Ce mot de _libertés_ suppose l’assujettissement. Des libertés, des
priviléges sont des exemptions de la servitude générale. Il fallait dire
les droits, et non les libertés de l’Église gallicane. Ces droits sont
ceux de toutes les anciennes Églises. Les évêques de Rome n’ont jamais
eu la moindre juridiction sur les sociétés chrétiennes de l’empire
d’Orient: mais dans les ruines de l’empire d’Occident tout fut envahi
par eux. L’Église de France fut long-temps la seule qui disputa contre
le siége de Rome les anciens droits que chaque évêque s’était donnés,
lorsque, après le premier concile de Nicée, l’administration
ecclésiastique et purement spirituelle se modela sur le gouvernement
civil, et que chaque évêque eut son diocèse, comme chaque district
impérial avait le sien. Certainement aucun évangile n’a dit qu’un évêque
de la ville de Rome pourrait envoyer en France des légats _a
latere_[262] avec pouvoir de juger, réformer, dispenser, et lever de
l’argent sur les peuples;
D’ordonner aux prélats français de venir plaider à Rome;
D’imposer des taxes sur les bénéfices du royaume, sous les noms de
vacances, dépouilles, successions, déports, incompatibilités, commandes,
neuvièmes, décimes, annates;
D’excommunier les officiers du roi, pour les empêcher d’exercer les
fonctions de leurs charges;
De rendre les bâtards capables de succéder;
De casser les testaments de ceux qui sont morts sans donner une partie
de leurs biens à l’Église;
De permettre aux ecclésiastiques français d’aliéner leurs biens
immeubles;
De déléguer des juges pour connaître de la légitimité des mariages.
Enfin, l’on compte plus de soixante et dix usurpations contre lesquelles
les parlements du royaume ont toujours maintenu la liberté naturelle de
la nation et la dignité de la couronne.
Quelque crédit qu’aient eu les jésuites sous Louis XIV, et quelque frein
que ce monarque eût mis aux remontrances des parlements, depuis qu’il
régna par lui-même, cependant aucun de ces grands corps ne perdit jamais
une occasion de réprimer les prétentions de la cour de Rome; et le roi
approuva toujours cette vigilance, parcequ’en cela les droits essentiels
de la nation étaient les droits du prince.
L’affaire de ce genre la plus importante et la plus délicate fut celle
de la régale. C’est un droit qu’ont les rois de France de pourvoir à
tous les bénéfices simples d’un diocèse, pendant la vacance du siége, et
d’économiser à leur gré les revenus de l’évêché. Cette prérogative est
particulière aujourd’hui aux rois de France; mais chaque état a les
siennes. Les rois de Portugal jouissent du tiers du revenu des évêchés
de leur royaume. L’empereur a le droit des premières prières; il a
toujours conféré tous les premiers bénéfices qui vaquent. Les rois de
Naples et de Sicile ont de plus grands droits. Ceux de Rome sont, pour
la plupart, fondés sur l’usage plutôt que sur des titres primitifs.
Les rois de la race de Mérovée conféraient de leur seule autorité les
évêchés et toutes les prélatures. On voit qu’en 742 Carloman créa
archevêque de Mayence ce même Boniface qui, depuis, sacra Pépin par
reconnaissance. Il reste encore beaucoup de monuments du pouvoir
qu’avaient les rois de disposer de ces places importantes; plus elles le
sont, plus elles doivent dépendre du chef de l’état. Le concours d’un
évêque étranger paraissait dangereux; et la nomination réservée à cet
évêque étranger a souvent passé pour une usurpation plus dangereuse
encore. Elle a plus d’une fois excité une guerre civile. Puisque les
rois conféraient les évêchés, il semblait juste qu’ils conservassent le
faible privilége de disposer du revenu, et de nommer à quelques
bénéfices simples, dans le court espace qui s’écoule entre la mort d’un
évêque et le serment de fidélité enregistré de son successeur. Plusieurs
évêques de villes réunies à la couronne, sous la troisième race, ne
voulurent pas reconnaître ce droit, que des seigneurs particuliers, trop
faibles, n’avaient pu faire valoir. Les papes se déclarèrent pour les
évêques; et ces prétentions restèrent toujours enveloppées d’un nuage.
Le parlement, en 1608, sous Henri IV, déclara que la régale avait lieu
dans tout le royaume; le clergé se plaignit, et ce prince, qui ménageait
les évêques et Rome, évoqua l’affaire à son conseil, et se garda bien de
la décider.
Les cardinaux de Richelieu et Mazarin firent rendre plusieurs arrêts du
conseil, par lesquels les évêques, qui se disaient exempts, étaient
tenus de montrer leurs titres. Tout resta indécis jusqu’en 1673; et le
roi n’osait pas alors donner un seul bénéfice dans presque tous les
diocèses situés au-delà de la Loire, pendant la vacance d’un siége.
Enfin, en 1673, le chancelier Étienne d’Aligre scella un édit par lequel
tous les évêchés du royaume étaient soumis à la régale. Deux évêques,
qui étaient malheureusement les deux plus vertueux hommes du royaume,
refusèrent opiniâtrement de se soumettre; c’étaient Pavillon, évêque
d’Aleth, et Caulet, évêque de Pamiers. Ils se défendirent d’abord par
des raisons plausibles: on leur en opposa d’aussi fortes. Quand des
hommes éclairés disputent long-temps, il y a grande apparence que la
question n’est pas claire: elle était très obscure; mais il était
évident que, ni la religion, ni le bon ordre, n’étaient intéressés à
empêcher un roi de faire dans deux diocèses ce qu’il fesait dans tous
les autres. Cependant les deux évêques furent inflexibles. Ni l’un ni
l’autre n’avait fait enregistrer son serment de fidélité, et le roi se
croyait en droit de pourvoir aux canonicats de leurs églises[263].
Les deux prélats excommunièrent les pourvus en régale. Tous deux étaient
suspects de jansénisme. Ils avaient eu contre eux le pape Innocent X;
mais quand ils se déclarèrent contre les prétentions du roi, ils eurent
pour eux Innocent XI, Odescalchi: ce pape, vertueux et opiniâtre comme
eux, prit entièrement leur parti.
Le roi se contenta d’abord d’exiler les principaux officiers de ces
évêques. Il montra plus de modération que deux hommes qui se piquaient
de sainteté. On laissa mourir paisiblement l’évêque d’Aleth, dont ou
respectait la grande vieillesse. L’évêque de Pamiers restait seul, et
n’était point ébranlé. Il redoubla ses excommunications, et persista de
plus à ne point faire enregistrer son serment de fidélité, persuadé que
dans ce serment on soumet trop l’Église à la monarchie. Le roi saisit
son temporel. Le pape et les jansénistes le dédommagèrent. Il gagna à
être privé de ses revenus, et il mourut en 1680, convaincu qu’il avait
soutenu la cause de Dieu contre le roi. Sa mort n’éteignit pas la
querelle: des chanoines, nommés par le roi, viennent pour prendre
possession; des religieux, qui se prétendaient chanoines et
grands-vicaires, les font sortir de l’église, et les excommunient. Le
métropolitain Montpezat, archevêque de Toulouse, à qui cette affaire
ressortit de droit, donne en vain des sentences contre ces prétendus
grands-vicaires: ils en appellent à Rome, selon l’usage de porter à la
cour de Rome les causes ecclésiastiques jugées par les archevêques de
France; usage qui contredit les libertés gallicanes: mais tous les
gouvernements des hommes sont des contradictions. Le parlement donne des
arrêts. Un moine, nommé Cerle, qui était l’un de ces grands-vicaires,
casse, et les sentences du métropolitain, et les arrêts du parlement. Ce
tribunal le condamne par contumace à perdre la tête, et à être traîné
sur la claie. On l’exécute en effigie. Il insulte du fond de sa retraite
à l’archevêque et au roi, et le pape le soutient. Ce pontife fait plus:
persuadé, comme l’évêque de Pamiers, que le droit de régale est un abus
dans l’Église, et que le roi n’a aucun droit dans Pamiers, il casse les
ordonnances de l’archevêque de Toulouse; il excommunie les nouveaux
grands-vicaires que ce prélat a nommés, et les pourvus en régale, et
leurs fauteurs.
Le roi convoque une assemblée du clergé, composée de trente-cinq
évêques, et d’autant de députés du second ordre. Les jansénistes
prenaient pour la première fois le parti d’un pape; et ce pape, ennemi
du roi, les favorisait sans les aimer. Il se fit toujours un honneur de
résister à ce monarque dans toutes les occasions; et depuis même, en
1689, il s’unit avec les alliés contre le roi Jacques, parceque Louis
XIV protégeait ce prince: de sorte qu’alors on dit que, pour mettre fin
aux troubles de l’Europe et de l’Église, il fallait que le roi Jacques
se fît huguenot, et le pape catholique[264].
Cependant l’assemblée du clergé de 1681 et 1682, d’une voix unanime, se
déclare pour le roi. Il s’agissait encore d’une autre petite querelle
devenue importante: l’élection d’un prieuré, dans un faubourg de Paris,
commettait ensemble le roi et le pape. Le pontife romain avait cassé
une ordonnance de l’archevêque de Paris, et annulé sa nomination à ce
prieuré. Le parlement avait jugé la procédure de Rome abusive. Le pape
avait ordonné par une bulle que l’inquisition fît brûler l’arrêt du
parlement; et le parlement avait ordonné la suppression de la bulle. Ces
combats sont depuis long-temps les effets ordinaires et inévitables de
cet ancien mélange de la liberté naturelle de se gouverner soi-même dans
son pays, et de la soumission à une puissance étrangère.
L’assemblée du clergé prit un parti qui montre que des hommes sages
peuvent céder avec dignité à leur souverain, sans l’intervention d’un
autre pouvoir. Elle consentit à l’extension du droit de régale à tout le
royaume; mais ce fut autant une concession de la part du clergé, qui se
relâchait de ses prétentions, par reconnaissance pour son protecteur,
qu’un aveu formel du droit absolu de la couronne.
L’assemblée se justifia auprès du pape par une lettre dans laquelle on
trouve un passage qui, seul, devrait servir de règle éternelle dans
toutes les disputes: c’est «qu’il vaut mieux sacrifier quelque chose de
ses droits que de troubler la paix.» Le roi, l’Église gallicane, les
parlements, furent contents. Les jansénistes écrivirent quelques
libelles. Le pape fut inflexible: il cassa par un bref toutes les
résolutions de l’assemblée, et manda aux évêques de se rétracter. Il y
avait là de quoi séparer à jamais l’église de France de celle de Rome.
On avait parlé, sous le cardinal de Richelieu, et sous Mazarin, de faire
un patriarche. Le vœu de tous les magistrats était qu’on ne payât plus à
Rome le tribut des annates; que Rome ne nommât plus, pendant six mois
de l’année, aux bénéfices de Bretagne; que les évêques de France ne
s’appelassent plus évêques _par la permission du saint-siége_. Si le roi
l’avait voulu, il n’avait qu’à dire un mot: il était maître de
l’assemblée du clergé, et il avait pour lui la nation. Rome eût tout
perdu par l’inflexibilité d’un pontife vertueux, qui, seul de tous les
papes de ce siècle, ne savait pas s’accommoder aux temps; mais il y a
d’anciennes bornes qu’on ne remue pas sans de violentes secousses. Il
fallait de plus grands intérêts, de plus grandes passions, et plus
d’effervescence dans les esprits, pour rompre tout d’un coup avec Rome;
et il était bien difficile de faire cette scission, tandis qu’on voulait
extirper le calvinisme. On crut même faire un coup hardi lorsqu’on
publia les quatre fameuses décisions de la même assemblée du clergé, en
1682, dont voici la substance:
1. Dieu n’a donné à Pierre et à ses successeurs aucune puissance, ni
directe, ni indirecte, sur les choses temporelles.
2. L’Église gallicane approuve le concile de Constance, qui déclare les
conciles généraux supérieurs au pape, dans le spirituel.
3. Les règles, les usages, les pratiques reçues dans le royaume et dans
l’Église gallicane, doivent demeurer inébranlables.
4. Les décisions du pape, en matière de foi, ne sont sûres qu’après que
l’Église les a acceptées.
Tous les tribunaux et toutes les facultés de théologie enregistrèrent
ces quatre propositions dans toute leur étendue; et il fut défendu par
un édit de rien enseigner jamais de contraire.
Cette fermeté fut regardée à Rome comme un attentat de rebelles, et par
tous les protestants de l’Europe comme un faible effort d’une église née
libre, qui ne rompait que quatre chaînons de ses fers.
Ces quatre maximes furent d’abord soutenues avec enthousiasme dans la
nation, ensuite avec moins de vivacité. Sur la fin du règne de Louis
XIV, elles commencèrent à devenir problématiques; et le cardinal de
Fleury les fit depuis désavouer, en partie, par une assemblée du clergé,
sans que ce désaveu causât le moindre bruit, parceque les esprits
n’étaient pas alors échauffés, et que, dans le ministère du cardinal de
Fleury, rien n’eut de l’éclat. Elles ont repris enfin une grande
vigueur.
Cependant Innocent XI s’aigrit plus que jamais: il refusa des bulles à
tous les évêques et à tous les abbés commendataires que le roi nomma; de
sorte qu’à la mort de ce pape, en 1689, il y avait vingt-neuf diocèses
en France dépourvus d’évêques. Ces prélats n’en touchaient pas moins
leurs revenus; mais ils n’osaient se faire sacrer, ni faire les
fonctions épiscopales. L’idée de créer un patriarche se renouvela. La
querelle des franchises des ambassadeurs à Rome, qui acheva d’envenimer
les plaies, fit penser qu’enfin le temps était venu d’établir en France
une Église _catholique-apostolique_ qui ne serait point _romaine_. Le
procureur-général de Harlai, et l’avocat-général Talon, le firent assez
entendre quand ils appelèrent, comme d’abus, en 1687, de la bulle contre
les franchises, et qu’ils éclatèrent contre l’opiniâtreté du pape, qui
laissait tant d’églises sans pasteurs; mais jamais le roi ne voulut
consentir à cette démarche, qui était plus aisée quelle ne paraissait
hardie.
La cause d’Innocent XI devint cependant la cause du saint-siége. Les
quatre propositions du clergé de France attaquaient le fantôme de
l’infaillibilité (qu’on ne croit pas à Rome, mais qu’on y soutient), et
le pouvoir réel attaché à ce fantôme. Alexandre VIII et Innocent XII
suivirent les traces du fier Odescalchi, quoique d’une manière moins
dure; ils confirmèrent la condamnation portée contre l’assemblée du
clergé: ils refusèrent les bulles aux évêques: enfin, ils en firent
trop, parceque Louis XIV n’en avait pas fait assez. Les évêques, lassés
de n’être que nommés par le roi, et de se voir sans fonctions,
demandèrent à la cour de France la permission d’apaiser la cour de Rome.
Le roi, dont la fermeté était fatiguée, le permit. Chacun d’eux écrivit
séparément qu’il «était douloureusement affligé des procédés de
l’assemblée;» chacun déclare dans sa lettre qu’il ne reçoit point comme
décidé ce qu’on y a décidé, ni comme ordonné ce qu’on y a ordonné.
Pignatelli (Innocent XII), plus conciliant qu’Odescalchi, se contenta de
cette démarche. Les quatre propositions n’en furent pas moins enseignées
en France de temps en temps; mais ces armes se rouillèrent quand on ne
combattit plus, et la dispute resta couverte d’un voile sans être
décidée, comme il arrive presque toujours dans un état qui n’a pas sur
ces matières des principes invariables et reconnus. Ainsi, tantôt on
s’élève contre Rome, tantôt on lui cède, suivant les caractères de ceux
qui gouvernent, et suivant les intérêts particuliers de ceux par qui les
principaux de l’état sont gouvernés.
Louis XIV d’ailleurs n’eut point d’autre démêlé ecclésiastique avec
Rome, et n’essuya aucune opposition du clergé dans les affaires
temporelles.
Sous lui ce clergé devint respectable par une décence ignorée dans la
barbarie des deux premières races, dans le temps encore plus barbare du
gouvernement féodal, absolument inconnue pendant les guerres civiles et
dans les agitations du règne de Louis XIII, et surtout pendant la
fronde, à quelques exceptions près, qu’il faut toujours faire dans les
vices comme dans les vertus qui dominent.
Ce fut alors seulement que l’on commença à dessiller les yeux du peuple
sur les superstitions qu’il mêle toujours à sa religion. Il fut permis,
malgré le parlement d’Aix, et malgré les carmes, de savoir que Lazare et
Magdeleine n’étaient point venus en Provence. Les bénédictins ne purent
faire croire que Denys-l’Aréopagite eût gouverné l’Église de Paris. Les
saints supposés, les faux miracles, les fausses reliques, commencèrent à
être décriés[265]. La saine raison qui éclairait les philosophes
pénétrait partout, mais lentement et avec difficulté.
L’évêque de Châlons-sur-Marne, Gaston-Louis de Noailles[266], frère du
cardinal, eut une piété assez éclairée pour enlever, en 1702, et faire
jeter une relique conservée précieusement depuis plusieurs siècles dans
l’église de Notre-Dame, et adorée[267] sous le nom du _nombril de
Jésus-Christ_. Tout Châlons murmura contre l’évêque. Présidents,
conseillers, gens du roi, trésoriers de France, marchands, notables,
chanoines, curés, protestèrent unanimement, par un acte juridique,
contre l’entreprise de l’évêque, réclamant le _saint nombril_, et
alléguant la robe de Jésus-Christ conservée à Argenteuil; son mouchoir à
Turin et à Laon; un des clous de la croix à Saint-Denys; son prépuce à
Rome, le même prépuce au Puy en Velay; et tant d’autres reliques que
l’on conserve et que l’on méprise, et qui font tant de tort à une
religion qu’on révère. Mais la sage fermeté de l’évêque l’emporta à la
fin sur la crédulité du peuple.
Quelques autres superstitions, attachées à des usages respectables, ont
subsisté. Les protestants en ont triomphé: mais ils sont obligés de
convenir qu’il n’y a pas d’église catholique où ces abus soient moins
communs et plus méprisés qu’en France.
L’esprit vraiment philosophique, qui n’a pris racine que vers le milieu
de ce siècle, n’éteignit point les anciennes et nouvelles querelles
théologiques qui n’étaient pas de son ressort. On va parler de ces
dissensions qui font la honte de la raison humaine.