Du jansénisme.
Le calvinisme devait nécessairement enfanter des guerres civiles, et
ébranler les fondements des états. Le jansénisme ne pouvait exciter que
des querelles théologiques et des guerres de plume; car les réformateurs
du seizième siècle ayant déchiré tous les liens par qui l’Église romaine
tenait les hommes, ayant traité d’idolâtrie ce qu’elle avait de plus
sacré, ayant ouvert les portes de ses cloîtres, et remis ses trésors
dans les mains des séculiers, il fallait qu’un des deux partis pérît par
l’autre. Il n’y a point de pays, en effet, où la religion de Calvin et
de Luther ait paru sans exciter des persécutions et des guerres.
Mais les jansénistes n’attaquant point l’Église, n’en voulant ni aux
dogmes fondamentaux, ni aux biens, et écrivant sur des questions
abstraites, tantôt contre les réformés, tantôt contre les constitutions
des papes, n’eurent enfin de crédit nulle part; et ils ont fini par
voir leur secte méprisée dans presque toute l’Europe, quoiqu’elle ait eu
plusieurs partisans très respectables par leurs talents et par leurs
mœurs.
Dans le temps même où les huguenots attiraient une attention sérieuse,
le jansénisme inquiéta la France plus qu’il ne la troubla. Ces disputes
étaient venues d’ailleurs, comme bien d’autres. D’abord, un certain
docteur de Louvain, nommé Michel Bay, qu’on appelait Baïus, selon la
coutume du pédantisme de ces temps-là, s’avisa de soutenir, vers l’an
1552, quelques propositions sur la grace et sur la prédestination. Cette
question, ainsi que presque toute la métaphysique, rentre, pour le fond,
dans le labyrinthe de la fatalité et de la liberté où toute l’antiquité
s’est égarée, et où l’homme n’a guère de fil qui le conduise.
L’esprit de curiosité donné de Dieu à l’homme, cette impulsion
nécessaire pour nous instruire, nous emporte sans cesse au-delà du but,
comme tous les autres ressorts de notre ame, qui, s’ils ne pouvaient
nous pousser trop loin, ne nous exciteraient peut-être jamais assez.
Ainsi, on a disputé sur tout ce qu’on connaît, et sur tout ce qu’on ne
connaît pas: mais les disputes des anciens philosophes furent toujours
paisibles; et celles des théologiens souvent sanglantes, et toujours
turbulentes.
Des cordeliers, qui n’entendaient pas plus ces questions que Michel
Baïus, crurent le libre arbitre renversé, et la doctrine de Scot en
danger. Fâchés d’ailleurs contre Baïus, au sujet d’une querelle à peu
près dans le même goût, ils déférèrent soixante et seize propositions de
Baïus au pape Pie V. Ce fut Sixte-Quint, alors général des cordeliers,
qui dressa la bulle de condamnation, en 1567.
Soit crainte de se compromettre, soit dégoût d’examiner de telles
subtilités, soit indifférence et mépris pour des thèses de Louvain, on
condamna respectivement les soixante et seize propositions en gros,
comme hérétiques, sentant l’hérésie, malsonnantes, téméraires, et
suspectes, sans rien spécifier, et sans entrer dans aucun détail. Cette
méthode tient de la suprême puissance, et laisse peu de prise à la
dispute. Les docteurs de Louvain furent très empêchés en recevant la
bulle; il y avait surtout une phrase dans laquelle une virgule, mise à
une place ou à une autre, condamnait ou tolérait quelques opinions de
Michel Baïus. L’université députa à Rome, pour savoir du saint-père où
il fallait mettre la virgule. La cour de Rome, qui avait d’autres
affaires, envoya pour toute réponse à ces Flamands un exemplaire de la
bulle, dans lequel il il y avait point de virgule du tout. On le déposa
dans les archives. Le grand-vicaire, nommé Morillon, dit qu’il fallait
recevoir la bulle du pape, _quand même il y aurait des erreurs_. Ce
Morillon avait raison en politique; car, assurément, il vaut mieux
recevoir cent bulles erronées que de mettre cent villes en cendres,
comme ont fait les huguenots et leurs adversaires. Baïus crut Morillon,
et se rétracta paisiblement.
Quelques années après, l’Espagne, aussi fertile en auteurs scolastiques
que stérile en philosophes, produisit Molina le jésuite, qui crut avoir
découvert précisément comment Dieu agit sur les créatures, et comment
les créatures lui résistent. Il distingua l’ordre naturel et l’ordre
surnaturel, la prédestination à la grace, et la prédestination à la
gloire, la grace prévenante, et la coopérante. Il fut l’inventeur du
concours concomitant, de la science moyenne et du congruisme. Cette
science moyenne, et ce congruisme, étaient surtout des idées rares.
Dieu, par sa science moyenne, consulte habilement la volonté de l’homme,
pour savoir ce que l’homme fera quand il aura eu sa grace; et ensuite,
selon l’usage qu’il devine que fera le libre arbitre, il prend ses
arrangements en conséquence, pour déterminer l’homme, et ces
arrangements sont le congruisme.
Les dominicains espagnols, qui n’entendaient pas plus cette explication
que les jésuites, mais qui étaient jaloux d’eux, écrivirent que le livre
de _Molina était le précurseur de l’antechrist_.
La cour de Rome évoqua la dispute, qui était déjà entre les mains des
grands inquisiteurs, et ordonna, avec beaucoup de sagesse, le silence
aux deux partis, qui ne le gardèrent ni l’un ni l’autre.
Enfin, on plaida sérieusement devant Clément VIII, et, à la honte de
l’esprit humain, tout Rome prit parti dans le procès. Un jésuite, nommé
Achille Gaillard, assura le pape qu’il avait un moyen sûr de rendre la
paix à l’Église; il proposa gravement d’accepter la prédestination
gratuite, à condition que les dominicains admettraient la science
moyenne, et qu’on ajusterait ces deux systèmes comme on pourrait. Les
dominicains refusèrent l’accommodement d’Achille Gaillard. Leur célèbre
Lemos soutint le concours prévenant et le complément de la vertu active.
Les congrégations se multiplièrent sans que personne s’entendît.
Clément VIII mourut avant d’avoir pu réduire les arguments pour et
contre à un sens clair. Paul V reprit le procès; mais comme lui-même en
eut un plus important avec la république de Venise, il fit cesser toutes
les congrégations, qu’on appela et qu’on appelle encore _de auxiliis_.
On leur donnait ce nom, aussi peu clair par lui-même que les questions
qu’on agitait, parceque ce mot signifie _secours_, et qu’il s’agissait,
dans cette dispute, des secours que Dieu donne à la volonté faible des
hommes. Paul V finit par ordonner aux deux partis de vivre en paix.
Pendant que les jésuites établissaient leur science moyenne et leur
congruisme, Cornélius Jansénius, évêque d’Ypres, renouvelait quelques
idées de Baïus, dans un gros livre sur saint Augustin, qui ne fut
imprimé qu’après sa mort; de sorte qu’il devint chef de secte, sans
jamais s’en douter. Presque personne ne lut ce livre, qui a causé tant
de troubles; mais Duverger de Hauranne, abbé de Saint-Cyran, ami de
Jansénius, homme aussi ardent qu’écrivain diffus et obscur, vint à
Paris, et persuada de jeunes docteurs et quelques vieilles femmes. Les
jésuites demandèrent à Rome la condamnation du livre de Jansénius, comme
une suite de celle de Baïus, et l’obtinrent en 1641; mais, à Paris, la
faculté de théologie, et tout ce qui se mêlait de raisonner, fut
partagé. Il ne paraît pas qu’il y ait beaucoup à gagner à penser avec
Jansénius que Dieu commande des choses impossibles; cela n’est ni
philosophique, ni consolant: mais le plaisir secret d’être d’un parti,
la haine que s’attiraient les jésuites, l’envie de se distinguer, et
l’inquiétude d’esprit, formèrent une secte.
La faculté condamna cinq propositions de Jansénius, à la pluralité des
voix. Ces cinq propositions étaient extraites du livre très fidèlement
quant au sens, mais non pas quant aux propres paroles. Soixante docteurs
appelèrent au parlement comme d’abus, et la chambre des vacations
ordonna que les parties comparaîtraient.
Les parties ne comparurent point; mais, d’un côté, un docteur, nommé
Habert[294], soulevait les esprits contre Jansénius; de l’autre, le
fameux Arnauld, disciple de Saint-Cyran, défendait le jansénisme avec
l’impétuosité de son éloquence. Il haïssait les jésuites encore plus
qu’il n’aimait la grace efficace; et il était encore plus haï d’eux,
comme né d’un père qui, s’étant donné au barreau, avait violemment
plaidé pour l’université contre leur établissement. Ses parents
s’étaient acquis beaucoup de considération dans la robe et dans l’épée.
Son génie, et les circonstances où il se trouva, le déterminèrent à la
guerre de plume, et à se faire chef de parti, espèce d’ambition devant
qui toutes les autres disparaissent. Il combattit contre les jésuites et
contre les réformés, jusqu’à l’âge de quatre-vingts ans. On a de lui
cent quatre volumes, dont presque aucun n’est aujourd’hui au rang de
ces bons livres classiques qui honorent le siècle de Louis XIV, et qui
sont la bibliothèque des nations. Tous ses ouvrages eurent une grande
vogue dans son temps, et par la réputation de l’auteur, et par la
chaleur des disputes. Cette chaleur s’est attiédie; les livres ont été
oubliés. Il n’est resté que ce qui appartenait simplement à la raison,
sa _Géométrie_, la _Grammaire raisonnée_, la _Logique_, auxquelles il
eut beaucoup de part. Personne n’était né avec un esprit plus
philosophique; mais sa philosophie fut corrompue en lui par la faction
qui l’entraîna, et qui plongea soixante ans, dans de misérables disputes
de l’école, et dans les malheurs attachés à l’opiniâtreté, un esprit
fait pour éclairer les hommes.
L’université étant partagée sur ces cinq fameuses propositions, les
évêques le furent aussi. Quatre-vingt-huit évêques de France écrivirent
en corps à Innocent X, pour le prier de décider; et onze autres
écrivirent pour le prier de n’en rien faire. Innocent X jugea; il
condamna chacune des cinq propositions à part; mais toujours sans citer
les pages dont elles étaient tirées, ni ce qui les précédait et ce qui
les suivait.
Cette omission, qu’on n’aurait pas faite dans une affaire civile au
moindre des tribunaux, fut faite et par la Sorbonne, et par les
jansénistes, et par les jésuites, et par le souverain pontife. Le fond
des cinq propositions condamnées est évidemment dans Jansénius. Il n’y a
qu’à ouvrir le troisième tome, à la page 138, édition de Paris, 1641; on
y lira mot à mot: «Tout cela démontre pleinement et évidemment qu’il
n’est rien de plus certain et de plus fondamental dans la doctrine de
saint Augustin, qu’il y a certains commandements impossibles, non
seulement aux infidèles, aux aveugles, aux endurcis, mais aux fidèles et
aux justes, malgré leurs volontés et leurs efforts, selon les forces
qu’ils ont; et que la grace, qui peut rendre ces commandements
possibles, leur manque.» On peut aussi lire, à la page 165, «que
Jésus-Christ n’est pas, selon saint Augustin, mort pour tous les
hommes.»
Le cardinal Mazarin fit recevoir unanimement la bulle du pape par
l’assemblée du clergé. Il était bien alors avec le pape; il n’aimait pas
les jansénistes, et il haïssait avec raison les factions.
La paix semblait rendue à l’Église de France: mais les jansénistes
écrivirent tant de lettres, on cita tant saint Augustin, on fit agir
tant de femmes, qu’après la bulle acceptée il y eut plus de jansénistes
que jamais.
Un prêtre de Saint-Sulpice s’avisa de refuser l’absolution à M. de
Liancourt, parcequ’on disait qu’il ne croyait pas que les cinq
propositions fussent dans Jansénius, et qu’il avait dans sa maison des
hérétiques. Ce fut un nouveau scandale, un nouveau sujet d’écrits. Le
docteur Arnauld se signala, et dans une nouvelle lettre à un duc et pair
ou réel ou imaginaire, il soutint que les propositions de Jansénius
condamnées n’étaient pas dans Jansénius, mais qu’elles se trouvaient
dans saint Augustin, et dans plusieurs pères. Il ajouta que «saint
Pierre était un juste à qui la grace, sans laquelle on ne peut rien,
avait manqué.»
Il est vrai que saint Augustin et saint Jean Chrysostôme avaient dit la
même chose; mais les conjonctures, qui changent tout, rendirent Arnauld
coupable. On disait qu’il fallait mettre de l’eau dans le vin des saints
pères; car ce qui est un objet si sérieux pour les uns est toujours pour
les autres un sujet de plaisanterie. La faculté s’assembla; le
chancelier Séguier y vint même de la part du roi. Arnauld fut condamné,
et exclus de la Sorbonne, en 1654[295]. La présence du chancelier parmi
des théologiens eut un air de despotisme qui déplut au public; et le
soin qu’on eut de garnir la salle d’une foule de docteurs, moines
mendiants, qui n’étaient pas accoutumés de s’y trouver en si grand
nombre, fit dire à Pascal, dans ses _Provinciales_, «qu’il était plus
aisé de trouver des moines que des raisons.»
La plupart de ces moines n’admettaient point le congruisme, la science
moyenne, la grace versatile de Molina; mais ils soutenaient une grace
suffisante à laquelle la volonté peut consentir, et ne consent jamais;
une grace efficace à laquelle on peut résister, et à laquelle on ne
résiste pas; et ils expliquaient cela clairement, en disant qu’on
pouvait résister à cette grace dans le sens divisé, et non pas dans le
sens composé.
Si ces choses sublimes ne sont pas trop d’accord avec la raison humaine,
le sentiment d’Arnauld et des jansénistes semblait trop d’accord avec le
pur calvinisme. C’était précisément le fond de la querelle des
gomaristes et des arminiens[296]. Elle divisa la Hollande comme le
jansénisme divisa la France; mais elle devint en Hollande une faction
politique, plus qu’une dispute de gens oisifs; elle fit couler sur un
échafaud le sang du pensionnaire Barnevelt: violence atroce que les
Hollandais détestent aujourd’hui, après avoir ouvert les yeux sur
l’absurdité de ces disputes, sur l’horreur de la persécution, et sur
l’heureuse nécessité de la tolérance: ressource des sages qui
gouvernent, contre l’enthousiasme passager de ceux qui argumentent.
Cette dispute ne produisit en France que des mandements, des bulles, des
lettres de cachet, et des brochures, parcequ’il y avait alors des
querelles plus importantes.
Arnauld fut donc seulement exclus de la faculté. Cette petite
persécution lui attira une foule d’amis: mais lui et les jansénistes
eurent toujours contre eux l’Église et le pape. Une des premières
démarches d’Alexandre VII, successeur d’Innocent X, fut de renouveler
les censures contre les cinq propositions. Les évêques de France, qui
avaient déjà dressé un formulaire, en firent encore un nouveau, dont la
fin était conçue en ces termes: «Je condamne de cœur et de bouche la
doctrine des cinq propositions contenues dans le livre de Cornélius
Jansénius, laquelle doctrine n’est point celle de saint Augustin, que
Jansénius a mal expliquée.»
Il fallut depuis souscrire cette formule; et les évêques la présentèrent
dans leurs diocèses à tous ceux qui étaient suspects. On la voulut faire
signer aux religieuses de Port-Royal de Paris et de Port-Royal des
Champs. Ces deux maisons étaient le sanctuaire du jansénisme:
Saint-Cyran et Arnauld les gouvernaient.
Ils avaient établi auprès du monastère de Port-Royal des Champs une
maison où s’étaient retirés plusieurs savants vertueux, mais entêtés,
liés ensemble par la conformité des sentiments: ils y instruisaient de
jeunes gens choisis. C’est de cette école qu’est sorti Racine[297], le
poète de l’univers qui a le mieux connu le cœur humain. Pascal, le
premier des satiriques français, car Despréaux ne fut que le second,
était intimement lié avec ces illustres et dangereux solitaires. On
présenta le formulaire à signer aux filles de Port-Royal de Paris et de
Port-Royal des Champs; elles répondirent qu’elles ne pouvaient en
conscience avouer, après le pape et les évêques, que les cinq
propositions fussent dans le livre de Jansénius qu’elles n’avaient pas
lu; qu’assurément on n’avait pas pris sa pensée; qu’il se pouvait faire
que ces cinq propositions fussent erronées; mais que Jansénius n’avait
pas tort.
Un tel entêtement irrita la cour. Le lieutenant civil d’Aubrai (il n’y
avait point encore de lieutenant de police) alla à Port-Royal des Champs
faire sortir tous les solitaires qui s’y étaient retirés, et tous les
jeunes gens qu’ils élevaient. On menaça de détruire les deux monastères:
un miracle les sauva.
Mademoiselle Perrier, pensionnaire de Port-Royal de Paris, nièce du
célèbre Pascal, avait mal à un œil: on fit à Port-Royal la cérémonie de
baiser une épine de la couronne qu’on mit autrefois sur la tête de
Jésus-Christ. Cette épine était depuis quelque temps à Port-Royal. Il
n’est pas trop aisé de savoir comment elle avait été sauvée et
transportée de Jérusalem au faubourg Saint-Jacques. La malade la baisa:
elle parut guérie plusieurs jours après. On ne manqua pas d’affirmer et
d’attester qu’elle avait été guérie en un clin d’œil d’une fistule
lacrymale désespérée. Cette fille n’est morte qu’en 1728. Des personnes
qui ont long-temps vécu avec elle m’ont assuré que sa guérison avait été
fort longue, et c’est ce qui est bien vraisemblable; mais ce qui ne
l’est guère, c’est que Dieu, qui ne fait point de miracles pour amener à
notre religion les dix-neuf vingtièmes de la terre, à qui cette religion
est ou inconnue ou en horreur, eût en effet interrompu l’ordre de la
nature en faveur d’une petite fille, pour justifier une douzaine de
religieuses qui prétendaient que Cornélius Jansénius n’avait point écrit
une douzaine de lignes qu’on lui attribue, ou qu’il les avait écrites
dans une autre intention que celle qui lui est imputée.
Le miracle eut un si grand éclat, que les jésuites écrivirent contre
lui. Un P. Annat[298], confesseur de Louis XIV, publia le _Rabat-joie
des jansénistes, à l’occasion du miracle qu’on dit être arrivé à
Port-Royal, par un docteur catholique_. Annat n’était ni docteur ni
docte. Il crut démontrer que si une épine était venue de Judée à Paris
guérir la petite Perrier, c’était pour lui prouver que Jésus est mort
pour _tous_, et non pour _plusieurs_: tous sifflèrent le P. Annat. Les
jésuites prirent alors le parti de faire aussi des miracles de leur
côté; mais ils n’eurent point la vogue: ceux des jansénistes étaient les
seuls à la mode alors. Ils firent encore quelques années après un autre
miracle. Il y eut à Port-Royal une sœur Gertrude guérie d’une enflure à
la jambe. Ce prodige-là n’eut point de succès: le temps était passé, et
sœur Gertrude n’avait point un Pascal pour oncle.
Les jésuites, qui avaient pour eux les papes et les rois, étaient
entièrement décriés dans l’esprit des peuples. On renouvelait contre eux
les anciennes histoires de l’assassinat de Henri-le-Grand, médité par
Barrière, exécuté par Châtel, leur écolier, le supplice du P. Guignard,
leur bannissement de France et de Venise, la conjuration des poudres, la
banqueroute de Séville[299]. On tentait toutes les voies de les rendre
odieux. Pascal fit plus, il les rendit ridicules. Ses _Lettres
provinciales_, qui paraissaient alors, étaient un modèle d’éloquence et
de plaisanterie. Les meilleures comédies de Molière n’ont pas plus de
sel que les premières _Lettres provinciales_: Bossuet n’a rien de plus
sublime que les dernières.
Il est vrai que tout le livre portait sur un fondement faux. On
attribuait adroitement à toute la société des opinions extravagantes de
plusieurs jésuites espagnols et flamands. On les aurait déterrées aussi
bien chez des casuistes dominicains et franciscains; mais c’était aux
seuls jésuites qu’on en voulait. On tâchait, dans ces lettres, de
prouver qu’ils avaient un dessein formé de corrompre les mœurs des
hommes; dessein qu’aucune secte, aucune société n’a jamais eu et ne peut
avoir; mais il ne s’agissait pas d’avoir raison, il s’agissait de
divertir le public.
Les jésuites, qui n’avaient alors aucun bon écrivain, ne purent effacer
l’opprobre dont les couvrit le livre le mieux écrit qui eût encore paru
en France; mais il leur arriva dans leurs querelles la même chose à peu
près qu’au cardinal Mazarin. Les Blot, les Marigni, et les Barbançon,
avaient fait rire toute la France à ses dépens; et il fut le maître de
la France. Ces pères eurent le crédit de faire brûler les _Lettres
provinciales_, par un arrêt du parlement de Provence[300]: ils n’en
furent pas moins ridicules, et en devinrent plus odieux à la nation.
On enleva les principales religieuses de l’abbaye de Port-Royal de Paris
avec deux cents gardes, et on les dispersa dans d’autres couvents: on ne
laissa que celles qui voulurent signer le formulaire. La dispersion de
ces religieuses intéressa tout Paris. Sœur Perdreau et sœur Passart,
qui signèrent et en firent signer d’autres, furent le sujet des
plaisanteries et des chansons dont la ville fut inondée par cette espèce
d’hommes oisifs qui ne voit jamais dans les choses que le côté plaisant,
et qui se divertit toujours, tandis que les persuadés gémissent, que les
frondeurs déclament, et que le gouvernement agit.
Les jansénistes s’affermirent par la persécution. Quatre prélats,
Arnauld, évêque d’Angers, frère du docteur; Buzanval, de Beauvais;
Pavillon, d’Aleth; et Caulet, de Pamiers, le même qui depuis résista à
Louis XIV sur la régale, se déclarèrent contre le formulaire. C’était un
nouveau formulaire composé par le pape Alexandre VII lui-même, semblable
en tout pour le fond au premier, reçu en France par les évêques, et même
par le parlement. Alexandre VII, indigné, nomma neuf évêques français
pour faire le procès aux quatre prélats réfractaires. Alors les esprits
s’aigrirent plus que jamais.
Mais lorsque tout était en feu pour savoir si les cinq propositions
étaient ou n’étaient pas dans Jansénius, Rospigliosi, devenu pape sous
le nom de Clément IX, pacifia tout pour quelque temps. Il engagea les
quatre évêques à signer _sincèrement_ le formulaire, au lieu de
_purement et simplement_; ainsi il sembla permis de croire, en
condamnant les cinq propositions, qu’elles n’étaient point extraites de
Jansénius. Les quatre évêques donnèrent quelques petites explications:
l’accortise italienne calma la vivacité française. Un mot substitué à un
autre opéra cette paix qu’on appela _la paix de Clément IX_, et même _la
paix de l’Église_, quoiqu’il ne s’agît que d’une dispute ignorée, ou
méprisée dans le reste du monde. Il paraît que depuis le temps de Baïus,
les papes eurent toujours pour but d’étouffer ces controverses dans
lesquelles on ne s’entend point, et de réduire les deux partis à
enseigner la même morale que tout le monde entend. Rien n’était plus
raisonnable; mais on avait affaire à des hommes.
Le gouvernement mit en liberté les jansénistes qui étaient prisonniers à
la Bastille, et entre autres Saci, auteur de la _Version du Testament_.
On fit revenir les religieuses exilées; elles signèrent _sincèrement_,
et crurent triompher par ce mot. Arnauld sortit de la retraite ou il
s’était caché, et fut présenté au roi, accueilli du nonce, regardé par
le public comme un père de l’Église; il s’engagea dès-lors à ne
combattre que les calvinistes, car il fallait qu’il fît la guerre. Ce
temps de tranquillité produisit son livre de _la Perpétuité de la foi_,
dans lequel il fut aidé par Nicole; et ce fut le sujet de la grande
controverse entre eux et Claude le ministre, controverse dans laquelle
chaque parti se crut victorieux, selon l’usage.
La paix de Clément IX ayant été donnée à des esprits peu pacifiques, qui
étaient tous en mouvement, ne fut qu’une trève passagère. Les cabales
sourdes, les intrigues et les injures continuèrent des deux côtés.
La duchesse de Longueville, sœur du grand Condé, si connue par les
guerres civiles et par ses amours, devenue vieille et sans occupation,
se fit dévote; et comme elle haïssait la cour, et qu’il lui fallait de
l’intrigue, elle se fit janséniste. Elle bâtit un corps de logis à
Port-Royal des Champs, où elle se retirait quelquefois avec les
solitaires. Ce fut leur temps le plus florissant: Les Arnauld, les
Nicole, les Le Maistre, les Herman, les Saci, beaucoup d’hommes, qui,
quoique moins célèbres, avaient pourtant beaucoup de mérite et de
réputation, s’assemblaient chez elle. Ils substituaient au bel esprit
que la duchesse de Longueville tenait de l’hôtel de Rambouillet, leurs
conversations solides, et ce tout d’esprit mâle, vigoureux et animé, qui
fesait le caractère de leurs livres et de leurs entretiens. Ils ne
contribuèrent pas peu à répandre en France le bon goût et la vraie
éloquence. Mais malheureusement ils étaient encore plus jaloux d’y
répandre leurs opinions. Ils semblaient être eux-mêmes une preuve de ce
système de la fatalité qu’on leur reprochait. On eût dit qu’ils étaient
entraînés par une détermination invincible à s’attirer des persécutions
sur des chimères, tandis qu’ils pouvaient jouir de la plus grande
considération et de la vie la plus heureuse en renonçant à ces vaines
disputes.
(1679) La faction des jésuites, toujours irritée des _Lettres
provinciales_, remua tout contre le parti. Madame de Longueville, ne
pouvant plus cabaler pour la fronde, cabala pour le jansénisme. Il se
tenait des assemblées à Paris, tantôt chez elle, tantôt chez Arnauld. Le
roi, qui avait déjà résolu d’extirper le calvinisme, ne voulait point
d’une nouvelle secte. Il menaça; et enfin Arnauld craignant des ennemis
armés de l’autorité souveraine, privé de l’appui de madame de
Longueville que la mort enleva, prit le parti de quitter pour jamais la
France, et d’aller vivre dans les Pays-Bas, inconnu, sans fortune, même
sans domestiques; lui, dont le neveu avait été ministre d’état; lui, qui
aurait pu être cardinal. Le plaisir d’écrire en liberté lui tint lieu de
tout. Il vécut jusqu’en 1694, dans une retraite ignorée du monde, et
connue à ses seuls amis, toujours écrivant, toujours philosophe
supérieur à la mauvaise fortune, et donnant jusqu’au dernier moment
l’exemple d’une ame pure, forte, et inébranlable.
Son parti fut toujours persécuté dans les Pays-Bas catholiques; pays
qu’on nomme d’_obédience_, et où les bulles des papes sont des lois
souveraines. Il le fut encore plus en France.
Ce qu’il y a d’étrange, c’est que la question, «si les cinq propositions
se trouvaient en effet dans Jansénius», était toujours le seul prétexte
de cette petite guerre intestine. La distinction du _fait_ et du _droit_
occupait les esprits. On proposa enfin, en 1701, un problème
théologique, qu’on appela _le cas de conscience par excellence_:
«Pouvait-on donner les sacrements à un homme qui aurait signé le
formulaire, en croyant, dans le fond de son cœur, que le pape et même
l’Église peut se tromper sur les faits?» Quarante docteurs signèrent
qu’on pouvait donner l’absolution à un tel homme.
Aussitôt la guerre recommence. Le pape et les évêques voulaient qu’on
les crût sur les faits. L’archevêque de Paris, Noailles, ordonna qu’on
crût le _droit_ d’une foi divine, et le _fait_ d’une foi humaine. Les
autres, et même l’archevêque de Cambrai, Fénélon, qui n’était pas
content de M. de Noailles, exigèrent la foi divine pour le fait. Il eût
mieux valu, peut-être, se donner la peine de citer les passages du
livre; c’est ce qu’on ne fit jamais.
Le pape Clément XI donna, en 1705, la bulle _Vineam Domini_, par
laquelle il ordonna de croire le fait, sans expliquer si c’était d’une
foi divine ou d’une foi humaine.
C’était une nouveauté introduite dans l’Église de faire signer des
bulles à des filles. On fit encore cet honneur aux religieuses de
Port-Royal des Champs. Le cardinal de Noailles fut obligé de leur faire
porter cette bulle pour les éprouver. Elles signèrent, sans déroger à la
paix de Clément IX, et se retranchant dans le silence respectueux à
l’égard du fait.
On ne sait ce qui est plus singulier, ou l’aveu qu’on demandait à des
filles, que cinq propositions étaient dans un livre latin, ou le refus
obstiné de ces religieuses.
Le roi demanda une bulle au pape pour la suppression de leur monastère.
Le cardinal de Noailles les priva des sacrements. Leur avocat fut mis à
la Bastille. Toutes les religieuses furent enlevées et mises chacune
dans un couvent moins désobéissant. Le lieutenant de police[301] fit
démolir, en 1709, leur maison de fond en comble; et enfin, en 1711, on
déterra les corps qui étaient dans l’église et dans le cimetière, pour
les transporter ailleurs.
Les troubles n’étaient pas détruits avec ce monastère. Les jansénistes
voulaient toujours cabaler, et les jésuites se rendre nécessaires. Le P.
Quesnel, prêtre de l’Oratoire, ami du célèbre Arnauld, et qui fut
compagnon de sa retraite jusqu’au dernier moment, avait, dès l’an 1671,
composé un livre de réflexions pieuses sur le texte du Nouveau
Testament. Ce livre contient quelques maximes qui pourraient paraître
favorables au jansénisme; mais elles sont confondues dans une si grande
foule de maximes saintes et pleines de cette onction qui gagne le cœur,
que l’ouvrage fut reçu avec un applaudissement universel. Le bien s’y
montre de tous côtés, et le mal, il faut le chercher. Plusieurs évêques
lui donnèrent les plus grands éloges dans sa naissance, et les
confirmèrent quand le livre eut reçu encore, par l’auteur, sa dernière
perfection. Je sais même que l’abbé Renaudot, l’un des plus savants
hommes de France, étant à Rome la première année du pontificat de
Clément XI, allant un jour chez ce pape, qui aimait les savants et qui
l’était lui-même, le trouva lisant le livre du P. Quesnel. «Voilà, lui
dit le pape, un livre excellent. Nous n’avons personne à Rome qui soit
capable d’écrire ainsi. Je voudrais attirer l’auteur auprès de moi.»
C’est le même pape qui depuis condamna le livre.
Il ne faut pourtant pas regarder ces éloges de Clément XI, et les
censures qui suivirent les éloges, comme une contradiction. On peut être
très touché, dans une lecture, des beautés frappantes d’un ouvrage, et
en condamner ensuite les défauts cachés. Un des prélats qui avaient
donné en France l’approbation la plus sincère au livre de Quesnel, était
le cardinal de Noailles, archevêque de Paris. Il s’en était déclaré le
protecteur lorsqu’il était évêque de Châlons; et le livre lui était
dédié. Ce cardinal, plein de vertus et de science, le plus doux des
hommes, le plus ami de la paix, protégeait quelques jansénistes, sans
l’être; et aimait peu les jésuites, sans leur nuire et sans les
craindre.
Ces jésuites commençaient à jouir d’un grand crédit, depuis que le P. de
La Chaise, gouvernant la conscience de Louis XIV, était en effet à la
tête de l’Église gallicane. Le P. Quesnel, qui les craignait, était
retiré à Bruxelles avec le savant bénédictin Gerberon, un prêtre nommé
Brigode, et plusieurs autres du même parti. Il en était devenu chef
après la mort du fameux Arnauld, et jouissait comme lui de cette gloire
flatteuse de s’établir un empire secret indépendant des souverains, de
régner sur des consciences, et d’être l’ame d’une faction composée
d’esprits éclairés. Les jésuites, plus répandus que sa faction et plus
puissants, déterrèrent bientôt Quesnel dans sa solitude. Ils le
persécutèrent auprès de Philippe V, qui était encore maître des
Pays-Bas, comme ils avaient poursuivi Arnauld, son maître, auprès de
Louis XIV. Ils obtinrent un ordre du roi d’Espagne de faire arrêter ces
solitaires. (1703) Quesnel fut mis dans les prisons de l’archevêché de
Malines. Un gentilhomme, qui crut que le parti janséniste ferait sa
fortune s’il délivrait le chef, perça les murs, et fit évader Quesnel,
qui se retira à Amsterdam, où il est mort en 1719[302], dans une extrême
vieillesse, après avoir contribué à former en Hollande quelques églises
de jansénistes, troupeau faible qui dépérit tous les jours.
Lorsqu’on l’arrêta, on saisit tous ses papiers, et on y trouva tout ce
qui caractérise un parti formé. Il y avait une copie d’un ancien contrat
fait par les jansénistes avec Antoinette Bourignon[303], célèbre
visionnaire, femme riche, et qui avait acheté, sous le nom de son
directeur, l’île de Nordstrand près du Holstein, pour y rassembler ceux
qu’elle prétendait associer à une secte de mystiques qu’elle avait voulu
établir.
Cette Bourignon avait imprimé à ses frais dix-neuf gros volumes de
pieuses rêveries, et dépensé la moitié de son bien à faire des
prosélytes. Elle n’avait réussi qu’à se rendre ridicule, et même avait
essuyé les persécutions attachées à toute innovation. Enfin, désespérant
de s’établir dans son île, elle l’avait revendue aux jansénistes, qui ne
s’y établirent pas plus qu’elle.
On trouva encore dans les manuscrits de Quesnel un projet plus coupable,
s’il n’avait été insensé. Louis XIV ayant envoyé en Hollande, en 1684,
le comte d’Avaux, avec plein pouvoir d’admettre à une trève de vingt
années les puissances qui voudraient y entrer, les jansénistes, sous le
nom des _disciples de saint Augustin_, avaient imaginé de se faire
comprendre dans cette trève, comme s’ils avaient été en effet un parti
formidable, tel que celui des calvinistes le fut si long-temps. Cette
idée chimérique était demeurée sans exécution; mais enfin les
propositions de paix des jansénistes avec le roi de France avaient été
rédigées par écrit. Il y avait eu certainement dans ce projet une envie
de se rendre trop considérables; et c’en était assez pour être
criminels. On fit aisément croire à Louis XIV qu’ils étaient dangereux.
Il n’était pas assez instruit pour savoir que de vaines opinions de
spéculation tomberaient d’elles-mêmes, si on les abandonnait à leur
inutilité. C’était leur donner un poids qu’elles n’avaient point, que
d’en faire des matières d’état. Il ne fut pas difficile de faire
regarder le livre du P. Quesnel comme coupable, après que l’auteur eut
été traité en séditieux. Les jésuites engagèrent le roi lui-même à faire
demander à Rome la condamnation du livre. C’était en effet faire
condamner le cardinal de Noailles, qui en avait été le protecteur le
plus zélé. On se flattait avec raison que le pape Clément XI
mortifierait l’archevêque de Paris. Il faut savoir que quand Clément XI
était le cardinal Albani, il avait fait imprimer un livre tout moliniste
de son ami le cardinal de Sfondrate, et que M. de Noailles avait été le
dénonciateur de ce livre. Il était naturel de penser qu’Albani, devenu
pape, ferait au moins, contre les approbations données à Quesnel, ce
qu’on avait fait contre les approbations données à Sfondrate.
On ne se trompa point: le pape Clément XI donna, vers l’an 1708, un
décret contre le livre de Quesnel. Mais alors les affaires temporelles
empêchèrent que cette affaire spirituelle, qu’on avait sollicitée, ne
réussît. La cour était mécontente de Clément XI, qui avait reconnu
l’archiduc Charles pour roi d’Espagne, après avoir reconnu Philippe V.
On trouva des nullités dans son décret: il ne fut point reçu en France;
et les querelles furent assoupies jusqu’à la mort du P. de La Chaise,
confesseur du roi, homme doux, avec qui les voies de conciliation
étaient toujours ouvertes, et qui ménageait dans le cardinal de Noailles
l’allié de madame de Maintenon.
Les jésuites étaient en possession de donner un confesseur au roi, comme
à presque tous les princes catholiques. Cette prérogative était le fruit
de leur institut, par lequel ils renoncent aux dignités ecclésiastiques.
Ce que leur fondateur établit par humilité était devenu un principe de
grandeur. Plus Louis XIV vieillissait, plus la place de confesseur
devenait un ministère considérable. Ce poste fut donné à Le Tellier,
fils d’un procureur de Vire[304], en Basse Normandie, homme sombre,
ardent, inflexible, cachant ses violences sous un flegme apparent: il
fit tout le mal qu’il pouvait faire dans cette place, où il est trop
aisé d’inspirer ce qu’on veut, et de perdre qui l’on hait: il avait à
venger ses injures particulières. Les jansénistes avaient fait condamner
à Rome un de ses livres sur les cérémonies chinoises. Il était mal
personnellement avec le cardinal de Noailles, et il ne savait rien
ménager. Il remua toute l’Église de France. Il dressa, en 1711, des
lettres et des mandements, que des évêques devaient signer. Il leur
envoyait des accusations contre le cardinal de Noailles, au bas
desquelles ils n’avaient plus qu’à mettre leur nom. De telles manœuvres,
dans des affaires profanes, sont punies; elles furent découvertes, et
n’en réussirent pas moins[305].
La conscience du roi était alarmée par son confesseur autant que son
autorité était blessée par l’idée d’un parti rebelle. En vain le
cardinal de Noailles lui demanda justice de _ces mystères d’iniquité_;
le confesseur persuada qu’il s’était servi des voies humaines pour faire
réussir les choses divines; et comme en effet il défendait l’autorité du
pape et celle de l’unité de l’Église, tout le fond de l’affaire lui
était favorable. Le cardinal s’adressa au dauphin, duc de Bourgogne;
mais il le trouva prévenu par les lettres et par les amis de
l’archevêque de Cambrai. La faiblesse humaine entre dans tous les cœurs.
Fénélon n’était pas encore assez philosophe pour oublier que le cardinal
de Noailles avait contribué à le faire condamner; et Quesnel payait
alors pour madame Guyon.
Le cardinal n’obtint pas davantage du crédit de madame de Maintenon.
Cette seule affaire pourrait faire connaître le caractère de cette dame,
qui n’avait guère de sentiments à elle, et qui n’était occupée que de se
conformer à ceux du roi. Trois lignes de sa main au cardinal de
Noailles, développent tout ce qu’il faut penser, et d’elle, et de
l’intrigue du P. Le Tellier, et des idées du roi, et de la conjoncture.
«Vous me connaissez assez pour savoir ce que je pense sur la découverte
nouvelle; mais bien des raisons doivent me retenir de parler. Ce n’est
point à moi à juger et à condamner; je n’ai qu’à me taire et à prier
pour l’Église, pour le roi, et pour vous. J’ai donné votre lettre au
roi; elle a été lue: c’est tout ce que je puis vous en dire, étant
abattue de tristesse.»
Le cardinal archevêque, opprimé par un jésuite, ôta les pouvoirs de
prêcher et de confesser à tous les jésuites, excepté à quelques uns des
plus sages et des plus modérés. Sa place lui donnait le droit dangereux
d’empêcher Le Tellier de confesser le roi; mais il n’osa pas irriter à
ce point son ennemi[306]. «Je crains, écrivit-il à madame de Maintenon,
de marquer au roi trop de soumission, en donnant les pouvoirs à celui
qui les mérite le moins. Je prie Dieu de lui faire connaître le péril
qu’il court en confiant son ame à un homme de ce caractère[307].»
On voit dans plusieurs Mémoires que le P. Le Tellier dit qu’il fallait
qu’il perdît sa place, ou le cardinal la sienne. Il est très
vraisemblable qu’il le pensa, et peu qu’il l’ait dit.
Quand les esprits sont aigris, les deux partis ne font plus que des
démarches funestes. Des partisans du P. Le Tellier, des évêques qui
espéraient le chapeau, employèrent l’autorité royale pour enflammer ces
étincelles qu’on pouvait éteindre. Au lieu d’imiter Rome, qui avait
plusieurs fois imposé silence aux deux partis; au lieu de réprimer un
religieux, et de conduire le cardinal; au lieu de défendre ces combats
comme les duels, et de réduire tous les prêtres, comme tous les
seigneurs, à être utiles sans être dangereux; au lieu d’accabler enfin
les deux partis sous le poids de la puissance suprême, soutenue par la
raison et par tous les magistrats, Louis XIV crut bien faire de
solliciter lui-même à Rome une déclaration de guerre, et de faire venir
la fameuse constitution _Unigenitus_, qui remplit le reste de sa vie
d’amertume.
Le jésuite Le Tellier et son parti envoyèrent à Rome cent trois
propositions à condamner. Le saint office en proscrivit cent et une. La
bulle fut donnée au mois de septembre 1713. Elle vint, et souleva contre
elle presque toute la France. Le roi l’avait demandée pour prévenir un
schisme; et elle fut prête d’en causer un. La clameur fut générale,
parceque, parmi ces cent et une propositions, il y en avait qui
paraissaient à tout le monde contenir le sens le plus innocent, et la
plus pure morale. Une nombreuse assemblée d’évêques fut convoquée à
Paris. Quarante acceptèrent la bulle pour le bien de la paix; mais ils
en donnèrent en même temps des explications, pour calmer les scrupules
du public. L’acceptation pure et simple fut envoyée au pape, et les
modifications furent pour les peuples. Ils prétendaient par là
satisfaire à-la-fois le pontife, le roi, et la multitude; mais le
cardinal de Noailles, et sept autres évêques de l’assemblée, qui se
joignirent à lui, ne voulurent ni de la bulle, ni de ses correctifs. Ils
écrivirent au pape pour demander ces correctifs mêmes à sa sainteté.
C’était un affront qu’ils lui fesaient respectueusement. Le roi ne le
souffrit pas: il empêcha que la lettre ne parût, renvoya les évêques
dans leurs diocèses, défendit au cardinal de paraître à la cour. La
persécution donna à cet archevêque une nouvelle considération dans le
public. Sept autres évêques se joignirent encore à lui. C’était une
véritable division dans l’épiscopat, dans tout le clergé, dans les
ordres religieux. Tout le monde avouait qu’il ne s’agissait pas des
points fondamentaux de la religion: cependant, il y avait une guerre
civile dans les esprits, comme s’il eût été question du renversement du
christianisme, et on fit agir, des deux côtés, tous les ressorts de la
politique, comme dans l’affaire la plus profane.
Ces ressorts furent employés pour faire accepter la constitution par la
Sorbonne. La pluralité des suffrages ne fut pas pour elle, et cependant
elle y fut enregistrée. Le ministère avait peine à suffire aux lettres
de cachet qui envoyaient en prison ou en exil les opposants.
(1714) Cette bulle avait été enregistrée au parlement, avec la réserve
des droits ordinaires de la couronne, des libertés de l’Église
gallicane, du pouvoir et de la juridiction des évêques; mais le cri
public perçait toujours à travers l’obéissance. Le cardinal de Bissi,
l’un des plus ardents défenseurs de la bulle, avoua, dans une de ses
lettres, qu’elle n’aurait pas été reçue avec plus d’indignité à Genève
qu’à Paris.
Les esprits étaient surtout révoltés contre le jésuite Le Tellier. Rien
ne nous irrite plus qu’un religieux devenu puissant. Son pouvoir nous
paraît une violation de ses vœux; mais s’il abuse de ce pouvoir, il est
en horreur[308]. Toutes les prisons étaient pleines depuis long-temps de
citoyens accusés de jansénisme. On fesait accroire à Louis XIV, trop
ignorant dans ces matières, que c’était le devoir d’un roi très
chrétien, et qu’il ne pouvait expier ses péchés qu’en persécutant les
hérétiques. Ce qu’il y a de plus honteux, c’est qu’on portait à ce
jésuite Le Tellier les copies des interrogatoires faits à ces
infortunés. Jamais on ne trahit plus lâchement la justice; jamais la
bassesse ne sacrifia plus indignement au pouvoir. On a retrouvé, en
1768, à la maison professe des jésuites, ces monuments de leur tyrannie,
après qu’ils ont porté enfin la peine de leurs excès, et qu’ils ont été
chassés par tous les parlements du royaume, par les vœux de la nation,
et enfin par un édit de Louis XV[309].
(1715) Le Tellier osa présumer de son crédit, jusqu’à proposer de faire
déposer le cardinal de Noailles dans un concile national. Ainsi, un
religieux fesait servir à sa vengeance son roi, son pénitent, et sa
religion.
Pour préparer ce concile, dans lequel il s’agissait de déposer un homme
devenu l’idole de Paris et de la France, par la pureté de ses mœurs, par
la douceur de son caractère, et plus encore par la persécution, on
détermina Louis XIV à faire enregistrer au parlement une déclaration par
laquelle tout évêque qui n’aurait pas reçu la bulle _purement et
simplement_, serait tenu d’y souscrire, ou qu’il serait poursuivi
suivant la rigueur des canons. Le chancelier Voisin, secrétaire d’état
de la guerre, dur et despotique, avait dressé cet édit. Le procureur
général D’Aguesseau, plus versé que le chancelier Voisin dans les lois
du royaume, et ayant alors ce courage d’esprit que donne la jeunesse,
refusa absolument de se charger d’une telle pièce. Le premier président
de Mesme en remontra au roi les conséquences. On traîna l’affaire en
longueur. Le roi était mourant: ces malheureuses disputes troublèrent et
avancèrent ses derniers moments. Son impitoyable confesseur fatiguait sa
faiblesse par des exhortations continuelles à consommer un ouvrage qui
ne devait pas faire chérir sa mémoire. Les domestiques du roi, indignés,
lui refusèrent deux fois l’entrée de la chambre; et enfin ils le
conjurèrent de ne point parler au roi de constitution. Ce prince mourut,
et tout changea.
Le duc d’Orléans, régent du royaume, ayant renversé d’abord toute la
forme du gouvernement de Louis XIV, et ayant substitué des conseils aux
bureaux des secrétaires d’état, composa un conseil de conscience, dont
le cardinal de Noailles fut le président. On exila le jésuite Le
Tellier, chargé de la haine publique, et peu aimé de ses confrères.
Les évêques opposés à la bulle appelèrent à un futur concile, dût-il ne
se tenir jamais. La Sorbonne, les curés du diocèse de Paris, des corps
entiers de religieux, firent le même appel; et enfin le cardinal de
Noailles fit le sien en 1717, mais il ne voulut pas d’abord le rendre
public. On l’imprima, dit-on, malgré lui. L’Église de France resta
divisée en deux factions, les _acceptants_ et les _refusants_. Les
acceptants étaient les cent évêques qui avaient adhéré sous Louis XIV
avec les jésuites et les capucins. Les refusants étaient quinze évêques
et toute la nation. Les acceptants se prévalaient de Rome; les autres,
des universités, des parlements, et du peuple. On imprimait volume sur
volume, lettres sur lettres. On se traitait réciproquement de
schismatique et d’hérétique.
Un archevêque de Reims, du nom de Mailli[310], grand et heureux partisan
de Rome, avait mis son nom au bas de deux écrits que le parlement fit
brûler par le bourreau. L’archevêque l’ayant su, fit chanter un _Te
Deum_, pour remercier Dieu d’avoir été outragé par des schismatiques.
Dieu le récompensa; il fut cardinal. Un évêque de Soissons, nommé
Languet[311], ayant essuyé le même traitement du parlement, et ayant
signifié à ce corps que «ce n’était pas à lui à le juger, même pour un
crime de lèse-majesté», il fut condamné à dix mille livres d’amende.
Mais le régent ne voulut pas qu’il les payât, de peur, dit-il, qu’il ne
devînt cardinal aussi.
Rome éclatait en reproches: on se consumait en négociations: on
appelait, on réappelait; et tout cela pour quelques passages,
aujourd’hui oubliés, du livré d’un prêtre octogénaire, qui vivait
d’aumônes à Amsterdam[312].
La folie du système des finances contribua plus qu’on ne croit à rendre
la paix à l’Église. Le public se jeta avec tant de fureur dans le
commerce des actions; la cupidité des hommes, excitée par cette amorce,
fut si générale, que ceux qui parlèrent ensuite de jansénisme et de
bulle ne trouvèrent personne qui les écoutât. Paris n’y pensait pas plus
qu’à la guerre qui se fesait sur les frontières d’Espagne. Les fortunes
rapides et incroyables qu’on fesait alors, le luxe et la volupté portés
au dernier excès, imposèrent silence aux disputes ecclésiastiques; et le
plaisir fit ce que Louis XIV n’avait pu faire.
Le duc d’Orléans saisit ces conjonctures pour réunir l’Église de France.
Sa politique y était intéressée. Il craignait des temps où il aurait eu
contre lui Rome, l’Espagne, et cent évêques[313].
Il fallait engager le cardinal de Noailles non seulement à recevoir
cette constitution qu’il regardait comme scandaleuse, mais à rétracter
son appel qu’il regardait comme légitime. Il fallait obtenir de lui plus
que Louis XIV, son bienfaiteur, ne lui avait en vain demandé. Le duc
d’Orléans devait trouver les plus grandes oppositions dans le parlement,
qu’il avait exilé à Pontoise; cependant il vint à bout de tout. On
composa _un corps de doctrine_ qui contenta presque les deux partis. On
tira parole du cardinal qu’enfin il accepterait. Le duc d’Orléans alla
lui-même au grand-conseil, avec les princes et les pairs, faire
enregistrer un édit qui ordonnait l’acceptation de la bulle, la
suppression des appels, l’unanimité, et la paix. Le parlement, qu’on
avait mortifié en portant au grand-conseil des déclarations qu’il était
en possession de recevoir, menacé d’ailleurs d’être transféré de
Pontoise à Blois, enregistra ce que le grand-conseil avait enregistré,
mais toujours avec les réserves d’usage, c’est-à-dire le maintien des
libertés de l’Église gallicane et des lois du royaume.
Le cardinal archevêque, qui avait promis de se rétracter quand le
parlement obéirait, se vit enfin obligé de tenir parole; et on afficha
son mandement de rétractation le 20 août 1720.
Le nouvel archevêque de Cambrai, Dubois, fils d’un apothicaire de
Brive-la-Gaillarde, depuis cardinal et premier ministre, fut celui qui
eut le plus de part à cette affaire, dans laquelle la puissance de Louis
XIV avait échoué. Personne n’ignore quelles étaient la conduite, la
manière de penser[314], les mœurs de ce ministre. Le licencieux Dubois
subjugua le pieux Noailles. On se souvient avec quel mépris le duc
d’Orléans et son ministre parlaient des querelles qu’ils apaisèrent,
quel ridicule ils jetèrent sur cette guerre de controverse. Ce mépris et
ce ridicule servirent encore à la paix. On se lasse enfin de combattre
pour des querelles dont le monde rit.
Depuis ce temps, tout ce qu’on appelait en France jansénisme, quiétisme,
bulles, querelles théologiques, baissa sensiblement. Quelques évêques
appelants restèrent opiniâtrément attachés à leurs sentiments.
Mais il y eut quelques évêques connus et quelques ecclésiastiques
ignorés qui persistèrent dans leur enthousiasme janséniste. Ils se
persuadèrent que Dieu allait détruire la terre, puisqu’une feuille de
papier, nommée _bulle_, imprimée en Italie, était reçue en France. S’ils
avaient seulement considéré sur quelque mappemonde le peu de place que
la France et l’Italie y tiennent, et le peu de figure qu’y font des
évêques de province et des habitués de paroisse, ils n’auraient pas
écrit que Dieu anéantirait le monde entier pour l’amour d’eux; et il
faut avouer qu’il n’en a rien fait. Le cardinal de Fleury eut une autre
sorte de folie, celle de croire ces pieux énergumènes dangereux à
l’état.
Il voulait plaire d’ailleurs au pape Benoît XIII, de l’ancienne maison
Orsini, mais vieux moine entêté, croyant qu’une bulle émane de Dieu
même. Orsini et Fleury firent donc convoquer un petit[315] concile dans
Embrun, pour condamner Soanen, évêque d’un village nommé Senez, âgé de
quatre-vingt-un ans, ci-devant prêtre de l’Oratoire, janséniste beaucoup
plus entêté que le pape.
Le président de ce concile était Tencin, archevêque d’Embrun, homme plus
entêté d’avoir le chapeau de cardinal que de soutenir une bulle. Il
avait été poursuivi au parlement de Paris comme simoniaque, et regardé
dans le public comme un prêtre incestueux qui friponnait au jeu. Mais il
avait converti Lass[316] le banquier, contrôleur-général; et de
presbytérien écossais il en avait fait un Français catholique. Cette
bonne œuvre avait valu au convertisseur beaucoup d’argent et
l’archevêché d’Embrun[317].
Soanen passait pour un saint dans toute la province. Le simoniaque
condamna le saint, lui interdit les fonctions d’évêque et de prêtre, et
le relégua dans un couvent de bénédictins au milieu des montagnes, où le
condamné pria Dieu pour le convertisseur jusqu’à l’âge de
quatre-vingt-quatorze ans.
Ce concile, ce jugement, et surtout le président du concile, indignèrent
toute la France, et au bout de deux jours on n’en parla plus.
Le pauvre parti janséniste eut recours à des miracles; mais les miracles
ne fesaient plus fortune. Un vieux prêtre de Reims, nommé Rousse, mort,
comme on dit, en odeur de sainteté, eut beau guérir les maux de dents et
les entorses; le Saint-Sacrement, porté dans le faubourg Saint-Antoine à
Paris, guérit en vain la femme Lafosse d’une perte de sang, au bout de
trois mois, en la rendant aveugle[318].
Enfin des enthousiastes s’imaginèrent qu’un diacre, nommé Pâris[319],
frère d’un conseiller au parlement, appelant et réappelant, enterré dans
le cimetière de Saint-Médard, devait faire des miracles. Quelques
personnes du parti, qui allèrent prier sur son tombeau, eurent
l’imagination si frappée, que leurs organes ébranlés leur donnèrent de
légères convulsions. Aussitôt la tombe fut environnée de peuple: la
foule s’y pressait jour et nuit. Ceux qui montaient sur la tombe
donnaient à leurs corps des secousses qu’ils prenaient eux-mêmes pour
des prodiges. Les fauteurs secrets du parti encourageaient cette
frénésie. On priait en langue vulgaire autour du tombeau: on ne parlait
que de sourds qui avaient entendu quelques paroles, d’aveugles qui
avaient entrevu, d’estropiés qui avaient marché droit quelques moments.
Ces prodiges étaient même juridiquement attestés par une foule de
témoins qui les avaient presque vus, parcequ’ils étaient venus dans
l’espérance de les voir. Le gouvernement abandonna pendant un mois cette
maladie épidémique à elle-même. Mais le concours augmentait; les
miracles redoublaient; et il fallut enfin fermer le cimetière, et y
mettre une garde. Alors les mêmes enthousiastes allèrent faire leurs
miracles dans les maisons. Ce tombeau du diacre Pâris fut en effet le
tombeau du jansénisme dans l’esprit de tous les honnêtes gens. Ces
farces auraient eu des suites sérieuses dans des temps moins éclairés.
Il semblait que ceux qui les protégeaient ignorassent à quel siècle ils
avaient affaire.
La superstition alla si loin, qu’un conseiller du parlement, nommé
Carré, et surnommé _Montgeron_[320], eut la démence de présenter au roi,
en 1736, un recueil de tous ces prodiges, muni d’un nombre considérable
d’attestations. Cet homme insensé, organe et victime d’insensés, dit,
dans son Mémoire au roi, «qu’il faut croire aux témoins qui se font
égorger pour soutenir leurs témoignages[321].» Si son livre subsistait
un jour, et que les autres fussent perdus, la postérité croirait que
notre siècle a été un temps de barbarie.
Ces extravagances ont été en France les derniers soupirs d’une secte
qui, n’étant plus soutenue par des Arnauld, des Pascal, et des Nicole,
et n’ayant plus que des convulsionnaires, est tombée dans
l’avilissement; on n’entendrait plus parler de ces querelles qui
déshonorent la religion et font tort à la religion, s’il ne se trouvait
de temps en temps quelques esprits remuants, qui cherchent dans ces
cendres éteintes quelques restes de feu dont ils essaient de faire un
incendie. Si jamais ils y réussissent, la dispute du molinisme et du
jansénisme ne sera plus l’objet des troubles. Ce qui est devenu ridicule
ne peut plus être dangereux. La querelle changera de nature. Les hommes
ne manquent pas de prétextes pour se nuire quand ils n’en ont plus de
cause.
La religion peut encore aiguiser les poignards. Il y a toujours, dans la
nation, un peuple qui n’a nul commerce avec les honnêtes gens, qui n’est
pas du siècle, qui est inaccessible aux progrès de la raison, et sur qui
l’atrocité du fanatisme conserve son empire comme certaines maladies qui
n’attaquent que la plus vile populace.
Les jésuites semblèrent entraînés dans la chute du jansénisme; leurs
armes émoussées n’avaient plus d’adversaires à combattre: ils perdirent
à la cour le crédit dont Le Tellier avait abusé; leur _Journal de
Trévoux_[322] ne leur concilia ni l’estime ni l’amitié des gens de
lettres. Les évêques sur lesquels ils avaient dominé les confondirent
avec les autres religieux; et ceux-ci, ayant été abaissés par eux, les
rabaissèrent à leur tour. Les parlements leur firent sentir plus d’une
fois ce qu’ils pensaient d’eux en condamnant quelques uns de leurs
écrits qu’on aurait pu oublier[323]. L’Université, qui commençait alors
à faire de bonnes études dans la littérature, et à donner une excellente
éducation, leur enleva une grande partie de la jeunesse; et ils
attendirent, pour reprendre leur ascendant, que le temps leur fournît
des hommes de génie, et des conjonctures favorables; mais ils furent
bien trompés dans leurs espérances: leur chute, l’abolition de leur
ordre en France, leur bannissement d’Espagne, de Portugal, de Naples, a
fait voir enfin combien Louis XIV avait eu tort de leur donner sa
confiance.
Il serait très utile à ceux qui sont entêtés de toutes ces disputes, de
jeter les yeux sur l’histoire générale du monde; car, en observant tant
de nations, tant de mœurs, tant de religions différentes, on voit le peu
de figure que font sur la terre un moliniste et un janséniste. On rougit
alors de sa frénésie pour un parti qui se perd dans la foule et dans
l’immensité des choses.