traverse le Canada vers l’ouest et va se jeter dans la Mer Glaciale
du Nord, après avoir côtoyé les Grands Lacs de l’Ours et de
l’Esclave.
Le soleil était complètement levé, quand il arriva au bord d’un marais,
calme et gelé, qui occupait une dépression entre deux chaînes de
montagne. Le sapin et le cèdre poussaient drus sur ses bords, si drus
que la neige avait à peine traversé leurs ramures et que la lumière s’y
tamisait au point de n’être plus qu’un crépuscule.
Le jour n’était point parvenu à dissiper le malaise qu’éprouvait Kazan.
Il était libre des hommes et rien n’était plus autour de lui qui lui
rappelât leur présence haïe. Mais la société des autres chiens, le feu,
la nourriture toute préparée et jusqu’au traîneau coutumier, toutes ces
choses qui avaient, de tout temps, fait partie intégrante de sa vie, lui
manquaient. Il se sentait seul.
Ces regrets étaient ceux du chien. Mais le loup réagissait. Il disait au
chien que, quelque part, dans ce monde silencieux, il y avait des frères
et que, pour les faire accourir, il lui fallait s’asseoir sur son
derrière et hurler au loin sa solitude. Plusieurs fois, Kazan sentit
l’appel trembler dans sa poitrine et dans sa gorge, sans réussir
complètement à l’exhaler.
La nourriture lui vint plus rapidement que la voix. Vers le milieu du
jour, il accula contre une souche d’arbre un gros lapin blanc et le tua.
La chair chaude et le sang rouge étaient meilleurs que le poisson gelé
et que le suif coutumiers, et la succulence de ce nouveau repas ranima
sa confiance.
Au cours de l’après-midi, il pourchassa plusieurs autres lapins et en
tua encore deux. Il avait ignoré jusqu’à ce jour le plaisir de la chasse
et celui de tuer du gibier autant qu’il lui plaisait, quoiqu’il n’eût
point mangé tout ce qu’il avait tué.
Puis, il trouva que les lapins mouraient trop aisément. Il n’y avait
point combat. Les lapins étaient très frais et très tendres quand on
avait faim, mais la joie de la victoire était minime. Il se mit donc en
quête d’un gibier plus important.
Il marchait ouvertement et sans songer à se dissimuler, la tête haute,
le dos hérissé. Sa queue touffue se balançait librement, comme celle
d’un loup. Tout son corps frémissait de l’énergie de vivre et du désir
de l’action. Instinctivement, il avait pris la direction du nord-ouest.
C’était l’appel des jours lointains qu’il avait vécus jadis sur les
bords du Mackenzie, à mille milles de là[8].
[8] Le mille anglais vaut 1.600 mètres.
Il rencontra des pistes diverses et renifla les odeurs laissées par des
sabots d’élans et de caribous. Il releva les empreintes des pieds,
ouatés de fourrure, d’un lynx. Il pista aussi un renard et arriva ainsi
à une clairière entourée de grands sapins, où la neige était battue et
rougie de sang. Sur le sol gisaient la tête d’un hibou, ses plumes, ses
ailes et ses entrailles. Et il comprit qu’il n’était point le seul
chasseur de la région.
Vers le soir, il tomba sur d’autres empreintes qui ressemblaient fort
aux siennes. Elles étaient toutes fraîches et leur senteur récente fit
qu’il gémit, en se remettant sur son derrière et en s’essayant, par de
nouvelles vocalises, au cri du loup.
A mesure que grandissaient dans la forêt les ombres de la nuit, il
sentait davantage sa solitude et le besoin se faisait plus impérieux
d’appeler à lui ses frères sauvages. Il avait voyagé toute la journée,
mais ne sentait point la fatigue. La nuit était claire et le ciel empli
d’étoiles. La lune se levait.
Il s’installa à nouveau sur la neige, le nez pointé vers le faîte des
sapins, et le loup naquit soudain en lui, en un long et lugubre
hurlement, qui courut au loin, pendant des milles, à travers le nocturne
silence.
Quand il eut terminé son cri, il demeura assis et écouta, tout fier de
l’étrange et nouvelle modulation que son gosier avait réussie. Mais
aucune voix ne répondit à la sienne. Il avait, sans qu’il s’en rendît
compte, hurlé contre le vent, qui refoulait derrière lui son cri. Seul
en fut éveillé un élan mâle, qui prit la fuite tout près de lui, en
faisant craquer les broussailles, et dont les grandes cornes vinrent
battre, comme des baguettes de tambour, avec un bruit sec, les ramures
des arbres.
Deux fois encore, Kazan lança son hurlement, afin d’être bien sûr de
tenir son nouveau cri. Puis il se remit en route.
Il arriva au pied d’une crête abrupte et raboteuse, qu’il escalada en
décrivant un détour, et dont il atteignit ainsi le sommet.
Une fois là, il lui sembla que les étoiles et la lune étaient plus près
de lui, et il s’en émerveilla. Puis, ayant porté ses regards sur le
revers de la crête, il découvrit à ses pieds une vaste plaine, avec un
lac gelé, qui étincelait au clair de lune. De ce lac sortait une rivière
blanche de gel, elle aussi, et qui disparaissait ensuite parmi des
arbres paraissant, autant qu’il en pouvait juger, moins touffus et moins
denses que ceux dont était bordé le marais.
Et voilà qu’au loin, dans la plaine, un cri retentit, pareil à celui que
lui-même avait jeté, le cri du loup! Ses mâchoires claquèrent, ses crocs
brillèrent et il fut pour répondre aussitôt. Mais l’instinct de défiance
du Wild, qui était inné en lui et lui commandait d’être prudent, fit
qu’il se tut[9].
[9] Le _Wild_, ou le _Wilderness_, est un terme générique,
intraduisible, qui, comme le Causse, la Brousse, la Pampa, la
Steppe, la Jungle, le Maquis, désigne une région particulière et
l’ensemble des éléments types qui la constituent. Le _Wild_, qui
occupe une grande partie du Northland américain, s’étend jusqu’au
Cercle Arctique. Ce n’est plus la terre normalement habitable, et ce
n’est point encore la région morte du Pôle. Les forêts, alternées de
prairies, sont nombreuses. Durant la plus grande partie de l’année,
l’hiver sévit et la neige recouvre uniformément la terre. Un bref
été fait croître hâtivement une végétation rapide et luxuriante. Le
sol est tantôt plat, telles les étendues dénudées des _Barrens_,
tantôt montagneux et accidenté.
Il continua à écouter, tout frémissant, en proie à une excitation
sauvage, qu’il pouvait à peine maîtriser. Le cri, bientôt, se rapprocha,
près, tout près, et d’autres s’y joignirent, espèce de glapissements
aigus et rapides, auxquels d’autres encore répondirent au loin. Les
loups se réunissaient pour la chasse de la nuit.
Kazan, assis sur son derrière et tremblant, ne bougeait toujours point.
Ce n’était pas qu’il eût peur. Mais la crête de la montagne où il se
trouvait lui semblait trancher en deux l’univers.
Là en bas, au-dessous de lui, était un monde nouveau, libre des hommes
et de l’esclavage. En arrière, quelque chose planait dans l’air, qui
l’attirait à travers l’espace, inondé de la clarté lunaire, qu’il fixait
des yeux. Une femme qui pour lui avait été bonne et douce, et dont il
croyait encore entendre la voix, sentir la main, caressante, l’appelait
à travers les forêts. Il croyait ouïr son rire clair, qui le faisait si
heureux, apercevoir son jeune visage.
Auquel des deux appels devait-il répondre? A celui qui l’appelait en
bas, dans la plaine? A l’autre, qui le ramenait vers les hommes
méchants, vers leurs gourdins et vers les lanières cinglantes de leurs
fouets? Longtemps il demeura hésitant, sans bouger, tournant sa tête,
tantôt d’un côté et tantôt de l’autre.
Puis il descendit vers la plaine.
Toute la nuit durant, il demeura à proximité de la troupe de loups, mais
sans se hasarder à s’en trop approcher. Et il fit bien. Il avait
conservé, imprégnées dans son poil, l’odeur spéciale des harnais portés
par lui et celle des hommes avec qui il avait vécu. Les loups l’eussent
aussitôt mis en pièces. L’instinct de conservation des créatures du
Wild, qui était venu à lui, comme un faible murmure, à travers des
générations successives d’ancêtres loups, lui avait appris qu’il devait
agir ainsi, comme il lui enseigna, afin de s’imprégner d’une autre
odeur, à se rouler dans la neige, là où elle avait été le plus densément
piétinée par ses frères sauvages.
La horde avait, au bord du lac, tué un caribou et elle festoya presque
jusqu’à l’aube. Kazan humait le vent, qu’il avait en face. Il lui
apportait l’odeur du sang et de la chair chaude, qui lui chatouillait
agréablement les narines. La finesse de son ouïe percevait le craquement
des os dans les mâchoires. Mais l’instinct de sa sauvegarde fut plus
fort que la tentation.
Au plein jour, lorsque la troupe se fut éparpillée de droite et de
gauche dans la plaine, Kazan vint jusqu’au lieu de la ripaille. Il ne
trouva plus que la neige rougie par le sang, couverte d’entrailles et de
morceaux déchiquetés de peau coriace. Des lambeaux de chair, abandonnés
par la horde repue, étaient attenants encore aux gros os. Kazan enfouit
son museau dans ces débris et se roula à nouveau sur le sol, afin de se
saturer de tous ces relents.
Le soir le retrouva encore à la même place et, lorsque la lune et les
étoiles apparurent, sans trembler cette fois, il renouvela son appel.
C’est une seconde horde qui arriva, venant du sud, et qui menait grand
train un autre caribou, qu’elle rabattait vers le lac gelé. La nuit
était presque aussi lumineuse que le jour et Kazan vit la bête traquée,
une femelle, qui sortait d’un bois de sapins, les loups à ses trousses.
Ils étaient au nombre d’une douzaine environ, divisés en deux groupes
qui s’avançaient en formant un fer à cheval, chaque groupe conduit par
un chef et resserrant peu à peu l’étau commun.
Poussant un glapissement aigu, Kazan, lorsque le caribou passa à
proximité de lui, s’élança comme un trait et prit aussitôt la poursuite,
collé aux sabots de la bête. Au bout de deux cents yards[10], le caribou
fit un crochet vers la droite et vint se jeter vers un des chefs de la
meute, qui lui barra la route, de ses mâchoires ouvertes. Le caribou
s’arrêta, le temps d’un éclair, et Kazan en profita pour lui sauter à la
gorge.
[10] Le yard vaut 0 m. 91 (914 mm.).
Tandis que le reliquat des loups accourait en hurlant, la bête vaincue
s’écroula sur le sol, écrasant à moitié sous son corps Kazan, dont les
crocs ne firent que s’enfoncer davantage dans la veine jugulaire. Malgré
le poids qui pesait sur lui et l’étouffait, il ne lâcha point son
emprise. C’était sa première grosse proie. Son sang brûlait, plus ardent
que du feu, et il grognait entre ses dents serrées.
Pas avant que le dernier spasme de l’agonie n’eût abandonné le caribou,
Kazan ne se dégagea de la lourde poitrine. Il avait, dans la journée,
tué et mangé un lapin, et n’avait pas faim. Il se recula donc et,
s’asseyant dans la neige, regarda tranquillement la horde déchiqueter le
cadavre.
Comme le festin tirait à sa fin, il se hasarda parmi ses nouveaux
frères, farfouilla du museau entre deux d’entre eux, et en reçut, en
guise de bienvenue, un coup de dent.
Tandis qu’il se retirait un peu en arrière, se demandant s’il convenait
d’insister, une grosse louve, se détachant de la bande, bondit soudain
vers lui, droit à sa gorge. Il eut tout juste le loisir de parer
l’attaque, en se couvrant de son épaule, et les deux bêtes allèrent
rouler et rouler encore dans la neige.
A peine Kazan et la louve s’étaient-ils remis sur leurs pattes que
l’excitation de cette brusque bataille détourna vers eux l’attention des
autres loups. Abandonnant les restes du caribou, ils firent cercle,
découvrant leurs crocs, hérissant comme des brosses leurs dos d’un gris
jaunâtre, tandis qu’un des deux chefs s’avançait vers Kazan, pour le
défier. Dès que les deux bêtes furent aux prises, l’anneau fatal se
referma complètement autour des combattants.
Ce genre de tournoi en champ clos n’était pas nouveau pour Kazan.
C’était le mode de combat ordinaire des chiens de traîneaux, lorsqu’ils
vidaient leurs querelles. Si l’homme n’intervenait pas avec un fouet ou
un gourdin, la bataille se terminait infailliblement par la mort d’un
des deux champions. Parfois ils y laissaient la vie l’un et l’autre.
Il n’y avait pas à compter ici sur l’intervention de l’homme. Rien que
le cordon des diables aux crocs aigus, qui attendaient avec impatience
le résultat du combat, prêts à sauter sur le premier des deux
adversaires qui culbuterait sur le dos ou sur le flanc, et à le mettre
en pièces. Kazan était un étranger parmi la horde. Il n’avait rien à
craindre cependant d’une attaque partant des rangs des spectateurs. La
loi du combat était, pour chaque adversaire, une justice égale.
Kazan n’avait donc à s’occuper que du grand chef gris qui l’avait
provoqué. Épaule contre épaule, ils tournaient en cercle, guettant l’un
et l’autre le moment d’une prise de corps propice. Là où, quelques
instants auparavant, claquaient des mâchoires et craquaient les os et la
chair, le silence s’était fait.
Des chiens dégénérés de la Terre du Sud, aux pattes faibles et à la
gorge tendre, auraient en pareille occurrence grogné leurs menaces, en
se montrant les dents. Kazan et le grand loup, au contraire, demeuraient
calmes, en apparence tout au moins. Leurs oreilles, pointées en avant,
ne se repliaient pas peureusement, ni le panache de leurs queues
touffues, qui flottait au vent, ne se rabattait entre leurs pattes.
Tout à coup, le loup esquissa sa première attaque que Kazan évita de
bien peu. Les mâchoires du loup se refermèrent l’une contre l’autre,
avec un bruit d’acier, et Kazan en profita pour lancer sa riposte. Les
couteaux de ses dents balafrèrent le flanc de son adversaire. Après
quoi, les deux bêtes se remirent à tourner en rond, accotées l’une à
l’autre.
Leurs yeux devenaient plus ardents, leurs lèvres se plissaient et se
retroussaient. Ce fut au tour de Kazan de jeter son attaque et d’essayer
de l’emprise mortelle à la gorge. De bien peu, lui aussi, il manqua son
coup et le mouvement giratoire recommença.
Le sang coulait abondamment du flanc blessé du grand loup et rougissait
la neige. Brusquement (c’était une vieille ruse qu’il avait apprise dans
sa jeunesse), Kazan se laissa tomber sur le sol, les yeux mi-clos. Le
grand loup, étonné, s’arrêta aussi et tourniqua autour de lui. Kazan,
qui l’observait, profita de ce que la gorge ennemie était à sa portée
pour tenter à nouveau de la saisir. Mais, cette fois encore, il y eut un
inutile claquement de mâchoires. Avec l’agilité d’un chat, le loup avait
déjà pivoté sur lui-même et fait volte-face.
Alors commença la vraie bataille. Les deux bêtes bondirent l’une contre
l’autre et se rencontrèrent, dans leur élan, poitrine contre poitrine.
Kazan, dont le but était toujours l’emprise à la gorge, l’essaya
derechef. Il la manqua encore, de l’épaisseur d’un cheveu, et, tandis
qu’il avait la tête baissée, le loup le happa à la nuque.
L’attaque fut terrible et Kazan se sentit saisi d’une terreur intense.
La douleur qu’il ressentait était vive aussi. Il réussit pourtant à
tirer en avant la tête du grand loup, dont il agrippa, au joint du
corps, une des deux pattes de devant.
L’os de la patte craqua sous sa mâchoire, solidement incrustée dans le
poil et dans la chair, et le cercle des loups devint plus attentif. Le
dénouement approchait. Lequel des deux combattants lâcherait le premier
son emprise et roulerait sur la neige, pour être dévoré?
Ce fut Kazan qui, réunissant toutes ses forces en un effort désespéré,
réussit à se redresser sous l’étreinte de son adversaire et, d’un
mouvement violent, à s’arracher de ses mâchoires.
Puis, sitôt qu’il fut libre, il s’élança contre le grand loup qui, la
patte cassée, se trouvait en un équilibre instable. En une botte pleine
d’à-propos, il le frappa en plein flanc. L’animal perdit pied, roula sur
le dos, et la horde aussitôt bondit sur lui, hâtive de se repaître de
son ancien chef dont le pouvoir et la force n’étaient plus.
Laissant la meute hurlante, aux lèvres sanglantes, dévorer le vaincu,
Kazan se retira à l’écart, haletant et fort mal en point lui-même. Sa
faiblesse était extrême et son cerveau tant soit peu trouble.
Il éprouvait le besoin de se coucher sur la neige. Mais l’atavique et
sûr instinct de sa conservation l’avertissait de ne pas s’abandonner à
ce désir.
Comme il était là, il vit une jeune louve grise qui, souple et svelte,
s’avançait. Elle commença par se coucher devant lui, d’un air de
soumission, puis se releva vivement et se mit à renifler ses blessures.
C’était une jolie bête, bien découplée. Mais Kazan ne lui prêta point
attention. Il était bien trop occupé à regarder disparaître l’ancien
chef, dont craquaient les os, comme avaient craqué ceux du caribou, et
dont la chair et la peau s’en allaient en lambeaux.
Un orgueil montait en lui, qui lui disait qu’il était digne désormais
des nouveaux frères qu’il s’était donnés. Désormais, quand il lancerait
son hurlement à la lune et aux étoiles, parmi le grand Désert Blanc, les
sombres chasseurs aux pattes rapides ne manqueraient plus de lui
répondre et d’accourir!
Comme ses forces étaient un peu revenues, après un dernier coup d’œil
vers la horde attablée, il regagna, en trottant, les plus proches
sapins. Avant de s’y enfoncer, il se retourna et s’aperçut que Louve
Grise, c’est ainsi que nous l’appellerons désormais, le suivait.
Elle n’était qu’à quelques yards de lui et continuait à avancer, avec un
peu de timidité. Quelque chose qui n’était ni l’odeur du sang, ni le
parfum des baumiers[11], ni l’arome résineux des pins, flottait dans
l’air, sous les claires étoiles, dans le calme apaisant de la nuit. Et
ce quelque chose émanait de Louve Grise.
[11] On donne ce nom à des arbres qui sécrètent le «baume», espèce de
résine particulièrement odoriférante.
Il la regarda dans les yeux et il vit que ces yeux paraissaient
l’interroger. Elle était à peine adolescente. Sur sa tête et sur son dos
brillaient, sous la lune, ses poils lisses et soyeux. Elle lut, dans le
regard étincelant de Kazan, son étonnement, et gémit doucement.
Kazan fit quelques pas en avant. Il appuya sa tête sur le dos de Louve
Grise et sentit qu’à son contact elle tremblait. Le mystère de la nuit
et des astres était sur eux. Maintenant elle avait tourné son museau
vers les plaies de Kazan et les léchait, pour en apaiser la douleur. Il
songea à d’autres caresses qui lui avaient été bienfaisantes aussi.
Bientôt, le dos fièrement hérissé, la tête haute, il s’enfonçait, côte à
côte avec Louve Grise, plus avant sous les sapins.
VI
L’ATTAQUE DU TRAINEAU
Tous deux, cette nuit-là, trouvèrent un paisible abri sous les baumiers
et les sapins épais. Le sol, tapissé de fines aiguilles que la neige
n’avait point recouvertes, leur offrit pour s’y étendre son moelleux
capiton. Louve Grise pelotonna son corps chaud contre celui de Kazan, en
continuant à lécher ses blessures.
Au point du jour, une neige épaisse et veloutée tomba, voilant le
paysage autour d’eux, comme d’un rideau. La température s’était radoucie
et l’on n’entendait rien, dans l’immense silence, que le volètement des
blancs flocons. Toute la journée, Kazan et Louve Grise coururent de
compagnie. De temps à autre, Kazan tournait la tête vers la crête qu’il
avait franchie l’avant-veille et Louve Grise ne pouvait s’expliquer les
sons étrangers qui roulaient dans sa gorge.
Vers le soir, le couple n’ayant rencontré aucun gibier, Kazan ramena
Louve Grise au bord du lac, vers les débris du double festin du jour
précédent qui pouvaient encore subsister.
Quoique Louve Grise n’eût point fait directement connaissance avec les
viandes empoisonnées, avec les appâts savamment disposés par l’homme sur
le feuillage des fosses invisibles et traîtresses, et sur les pièges
d’acier, l’éternel instinct du Wilderness était dans ses veines et lui
enseignait qu’il y avait péril à toucher aux chairs mortes, lorsqu’elles
étaient devenues froides.
Kazan, au contraire, était mieux renseigné qu’elle. Il avait côtoyé,
avec ses maîtres, maintes vieilles carcasses inoffensives, en même temps
qu’il les avait vus disposer leurs pièges et rouler de petites capsules
de strychnine dans les boyaux de bêtes mortes, qui servaient d’appât.
Une fois, même, il s’était, par mégarde, laissé happer la patte par une
trappe et il en avait ressenti l’étreinte cuisante. Mais il savait que
nul homme n’était venu ici depuis la veille et il invitait Louve Grise,
demeurée sur le bord du lac, à s’aventurer avec lui parmi les gros blocs
de glace entassés[12].
[12] Ces blocs, les _hummocks_, proviennent de la pression de la glace
sur elle-même, lorsque se congèle l’eau des lacs.
Elle se décida à l’accompagner. Mais elle était dans un tel état
d’agitation qu’elle en culbuta lourdement sur le derrière, tandis que
Kazan creusait avec ses pattes, dans la neige fraîche, afin d’en
extraire les débris du caribou, qui s’y étaient bien conservés. Elle
refusa obstinément d’y toucher et Kazan, finalement, ne réussissant pas
à la décider, prit peur lui aussi et agit comme elle.
Ils se dirent bien d’autres choses durant les jours et les nuits qui
suivirent. Au cours de la troisième nuit, Kazan, lançant son appel,
réunit autour de lui la même horde et prit la direction de la chasse.
Trois fois il en fut de même durant le mois, avant que la lune
décroissante eût quitté les cieux. Et, chaque fois, il y eut une proie.
Puis il chassa dans la seule compagnie de Louve Grise, qui était pour
lui une société de plus en plus douce, et ils vécurent de lapins blancs.
Quel que fût l’attrait de sa compagne, il arrivait souvent que Kazan
montât avec elle sur la crête qui dominait la vaste plaine, dont il ne
s’était pas éloigné, et il tentait de lui expliquer tout ce qu’il avait
laissé derrière lui. Cet appel du passé était si fort, parfois, qu’il
avait grand peine à résister au désir de s’en retourner vers la tente de
Thorpe, en entraînant Louve Grise à sa suite.
Puis un événement inattendu se produisit. Comme le couple errait un jour
au pied d’un petit chaînon montagneux, Kazan aperçut, sur la pente qui
le dominait, quelque chose qui arrêta brusquement les battements de son
cœur. Un homme, avec un traîneau et son attelage de chiens, descendait
dans leur monde.
Le vent, qui était contraire, ne l’avait point averti, ni Louve Grise,
et Kazan vit tout à coup un objet qui, sous le soleil, étincelait dans
les mains de l’homme. Il n’ignorait point ce qu’était cela, c’est-à-dire
l’objet qui crache le feu et le tonnerre, et qui tue.
Il donna l’alerte, aussitôt, à Louve Grise et ils filèrent ensemble, à
toutes pattes. Mais une détonation retentit et, tandis que Kazan
grognait furieusement sa haine à l’objet qui tuait et aux hommes, un
sifflement passa au-dessus de sa tête.
Puis il y eut une seconde détonation et Louve Grise, cette fois,
poussant un glapissement de douleur, s’en alla rouler dans la neige.
Elle se releva aussitôt et, escortée de Kazan, reprit sa course vers
l’abri d’un petit bois. Là, elle fit halte afin de lécher son épaule
blessée, tandis que Kazan continuait à observer.
L’homme au fusil avait pris leur piste. Il s’arrêta à la place où Louve
Grise était tombée et examina la neige. Puis il continua à avancer.
Kazan, de son museau, aida Louve Grise à se remettre sur ses pattes. Ils
filèrent rapidement et trouvèrent un refuge plus sûr dans l’épaisse
végétation qui bordait les rives du lac. Toute la journée, tandis que
Louve Grise était étendue sur la neige, Kazan demeura aux aguets,
retournant furtivement en arrière pour observer, et flairant le vent.
Mais l’homme avait abandonné.
Le lendemain, Louve Grise boitait. En explorant avec soin tous les
replis du terrain, le couple arriva aux restes d’un ancien campement.
Les dents de Kazan se découvrirent et il grogna sa haine de l’homme qui,
en s’en allant, avait laissé son odeur. Le désir croissait en lui de
venger la blessure de Louve Grise. Ses propres blessures, mal fermées,
augmentaient son irritation. Le museau au ras du sol, il s’efforçait à
découvrir, sous la neige nouvelle, la direction que l’ennemi avait
prise. Il en oubliait le fusil.
Trois jours durant, Kazan et Louve Grise, celle-ci en dépit de sa
boiterie qui continuait, coururent à l’aventure, droit devant eux, et
parcoururent un chemin assez considérable. La nuit du troisième jour,
qui était celle où apparaissait le premier quartier de la nouvelle lune,
Kazan rencontra une piste fraîche.