JAMES-OLIVER CURWOOD
KAZAN
TRADUCTION DE
PAUL GRUYER ET LOUIS POSTIF
PARIS
LES ÉDITIONS G. CRÈS ET Cie
21, RUE HAUTEFEUILLE, 21
MCMXXV
DU MÊME AUTEUR
Le Piège d’or (traduit de l’anglais par Paul Gruyer et Louis Postif).
Les Chasseurs de Loups (mêmes traducteurs).
Bari, chien-loup (traduit par Léon Bocquet).
Les Cœurs les plus farouches (traduit par Léon Bocquet).
Le Grizzly (mis en français par Midship).
EN PRÉPARATION:
Les Nomades du Nord (traduit par Louis Postif).
Les Chasseurs d’Or (mêmes traducteurs).
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE
QUARANTE EXEMPLAIRES SUR
VERGÉ PUR FIL LAFUMA (DONT
DIX HORS COMMERCE) NUMÉROTÉS
DE 1 A 30 ET DE 31 A 40.
Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour
tous pays.
Copyright by Les Éditions G. Crès et Cie, 1925
PRÉFACE DES TRADUCTEURS
Comme son frère Croc-Blanc dont Jack London nous a conté si
merveilleusement les évolutions psychologiques et les multiples
aventures, Kazan, que dans ce volume nous présente Curwood, est un de
ces chiens-loups employés dans le Northland américain (nord du Canada et
Alaska) à tirer les traîneaux. Race mixte, mi-civilisée et mi-sauvage,
supérieurement intelligente et non moins robuste, où fusionne le chien
et le loup, et dont l’instinct est sans cesse tiraillé entre la
compagnie de l’homme, affectueux parfois, souvent brutal, et la liberté
reconquise. Sujet qui semble particulièrement cher aux romanciers
américains et qu’ils s’efforcent tous de traiter chacun différemment,
avec des effets et des péripéties diverses. Ce que Curwood a, ici, plus
particulièrement dépeint en son héros-chien, c’est plus que l’influence
de l’homme, celle de la femme sur la grosse bête hirsute, capable
d’étrangler quiconque d’un seul coup de gueule, et qui rampe, docile et
obéissante, aux pieds d’une maîtresse aimée. Et c’est son dévouement
aussi, sa fidélité touchante pour sa compagne de race, la louve aveugle,
dont il est devenu, en un monde hostile, où la lutte pour la vie est
sans trêve, le seul guide et le seul soutien.
Ce volume, comme tous ceux de Curwood, a le même attrait des choses vues
et que nous dépeint fidèlement l’auteur, qui vit en contact perpétuel
avec elles. Univers bien lointain pour nous, qui n’en est que plus
séduisant, et qui nous tire singulièrement de la contemplation de notre
monde civilisé et de notre terre d’Occident. Et toujours, selon le
système qui lui est cher, Curwood unit au tragique la détente alternée
de l’esprit. A côté des souffrances du Northland, il en voit le sourire,
quand renaît le printemps, et les joies saines de l’énergie physique et
morale, chez ceux qui y vivent. En face de bien sombres pages, quoi de
plus délicieux que la peinture des travaux et des mœurs des castors qui,
sous la conduite du vieux Dent-Brisée, barrent le torrent près duquel
Kazan et la louve aveugle ont établi leur gîte, et les contraignaient,
quoi qu’ils en aient, à déguerpir devant l’inondation. Ajoutons que dans
le professeur Paul Weyman, qui a fait serment un jour, émerveillé de
leur intelligence, de ne plus tuer de bêtes sauvages, Curwood s’est
dépeint lui-même, chasseur jadis passionné et qui, après avoir beaucoup
massacré, s’est fait plus largement humain.
Kazan et Louve Grise ont un fils, le petit Bari, que l’on retrouve dans
un autre volume de Curwood, intitulé _Bari chien-loup_, qui lui est
spécialement consacré.
Paul Gruyer et Louis Postif.
KAZAN
I
L’ENSORCELLEMENT
Dans la confortable maison où il se trouvait à cette heure, Kazan était
couché, muet et immobile, son museau gris reposant entre les griffes de
ses deux pattes de devant, et les yeux mi-clos.
Il semblait pétrifié comme un bloc de rocher. Pas un muscle de son corps
ne bougeait, pas un de ses poils ne remuait, ses paupières n’avaient pas
un clignotement.
Et cependant, sous cette apparente immobilité, chaque goutte du sang
sauvage qui coulait dans les veines de son corps splendide frémissait en
une émotion intense, inconnue de lui jusque-là. Chaque fibre de ses
muscles puissants était tendue comme un fil d’acier.
Les quatre ans d’existence que comptait Kazan, chez qui il y avait un
quart de loup et trois quarts de chien _husky_[1], s’étaient entièrement
écoulées dans les immenses et blanches solitudes de la Terre du Nord. Là
il avait connu les affres de la faim, là il avait subi le gel et le
froid. Il avait écouté le gémissement des vents sur les _Barrens_[2] et
s’était aplati, sous le craquement terrible de la tempête, au bruit du
tonnerre des torrents et des cataractes. Sa gorge et ses flancs
portaient les cicatrices des batailles qu’il avait livrées et, sous la
morsure de la neige, ses yeux s’étaient injectés de sang.
[1] Le _husky_ est une variété de chiens de traîneau employés dans la
partie septentrionale de l’Amérique du Nord, le «Northland» ou Terre
du Nord, qui s’étend, sur deux mille kilomètres environ, jusque vers
le Cercle Arctique.
[2] Ce nom de _Barrens_ s’applique aux étendues les plus sauvages et
désertiques du Northland.
On l’appelait «Kazan», le chien sauvage. Il était un géant parmi ses
frères de race et son indomptable endurance ne le cédait en rien à celle
des hommes qui le conduisaient, attelé à un traîneau, à travers les
mille périls d’un monde glacé.
Toujours Kazan avait ignoré la peur. Jamais il n’avait éprouvé le désir
de fuir. Pas même en ce jour tragique où, dans la forêt de sapins, il
avait combattu contre un gros lynx gris, que finalement il avait tué.
Ici, dans cette maison, il ne savait pas ce qui l’effrayait. Et pourtant
il avait peur. Il se rendait compte seulement qu’il se trouvait
transplanté dans un univers totalement différent de celui où il avait
toujours vécu, et où des tas de choses inconnues le faisaient frémir et
l’alarmaient.
C’était son premier contact avec la civilisation. Et il attendait,
anxieux, que son maître revînt dans la pièce étrange où il l’avait
laissé.
La chambre en question était remplie d’objets singulièrement troublants.
Il y avait surtout, accrochées aux murs, dans des cadres dorés, de
grandes faces humaines, qui ne remuaient ni ne parlaient, mais qui le
fixaient du regard comme personne encore ne l’avait jamais fait. Il se
souvenait bien d’un de ses anciens maîtres, qu’il avait vu gisant sur la
neige, immobile et froid comme ces mêmes figures. Et, après l’avoir
longtemps flairé, il s’était rassis sur son derrière, en lançant au loin
son lugubre chant de la mort. Mais les gens appendus au mur, qui
l’entouraient, avaient le regard d’êtres vivants. Cependant ils ne
bougeaient pas plus que s’ils étaient morts.
Kazan, soudain, dressa légèrement les oreilles. Il entendit des pas,
puis des voix qui parlaient bas. L’une des deux voix était celle de son
maître. Quant à l’autre... Un frémissement avait couru dans son corps en
l’écoutant.
C’était une voix de femme, une voix rieuse. Et il lui semblait se
ressouvenir, comme dans un rêve, d’une voix semblable, qui portait en
elle douceur et bonheur, et qui avait, au temps lointain de son enfance,
résonné ainsi à son oreille.
Il souleva la tête, tandis qu’entraient son maître et celle qui
l’accompagnait. Et il les fixa tous deux, de ses yeux rougeâtres.
Il connut ainsi que la jeune femme était chère au maître, car celui-ci
l’enlaçait de son bras. A la lumière des flammes du foyer, il vit que la
chevelure de la jolie créature était blonde et dorée, que son visage
était rose comme la vigne d’automne et que ses yeux brillants étaient
pareils à deux fleurs bleues.
Lorsqu’elle l’aperçut, elle poussa un petit cri et s’élança vers lui.
--Arrête chère amie! jeta vivement le maître, et sois prudente. La bête
est dangereuse...
Mais, déjà, la jeune femme s’était agenouillée près de Kazan, fine et
mignonne comme un oiseau, et si jolie, avec ses yeux qui s’illuminaient
merveilleusement et ses petites mains prêtes à se poser sur le gros
chien.
Kazan, tout perplexe, se demandait ce qu’il lui convenait de faire.
Devait-il contracter ses muscles, prêt à s’élancer et à mordre? La femme
était-elle de la nature des choses menaçantes appendues au mur, et son
ennemie? Fallait-il, sans tarder, bondir vers sa gorge blanche et
l’étrangler?
Il vit le maître qui se précipitait, pâle comme la mort...
Sans s’effrayer cependant, la jeune femme avait descendu sa main sur la
tête de Kazan, dont tous les nerfs du corps avaient frémi à cet
attouchement. Dans ses deux mains elle prit la tête du chien-loup et la
tourna vers elle. Puis, inclinant tout près son visage, elle murmura, en
proie à une violente émotion:
--Alors, c’est toi qui es Kazan, mon cher, mon vieux Kazan, mon
chien-héros. C’est toi, m’a-t-il dit, qui lui as sauvé la vie et qui me
l’as ramené jusqu’ici, alors que tout le reste de l’attelage était mort!
Tu es mon héros...
Et, le visage s’approchant de lui, plus près, plus près encore, Kazan, ô
miracle entre les miracles, sentit à travers sa fourrure, le contact
doux et chaud. Il ne bougeait plus. C’était à peine s’il osait respirer.
Un long temps s’écoula avant que la jeune femme relevât son visage.
Quand elle se redressa, il y avait des larmes dans ses yeux bleus et
l’homme, au-dessus du groupe qu’elle formait avec Kazan, continuait à
serrer les poings et les mâchoires.
--C’est de la folie! disait-il. Jamais (et sa voix était saccadée et
remplie d’étonnement) je ne l’ai vu permettre à quiconque de le toucher
de sa main nue. Isabelle, recule-toi, je t’en prie!... Mais regarde-le,
juste Ciel!
Kazan, maintenant, gémissait doucement. Ses yeux ardents étaient fixés
sur le visage de la jeune femme. Il semblait implorer à nouveau la
caresse de sa main, le frôlement de sa figure. Un désir s’était emparé
de lui, de se dresser vers elle. S’il l’osait, songeait-il, serait-il
reçu à coups de gourdin? Nulle malveillance, pourtant, n’était en lui.
Pouce par pouce, il rampa vers la jeune femme et il entendit que le
maître disait:
--Étrange, étrange... Isabelle, regarde-le!
Il frissonna, indécis. Mais aucun coup ne s’abattit sur lui, pour le
faire reculer. Son museau froid toucha la robe légère, et la femme aux
yeux humides le regardait.
--Vois, vois! murmurait-elle.
Un demi-pouce, puis un pouce et deux pouces encore, et son énorme corps
gris était tout contre la jeune femme. Maintenant son museau montait
lentement, des pieds au genou, puis vers la petite main douillette, qui
pendait. Et, durant ce temps, il ne quittait pas des yeux le visage
d’Isabelle. Il vit un frisson courir sur la gorge blanche et nue, et les
lèvres pourprées trembler légèrement.
Elle semblait elle-même tout étonnée de ce qui se passait. L’étonnement
du maître n’était pas moindre. De son bras il enlaça de nouveau le corps
de sa compagne, et, de sa main libre, il caressa Kazan sur la tête.
Kazan n’aimait pas le contact de l’homme, alors même que cet homme était
son maître. Sa nature et l’expérience lui avaient appris à se défier des
mains humaines. Il laissa faire pourtant, parce qu’il crut comprendre
que cela plaisait à la jeune femme.
Et le maître lui parla à son tour. Sa voix s’était radoucie.
--Kazan, mon vieux boy, disait-il, tu ne veux point, n’est-ce pas, lui
faire aucun mal? Nous l’aimons bien, tous deux. Comment pourrait-il en
être autrement? Elle est notre bien commun. Elle est à nous, rien qu’à
nous. Et, s’il le fallait, pour la protéger, nous nous battrions pour
elle comme deux vrais diables, n’est-ce pas, Kazan?
Puis ils le laissèrent là, sur la couverture de voyage qu’on lui avait
donné pour se coucher, et il les vit qui allaient et venaient dans la
chambre. Il ne les perdait pas des yeux, il écoutait, sans comprendre,
ce qu’ils disaient, et un désir intense remontait en lui de ramper à
nouveau vers eux, d’aller toucher encore la main de la femme, sa robe ou
son pied.
Il y eut un moment où l’homme dit quelque chose à la jeune femme. A la
suite de quoi, celle-ci, sautant en l’air avec un petit rire argentin,
courut vers une grande boîte carrée, qui était placée en travers, dans
un des coins de la chambre.
Cette boîte bizarre possédait, sur une longueur qui dépassait celle du
corps de Kazan, une rangée de dents blanches, alignées à plat, les unes
à côté des autres. Lorsqu’il était entré dans la pièce, Kazan s’était
demandé à quoi ces dents pouvaient bien servir. C’était sur elles que
venaient de se poser les doigts de la jeune femme, et voilà que des sons
mélodieux avaient retenti, que n’avaient jamais égalés, pour l’oreille
du chien-loup, le doux murmure des vents dans les feuillées, ni
l’harmonie de l’eau des cascades et des rapides, ni les trilles
d’oiseaux à la saison printanière.
C’était la première fois que Kazan entendait de la musique de civilisés
et, durant un moment, il eut grand’peur et trembla. Puis il sentit se
dissiper son effroi et des résonances singulières tinter par tout son
corps. Il s’assit sur son derrière et l’envie lui prit de hurler comme
il faisait souvent, dans le grand Désert Blanc, aux myriades d’étoiles
du ciel, pendant les froides nuits d’hiver.
Mais un autre sentiment le retenait, celui de la jeune femme qu’il avait
devant lui. Muettement, il reprit sa reptation vers elle.
Il sentit sur lui les yeux de son maître et s’arrêta. Puis il recommença
à s’avancer, tout son corps aplati sur le plancher. Il était à
mi-chemin, lorsque les sons se firent plus doux et plus bas, comme s’ils
allaient s’éteindre, et il entendit son maître qui disait vivement, à
demi-voix:
--Continue, continue... Ne cesse pas!
La jeune femme tourna la tête. Elle vit Kazan à plat ventre contre le
sol, et continua de jouer.
Le regard du maître était impuissant maintenant à retenir l’animal.
Kazan ne s’arrêta plus avant que son museau n’eût touché aux volutes de
la robe qui s’étalaient sur le plancher. Et un tremblement, derechef, le
saisit. La femme avait commencé à chanter.
Kazan avait bien entendu déjà une jeune Peau-Rouge fredonner devant sa
tente les airs de son pays. Il avait entendu aussi la sauvage _Chanson
du Caribou_[3]. Mais rien de ce qu’il avait ouï encore de la voix
humaine ne pouvait se comparer au miel divin qui découlait des lèvres de
la jeune femme.
[3] Le cariboo, ou caribou, est une sorte de renne qui vit dans le
Northland américain.
Il se ratatina, en tâchant de se faire tout petit, de peur d’être battu,
et leva les yeux vers elle. Elle le regarda, elle aussi, avec
bienveillance, et il posa sa tête sur ses genoux. La main, une seconde
fois, le caressa et il ferma béatement les yeux, avec un gros soupir.
Musique et chant s’étaient tus. Kazan entendit au-dessus de sa tête un
bruissement léger, où il y avait à la fois du rire et de l’émotion,
tandis que le maître grommelait:
--J’ai toujours aimé ce vieux coquin... Mais, tout de même, je ne
l’aurais jamais cru capable d’une semblable comédie!
II
LE RETOUR A LA TERRE DU NORD
D’autres jours heureux devaient suivre pour Kazan, dans la confortable
demeure où Thorpe, son maître, était venu se reposer près de sa jeune
femme, loin de la Terre du Nord.
Il lui manquait sans doute les épaisses forêts et les vastes champs de
neige, et les joies de la bataille avec les autres chiens quand, attelé
à leur tête et leurs abois menaçants à ses trousses, il tirait le
traîneau du maître à travers les clairières et les Barrens. Il
s’étonnait de ne plus entendre le _Kouche! Kouche! Hou-yah!_ du
conducteur du traîneau et le claquement redoutable de l’immense fouet,
de vingt pieds de long, fait en boyau de caribou, toujours prêt à le
cingler et à cingler la meute glapissante dont les épaules s’alignaient
derrière lui. Mais une autre chose, infiniment suave, l’affection
ensorceleuse d’une femme, était venue prendre la place de ce qui lui
manquait.
Ce charme mystérieux flottait sans cesse autour de lui; même
lorsqu’_elle_ était sortie, il demeurait épars dans la chambre et
occupait sa solitude. Parfois, durant la nuit, en sentant près de lui
l’odeur de la jeune femme, Kazan se mettait à gémir et à pleurnicher
timidement. Un matin, comme il avait passé une partie de la nuit à
courir sous les étoiles, la femme de Thorpe le trouva enroulé et blotti
tout contre la porte de la maison. Elle s’était alors baissée vers lui,
l’avait serré dans ses bras et l’avait enveloppé, comme d’un nuage, du
parfum de ses longs cheveux. Et toujours depuis lors, si Kazan, le soir,
n’était pas rentré, elle avait déposé une couverture sur le seuil de la
porte, afin qu’il pût y dormir confortablement. Il savait qu’_elle_
était derrière cette porte et il reposait heureux.
Si bien que, chaque jour davantage, Kazan oubliait le désert et
s’attachait, d’une affection plus passionnée, à la jeune femme. Il en
fut ainsi durant une quinzaine environ.
Mais un moment advint où un changement commença à se dessiner. Il y
avait dans la maison, tout autour de Kazan, un mouvement inaccoutumé,
une inexplicable agitation, et la femme détournait de lui son attention.
Un vague malaise s’empara de lui. Il reniflait dans l’air l’événement
qui se préparait. Il tâchait de lire sur le visage de son maître ce que
celui-ci pouvait bien méditer.
Puis, un certain matin, le solide collier de babiche[4], avec la chaîne
de fer qui y était jointe, fut attaché de nouveau au cou de Kazan, et le
maître voulut le tirer sur la route. Que lui voulait-on? Sans doute, on
l’expulsait de la maison. Il s’assit tout net sur son derrière et refusa
de bouger.
[4] Courroie très solide, faite de lanières entrelacées de peaux de
caribou.
Le maître insista.
--Viens, Kazan! dit-il, d’une voix caressante. Allons, viens, mon petit!
Mais l’animal se recula et montra ses crocs. Il s’attendait au
cinglement d’un fouet ou à un coup de gourdin. Il n’en fut rien. Le
maître se mit à rire et rentra avec lui dans la maison.
Docilement, Kazan en ressortait peu après. Isabelle l’accompagnait, la
main posée sur sa tête. Ce fut elle encore, qui l’invita à sauter d’un
bond dans l’intérieur obscur d’une sorte de voiture devant laquelle ils
étaient arrivés. Elle encore qui l’attira dans le coin le plus noir de
cette voiture, où le maître attacha la chaîne. Après quoi, lui et elle
sortirent en riant aux éclats, comme deux enfants.
Durant de longues heures, Kazan demeura ensuite couché, raide et
immobile, écoutant sous lui l’étrange et bruyant roulement des roues,
tandis que retentissaient de temps à autre des sons stridents. Plusieurs
fois les roues s’arrêtèrent et il entendit des voix au dehors.
Finalement, à un dernier arrêt, il reconnut avec certitude une voix qui
lui était familière. Il se leva, tira sur sa chaîne et pleurnicha. La
porte de l’étrange voiture glissa dans ses rainures et un homme apparut,
portant une lanterne et suivi de son maître.
Kazan ne fit point attention à eux. Il jeta dehors un regard rapide et,
se laissant à peine détacher, il fut d’un bond sur la neige blanche. Ne
trouvant point ce qu’il cherchait, il se dressa et huma l’air.
Au-dessus de sa tête étaient ces mêmes étoiles auxquelles il avait
hurlé, toute sa vie. Autour de lui, l’encerclant comme un mur,
s’étendaient jusqu’à l’horizon les noires forêts silencieuses. A quelque
distance était un groupe d’autres lanternes.
Thorpe prit celle que tenait son compagnon et l’éleva en l’air. A ce
signal, une voix sortit de la nuit, qui appelait:
--Kaa...aa...zan!
Kazan virevolta sur lui-même et partit comme un bolide. Son maître le
suivit, riant et grommelant:
--Vieux pirate!
Lorsqu’il rejoignit le chien, parmi le groupe des lanternes, Thorpe le
trouva qui rampait aux pieds d’Isabelle. Elle ramassa la chaîne.
--Chère amie, dit Thorpe, il est ton chien et lui-même est venu ici se
remettre sous ta loi. Mais continuons à être prudents avec lui, car
l’air natal peut réveiller sa férocité. Il y a du loup en lui et de
l’_outlaw_[5]. Je l’ai vu arracher la main d’un Indien, d’un simple
claquement de sa mâchoire, et, d’un coup de dent, trancher la veine
jugulaire d’un autre chien. Évidemment, il m’a sauvé la vie... Et
pourtant je ne puis avoir confiance en lui. Méfions-nous!
[5] _Outlaw_, hors-la-loi. On dit couramment que les loups sont les
outlaws de la Terre du Nord.
Thorpe n’avait pas achevé que, comme pour lui donner raison, Kazan
poussait un grognement de bête féroce, en retroussant ses lèvres et en
découvrant ses longs crocs. Le poil de son dos se hérissait.
Déjà Thorpe avait porté la main au revolver qu’il avait à la ceinture.
Mais ce n’était pas à lui qu’en voulait Kazan.
Une autre forme venait en effet de sortir de l’ombre et de faire son
apparition dans les lumières. C’était Mac Cready, le guide qui devait,
du point terminus de la voie ferrée où ils étaient descendus,
accompagner Thorpe et sa jeune femme jusqu’au campement de la Rivière
Rouge, où le maître de Kazan, son congé terminé, s’en revenait diriger
les travaux du chemin de fer transcontinental destiné à relier, à
travers le Canada, l’Atlantique au Pacifique[6].
[6] Le transcontinental canadien part, sur l’Atlantique, d’Halifax et
de la Nouvelle-Écosse, passe au nord du Grand Lac Supérieur, qui
marque la frontière entre les États-Unis et le Canada, et, après un
parcours de 5.000 kilomètres, aboutit au Pacifique, à la côte de
Vancouver.
La mâchoire de l’homme était carrée, presque bestiale, et dans ses yeux
effrontés, qui dévisageaient Isabelle, avaient lui soudain les mêmes
lueurs d’un désir sauvage qui passaient parfois dans les prunelles de
Kazan, lorsque celui-ci contemplait la jeune femme.
Isabelle et le chien-loup avaient été les seuls à percevoir ces lueurs
fugitives. Le béret de laine rouge de la femme de Thorpe avait glissé
vers son épaule, découvrant l’or chaud de sa chevelure, qui brillait
sous l’éclat blafard des lanternes. Elle se tut, tandis que
s’empourpraient ses joues et que deux diamants s’allumaient dans ses
yeux offusqués. Mac Cready baissa son regard devant le sien et elle
appuya instinctivement sa main sur la tête de Kazan.
L’animal continuait à gronder vers l’homme et la menace qui roulait dans
sa gorge se faisait de plus en plus rauque. Isabelle donna à la chaîne
une légère secousse.
--Couché, Kazan! ordonna-t-elle.
A sa voix, il se détendit un peu.
--Couché, répéta-t-elle, en appuyant plus fort sur la tête de Kazan, qui
se laissa tomber à ses pieds, les lèvres toujours retroussées. Thorpe
observait la scène et s’étonnait de la haine mal contenue qui brûlait
dans les yeux du chien-loup.
Tout à coup le guide déroula son long fouet à chiens. Sa physionomie se
durcit, et oubliant les deux yeux bleus qui, eux, ne le quittaient
point, il se prit à fixer automatiquement Kazan.
--Hou! Kouche! Ici, Pedro! cria-t-il.
Mais Kazan ne bougea point.
Mac Cready tendit ses muscles. Décrivant dans la nuit une vaste et
rapide spirale avec l’immense lanière de son fouet, il le fit claquer,
avec un bruit semblable à la détonation d’un pistolet. Et il répéta:
--Ici! Pedro! Ici!
Kazan s’était repris à gronder sourdement. Mais rien de lui ne bougeait
toujours. Mac Cready se tourna vers Thorpe.
--C’est curieux, dit-il. J’aurais juré que je connaissais ce chien. Si
c’est Pedro, comme je le crois, il est mauvais.
Son regard revint vers celui d’Isabelle et la même flamme y fulgura à
nouveau. Elle en frissonna. Déjà, quand, à la descente du train, cet
homme lui avait tendu la main, elle avait senti, à son aspect, son sang
se glacer. Mais, domptant son émotion, elle se souvint des récits que
lui avait faits souvent son mari de ces rudes hommes qui vivaient dans
les forêts du Nord. Il les lui avait montrés un peu frustes, mais
énergiques et virils, et loyaux, et elle avait appris, avant de venir
près d’eux, à les admirer et aimer.
Elle refoula l’aversion instinctive qu’elle éprouvait pour Mac Cready
et, l’interpellant avec un sourire:
--Le chien, dit-elle gentiment, ne vous aime pas. Voulez-vous que je
vous réconcilie avec lui?
Elle se pencha sur Kazan, dont Thorpe avait pris la chaîne dans sa main,
prêt à le retenir, s’il était nécessaire.
Mac Cready se courba aussi vers le chien. Son visage et celui d’Isabelle
se rencontrèrent presque. Le guide vit, à quelques pouces de sa bouche,
la bouche de la jeune femme qui, une petite moue harmonieuse au coin de
la lèvre, morigénait Kazan et tentait de faire rentrer ses grognements
dans sa gorge. Mac Cready, profitant de ce que Thorpe, à qui il tournait
le dos, ne pouvait le voir, recommença à fixer la jeune femme, qui
paraissait l’intéresser infiniment plus que Kazan.
--Faites comme moi, dit-elle. Caressez-le...
Mais Mac Cready s’était déjà redressé.
--Vous êtes brave! repartit-il. Moi je n’oserais pas. Il m’arracherait
la main.
On se mit en route, par un étroit sentier qui dessinait sa piste sur la
neige.
Après avoir traversé un bois épais de sapins qui le dissimulait, on
arriva bientôt au campement, que Thorpe avait abandonné quinze jours
auparavant, et où il revenait accompagné de sa jeune femme. Sa tente, où
il avait vécu en société de son ancien guide, était toujours là et une
nouvelle, qui était destiné à Mac Cready, se dressait tout à côté.
Un grand feu brûlait et, près du feu, était un long traîneau. Liées aux
arbres voisins, des formes ombreuses, aux yeux luisants, étaient celles
des anciens compagnons d’attelage que Kazan venait de retrouver. Il se
raidit, immobile, tandis que Thorpe attachait sa chaîne au bois du
traîneau. Il allait recommencer, dans ses forêts, l’existence coutumière
et son rôle de chef de file des autres chiens.
Curieuse de la vie surprenante et nouvelle pour elle, dont elle allait
désormais prendre sa part, Isabelle s’amusait de tout et battait
joyeusement des mains. Thorpe, soulevant et rejetant en arrière la porte
de toile de la tente, l’invita à y pénétrer devant lui. Comme elle était
entrée sans un regard en arrière vers Kazan, sans un mot à son adresse,
celui-ci en eut grand chagrin et, avec un gémissement, reporta ses yeux
vers Mac Cready.
A l’intérieur de la tente, Thorpe disait:
--Je suis désolé, chère amie, que le vieux Jackpine, mon ancien guide,
n’ait pas consenti à demeurer avec nous. C’était un Indien converti et
un homme sûr, et c’est lui qui m’avait amené ici. Mais il a tenu ensuite
à s’en retourner chez lui. Mes prières, ni mes offres pécuniaires, n’ont
pu le fléchir. Je donnerais un mois de mes appointements, Isabelle, pour
te procurer le plaisir de le voir conduire un traîneau. Ce Mac Cready ne
m’inspire qu’à moitié confiance. C’est un drôle de type, m’a dit l’agent
de la Compagnie, qui me l’a procuré, mais il connaît comme une carte de
géographie la région boisée où nous devons circuler. Les chiens n’aiment
pas changer de conducteur et le boudent. Kazan surtout, j’en suis
certain ne s’attachera pas à lui pour un penny.
Kazan, l’oreille aux aguets, écoutait la voix d’Isabelle, qui maintenant
parlait dans la tente.
Aussi ne vit-il point, ni n’entendit-il Mac Cready qui se glissait
cauteleusement derrière son dos et qui, comme éclate un coup de feu,
lança soudain son appel:
--Pedro!
Kazan sursauta, puis se ramassa sur lui-même, comme si la lanière d’un
fouet l’avait cinglé.
--Je t’y ai pris, cette fois, vieux diable! murmura Mac Cready, tout
pâle dans la lueur du feu. On t’a changé ton nom, hein? Mais je savais
bien que nous étions de vieilles connaissances!
III
LE DUEL
Ayant ainsi parlé, Mac Cready s’assit en silence auprès du feu et
demeura là, durant un assez long temps. Son regard ne quittait point
Kazan. Puis, quand il fut bien certain que Thorpe et sa femme s’étaient
définitivement clos dans leur tente, pour y passer la nuit, il gagna la
sienne à son tour, et y entra.
Il prit une bouteille de whisky et en but, une demi-heure durant, des
gorgées successives. Après quoi, sans lâcher la bouteille, il sortit
dehors à nouveau et s’assit sur le rebord du traîneau, tout près de la
chaîne à laquelle était attaché Kazan.
L’effet du whisky commençait à se manifester, et ses yeux s’allumaient
de façon anormale.
--Je t’y ai pris! répéta-t-il. Mais qui peut avoir changé ton ancien
nom? Où as-tu pêché ce nouveau maître? Autant d’énigmes pour moi. Ho,
ho! Dommage que tu ne puisses pas parler...
Thorpe et sa jeune femme n’étaient point encore endormis, car Mac Cready
entendit la voix de l’un, à laquelle répondit un éclat de rire
d’Isabelle.
Mac Cready tressauta violemment. Sa figure s’empourpra et il se mit
debout sur ses pieds. Il rangea sa bouteille dans la poche de sa veste
et, contournant le feu, il s’en fut, à pas de velours, vers l’ombre d’un
arbre qui avoisinait la tente de Thorpe. Dissimulé là, longuement il
tendit l’oreille, immobile comme une statue.
A minuit seulement, il regagna sa propre tente, hagard et la figure
bouleversée. Les femmes blanches sont rares sur la Terre du Nord et un
irréfragable désir, proche de la folie, montait, grandissant et
terrible, en cette âme impure.
A la tiédeur du feu, les yeux de Kazan se fermaient lentement. Il
somnolait, agité, et mille rêves dansaient dans son cerveau. Il lui
semblait parfois qu’il combattait, en faisant claquer ses mâchoires.
D’autres fois, il tirait, au bout de sa chaîne, un traîneau que
montaient, ou Mac Cready, ou sa jeune maîtresse. Ou bien encore,
celle-ci chantait, devant lui et devant son maître, avec la merveilleuse
douceur de sa voix. Et, tout en dormant, le corps de Kazan tremblait et
se contractait de frissons. Puis le tableau changeait une fois de plus,
Kazan se revoyait à courir en tête d’un splendide attelage de six
chiens, appartenant à la Police Royale, et que conduisait son maître de
jadis, un homme jeune et beau, qui l’appelait: «Pedro! Pedro!». Sur le
même traîneau était un autre homme, dont les mains étaient bizarrement
attachées par des anneaux de fer. Peu après, le traîneau avait fait
halte et l’ancien maître s’était assis près d’un feu, devant lequel
lui-même était couché. Alors, l’homme de tout à l’heure, dont les mains
étaient maintenant dégagées, s’avançait, muni d’un énorme gourdin. Par
derrière, il l’abattait soudain sur la tête du maître, qui tombait en
poussant un grand cri.
A cet instant, Kazan se réveilla en sursaut. Il bondit sur ses pattes,
l’échine hérissée et un rauque grondement dans sa gorge. Le foyer était
mort et les deux tentes étaient enveloppées d’obscures ténèbres. L’aube
ne paraissait pas encore.
A travers ces ténèbres, Kazan aperçut Mac Cready qui, déjà levé, était
retourné aux écoutes près de la seconde tente. Kazan savait que Mac
Cready et l’homme aux anneaux de fer ne faisaient qu’un, et il n’avait
pas oublié non plus les coups de fouet et de gourdin qu’il en avait
longtemps reçus, après le meurtre de l’ancien maître.
Entendant la menace du chien-loup, le guide était vivement revenu vers
le feu qu’il raviva, tout en sifflant en remuant les bûches à demi
consumées. Lorsque la flamme eut commencé à jaillir, il poussa un cri
d’appel strident, qui éveilla Thorpe et Isabelle.
Thorpe, quelques instants après, parut sur le seuil de sa tente, suivi
de la jeune femme. Celle-ci vint s’asseoir sur le traîneau, à côté de
Kazan. Ses cheveux dénoués flottaient autour de sa tête et retombaient
sur son dos en vagues fauves.
Tandis qu’elle flattait l’animal, Mac Cready feignit de venir fouiller
parmi les paquets du traîneau et, durant un instant, ses mains
s’égarèrent, comme par hasard, dans la blonde chevelure.
Isabelle parut ne pas sentir le contact. Mais Kazan vit les doigts
fugitifs qui palpaient les cheveux de sa jeune maîtresse, tandis que la
même flamme libidineuse et démente reparaissait dans les yeux de Mac
Cready. Plus rapide qu’un lynx, il bondit par-dessus le traîneau, de
toute la longueur de sa chaîne. Le guide n’eut que le temps de faire un
saut en arrière, tandis que Kazan, retenu brusquement par la chaîne,
était rejeté de côté, contre Isabelle, qu’il vint heurter de tout le
poids de son corps.
Thorpe qui regardait ailleurs, se retourna seulement pour voir la fin de
la scène et Isabelle renversée du choc sur le traîneau. Il ne douta
point, et le guide se garda d’y contredire, que la bête ne se fût
précipitée volontairement sur la jeune femme. Après s’être assuré tout
d’abord que celle-ci n’était point blessée, il chercha de la main son
revolver. L’arme était restée à l’intérieur de la tente. Mais, à ses
pieds, le fouet de Mac Cready était posé sur la neige. Thorpe s’en
saisit et, dans sa colère, se précipita vers Kazan.
Le chien, aplati sur le sol, ne fit pas un mouvement pour fuir ni se
défendre. Le châtiment qu’il reçut fut terrible. Mais il le souffrit
sans une plainte, sans un grognement.
Alors Kazan vit la jeune femme, qui avait repris ses esprits, s’élancer
vers le fouet dont la lanière se balançait encore sur la tête de Thorpe
et, le saisissant, l’arrêter.
--Pas un autre coup! cria-t-elle, d’une voix impérative et suppliante à
la fois.
Elle tira son mari à l’écart.
--Kazan, murmura-t-elle toute blême et tremblante encore d’émotion, ne
s’est pas jeté sur moi. Mais, comme le guide s’inclinait vers le contenu
du traîneau, continua-t-elle en serrant plus fort le bras de Thorpe,
j’ai senti sa main frôler mon dos et mes cheveux. C’est alors seulement
que Kazan a bondi. Lui, ne voulait pas mordre. C’était l’homme! Quelque
chose se passe, que je ne comprends pas. J’ai peur.
--Voyons, répondit Thorpe, calme-toi un peu, chère amie. Mac Cready ne
t’a-t-il pas dit qu’il connaissait ce chien? Il peut, en effet, l’avoir
possédé avant nous et l’avoir injustement maltraité, si bien que Kazan
ne l’a point oublié et lui en garde une tenace rancune. Je tâcherai, à
l’occasion, d’éclaircir ce point. En attendant, promets-moi, je te le
demande à nouveau, d’être circonspecte et de te tenir éloignée de
l’animal.
Isabelle promit. Mais, en voyant se dresser vers elle la belle tête de
Kazan, dont un des yeux était demeuré fermé sous la morsure du fouet, et
dont la gueule dégouttait de sang, elle ne put retenir un mouvement
d’émoi, qu’elle réprima. Elle n’alla point vers lui. A demi aveuglé,
l’animal savait cependant que c’était, elle qui avait arrêté son
châtiment. Et, tout en la regardant et en pleurnichant, il remuait dans
la neige sa queue touffue.
L’aube commençait à se lever et, le guide ayant attelé les chiens au
traîneau, on se mit en route.
La journée fut longue et rude. Kazan, attelé en tête, ouvrait la piste,
un œil toujours clos, qui lui brûlait, et le corps meurtri sous les
coups du fouet de caribou.
Mais ce n’était pas tant la douleur physique qui lui faisait baisser
tristement la tête et abattait l’entrain qui lui était coutumier, quand
il courait en avant de ses compagnons. C’était son esprit surtout qui
souffrait. Pour la première fois de sa vie, il se sentait sans courage
et brisé. Mac Cready, jadis, l’avait battu. Dans sa main ou dans celle
de Thorpe, alternativement, le fouet menaçant claquait aujourd’hui
au-dessus de ses oreilles, et leurs voix implacables lui ordonnaient de
marcher, tout clopinant qu’il fût.
Ce qui l’abattait et blessait, c’était de voir, à chaque halte où l’on
se reposait, sa maîtresse bien-aimée qui se tenait à l’écart de lui et
de sa chaîne. Il en fut de même lorsque, le soir, on dressa le
campement. Elle s’assit hors de sa portée, et sans lui parler.
Elle le regardait avec des yeux durs qui le bouleversaient et il se
demandait si elle n’allait pas le battre, elle aussi. Il se tapit dans
la neige, le dos tourné au feu joyeux, là où l’ombre était la plus
noire. Cela signifiait que son pauvre cœur de chien était tout à la
douleur. Et personne, sauf _elle_ ne le devina. La jeune femme ne
l’appela point, ni n’alla vers lui. Mais elle ne cessait de l’observer
et d’observer Mac Cready, qu’épiait pareillement Kazan.
Lorsque le dîner fut terminé, les deux tentes furent dressées et, comme
la veille, Thorpe et Isabelle s’enfermèrent dans la leur. Mac Cready
demeura dehors.
La neige commençait à tomber. Assis près du feu, Mac Cready, que Kazan
n’arrêtait point de surveiller avec une curiosité sans cesse alertée,
avait sorti sa bouteille de whisky et y buvait fréquemment. Les flammes
faisaient rougeoyer sa face, où luisaient ses dents blanches. A
plusieurs reprises, il se leva et alla copier son oreille contre la
tente où reposaient Thorpe et la jeune femme. Tout y était silencieux et
il percevait seulement les ronflements de Thorpe.
Le guide leva sa figure vers le ciel. La neige tombait si épaisse que
ses yeux s’emplirent aussitôt des blancs flocons. Il les essuya et s’en
alla examiner la piste tracée, quelques heures auparavant, par la petite
caravane. Elle était déjà presque entièrement recouverte. Une heure
encore, et rien ne pourrait plus dire à personne que quelqu’un était
passé là. Le feu même, si on le laissait mourir, serait recouvert avant
le matin.
Mac Cready, sans rentrer dans sa tente, but encore plusieurs coups. Des
mots inarticulés, des mots joyeux, jaillissaient de ses lèvres. Son cœur
battait le tambour dans sa poitrine. Mais plus encore battit celui de
Kazan, lorsqu’il vit le guide s’emparer d’un gros gourdin, qu’il appuya
debout contre un arbre.
Le guide prit ensuite, sur le traîneau, une des lanternes et l’alluma.
Puis, la tenant à la main, il alla vers la tente de Thorpe.
--Ho! Thorpe... Thorpe! appela-t-il à voix basse.
Mais Thorpe continuait à ronfler.
Mac Cready écarta légèrement la porte de la tente et appela un peu plus
fort:
--Thorpe!
Pas de réponse encore. Rien ne bougea.
Alors le guide, passant sa main sous la toile, dénoua les cordons qui
attachaient intérieurement la porte et la souleva complètement.
Dirigeant le rayon de son falot vers le couple endormi, il éclaira la
chevelure dorée d’Isabelle, qui avait blotti sa tête contre l’épaule de
son mari. Un rictus à la bouche, ses yeux brûlants comme des charbons
ardents, il regardait fixement.
Thorpe, sur ces entrefaites, se réveilla. Mac Cready laissa retomber
vivement la porte, et l’agita du dehors, en signe d’appel.
--Ho, Thorpe... Thorpe! appelait-il à nouveau.
Cette fois, Thorpe répondit:
--Hallo! Mac Cready... Est-ce toi?
Il répliqua, toujours à mi-voix:
--Oui. Pouvez-vous venir une minute? Il se passe dans le bois quelque
chose d’anormal. Inutile de réveiller votre femme...
Il se recula et attendit.
Thorpe apparut. Mac Cready désigna du doigt la ligne sombre des sapins.
--Je jurerais, dit-il, que quelqu’un, là-dedans, rôde autour de nous.
Tout à l’heure, en allant chercher des branches pour notre feu, j’ai
aperçu une silhouette d’homme. Une pareille nuit est propice aux voleurs
de chiens. Vous, prenez la lanterne... Si je ne suis pas timbré, nous
trouverons, j’en suis certain, des pas dans la neige.
Il donna la lanterne à Thorpe et prit le gros gourdin.
Un grondement, qu’il refoula, monta dans la gorge de Kazan. Il eût voulu
lancer un avertissement à son maître et bondir vers lui, au bout de sa
chaîne. Mais il songea que, s’il agissait ainsi, il serait battu. Il se
tut et regarda les deux hommes disparaître de compagnie. Puis il
attendit et écouta.
Bientôt des pas firent craquer la neige. Mac Cready revenait seul, Kazan
n’en fut point étonné, car il savait ce que, la nuit, dans cette main,
le gourdin voulait dire.
La face du guide avait pris maintenant un aspect effrayant. Ce n’était
plus un homme, mais une bête féroce. Il avait perdu son bonnet de
fourrure et était tête nue sous la neige. Il émettait, par saccades, un
rire ignoble, qu’il refrénait aussitôt.
Kazan se tapit plus profondément dans l’ombre et voici ce qu’il vit. Mac
Cready, qui tenait d’une main le gourdin, de l’autre la lanterne, se
dirigeait vers la tente du maître. Là, abandonnant son gourdin, il
souleva la porte. Après avoir jeté un regard à l’intérieur et constaté
que la jeune femme dormait toujours, il entra, souple et silencieux
comme un chat. La porte retomba sur lui.
Une fois dans la place, le guide suspendit la lanterne à un clou du pieu
central, qui supportait la tente. Isabelle continuait à reposer
paisiblement et Mac Cready la fixa, fixa...
Dehors, dans la nuit épaisse, Kazan essayait de sonder la signification
des choses insolites qui se succédaient. Son maître, tout d’abord, avait
disparu. Puis, qu’est-ce que le guide pouvait aller faire dans cette
tente, où tout ce qu’elle contenait appartenait au maître? Par un étroit
écartement de la toile, il apercevait l’ombre énorme de Mac Cready.
A tout hasard, le chien-loup s’était mis sur ses pattes, à l’arrêt, le
dos tendu et hérissé. Soudain, un grand cri retentit. Dans la terreur
farouche de ce cri, il avait aussitôt reconnu sa voix, à _elle_, et il
bondit vers la tente. La chaîne l’arrêta et le collier auquel elle était
attachée étouffa le hurlement de sa gorge.
Il savait maintenant, à l’ébranlement de la tente et aux heurts que
recevait la toile, que sa maîtresse était aux prises avec l’homme et
qu’ils luttaient tous deux. Les cris se succédaient. Elle appelait
Thorpe et criait aussi:
--Kazan! Kazan!
Il bondit à nouveau et fut rejeté sur le dos. Une deuxième fois, une
troisième, il renouvela ses efforts. Le collier de babiche lui coupait
le cou et entrait dans sa chair comme un couteau. Force lui fut de
s’arrêter, pour reprendre haleine.
A l’intérieur de la tente, la lutte continuait, terrible. De temps à
autre, par la petite fente de la toile, Kazan apercevait deux ombres qui
tantôt luttaient debout, et tantôt se roulaient et se tordaient sur le
sol. En un dernier et plus violent effort, l’animal s’élança de tout son
poids, avec un hurlement féroce. Il y eut autour de son cou un
imperceptible craquement. C’était le collier qui cédait.
Le temps d’un éclair, Kazan était dans la tente, à la gorge de Mac
Cready. La première étreinte de sa puissante mâchoire était la mort. Il
y eut un râle étouffé, suivi d’un atroce sanglot, et Mac Cready
s’effondra sur ses genoux, puis sur son dos. Et plus profondément
encore, ivre du sang chaud qui lui coulait de la bouche, Kazan enfonça
ses crocs dans la gorge de son ennemi.
Il entendit sa maîtresse qui l’appelait. Tirant sur son cou touffu, elle
s’efforçait de lui faire lâcher prise. Il fut long à obéir, puis se
décida à écarter ses mâchoires. Alors Isabelle se pencha vers l’homme,
le regarda, puis se couvrit la face avec ses mains.
Elle se recula ensuite jusqu’à son lit et s’y affala sur les
couvertures. Elle aussi ne bougeait plus. Inquiet, Kazan alla vers elle.
Il flaira son visage et ses mains, qui étaient froids, et y promena
tendrement son museau. Elle ne remuait toujours pas. Ses yeux étaient
clos.
Sans perdre de vue le cadavre de Mac Cready et prêt à réitérer, si
c’était nécessaire, Kazan s’assit tout contre le lit. Pourquoi, se
demandait-il, la jeune femme était-elle immobile ainsi? Elle s’agita
enfin ses yeux s’ouvrirent et sa main le toucha.
Dehors, des pas firent craquer la neige. Le chien-loup courut vers la
porte de la tente. A la lueur du feu, il vit Thorpe qui s’avançait dans
la nuit, à pas lents, appuyé sur un bâton, titubant de faiblesse et le
visage rouge de sang.
A l’aspect du bâton, Kazan eut un frémissement d’effroi. Qu’allait dire
le maître, en s’apercevant qu’il avait fait du mal à Mac Cready? Sans
doute il serait battu à nouveau, et terriblement.
Rapidement, il s’esquiva dans l’ombre et gagna les sapins. Là, il se
retourna et une sourde plainte, de douleur et d’amour, monta et mourut
dans sa gorge. Depuis ce qu’il avait fait, toujours, désormais, il
serait battu, battu sans trêve. Et, pour le punir, même _elle_ le
battrait. S’il demeurait ici plus longtemps, ils courraient après lui
et, après l’avoir rattrapé, le battraient.
Loin du feu, le chien-loup détourna la tête vers les profondeurs de la
forêt. Il n’y avait, dans ces ténèbres, ni gourdin, ni bâton, ni
cuisantes lanières. Jamais on ne l’y retrouverait.
Il parut hésiter, un instant encore. Puis, muettement, comme eût fait
une de ces créatures sauvages vers lesquelles il s’en retournait, il
s’enfonça dans le noir.
IV
LIBRE DU SERVAGE
Le vent gémissait plaintivement sur le faîte des sapins et, durant une
partie de la nuit, Kazan erra dans le mystère de la forêt.
Puis il se rapprocha à nouveau du campement et, sans s’avancer hors de
la protection des arbres, il se coucha, tout grelottant, dans la neige
épaisse, en fixant la tente où la chose terrible s’était accomplie.
Il flairait la mort dans l’air, la mort qui par lui était venue. Et les
trois quarts de chien qu’il y avait en lui pleurnichaient
douloureusement, tandis que le quart de loup se hérissait encore, le
regard hostile, les crocs découverts et prêts à mordre.
Par trois fois, il vit Thorpe, chancelant et le front bandé, sortir de
la tente, et qui criait fortement:
--Kazan! Kazan! Kazan!
Isabelle était, les trois fois, aux côtés de Thorpe. A la lueur du
foyer, Kazan pouvait l’apercevoir, telle qu’elle était lorsqu’il avait
bondi vers elle pour la défendre et avait tué l’homme. Elle était pâle
encore, pâle comme la neige, du péril couru, et la terreur ne s’était
pas complètement enfuie de ses yeux bleus. Elle aussi appelait:
--Kazan! Kazan! Kazan!
Alors le chien semblait l’emporter sur le loup et, avec un frisson
heureux, il rampait un peu de l’avant, décidé presque à recevoir les
coups qui, pensait-il l’attendaient. Mais la crainte du gourdin
finissait par être la plus forte et il reculait derechef dans la nuit.
Découragés, Thorpe et Isabelle rentrèrent dans la tente, et le silence
retomba.
Ne voyant plus personne, et comme la flamme vacillante du foyer se
mourait, Kazan se décida à avancer vers le traîneau et jusqu’aux bûches
consumées. Un peu plus loin, recouvert d’une couverture, gisait le corps
de l’homme qu’il avait tué. Thorpe l’avait traîné là, sous l’abri d’un
buisson.
Afin de se réchauffer, Kazan se coucha près des braises rouges, le nez
sur ses pattes, les yeux épiant vers la tente, et prêt à fuir dans la
forêt au premier mouvement suspect. Mais, en dépit de ses efforts pour
demeurer éveillé, il ne put résister à la bienfaisante tiédeur qui
rayonnait vers lui des braises et des cendres chaudes. A plusieurs
reprises, ses yeux se fermèrent. Il les rouvrit, puis les referma, et il
s’endormit lourdement.
Après avoir rêvé, tantôt de la douceur de la main d’Isabelle, et tantôt
de bataille où ses mâchoires claquaient comme des castagnettes d’acier,
il se réveilla en sursaut, juste à temps pour voir s’agiter la toile de
la tente. Il se sauva vers les sapins.
Le jour se levait. Thorpe apparut, qui tenait dans une de ses mains la
main de sa jeune femme et avait à l’autre un fusil. Ils regardèrent tous
deux vers le corps qui était sous la couverture. Puis Thorpe, rejetant
sa tête en arrière, appela:
--Ho, o, o, o..., Kazan! Kazan! Kazan!
A travers les branches basses des sapins, Kazan regarda vers Thorpe et
vers le fusil, et se prit à trembler de tous ses membres. Le maître,
sans aucun doute, essayait de l’amadouer et de l’attirer vers la chose
qui tuait.
--Kazan! Kazan! Ka, a, a, a, zan! cria Thorpe encore.
Kazan savait que la distance n’est rien pour la chose froide et
meurtrière que tenait Thorpe. Demeurer plus longtemps était périlleux.
Une dernière fois, il tourna vers Isabelle ses yeux emplis d’un
ineffable désir d’affection et d’amour. L’heure décisive de l’adieu
avait sonné. Une envie lui prit de clamer son désespoir et sa solitude
au ciel grisâtre. Mais, pour n’être point découvert, il se tut.
--Il est parti! dit Isabelle avec émotion.
--Oui, parti! répondit Thorpe, d’une voix mal assurée. J’ai été injuste
envers lui. Il savait et j’ignorais. Combien je regrette de l’avoir
sottement battu, comme je l’ai fait! Il est trop tard maintenant... Il
est parti et ne reviendra plus.
--Si, si! Il reviendra... répliqua vivement la jeune femme. Il ne
m’abandonnera pas. Il m’aimait. Il était sauvage et terrible. Et il sait
combien je l’aimais. Il reviendra! Écoute...
Des profondeurs de la forêt, arrivait jusqu’au camp un long hurlement
plaintif.
C’était l’adieu de Kazan.
V
KAZAN RENCONTRE LOUVE GRISE
Assis sur son derrière, Kazan, après avoir jeté son cri lointain, se mit
à renifler dans l’air la liberté qui maintenant était la sienne. Autour
de lui s’évanouissaient, avec l’aurore, les abîmes de nuit de la forêt.
Depuis le jour où tout là-bas, sur les bords du Mackenzie[7], il avait
été, par des marchands qui trafiquaient dans ces parages, acheté aux
Indiens et, pour la première fois, attelé aux harnais d’un traîneau, il
avait souvent, en un désir ardent, songé à cette liberté vers laquelle
le repoussait le sang de loup qui était en lui. Jamais il n’avait
complètement osé. Maintenant que c’était fait, il en était tout
désorienté.