Affaires ecclésiastiques. Disputes mémorables.
Des trois ordres de l’état, le moins nombreux est l’Église; et ce n’est
que dans le royaume de France que le clergé est devenu un ordre de
l’état. C’est une chose aussi vraie qu’étonnante: on l’a déjà dit[254],
et rien ne démontre plus le pouvoir de la coutume. Le clergé donc,
reconnu pour ordre de l’état, est celui qui a toujours exigé du
souverain la conduite la plus délicate et la plus ménagée. Conserver
à-la-fois l’union avec le siége de Rome, et soutenir les libertés de
l’Église gallicane, qui sont les droits de l’ancienne Église; savoir
faire obéir les évêques comme sujets, sans toucher aux droits de
l’épiscopat; les soumettre en beaucoup de choses à la juridiction
séculière, et les laisser juges en d’autres; les faire contribuer aux
besoins de l’état, et ne pas choquer leurs priviléges, tout cela demande
un mélange de dextérité et de fermeté que Louis XIV eut presque
toujours.
Le clergé en France fut remis peu-à-peu dans un ordre et dans une
décence dont les guerres civiles et la licence des temps l’avaient
écarté. Le roi ne souffrit plus enfin ni que les séculiers possédassent
des bénéfices sous le nom de confidentiaires, ni que ceux qui n’étaient
pas prêtres eussent des évêchés, comme le cardinal Mazarin qui avait
possédé l’évêché de Metz n’étant pas même sous-diacre, et le duc de
Verneuil qui en avait aussi joui étant séculier.
Ce que payait au roi le clergé de France et des villes conquises allait,
année commune, à environ deux millions cinq cent mille livres; et
depuis, la valeur des espèces ayant augmenté numériquement, ils ont
secouru l’état d’environ quatre millions par année sous le nom de
décimes, de subvention extraordinaire, de don gratuit. Ce mot et ce
privilége de _don gratuit_ se sont conservés comme une trace de l’ancien
usage où étaient tous les seigneurs de fiefs d’accorder des dons
gratuits aux rois dans les besoins de l’état. Les évêques et les abbés
étant seigneurs de fiefs par un ancien abus, ne devaient que des soldats
dans le temps de l’anarchie féodale. Les rois alors n’avaient que leurs
domaines comme les autres seigneurs. Lorsque tout changea depuis, le
clergé ne changea pas; il conserva l’usage d’aider l’état par des dons
gratuits[255].
A cette ancienne coutume qu’un corps qui s’assemble souvent conserve, et
qu’un corps qui ne s’assemble point perd nécessairement, se joint
l’immunité toujours réclamée par l’Eglise, et cette maxime, que _son
bien est le bien des pauvres_: non qu’elle prétende ne devoir rien à
l’état dont elle tient tout, car le royaume, quand il a des besoins, est
le premier pauvre; mais elle allègue, pour elle, le droit de ne donner
que des secours volontaires; et Louis XIV exigea toujours ces secours de
manière à n’être pas refusé.
On s’étonne, dans l’Europe et en France, que le clergé paie si peu; on
se figure qu’il jouit du tiers du royaume. S’il possédait ce tiers, il
est indubitable qu’il devrait payer le tiers des charges, ce qui se
monterait, année commune, à plus de cinquante millions, indépendamment
des droits sur les consommations qu’il paie comme les autres sujets;
mais on se fait des idées vagues et des préjugés sur tout.
Il est incontestable que l’Église de France est, de toutes les Églises
catholiques, celle qui a le moins accumulé de richesses. Non seulement
il n’y a point d’évêque qui se soit emparé, comme celui de Rome, d’une
grande souveraineté, mais il n’y a point d’abbé qui jouisse des droits
régaliens, comme l’abbé du Mont-Cassin et les abbés d’Allemagne. En
général les évêchés de France ne sont pas d’un revenu trop immense. Ceux
de Strasbourg et de Cambrai[256] sont les plus forts; mais c’est qu’ils
appartenaient originairement à l’Allemagne, et que l’Église d’Allemagne
était beaucoup plus riche que l’empire.
Giannone, dans son Histoire de Naples, assure que les ecclésiastiques
ont les deux tiers du revenu du pays. Cet abus énorme n’afflige point la
France. On dit que l’Église possède le tiers du royaume, comme on dit au
hasard qu’il y a un million d’habitants dans Paris. Si on se donnait
seulement la peine de supputer le revenu des évêchés, on verrait, par le
prix des baux faits il y a environ cinquante ans, que tous les évêchés
n’étaient évalués alors que sur le pied d’un revenu annuel de quatre
millions; et les abbayes commendataires allaient à quatre millions cinq
cent mille livres. Il est vrai que l’énoncé de ce prix des baux fut un
tiers au-dessous de la valeur; et si on ajoute encore l’augmentation des
revenus en terre, la somme totale des rentes de tous les bénéfices
consistoriaux sera portée à environ seize millions. Il ne faut pas
oublier que de cet argent il en va tous les ans à Rome une somme
considérable qui ne revient jamais, et qui est en pure perte. C’est une
grande libéralité du roi envers le saint-siège: elle dépouille l’état,
dans l’espace d’un siècle, de plus de quatre cent mille marcs d’argent;
ce qui, dans la suite des temps, appauvrirait le royaume, si le commerce
ne réparait pas abondamment cette perte[257].
A ces bénéfices qui paient des annates à Rome, il faut joindre les
cures, les couvents, les collégiales, les communautés, et tous les
autres bénéfices ensemble; mais s’ils sont évalués à cinquante millions
par année dans toute l’étendue actuelle du royaume, on ne s’éloigne pas
beaucoup de la vérité.
Ceux qui ont examiné cette matière avec des yeux aussi sévères
qu’attentifs, n’ont pu porter les revenus de toute l’Église gallicane
séculière et régulière au-delà de quatre-vingt-dix millions. Ce n’est
pas une somme exorbitante pour l’entretien de quatre-vingt-dix mille
personnes religieuses et environ cent soixante mille ecclésiastiques,
que l’on comptait en 1700. Et sur ces quatre-vingt-dix mille moines, il
y en a plus d’un tiers qui vivent de quêtes et de messes. Beaucoup de
moines conventuels ne coûtent pas deux cents livres par an à leur
monastère: il y a des moines abbés réguliers qui jouissent de deux cent
mille livres de rentes. C’est cette énorme disproportion qui frappe et
qui excite les murmures. On plaint un curé de campagne, dont les
travaux pénibles ne lui procurent que sa portion congrue de trois cents
livres de droit en rigueur, et de quatre à cinq cents livres par
libéralités, tandis qu’un religieux oisif, devenu abbé, et non moins
oisif, possède une somme immense, et qu’il reçoit des titres fastueux de
ceux qui lui sont soumis. Ces abus vont beaucoup plus loin en Flandre,
en Espagne, et surtout dans les états catholiques d’Allemagne, où l’on
voit des moines princes[258].
Les abus servent de lois dans presque toute la terre; et si les plus
sages des hommes s’assemblaient pour faire des lois, où est l’état dont
la forme subsistât entière?
Le clergé de France observe toujours un usage onéreux pour lui, quand il
paie au roi un don gratuit de plusieurs millions pour quelques années.
Il emprunte; et après en avoir payé les intérêts, il rembourse le
capital aux créanciers: ainsi il paie deux fois. Il eût été plus
avantageux pour l’état et pour le clergé en général, et plus conforme à
la raison, que ce corps eût subvenu aux besoins de la patrie par des
contributions proportionnées à la valeur de chaque bénéfice. Mais les
hommes sont toujours attachés à leurs anciens usages. C’est par le même
esprit que le clergé, en s’assemblant tous les cinq ans, n’a jamais eu,
ni une salle d’assemblée, ni un meuble qui lui appartînt. Il est clair
qu’il eût pu, en dépensant moins, aider le roi davantage, et se bâtir
dans Paris un palais qui eût été un nouvel ornement de cette capitale.
Les maximes du clergé de France n’étaient pas encore entièrement
épurées, dans la minorité de Louis XIV, du mélange que la Ligue y avait
apporté. On avait vu dans la jeunesse de Louis XIII, et dans les
derniers états, tenus en 1614, la plus nombreuse partie de la nation,
qu’on appelle le tiers-état, et qui est le fonds de l’état, demander en
vain avec le parlement qu’on posât pour loi fondamentale, «qu’aucune
puissance spirituelle ne peut priver les rois de leurs droits sacrés,
qu’ils ne tiennent que de Dieu seul; et que c’est un crime de
lèse-majesté au premier chef d’enseigner qu’on peut déposer et tuer les
rois.» C’est la substance en propres paroles de la demande de la nation.
Elle fut faite dans un temps où le sang de Henri-le-Grand fumait encore.
Cependant un évêque de France, né en France, le cardinal Duperron[259],
s’opposa violemment à cette proposition, sous prétexte que ce n’était
pas au tiers-état à proposer des lois sur ce qui peut concerner
l’Église. Que ne fesait-il donc avec le clergé ce que le tiers-état
voulait faire? mais il en était si loin qu’il s’emporta jusqu’à dire
«que la puissance du pape était pleine, plénissime, directe au
spirituel, indirecte au temporel, et qu’il avait charge du clergé de
dire qu’on excommunierait ceux qui avanceraient que le pape ne peut
déposer les rois.» On gagna la noblesse, on fit taire le tiers-état. Le
parlement renouvela ses anciens arrêts, pour déclarer la couronne
indépendante, et la personne des rois sacrée. La chambre ecclésiastique,
en avouant que la personne était sacrée, persista à soutenir que la
couronne était dépendante. C’était le même esprit qui avait autrefois
déposé Louis-le-Débonnaire. Cet esprit prévalut au point, que la cour
subjuguée fut obligée de faire mettre en prison l’imprimeur qui avait
publié l’arrêt du parlement sous le titre de _loi fondamentale_.
C’était, disait-on, pour le bien de la paix; mais c’était punir ceux qui
fournissaient des armes défensives à la couronne. De telles scènes ne se
passaient point à Vienne; c’est qu’alors la France craignait Rome, et
que Rome craignait la maison d’Autriche[260].
La cause qui succomba était tellement la cause de tous les rois, que
Jacques Iᵉʳ, roi d’Angleterre, écrivit contre le cardinal Duperron; et
c’est le meilleur ouvrage de ce monarque[261]. C’était aussi la cause
des peuples, dont le repos exige que leurs souverains ne dépendent pas
d’une puissance étrangère. Peu-à-peu la raison a prévalu; et Louis XIV
n’eut pas de peine à faire écouter cette raison, soutenue du poids de
sa puissance.
Antonio Perez avait recommandé trois choses à Henri IV, _Roma_,
_Consejo_, _Pielago_. Louis XIV eut les deux dernières avec tant de
supériorité, qu’il n’eut pas besoin de la première. Il fut attentif à
conserver l’usage de l’appel comme d’abus au parlement des ordonnances
ecclésiastiques, dans tous les cas où ces ordonnances intéressent la
juridiction royale. Le clergé s’en plaignit souvent, et s’en loua
quelquefois; car si d’un côté ces appels soutiennent les droits de
l’état contre l’autorité épiscopale, ils assurent de l’autre cette
autorité même, en maintenant les priviléges de l’Église gallicane contre
les prétentions de la cour de Rome: de sorte que les évêques out regardé
les parlements comme leurs adversaires et comme leurs défenseurs; et le
gouvernement eut soin que, malgré les querelles de religion, les bornes,
aisées à franchir ne fussent passées de part ni d’autre. Il en est de la
puissance des corps et des compagnies comme des intérêts des villes
commerçantes; c’est au législateur à les balancer.