Du calvinisme au temps de Louis XIV.
Il est affreux sans doute que l’Église chrétienne ait toujours été
déchirée par ses querelles, et que le sang ait coulé pendant tant de
siècles par des mains qui portaient le dieu de la paix. Cette fureur fut
inconnue au paganisme. Il couvrit la terre de ténèbres, mais il ne
l’arrosa guère que du sang des animaux; et si quelquefois, chez les
Juifs et chez les païens, on dévoua des victimes humaines, ces
dévouements, tout horribles qu’ils étaient, ne causèrent point de
guerres civiles. La religion des païens ne consistait que dans la morale
et dans les fêtes. La morale, qui est commune aux hommes de tous les
temps et de tous les lieux, et les fêtes, qui n’étaient que des
réjouissances, ne pouvaient troubler le genre humain.
L’esprit dogmatique apporta chez les hommes la fureur des guerres de
religion. J’ai recherché long-temps comment et pourquoi cet esprit
dogmatique, qui divisa les écoles de l’antiquité païenne sans causer le
moindre trouble, en a produit parmi nous de si horribles. Ce n’est pas
le seul fanatisme qui en est cause; car les gymnosophistes et les
bramins, les plus fanatiques des hommes, ne firent jamais de mal qu’à
eux-mêmes. Ne pourrait-on pas trouver l’origine de cette nouvelle peste
qui a ravagé la terre, dans ce combat naturel de l’esprit républicain
qui anima les premières Églises contre l’autorité qui hait la
résistance en tout genre? Les assemblées secrètes, qui bravaient d’abord
dans des caves et dans des grottes les lois de quelques empereurs
romains, formèrent peu-à-peu un état dans l’état: c’était une république
cachée au milieu de l’empire. Constantin la tira de dessous terre pour
la mettre à côté du trône. Bientôt l’autorité attachée aux grands siéges
se trouva en opposition avec l’esprit populaire qui avait inspiré
jusqu’alors toutes les assemblées des chrétiens. Souvent, dès que
l’évêque d’une métropole fesait valoir un sentiment, un évêque
suffragant, un prêtre, un diacre, en avaient un contraire. Toute
autorité blesse en secret les hommes, d’autant plus que toute autorité
veut toujours s’accroître. Lorsqu’on trouve, pour lui résister, un
prétexte qu’on croit sacré, on se fait bientôt un devoir de la révolte.
Ainsi les uns deviennent persécuteurs, les autres rebelles, en attestant
Dieu des deux côtés.
Nous avons vu combien, depuis les disputes du prêtre Arius[268] contre
un évêque, la fureur de dominer sur les ames a troublé la terre. Donner
son sentiment pour la volonté de Dieu, commander de croire sous peine de
la mort du corps et des tourments éternels de l’ame, a été le dernier
période du despotisme de l’esprit dans quelques hommes; et résister à
ces deux menaces a été[269] dans d’autres le dernier effort de la
liberté naturelle. Cet _Essai sur les mœurs_, que vous avez parcouru,
vous a fait voir depuis Théodose une lutte perpétuelle entre la
juridiction séculière et l’ecclésiastique; et depuis Charlemagne les
efforts réitérés des grands fiefs contre les souverains, les évêques
élevés souvent contre les rois, les papes aux prises avec les rois et
les évêques.
On disputait peu dans l’Église latine aux premiers siècles. Les
invasions continuelles des barbares permettaient à peine de penser; et
il y avait peu de dogmes qu’on eût assez développés pour fixer la
croyance universelle. Presque tout l’Occident rejeta le culte des images
au siècle de Charlemagne. Un évêque de Turin, nommé Claude, les
proscrivit avec chaleur, et retint plusieurs dogmes qui font encore
aujourd’hui le fondement de la religion des protestants. Ces opinions se
perpétuèrent dans les vallées du Piémont, du Dauphiné, de la Provence,
du Languedoc: elles éclatèrent au douzième siècle: elles produisirent
bientôt après la guerre des Albigeois; et ayant passé ensuite dans
l’université de Prague, elles excitèrent la guerre des hussites. Il n’y
eut qu’environ cent ans d’intervalle entre la fin des troubles qui
naquirent de la cendre de Jean Hus et de Jérôme de Prague, et ceux que
la vente des indulgences fit renaître. Les anciens dogmes embrassés par
les Vaudois, les Albigeois, les hussites, renouvelés et différemment
expliqués par Luther et Zuingle, furent reçus avec avidité dans
l’Allemagne, comme un prétexte pour s’emparer de tant de terres dont les
évêques et les abbés s’étaient mis en possession, et pour résister aux
empereurs, qui alors marchaient à grands pas au pouvoir despotique. Ces
dogmes triomphèrent en Suède et en Danemark, pays où les peuples étaient
libres sous des rois.
Les Anglais, dans qui la nature a mis l’esprit d’indépendance, les
adoptèrent, les mitigèrent, et en composèrent une religion pour eux
seuls. Le presbytérianisme établit en Écosse, dans les temps malheureux,
une espèce de république dont le pédantisme et la dureté étaient
beaucoup plus intolérables que la rigueur du climat, et même que la
tyrannie des évêques qui avait excité tant de plaintes. Il n’a cessé
d’être dangereux en Écosse que quand la raison, les lois et la force
l’ont réprimé. La réforme pénétra en Pologne, et y fit beaucoup de
progrès dans les seules villes où le peuple n’est point esclave. La plus
grande et la plus riche partie de la république helvétique n’eut pas de
peine à la recevoir. Elle fut sur le point d’être établie à Venise par
la même raison; et elle y eût pris racine si Venise n’eût pas été
voisine de Rome, et peut-être si le gouvernement n’eût pas craint la
démocratie, à laquelle le peuple aspire naturellement dans toute
république, et qui était alors le grand but de la plupart des
prédicants. Les Hollandais ne prirent cette religion que quand ils
secouèrent le joug de l’Espagne. Genève devint un état entièrement
républicain en devenant calviniste.
Toute la maison d’Autriche écarta ces religions de ses états autant
qu’il lui fut possible. Elles n’approchèrent presque point de l’Espagne.
Elles ont été extirpées par le fer et par le feu dans les états du duc
de Savoie, qui ont été leur berceau. Les habitants des vallées
piémontaises ont éprouvé, en 1655, ce que les peuples de Mérindol et de
Cabrières éprouvèrent en France sous François Iᵉʳ. Le duc de Savoie
absolu a exterminé chez lui la secte dès qu’elle lui a paru dangereuse:
il n’en reste que quelques faibles rejetons ignorés dans les rochers qui
les renferment. On ne vit point les luthériens et les calvinistes causer
de grands troubles en France sous le gouvernement ferme de François Iᵉʳ
et de Henri II: mais dès que le gouvernement fut faible et partagé, les
querelles de religion furent violentes. Les Condé et les Coligni,
devenus calvinistes parceque les Guises étaient catholiques,
bouleversèrent l’état à l’envi. La légèreté et l’impétuosité de la
nation, la fureur de la nouveauté et l’enthousiasme, firent, pendant
quarante ans, du peuple le plus poli un peuple de barbares.
Henri IV, né dans cette secte qu’il aimait sans être entêté d’aucune, ne
put, malgré ses victoires et ses vertus, régner sans abandonner le
calvinisme: devenu catholique, il ne fut pas assez ingrat pour vouloir
détruire un parti si long-temps ennemi des rois, mais auquel il devait
en partie sa couronne; et s’il avait voulu détruire cette faction, il ne
l’aurait pas pu. Il la chérit, la protégea, et la réprima.
Les huguenots en France fesaient alors à peu près la douzième partie de
la nation. Il y avait parmi eux des seigneurs puissants: des villes
entières étaient protestantes. Ils avaient fait la guerre aux rois: on
avait été contraint de leur donner des places de sûreté: Henri III leur
en avait accordé quatorze dans le seul Dauphiné; Montauban, Nîmes dans
le Languedoc; Saumur, et surtout La Rochelle, qui fesait une république
à part, et que le commerce et la faveur de l’Angleterre pouvaient rendre
puissante. Enfin Henri IV sembla satisfaire son goût, sa politique, et
même son devoir, en accordant au parti le célèbre édit de Nantes, en
1598. Cet édit n’était au fond que la confirmation des priviléges que
les protestants de France avaient obtenus des rois précédents les armes
à la main, et que Henri-le-Grand, affermi sur le trône, leur laissa par
bonne volonté.
Par cet édit de Nantes[270], que le nom de Henri IV rendit plus célèbre
que tous les autres, tout seigneur de fief haut justicier pouvait avoir
dans son château plein exercice de la religion prétendue réformée: tout
seigneur sans haute justice pouvait admettre trente personnes à son
prêche. L’entier exercice de cette religion était autorisé dans tous les
lieux qui ressortissaient immédiatement à un parlement.
Les calvinistes pouvaient faire imprimer, sans s’adresser aux
supérieurs, tous leurs livres, dans les villes où leur religion était
permise.
Ils étaient déclarés capables de toutes les charges et dignités de
l’état; et il y parut bien en effet, puisque le roi fit ducs et pairs
les seigneurs de La Trimouille et de Rosni.
On créa une chambre exprès au parlement de Paris, composée d’un
président et de seize conseillers, laquelle jugea tous les procès des
réformés, non seulement dans le district immense du ressort de Paris,
mais dans celui de Normandie et de Bretagne. Elle fut nommée _la chambre
de l’édit_. Il n’y eut jamais, à la vérité, qu’un seul calviniste admis
de droit parmi les conseillers de cette juridiction. Cependant, comme
elle était destinée à empêcher les vexations dont le parti se plaignait,
et que les hommes se piquent toujours de remplir un devoir qui les
distingue, cette chambre, composée de catholiques, rendit toujours aux
huguenots, de leur aveu même, la justice la plus impartiale.
Ils avaient une espèce de petit parlement à Castres, indépendant de
celui de Toulouse. Il y eut à Grenoble et à Bordeaux des chambres
mi-parties catholiques et calvinistes. Leurs Églises s’assemblaient en
synodes, comme l’Église gallicane. Ces priviléges et beaucoup d’autres
incorporèrent ainsi les calvinistes au reste de la nation. C’était à la
vérité attacher des ennemis ensemble; mais l’autorité, la bonté et
l’adresse de ce grand roi les continrent pendant sa vie.
Après la mort à jamais effrayante et déplorable de Henri IV, dans la
faiblesse d’une minorité et sous une cour divisée, il était bien
difficile que l’esprit républicain des réformés n’abusât de ses
priviléges, et que la cour, toute faible qu’elle était, ne voulût les
restreindre. Les huguenots avaient déjà établi en France des _cercles_,
à l’imitation de l’Allemagne. Les députés de ces cercles étaient souvent
séditieux; et il y avait dans le parti des seigneurs pleins d’ambition.
Le duc de Bouillon, et surtout le duc de Rohan, le chef le plus
accrédité des huguenots, précipitèrent bientôt dans la révolte l’esprit
remuant des prédicants et le zèle aveugle des peuples. L’assemblée
générale du parti osa, dès 1615, présenter à la cour un cahier par
lequel, entre autres articles injurieux, elle demandait qu’on réformât
le conseil du roi. Ils prirent les armes en quelques endroits dès l’an
1616; et l’audace des huguenots se joignant aux divisions de la cour, à
la haine contre les favoris, à l’inquiétude de la nation, tout fut
long-temps dans le trouble. C’était des séditions, des intrigues, des
menaces, des prises d’armes, des paix faites à la hâte, et rompues de
même; c’est ce qui fesait dire au célèbre cardinal Bentivoglio, alors
nonce en France[271], qu’il n’y avait vu que des orages.
Dans l’année 1621, les Églises réformées de France offrirent à
Lesdiguières, devenu depuis connétable, le généralat de leurs armées, et
cent mille écus par mois. Mais Lesdiguières, plus éclairé dans son
ambition qu’eux dans leurs factions, et qui les connaissait pour les
avoir commandés, aima mieux alors les combattre que d’être à leur tête;
et pour réponse à leurs offres, il se fit catholique. Les huguenots
s’adressèrent ensuite au maréchal duc de Bouillon, qui dit qu’il était
trop vieux; enfin ils donnèrent cette malheureuse place au duc de Rohan,
qui, conjointement avec son frère Soubise, osa faire la guerre au roi de
France.
La même année le connétable de Luines mena Louis XIII de province en
province. Il soumit plus de cinquante villes, presque sans résistance;
mais il échoua devant Montauban; le roi eut l’affront de décamper. On
assiégea en vain La Rochelle, elle résistait par elle-même et par les
secours de l’Angleterre; et le duc de Rohan, coupable du crime de
lèse-majesté, traita de la paix avec son roi, presque de couronne à
couronne.
Après cette paix et après la mort du connétable de Luines, il fallut
encore recommencer la guerre et assiéger de nouveau La Rochelle,
toujours liguée contre son souverain avec l’Angleterre et avec les
calvinistes du royaume. Une femme[272] (c’était la mère du duc de Rohan)
défendit cette ville pendant un an contre l’armée royale, contre
l’activité du cardinal de Richelieu, et contre l’intrépidité de Louis
XIII, qui affronta plus d’une fois la mort à ce siége. La ville souffrit
toutes les extrémités de la faim; et on ne dut la reddition de la place
qu’à cette digue de cinq cents pieds de long que le cardinal de
Richelieu fit construire, à l’exemple de celle qu’Alexandre fit
autrefois élever devant Tyr. Elle dompta la mer et les Rochellois. Le
maire Guiton, qui voulait s’ensevelir sous les ruines de La Rochelle,
eut l’audace, après s’être rendu à discrétion, de paraître avec ses
gardes devant le cardinal de Richelieu. Les maires des principales
villes des huguenots en avaient. On ôta les siens à Guiton, et les
priviléges à la ville. Le duc de Rohan, chef des hérétiques rebelles,
continuait toujours la guerre pour son parti; et, abandonné des Anglais,
quoique protestants, il se liguait avec les Espagnols, quoique
catholiques. Mais la conduite ferme du cardinal de Richelieu força les
huguenots, battus de tous côtés, à se soumettre.
Tous les édits qu’on leur avait accordés jusqu’alors avaient été des
traités avec les rois. Richelieu voulut que celui qu’il fit rendre fût
appelé _l’édit de grace_. Le roi y parla en souverain qui pardonne. On
ôta l’exercice de la nouvelle religion à La Rochelle, à l’île de Ré, à
Oléron, à Privas, à Pamiers; du reste, on laissa subsister l’édit de
Nantes, que les calvinistes regardèrent toujours comme leur loi
fondamentale.
Il paraît étrange que le cardinal de Richelieu, si absolu et si
audacieux, n’abolît pas ce fameux édit: il eut alors une autre vue, plus
difficile peut-être à remplir, mais non moins conforme à l’étendue de
son ambition et à la hauteur de ses pensées. Il rechercha la gloire de
subjuguer les esprits; il s’en croyait capable par ses lumières, par sa
puissance et par sa politique. Son projet était de gagner quelques
prédicants que les réformés appelaient alors _ministres_, et qu’on nomme
aujourd’hui _pasteurs_; de leur faire d’abord avouer que le culte
catholique n’était pas un crime devant Dieu, de les mener ensuite par
degrés, de leur accorder quelques points peu importants, et de paraître
aux yeux de la cour de Rome ne leur avoir rien accordé. Il comptait
éblouir une partie des réformés, séduire l’autre par les présents et par
les graces, et avoir enfin toutes les apparences de les avoir réunis à
l’Église, laissant au temps à faire le reste, et n’envisageant que la
gloire d’avoir ou fait ou préparé ce grand ouvrage, et de passer pour
l’avoir fait. Le fameux capucin Joseph d’un côté, et deux ministres
gagnés de l’autre, entamèrent cette négociation. Mais il parut que le
cardinal de Richelieu avait trop présumé, et qu’il est plus difficile
d’accorder des théologiens que de faire des digues sur l’Océan.
Richelieu, rebuté, se proposa d’écraser les calvinistes. D’autres soins
l’en empêchèrent. Il avait à combattre à-la-fois les grands du royaume,
la maison royale, toute la maison d’Autriche, et souvent Louis XIII
lui-même. Il mourut enfin, au milieu de tous ces orages, d’une mort
prématurée. Il laissa tous ses desseins encore imparfaits, et un nom
plus éclatant que cher et vénérable.
Cependant, après la prise de La Rochelle et l’édit de grace, les guerres
civiles cessèrent, et il n’y eut plus que des disputes. On imprimait de
part et d’autre de ces gros livres qu’on ne lit plus. Le clergé, et
surtout les jésuites, cherchaient à convertir des huguenots. Les
ministres tâchaient d’attirer quelques catholiques à leurs opinions. Le
conseil du roi était occupé à rendre des arrêts pour un cimetière que
les deux religions se disputaient dans un village, pour un temple bâti
sur un fonds appartenant autrefois à l’Église, pour des écoles, pour des
droits de châteaux, pour des enterrements, pour des cloches; et rarement
les réformés gagnaient leurs procès. Il n’y eut plus, après tant de
dévastations et de saccagements, que ces petites épines. Les huguenots
n’eurent plus de chef depuis que le duc de Rohan cessa de l’être, et que
la maison de Bouillon n’eut plus Sedan. Ils se firent même un mérite de
rester tranquilles au milieu des factions de la fronde et des guerres
civiles que des princes, des parlements et des évêques excitèrent, en
prétendant servir le roi contre le cardinal Mazarin.
Il ne fut presque point question de religion pendant la vie de ce
ministre. Il ne fit nulle difficulté de donner la place de
contrôleur-général des finances à un calviniste étranger, nommé Hervart.
Tous les réformés entrèrent dans les fermes, dans les sous-fermes, dans
toutes les places qui en dépendent.
Colbert, qui ranima l’industrie de la nation, et qu’on peut regarder
comme le fondateur du commerce, employa beaucoup de huguenots dans les
arts, dans les manufactures, dans la marine. Tous ces objets utiles, qui
les occupaient, adoucirent peu-à-peu dans eux la fureur épidémique de la
controverse; et la gloire qui environna cinquante ans Louis XIV, sa
puissance, son gouvernement ferme et vigoureux, ôtèrent au parti
réformé, comme à tous les ordres de l’état, toute idée de résistance.
Les fêtes magnifiques d’une cour galante jetaient même du ridicule sur
le pédantisme des huguenots. A mesure que le bon goût se perfectionnait,
les psaumes de Marot et de Bèze ne pouvaient plus insensiblement
inspirer que du dégoût. Ces psaumes, qui avaient charmé la cour de
François II, n’étaient plus faits que pour la populace sous Louis XIV.
La saine philosophie, qui commença vers le milieu de ce siècle à percer
un peu dans le monde, devait encore dégoûter à la longue les honnêtes
gens des disputes de controverse.
Mais, en attendant que la raison se fît peu-à-peu écouter des hommes,
l’esprit même de dispute pouvait servir à entretenir la tranquillité de
l’état; car les jansénistes commençant alors à paraître avec quelque
réputation, ils partageaient les suffrages de ceux qui se nourrissent de
ces subtilités: ils écrivaient contre les jésuites et contre les
huguenots: ceux-ci répondaient aux jansénistes et aux jésuites: les
luthériens de la province d’Alsace écrivaient contre eux tous. Une
guerre de plume entre tant de partis, pendant que l’état était occupé de
grandes choses, et que le gouvernement était tout puissant, ne pouvait
devenir en peu d’années qu’une occupation de gens oisifs, qui dégénère
tôt ou tard en indifférence.
Louis XIV était animé contre les réformés[273], par les remontrances
continuelles de son clergé, par les insinuations des jésuites, par la
cour de Rome, et enfin par le chancelier Le Tellier et Louvois, son
fils, tous deux ennemis de Colbert, et qui voulaient perdre les réformés
comme rebelles, parceque Colbert les protégeait comme des sujets utiles.
Louis XIV, nullement instruit d’ailleurs du fond de leur doctrine, les
regardait, non sans quelque raison, comme d’anciens révoltés soumis avec
peine. Il s’appliqua d’abord à miner par degrés, de tous côtés,
l’édifice de leur religion: on leur ôtait un temple sur le moindre
prétexte: on leur défendit d’épouser des filles catholiques; et, en
cela, on ne fut pas peut-être assez politique: c’était ignorer le
pouvoir d’un sexe que la cour, pourtant, connaissait si bien. Les
intendants et les évêques tâchaient, par les moyens les plus plausibles,
d’enlever aux huguenots leurs enfants. Colbert eut ordre, en 1681, de ne
plus recevoir aucun homme de cette religion dans les fermes. On les
exclut, autant qu’on le put, des communautés des _arts et métiers_. Le
roi, en les tenant ainsi sous le joug, ne l’appesantissait pas toujours.
On défendit par des arrêts toute violence contre eux. On mêla les
insinuations aux sévérités, et il n’y eut alors de rigueur qu’avec les
formalités[274] de la justice.
On employa surtout un moyen souvent efficace de conversion: ce fut
l’argent; mais on ne fit pas assez d’usage de ce ressort. Pellisson fut
chargé de ce ministère secret. C’est ce même Pellisson, long-temps
calviniste, si connu par ses ouvrages, par une éloquence pleine
d’abondance, par son attachement au surintendant Fouquet, dont il avait
été le premier commis, le favori, et la victime. Il eut le bonheur
d’être éclairé et de changer de religion, dans un temps où ce changement
pouvait le mener aux dignités et à la fortune. Il prit l’habit
ecclésiastique, obtint des bénéfices et une place de maître
des requêtes. Le roi lui confia le revenu des abbayes de
Saint-Germain-des-Prés et de Cluni, vers l’année 1677, avec les revenus
du tiers des économats, pour être distribués à ceux qui voudraient se
convertir. Le cardinal Lecamus, évêque de Grenoble, s’était déjà servi
de cette méthode. Pellisson, chargé de ce département, envoyait l’argent
dans les provinces. On tâchait d’opérer beaucoup de conversions pour peu
d’argent. De petites sommes, distribuées à des indigents, enflaient la
liste que Pellisson présentait au roi tous les trois mois, en lui
persuadant que tout cédait dans le monde à sa puissance ou à ses
bienfaits.
Le conseil, encouragé par ces petits succès, que le temps eût rendus
plus considérables, s’enhardit, en 1681, à donner une déclaration par
laquelle les enfants étaient reçus à renoncer à leur religion à l’âge de
sept ans; et à l’appui de cette déclaration, on prit dans les provinces
beaucoup d’enfants pour les faire abjurer, et on logea des gens de
guerre chez les parents.
Ce fut cette précipitation du chancelier Le Tellier et de Louvois, son
fils, qui fit d’abord déserter, en 1681, beaucoup de familles du Poitou,
de la Saintonge, et des provinces voisines. Les étrangers se hâtèrent
d’en profiter.
Les rois d’Angleterre et de Danemark, et surtout la ville d’Amsterdam,
invitèrent les calvinistes de France à se réfugier dans leurs états, et
leur assurèrent une subsistance. Amsterdam s’engagea même à bâtir mille
maisons pour les fugitifs.
Le conseil vit les suites dangereuses de l’usage trop prompt de
l’autorité, et crut y remédier par l’autorité même. On sentait combien
étaient nécessaires les artisans dans un pays où le commerce florissait,
et les gens de mer dans un temps où l’on établissait une puissante
marine. On ordonna la peine des galères contre ceux de ces professions
qui tenteraient de s’échapper.
On remarqua que plusieurs familles calvinistes vendaient leurs
immeubles. Aussitôt parut une déclaration qui confisqua tous ces
immeubles, en cas que les vendeurs sortissent dans un an du royaume.
Alors la sévérité redoubla contre les ministres. On interdisait leurs
temples sur la plus légère contravention. Toutes les rentes laissées par
testament aux consistoires furent appliquées aux hôpitaux du royaume.
Ou défendit aux maîtres d’école calvinistes de recevoir des
pensionnaires. On mit les ministres à la taille; on ôta la noblesse aux
maires protestants. Les officiers de la maison du roi, les secrétaires
du roi, qui étaient protestants, eurent ordre de se défaire de leurs
charges. On n’admit plus ceux de cette religion, ni parmi les notaires,
les avocats, ni même dans la fonction de procureurs.
Il était enjoint à tout le clergé de faire des prosélytes, et il était
défendu aux pasteurs réformés d’en faire, sous peine de bannissement
perpétuel. Tous ces arrêts étaient publiquement sollicités par le clergé
de France. C’était, après tout, les enfants de la maison, qui ne
voulaient point de partage avec des étrangers introduits par force.
Pellisson continuait d’acheter des convertis; mais madame Hervart, veuve
du contrôleur-général des finances, animée de ce zèle de religion qu’on
a remarqué de tout temps dans les femmes, envoyait autant d’argent pour
empêcher les conversions, que Pellisson pour en faire.
(1682) Enfin, les huguenots osèrent désobéir en quelques endroits. Ils
s’assemblèrent dans le Vivarais et dans le Dauphiné, près des lieux ou
l’on avait démoli leurs temples. On les attaqua; ils se défendirent. Ce
n’était qu’une très légère étincelle du feu des anciennes guerres
civiles. Deux ou trois cents malheureux, sans chef, sans places, et même
sans desseins, furent dispersés en un quart d’heure: les supplices
suivirent leur défaite. L’intendant du Dauphiné fit rouer le petit-fils
du pasteur Charnier, qui avait dressé l’édit de Nantes. Il est au rang
des plus fameux martyrs de la secte, et ce nom de Charnier a été
long-temps en vénération chez les protestants.
(1683) L’intendant du Languedoc[275] fit rouer vif le prédicant Chomel.
On condamna trois autres au même supplice, et dix à être pendus: la
fuite qu’ils avaient prise les sauva, et ils ne furent exécutés qu’en
effigie.
Tout cela inspirait la terreur, et en même temps augmentait
l’opiniâtreté. On sait trop que les hommes s’attachent à leur religion à
mesure qu’ils souffrent pour elle.
Ce fut alors qu’on persuada au roi qu’après avoir envoyé des
missionnaires dans toutes les provinces, il fallait y envoyer des
dragons. Ces violences parurent faites à contre-temps; elles étaient les
suites de l’esprit qui régnait alors à la cour, que tout devait fléchir
au nom de Louis XIV. On ne songeait pas que les huguenots n’étaient plus
ceux de Jarnac, de Moncontour et de Coutras; que la rage des guerres
civiles était éteinte; que cette longue maladie était dégénérée en
langueur; que tout n’a qu’un temps chez les hommes; que si les pères
avaient été rebelles sous Louis XIII, les enfants étaient soumis sous
Louis XIV. On voyait en Angleterre, en Hollande, en Allemagne, plusieurs
sectes, qui s’étaient mutuellement égorgées le siècle passé, vivre
maintenant en paix dans les mêmes villes. Tout prouvait qu’un roi absolu
pouvait être également bien servi par des catholiques et par des
protestants. Les luthériens d’Alsace en étaient un témoignage
authentique. Il parut enfin que la reine Christine avait eu raison de
dire dans une de ses lettres, à l’occasion de ces violences et de ces
émigrations: «Je considère la France comme un malade à qui l’on coupe
bras et jambes, pour le traiter d’un mal que la douceur et la patience
auraient entièrement guéri.»
Louis XIV, qui, en se saisissant de Strasbourg, en 1681, y protégeait le
luthéranisme, pouvait tolérer dans ses états le calvinisme, que le temps
aurait pu abolir, comme il diminue un peu, chaque jour, le nombre des
luthériens en Alsace. Pouvait-on imaginer qu’en forçant un grand nombre
de sujets, on n’en perdrait pas un plus grand nombre, qui, malgré les
édits et malgré les gardes, échapperait par la fuite à une violence
regardée comme une horrible persécution? Pourquoi, enfin, vouloir faire
haïr à plus d’un million d’hommes un nom cher et précieux, auquel, et
protestants et catholiques, et Français et étrangers, avaient alors
joint celui de _grand_? La politique même semblait pouvoir engager à
conserver les calvinistes, pour les opposer aux prétentions continuelles
de la cour de Rome. C’était en ce temps-là même que le roi avait
ouvertement rompu avec Innocent XI, ennemi de la France. Mais Louis XIV,
conciliant les intérêts de sa religion, et ceux de sa grandeur, voulut
à-la-fois humilier le pape d’une main, et écraser le calvinisme de
l’autre.
Il envisageait, dans ces deux entreprises, cet éclat de gloire dont il
était idolâtre en toutes choses. Les évêques, plusieurs intendants, tout
le conseil, lui persuadèrent que ses soldats, en se montrant seulement,
achèveraient ce que ses bienfaits et les missions avaient commencé. Il
crut n’user que d’autorité; mais ceux à qui cette autorité fut commise
usèrent d’une extrême rigueur.
Vers la fin de 1684, et au commencement de 1685, tandis que Louis XIV,
toujours puissamment armé, ne craignait aucun de ses voisins, les
troupes furent envoyées dans toutes les villes et dans tous les châteaux
où il y avait le plus de protestants; et comme les dragons, assez mal
disciplinés dans ce temps-là, furent ceux qui commirent le plus d’excès,
on appela cette exécution _la dragonnade_.
Les frontières étaient aussi soigneusement gardées qu’on le pouvait,
pour prévenir la fuite de ceux qu’on voulait réunir à l’Église. C’était
une espèce de chasse qu’on fesait dans une grande enceinte.
Un évêque, un intendant, ou un subdélégué, ou un curé, ou quelqu’un
d’autorisé, marchait à la tête des soldats. On assemblait les
principales familles calvinistes, surtout celles qu’on croyait les plus
faciles. Elles renonçaient à leur religion au nom des autres, et les
obstinés étaient livrés aux soldats, qui eurent toute licence, excepté
celle de tuer. Il y eut pourtant plusieurs personnes si cruellement
maltraitées, qu’elles en moururent. Les enfants des réfugiés, dans les
pays étrangers, jettent encore des cris sur cette persécution de leurs
pères: ils la comparent aux plus violentes que souffrit l’Église dans
les premiers temps.
C’était un étrange contraste que du sein d’une cour voluptueuse, où
régnaient la douceur des mœurs, les graces, les charmes de la société,
il partît des ordres si durs et si impitoyables. Le marquis de Louvois
porta dans cette affaire l’inflexibilité de son caractère; on y reconnut
le même génie qui avait voulu ensevelir la Hollande sous les eaux, et
qui, depuis, mit le Palatinat en cendres. Il y a encore des lettres de
sa main, de cette année, 1685, conçues en ces termes: «Sa majesté veut
qu’on fasse éprouver les dernières rigueurs à ceux qui ne voudront pas
se faire de sa religion; et ceux qui auront la sotte gloire de vouloir
demeurer les derniers, doivent être poussés jusqu’à la dernière
extrémité.»
Paris ne fut point exposé à ces vexations; les cris se seraient fait
entendre au trône de trop près. On veut bien faire des malheureux, mais
on souffre d’entendre leurs clameurs.
(1685) Tandis qu’on fesait ainsi tomber partout les temples, et qu’on
demandait dans les provinces des abjurations à main armée, l’édit de
Nantes fut enfin cassé, au mois[276] d’octobre 1685; et on acheva de
ruiner l’édifice qui était déjà miné de toutes parts.
La chambre de l’édit[277] avait déjà été supprimée. Il fut ordonné aux
conseillers calvinistes du parlement de se défaire de leurs charges. Une
foule d’arrêts du conseil parut coup sur coup, pour extirper les restes
de la religion proscrite. Celui qui paraissait le plus fatal fut l’ordre
d’arracher les enfants aux prétendus réformés, pour les remettre entre
les mains des plus proches parents catholiques; ordre contre lequel la
nature réclamait à si haute voix qu’il ne fut pas exécuté.
Mais dans ce célèbre édit qui révoqua celui de Nantes, il paraît qu’on
prépara un événement tout contraire au but qu’on s’était proposé. On
voulait la réunion des calvinistes à l’Église dans le royaume.
Gourville, homme très judicieux, consulté par Louvois, lui avait
proposé, comme on sait, de faire enfermer tous les ministres, et de ne
relâcher que ceux qui, gagnés par des pensions secrètes, abjureraient en
public, et serviraient à la réunion plus que des missionnaires et des
soldats. Au lieu de suivre cet avis politique, il fut ordonné, par
l’édit, à tous les ministres qui ne voulaient pas se convertir, de
sortir du royaume dans quinze jours. C’était s’aveugler que de penser
qu’en chassant les pasteurs, une grande partie du troupeau ne suivrait
pas. C’était bien présumer de sa puissance, et mal connaître les hommes,
de croire que tant de cœurs ulcérés et tant d’imaginations échauffées
par l’idée du martyre, surtout dans les pays méridionaux de la France,
ne s’exposeraient pas à tout, pour aller chez les étrangers publier leur
constance et la gloire de leur exil, parmi tant de nations envieuses de
Louis XIV, qui tendaient les bras à ces troupes fugitives.
Le vieux chancelier Le Tellier, en signant l’édit, s’écria plein de
joie: «Nunc dimittis servum tuum, Domine..... quia viderunt oculi mei
salutare tuum[278].» Il ne savait pas qu’il signait un des grands
malheurs de la France[279].
Louvois, son fils, se trompait encore en croyant qu’il suffirait d’un
ordre de sa main pour garder toutes les frontières et toutes les côtes
contre ceux qui se fesaient un devoir de la fuite. L’industrie occupée à
tromper la loi est toujours plus forte que l’autorité. Il suffisait de
quelques gardes gagnés, pour favoriser la foule des réfugiés. Près de
cinquante mille familles, en trois ans de temps, sortirent du royaume,
et furent après suivies par d’autres. Elles allèrent porter chez les
étrangers les arts, les manufactures, la richesse. Presque tout le nord
de l’Allemagne, pays encore agreste et dénué d’industrie, reçut une
nouvelle face de ces multitudes transplantées. Elles peuplèrent des
villes entières. Les étoffes, les galons, les chapeaux, les bas, qu’on
achetait auparavant de la France, furent fabriqués par eux. Un faubourg
entier de Londres fut peuplé d’ouvriers français en soie; d’autres y
portèrent l’art de donner la perfection aux cristaux, qui fut alors
perdu en France. On trouve encore très communément dans l’Allemagne l’or
que les réfugiés y répandirent[280]. Ainsi la France perdit environ cinq
cent mille habitants, une quantité prodigieuse d’espèces, et surtout des
arts dont ses ennemis s’enrichirent. La Hollande y gagna d’excellents
officiers et des soldats. Le prince d’Orange et le duc de Savoie eurent
des régiments entiers de réfugiés. Ces mêmes souverains de Savoie et de
Piémont, qui avaient exercé tant de cruautés contre les réformés de
leurs pays, soudoyaient ceux de France; et ce n’était pas assurément par
zèle de religion que le prince d’Orange les enrôlait. Il y en eut qui
s’établirent jusque vers le Cap-de-Bonne-Espérance. Le neveu du célèbre
Duquesne, lieutenant-général de la marine, fonda une petite colonie à
cette extrémité de la terre; elle n’a pas prospéré; ceux qui
s’embarquèrent périrent pour la plupart. Mais enfin il y a encore des
restes de cette colonie voisine des Hottentots. Les Français ont été
dispersés plus loin que les Juifs.
Ce fut en vain qu’on remplit les prisons et les galères de ceux qu’on
arrêta dans leur fuite. Que faire de tant de malheureux, affermis dans
leur croyance par les tourments? comment laisser aux galères des gens de
loi, des vieillards infirmes? On en fit embarquer quelques centaines
pour l’Amérique. Enfin le conseil imagina que, quand la sortie du
royaume ne serait plus défendue, les esprits n’étant plus animés par le
plaisir secret de désobéir, il y aurait moins de désertions. On se
trompa encore; et après avoir ouvert les passages, on les referma
inutilement une seconde fois.
On défendit aux calvinistes, en 1685, de se faire servir par des
catholiques, de peur que les maîtres ne pervertissent les domestiques;
et, l’année d’après, un autre édit leur ordonna de se défaire des
domestiques huguenots, afin de pouvoir les arrêter comme vagabonds. Il
n’y avait rien de stable dans la manière de les persécuter, que le
dessein de les opprimer pour les convertir.
Tous les temples détruits, tous les ministres bannis, il s’agissait de
retenir dans la communion romaine tous ceux qui avaient changé par
persuasion ou par crainte. Il en restait plus[281] de quatre cent mille
dans le royaume. Ils étaient obligés d’aller à la messe et de communier.
Quelques uns, qui rejetèrent l’hostie après l’avoir reçue, furent
condamnés à être brûlés vifs. Les corps de ceux qui ne voulaient pas
recevoir les sacrements à la mort étaient traînés sur la claie, et jetés
à la voirie.
Toute persécution fait des prosélytes, quand elle frappe pendant la
chaleur de l’enthousiasme. Les calvinistes s’assemblèrent partout pour
chanter leurs psaumes, malgré la peine de mort décernée contre ceux qui
tiendraient des assemblées. Il y avait aussi peine de mort contre les
ministres qui rentreraient dans le royaume, et cinq mille cinq cents
livres de récompense pour qui les dénoncerait. Il en revint plusieurs
qu’on fit périr par la corde ou par la roue[282].
La secte subsista en paraissant écrasée. Elle espéra en vain, dans la
guerre de 1689, que le roi Guillaume, ayant détrôné son beau-père
catholique, soutiendrait en France le calvinisme. Mais, dans la guerre
de 1701, la rébellion et le fanatisme éclatèrent en Languedoc et dans
les contrées voisines.
Cette rébellion fut excitée par des prophéties. Les prédictions ont été
de tout temps un moyen dont on s’est servi pour séduire les simples, et
pour enflammer les fanatiques. De cent événements que la fourberie ose
prédire, si la fortune en amène un seul, les autres sont oubliés, et
celui-là reste comme un gage de la faveur de Dieu, et comme la preuve
d’un prodige. Si aucune prédiction ne s’accomplit, on les explique, on
leur donne un nouveau sens; les enthousiastes l’adoptent, et les
imbéciles le croient.
Le ministre Jurieu fut un des plus ardents prophètes. Il commença par se
mettre au-dessus d’un Cotterus[283], de je ne sais quelle
Christine[284], d’un Justus Velsius[285], d’un Drabitius[286], qu’il
regarde comme gens inspirés de Dieu. Ensuite il se mit presque à côté de
l’auteur de l’_Apocalypse_ et de saint Paul; ses partisans, ou plutôt
ses ennemis, firent frapper une médaille en Hollande avec cet exergue,
_Jurius propheta_. Il promit la délivrance du peuple de Dieu pendant
huit années. Son école de prophétie s’était établie dans les montagnes
du Dauphiné, du Vivarais et des Cévennes, pays tout propre aux
prédictions, peuplé d’ignorants et de cervelles chaudes, échauffées par
la chaleur du climat, et plus encore par leurs prédicants.
La première école de prophétie fut établie dans une verrerie, sur une
montagne du Dauphiné, appelée Peira; un vieil huguenot, nommé De Serre,
y annonça la ruine de Babylone, et le rétablissement de Jérusalem. Il
montrait aux enfants les paroles de l’Écriture, qui disent: «Quand trois
ou quatre sont assemblés en mon nom, mon esprit est parmi eux[287]; et
avec un grain de foi on transportera des montagnes[288].» Ensuite il
recevait l’esprit: on le lui conférait en lui soufflant dans la bouche,
parcequ’il est dit dans _Saint-Matthieu_ que Jésus souffla sur ses
disciples avant sa mort: il était hors de lui-même; il avait des
convulsions; il changeait de voix; il restait immobile, égaré, les
cheveux hérissés, selon l’ancien usage de toutes les nations, et selon
ces règles de démence transmises de siècle en siècle. Les enfants
recevaient ainsi le don de prophétie; et s’ils ne transportaient pas des
montagnes, c’est qu’ils avaient assez de foi pour recevoir l’esprit, et
pas assez pour faire des miracles: ainsi ils redoublaient de ferveur
pour obtenir ce dernier don.
Tandis que les Cévennes étaient ainsi l’école de l’enthousiasme, des
ministres, qu’on appelait _apôtres_, revenaient en secret prêcher les
peuples.
Claude Brousson, d’une famille de Nîmes considérée, homme éloquent et
plein de zèle, très estimé chez les étrangers, retourna dans sa patrie
en 1698, y fut convaincu non seulement d’avoir rempli son ministère
malgré les édits, mais devoir eu, dix ans auparavant, des
correspondances avec les ennemis de l’état. En effet, il avait formé le
projet d’introduire des troupes anglaises et savoyardes dans le
Languedoc. Ce projet, écrit de sa main, et adressé au duc de Schomberg,
avait été intercepté depuis long-temps, et était entre les mains de
l’intendant de la province. Brousson, errant de ville en ville, fut
saisi à Oléron, et transféré à la citadelle de Montpellier. L’intendant
et ses juges l’interrogèrent; il répondit qu’il était l’apôtre de
Jésus-Christ, qu’il avait reçu le Saint-Esprit, qu’il ne devait pas
trahir le dépôt de la foi, que son devoir était de distribuer le pain de
la parole à ses frères. On lui demanda si les apôtres avaient écrit des
projets pour faire révolter des provinces: on lui montra son fatal
écrit, et les juges le condamnèrent tous d’une voix à être roué vif.
(1698) Il mourut comme mouraient les premiers martyrs. Toute la secte,
loin de le regarder comme un criminel d’état, ne vit en lui qu’un saint,
qui avait scellé sa foi de son sang; et on imprima le _Martyre de M. de
Brousson_[289].
Alors les prophètes se multiplient, et l’esprit de fureur redouble. Il
arrive malheureusement qu’en 1703 un abbé de la maison Du Chaila,
inspecteur des missions, obtient un ordre de la cour de faire enfermer
dans un couvent deux filles d’un gentilhomme nouveau converti. Au lieu
de les conduire au couvent, il les mène d’abord dans son château. Les
calvinistes s’attroupent: on enfonce les portes: on délivre les deux
filles et quelques autres prisonniers. Les séditieux saisissent l’abbé
Du Chaila; ils lui offrent la vie, s’il veut être de leur religion. Il
la refuse. Un prophète lui crie: «Meurs donc, l’esprit te condamne, ton
péché est contre toi:» et il est tué à coups de fusil. Aussitôt après
ils saisissent les receveurs de la capitation, et les pendent avec leurs
rôles au cou. De là ils se jettent sur les prêtres qu’ils rencontrent,
et les massacrent. On les poursuit: ils se retirent au milieu des bois
et des rochers. Leur nombre s’accroît: leurs prophètes et leurs
prophétesses leur annoncent de la part de Dieu le rétablissement de
Jérusalem et la chute de Babylone. Un abbé de La Bourlie paraît
tout-à-coup au milieu d’eux dans leurs retraites sauvages, et leur
apporte de l’argent et des armes.
C’était le fils du marquis de Guiscard, sous-gouverneur du roi, l’un des
plus sages hommes du royaume. Le fils était bien indigne d’un tel père.
Réfugié en Hollande pour un crime, il va exciter les Cévennes à la
révolte. On le vit quelque temps après passer à Londres, où il fut
arrêté en 1711 pour avoir trahi le ministère anglais, après avoir trahi
son pays. Amené devant le conseil, il prit sur la table un de ces longs
canifs avec lesquels on peut commettre un meurtre; il en frappa le
chancelier Robert Harley, depuis comte d’Oxford, et on le conduisit en
prison chargé de fers. Il prévint son supplice en se donnant la mort
lui-même. Ce fut donc cet homme qui, au nom des Anglais, des Hollandais
et du duc de Savoie, vint encourager les fanatiques, et leur promettre
de puissants secours.
(1703) Une grande partie du pays les favorisait secrètement. Leur cri de
guerre était: _Point d’impôts et liberté de conscience._ Ce cri séduit
partout la populace. Ces fureurs justifiaient aux yeux du peuple le
dessein qu’avait eu Louis XIV d’extirper le calvinisme; mais sans la
révocation de l’édit de Nantes, on n’aurait pas eu à combattre ces
fureurs.
Le roi envoie d’abord le maréchal de Montrevel avec quelques troupes. Il
fait la guerre à ces misérables avec une barbarie qui surpasse la leur.
On roue, on brûle les prisonniers; mais aussi les soldats qui tombent
entre les mains des révoltés périssent par des morts cruelles. Le roi,
obligé de soutenir la guerre partout, ne pouvait envoyer contre eux que
peu de troupes. Il était difficile de les surprendre dans des rochers
presque inaccessibles alors, dans des cavernes, dans des bois où ils se
rendaient par des chemins non frayés, et dont ils descendaient
tout-à-coup comme des bêtes féroces. Ils défirent même, dans un combat
réglé, des troupes de la marine. On employa contre eux successivement
trois maréchaux de France.
Au maréchal de Montrevel succéda, en 1704, le maréchal de Villars. Comme
il lui était plus difficile encore de les trouver que de les battre, le
maréchal de Villars, après s’être fait craindre, leur fit proposer une
amnistie. Quelques uns d’entre eux y consentirent, détrompés des
promesses d’être secourus par le duc de Savoie, qui, à l’exemple de tant
de souverains, les persécutait chez lui, et avait voulu les protéger
chez ses ennemis.
Le plus accrédité de leurs chefs, et le seul qui mérite d’être nommé,
était Jean Cavalier. Je l’ai vu depuis en Hollande et en Angleterre.
C’était un petit homme blond, d’une physionomie douce et agréable. On
l’appelait David dans son parti. De garçon boulanger, il était devenu
chef d’une assez grande multitude, à l’âge de vingt-trois ans, par son
courage, et à l’aide d’une prophétesse qui le fit reconnaître sur un
ordre exprès du Saint-Esprit. On le trouva à la tête de huit cents
hommes qu’il enrégimentait, quand on lui proposa l’amnistie[290]. Il
demanda des otages: on lui en donna. Il vint, suivi d’un des chefs, à
Nîmes, où il traita avec le maréchal de Villars.
(1704) Il promit de former quatre régiments des révoltés, qui
serviraient le roi sous quatre colonels, dont il serait le premier, et
dont il nomma les trois autres. Ces régiments devaient avoir l’exercice
libre de leur religion, comme les troupes étrangères à la solde de
France; mais cet exercice ne devait point être permis ailleurs.
On acceptait ces conditions, quand des émissaires de Hollande vinrent en
empêcher l’effet avec de l’argent et des promesses. Ils détachèrent de
Cavalier les principaux fanatiques; mais ayant donné sa parole au
maréchal de Villars, il la voulut tenir. Il accepta le brevet de
colonel, et commença à former son régiment avec cent trente hommes qui
lui étaient affectionnés.
J’ai entendu souvent de la bouche du maréchal de Villars, qu’il avait
demandé à ce jeune homme comment il pouvait à son âge avoir eu tant
d’autorité sur des hommes si féroces et si indisciplinables. Il répondit
que, quand on lui désobéissait, sa prophétesse, qu’on appelait _la
grande Marie_, était sur-le-champ inspirée, et condamnait à mort les
réfractaires, qu’on tuait sans raisonner[291]. Ayant fait depuis la
même question à Cavalier, j’en eus la même réponse.
Cette négociation singulière se fesait après la bataille d’Hochstedt.
Louis XIV, qui avait proscrit le calvinisme avec tant de hauteur, fit la
paix, sous le nom d’amnistie, avec un garçon boulanger; et le maréchal
de Villars lui présenta le brevet de colonel, et celui d’une pension de
douze cents livres.
Le nouveau colonel alla à Versailles; il y reçut les ordres du ministre
de la guerre. Le roi le vit, et haussa les épaules. Cavalier, observé
par le ministère, craignit, et se retira en Piémont. De là il passa en
Hollande et en Angleterre. Il fit la guerre en Espagne, et y commanda un
régiment de réfugiés français à la bataille d’Almanza. Ce qui arriva à
ce régiment sert à prouver la rage des guerres civiles, et combien la
religion ajoute à cette fureur. La troupe de Cavalier se trouva opposée
à un régiment français. Dès qu’ils se reconnurent, ils fondirent l’un
sur l’autre avec la baïonnette sans tirer. On a déjà remarqué[292] que
la baïonnette agit peu dans les combats. La contenance de la première
ligne, composée de trois rangs, après avoir fait feu, décide du sort de
la journée; mais ici la fureur fit ce que ne fait presque jamais la
valeur. Il ne resta pas trois cents hommes de ces régiments. Le maréchal
de Berwick contait souvent avec étonnement cette aventure.
Cavalier est mort officier général et gouverneur de l’île de Jersey,
avec une grande réputation de valeur, n’ayant de ses premières fureurs
conservé que le courage, et ayant peu-à-peu substitué la prudence à un
fanatisme qui n’était plus soutenu par l’exemple.
Le maréchal de Villars, rappelé du Languedoc, fut remplacé par le
maréchal de Berwick. Les malheurs des armes du roi enhardissaient alors
les fanatiques du Languedoc, qui espéraient les secours du ciel et en
recevaient des alliés. On leur fesait toucher de l’argent par la voie de
Genève. Ils attendaient des officiers, qui devaient leur être envoyés de
Hollande et d’Angleterre. Ils avaient des intelligences dans toutes les
villes de la province.
On peut mettre au rang des plus grandes conspirations, celle qu’ils
formèrent de saisir dans Nîmes le duc de Berwick et l’intendant Bâville,
de faire révolter le Languedoc et le Dauphiné, et d’y introduire les
ennemis. Le secret fut gardé par plus de mille conjurés. L’indiscrétion
d’un seul fit tout découvrir. Plus de deux cents personnes périrent dans
les supplices. Le maréchal de Berwick fit exterminer, par le fer et par
le feu, tout ce qu’on rencontra de ces malheureux. Les uns moururent les
armes à la main, les autres sur les roues ou dans les flammes. Quelques
uns, plus adonnés à la prophétie qu’aux armes, trouvèrent moyen d’aller
en Hollande. Les réfugiés français les y reçurent comme des envoyés
célestes, ils marchèrent au-devant d’eux, chantant des psaumes, et
jonchant leur chemin de branches d’arbres. Plusieurs de ces prophètes
allèrent en Angleterre; mais trouvant que l’Église épiscopale tenait
trop de l’Église romaine, ils voulurent faire dominer la leur. Leur
persuasion était si pleine, que, ne doutant pas qu’avec beaucoup de foi
on ne fît beaucoup de miracles, ils offrirent de ressusciter un mort, et
même tel mort que l’on voudrait choisir. Partout le peuple est peuple;
et les presbytériens pouvaient se joindre à ces fanatiques contre le
clergé anglican. Qui croirait qu’un des plus grands géomètres de
l’Europe, Fatio Duillier[293], et un homme de lettres fort savant, nommé
Daudé, fassent à la tête de ces énergumènes? Le fanatisme rend la
science même sa complice, et étouffe la raison.
Le ministère anglais prit le parti qu’on aurait dû toujours prendre avec
les hommes à miracles. On leur permit de déterrer un mort dans le
cimetière de l’église cathédrale. La place fut entourée de gardes. Tout
se passa juridiquement. La scène finit par mettre au pilori les
prophètes.
Ces excès du fanatisme ne pouvaient guère réussir en Angleterre, où la
philosophie commençait à dominer. Ils ne troublaient plus l’Allemagne,
depuis que les trois religions, la catholique, l’évangélique, et la
réformée, y étaient également protégées par les traités de Vestphalie.
Les Provinces-Unies admettaient dans leur sein toutes les religions, par
une tolérance politique. Enfin, il n’y eut, sur la fin de ce siècle, que
la France qui essuya de grandes querelles ecclésiastiques, malgré les
progrès de la raison. Cette raison, si lente à s’introduire chez les
doctes, pouvait à peine encore percer chez les docteurs, encore moins
dans le commun des citoyens. Il faut d’abord qu’elle soit établie dans
les principales têtes; elle descend aux autres de proche en proche, et
gouverne enfin le peuple même qui ne la connaît pas, mais qui, voyant
que ses supérieurs sont modérés, apprend aussi à l’être. C’est un des
grands ouvrages du temps, et ce temps n’était pas encore venu.