût point fait directement connaissance avec les

viandes empoisonnées, avec les appâts savamment disposés par l’homme sur

le feuillage des fosses invisibles et traîtresses, et sur les pièges

d’acier, l’éternel instinct du Wilderness était dans ses veines et lui

enseignait qu’il y avait péril à toucher aux chairs mortes, lorsqu’elles

étaient devenues froides.

Kazan, au contraire, était mieux renseigné qu’elle. Il avait côtoyé,

avec ses maîtres, maintes vieilles carcasses inoffensives, en même temps

qu’il les avait vus disposer leurs pièges et rouler de petites capsules

de strychnine dans les boyaux de bêtes mortes, qui servaient d’appât.

Une fois, même, il s’était, par mégarde, laissé happer la patte par une

trappe et il en avait ressenti l’étreinte cuisante. Mais il savait que

nul homme n’était venu ici depuis la veille et il invitait Louve Grise,

demeurée sur le bord du lac, à s’aventurer avec lui parmi les gros blocs

de glace entassés[12].

[12] Ces blocs, les _hummocks_, proviennent de la pression de la glace

sur elle-même, lorsque se congèle l’eau des lacs.

Elle se décida à l’accompagner. Mais elle était dans un tel état

d’agitation qu’elle en culbuta lourdement sur le derrière, tandis que

Kazan creusait avec ses pattes, dans la neige fraîche, afin d’en

extraire les débris du caribou, qui s’y étaient bien conservés. Elle

refusa obstinément d’y toucher et Kazan, finalement, ne réussissant pas

à la décider, prit peur lui aussi et agit comme elle.

Ils se dirent bien d’autres choses durant les jours et les nuits qui

suivirent. Au cours de la troisième nuit, Kazan, lançant son appel,

réunit autour de lui la même horde et prit la direction de la chasse.

Trois fois il en fut de même durant le mois, avant que la lune

décroissante eût quitté les cieux. Et, chaque fois, il y eut une proie.

Puis il chassa dans la seule compagnie de Louve Grise, qui était pour

lui une société de plus en plus douce, et ils vécurent de lapins blancs.

Quel que fût l’attrait de sa compagne, il arrivait souvent que Kazan

montât avec elle sur la crête qui dominait la vaste plaine, dont il ne

s’était pas éloigné, et il tentait de lui expliquer tout ce qu’il avait

laissé derrière lui. Cet appel du passé était si fort, parfois, qu’il

avait grand peine à résister au désir de s’en retourner vers la tente de

Thorpe, en entraînant Louve Grise à sa suite.

Puis un événement inattendu se produisit. Comme le couple errait un jour

au pied d’un petit chaînon montagneux, Kazan aperçut, sur la pente qui

le dominait, quelque chose qui arrêta brusquement les battements de son

cœur. Un homme, avec un traîneau et son attelage de chiens, descendait

dans leur monde.

Le vent, qui était contraire, ne l’avait point averti, ni Louve Grise,

et Kazan vit tout à coup un objet qui, sous le soleil, étincelait dans

les mains de l’homme. Il n’ignorait point ce qu’était cela, c’est-à-dire

l’objet qui crache le feu et le tonnerre, et qui tue.

Il donna l’alerte, aussitôt, à Louve Grise et ils filèrent ensemble, à

toutes pattes. Mais une détonation retentit et, tandis que Kazan

grognait furieusement sa haine à l’objet qui tuait et aux hommes, un

sifflement passa au-dessus de sa tête.

Puis il y eut une seconde détonation et Louve Grise, cette fois,

poussant un glapissement de douleur, s’en alla rouler dans la neige.

Elle se releva aussitôt et, escortée de Kazan, reprit sa course vers

l’abri d’un petit bois. Là, elle fit halte afin de lécher son épaule

blessée, tandis que Kazan continuait à observer.

L’homme au fusil avait pris leur piste. Il s’arrêta à la place où Louve

Grise était tombée et examina la neige. Puis il continua à avancer.

Kazan, de son museau, aida Louve Grise à se remettre sur ses pattes. Ils

filèrent rapidement et trouvèrent un refuge plus sûr dans l’épaisse

végétation qui bordait les rives du lac. Toute la journée, tandis que

Louve Grise était étendue sur la neige, Kazan demeura aux aguets,

retournant furtivement en arrière pour observer, et flairant le vent.

Mais l’homme avait abandonné.

Le lendemain, Louve Grise boitait. En explorant avec soin tous les

replis du terrain, le couple arriva aux restes d’un ancien campement.

Les dents de Kazan se découvrirent et il grogna sa haine de l’homme qui,

en s’en allant, avait laissé son odeur. Le désir croissait en lui de

venger la blessure de Louve Grise. Ses propres blessures, mal fermées,

augmentaient son irritation. Le museau au ras du sol, il s’efforçait à

découvrir, sous la neige nouvelle, la direction que l’ennemi avait

prise. Il en oubliait le fusil.

Trois jours durant, Kazan et Louve Grise, celle-ci en dépit de sa

boiterie qui continuait, coururent à l’aventure, droit devant eux, et

parcoururent un chemin assez considérable. La nuit du troisième jour,

qui était celle où apparaissait le premier quartier de la nouvelle lune,

Kazan rencontra une piste fraîche.

Kazan(#72127) · 第 2 / 15 段