CHAPITRE XXXIV[249].

Des beaux-arts en Europe du temps de Louis XIV.

Nous avons assez insinué dans tout le cours de cette histoire que les

désastres publics dont elle est composée, et qui se succèdent les uns

aux autres presque sans relâche, sont à la longue effacés des registres

des temps. Les détails et les ressorts de la politique tombent dans

l’oubli: les bonnes lois, les instituts, les monuments produits par les

sciences et par les arts, subsistent à jamais.

La foule des étrangers qui voyagent aujourd’hui à Rome, non en pèlerins,

mais en hommes de goût, s’informent peu de Grégoire VII et de Boniface

VIII; ils admirent les temples que les Bramante et les Michel-Ange ont

élevés, les tableaux des Raphaël, les sculptures des Bernini; s’ils ont

de l’esprit, ils lisent l’Arioste et le Tasse, et ils respectent la

cendre de Galilée. En Angleterre on parle un moment de Cromwell; on ne

s’entretient plus des guerres de la _rose blanche_, mais on étudie

Newton des années entières; on n’est point étonné de lire dans son

épitaphe qu’_il a été la gloire du genre humain_, et on le serait

beaucoup, si on voyait en ce pays les cendres d’aucun homme d’état

honorées d’un pareil titre.

Je voudrais ici pouvoir rendre justice à tous les grands hommes qui ont

comme lui illustré leur patrie dans le dernier siècle. J’ai appelé ce

siècle celui de Louis XIV, non seulement parceque ce monarque a protégé

les arts beaucoup plus que tous les rois ses contemporains ensemble,

mais encore parcequ’il a vu renouveler trois fois toutes les générations

des princes de l’Europe. J’ai fixé cette époque à quelques années avant

Louis XIV[250], et à quelques années après lui; c’est en effet dans cet

espace de temps que l’esprit humain a fait les plus grands progrès.

Les Anglais ont plus avancé vers la perfection presque en tous les

genres depuis 1660 jusqu’à nos jours, que dans tous les siècles

précédents. Je ne répéterai point ici ce que j’ai dit ailleurs de

Milton[251]. Il est vrai que plusieurs critiques lui reprochent de la

bizarrerie dans ses peintures, son paradis des sots, ses murailles

d’albâtre qui entourent le paradis terrestre; ses diables qui de géants

qu’ils étaient se transforment en pygmées pour tenir moins de place au

conseil, dans une grande salle toute d’or bâtie en enfer, les canons

qu’on tire dans le ciel, les montagnes qu’on s’y jette à la tête; des

anges à cheval, des anges qu’on coupe en deux, et dont les parties se

rejoignent soudain. On se plaint de ses longueurs, de ses répétitions;

on dit qu’il n’a égalé ni Ovide ni Hésiode dans sa longue description de

la manière dont la terre, les animaux, et l’homme, furent formés. On

censure ses dissertations sur l’astronomie qu’on croit trop sèches et

ses inventions qu’on croit plus extravagantes que merveilleuses, plus

dégoûtantes que fortes: telles sont une longue chaussée sur le chaos; le

Péché et la Mort amoureux l’un de l’autre, qui ont des enfants de leur

inceste; et la Mort «qui lève le nez pour renifler à travers l’immensité

du chaos le changement arrivé à la terre, comme un corbeau qui sent les

cadavres,» cette Mort qui flaire l’odeur du Péché, qui frappe de sa

massue pétrifique sur le froid et sur le sec; ce froid et ce sec avec le

chaud et l’humide qui, devenus quatre braves généraux d’armée,

conduisent en bataille des embryons d’atomes armés à la légère. Enfin on

s’est épuisé sur les critiques, mais on ne s’épuise pas sur les

louanges. Milton reste la gloire et l’admiration de l’Angleterre: on le

compare à Homère, dont les défauts sont aussi grands; et on le met

au-dessus du Dante, dont les imaginations sont encore plus bizarres.

Dans le grand nombre des poëtes agréables qui décorèrent le règne de

Charles II, comme les Waller, les comtes de Dorset et de Rochester, le

duc de Buckingham, etc., on distingue le célèbre Dryden, qui s’est

signalé dans tous les genres de poésie: ses ouvrages sont pleins de

détails naturels à-la-fois et brillants, animés, vigoureux, hardis,

passionnés, mérite qu’aucun poëte de sa nation n’égale, et qu’aucun

ancien n’a surpassé. Si Pope, qui est venu après lui, n’avait pas, sur

la fin de sa vie, fait son _Essai sur l’homme_, il ne serait pas

comparable à Dryden.

Nulle nation n’a traité la morale en vers avec plus d’énergie et de

profondeur que la nation anglaise; c’est là, ce me semble, le plus

grand mérite de ses poëtes.

Il y a une autre sorte de littérature variée, qui demande un esprit

encore plus cultivé et plus universel; c’est celle qu’Addison a

possédée; non seulement il s’est immortalisé par son _Caton_, la seule

tragédie anglaise écrite avec une élégance et une noblesse continue,

mais ses autres ouvrages de morale et de critique respirent le goût: on

y voit partout le bon sens paré des fleurs de l’imagination; sa manière

d’écrire est un excellent modèle en tout pays. Il y a du doyen Swift

plusieurs morceaux dont on ne trouve aucun exemple dans l’antiquité:

c’est Rabelais perfectionné[252].

Les Anglais n’ont guère connu les oraisons funèbres; ce n’est pas la

coutume chez eux de louer des rois et des reines dans les églises; mais

l’éloquence de la chaire, qui était très grossière à Londres avant

Charles II, se forma tout d’un coup. L’évêque Burnet avoue dans ses

mémoires que ce fut en imitant les Français. Peut-être ont-ils surpassé

leurs maîtres: leurs sermons sont moins compassés, moins affectés, moins

déclamateurs qu’en France.

Il est encore remarquable que ces insulaires, séparés du reste du monde,

et instruits si tard, aient acquis pour le moins autant de connaissances

de l’antiquité qu’on en a pu rassembler dans Rome, qui a été si

long-temps le centre des nations. Marsham a percé dans les ténèbres de

l’ancienne Égypte. Il n’y a point de Persan qui ait connu la religion

de Zoroastre comme le savant Hyde. L’histoire de Mahomet et des temps

qui le précèdent était ignorée des Turcs, et a été développée par

l’Anglais Sale, qui a voyagé si utilement en Arabie.

Il n’y a point de pays au monde où la religion chrétienne ait été si

fortement combattue, et défendue si savamment qu’en Angleterre. Depuis

Henri VIII jusqu’à Cromwell, on avait disputé et combattu comme cette

ancienne espèce de gladiateurs qui descendaient dans l’arène un

cimeterre à la main et un bandeau sur les yeux. Quelques légères

différences dans le culte et dans le dogme avaient produit des guerres

horribles; et quand, depuis la restauration jusqu’à nos jours, on a

attaqué tout le christianisme presque chaque année, ces disputes n’ont

pas excité le moindre trouble; on n’a répondu qu’avec la science:

autrefois c’était avec le fer et la flamme.

C’est surtout en philosophie que les Anglais ont été les maîtres des

autres nations. Il ne s’agissait plus de systèmes ingénieux. Les fables

des Grecs devaient disparaître depuis long-temps, et les fables des

modernes ne devaient jamais paraître. Le chancelier Bacon avait commencé

par dire qu’on devait interroger la nature d’une manière nouvelle, qu’il

fallait faire des expériences: Boyle passa sa vie à en faire. Ce n’est

pas ici le lieu d’une dissertation physique; il suffit de dire qu’après

trois mille ans de vaines recherches, Newton est le premier qui ait

découvert et démontré la grande loi de la nature par laquelle tous les

éléments de la matière s’attirent réciproquement, loi par laquelle tous

les astres sont retenus dans leur cours. Il est le premier qui ait vu en

effet la lumière; avant lui, on ne la connaissait pas.

Ses principes mathématiques, où règne une physique toute nouvelle et

toute vraie, sont fondés sur la découverte du calcul qu’on appelle mal à

propos de _l’infini_, dernier effort de la géométrie, et effort qu’il

avait fait à vingt-quatre ans. C’est ce qui a fait dire à un grand

philosophe, au savant Halley[253], «qu’il n’est pas permis à un mortel

d’atteindre de plus près à la divinité.»

Une foule de bons géomètres, de bons physiciens, fut éclairée par ses

découvertes, et animée par lui. Bradley trouva enfin l’aberration de la

lumière des étoiles fixes, placées au moins à douze millions de millions

de lieues loin de notre petit globe.

Ce même Halley que je viens de citer eut, quoique simple astronome, le

commandement d’un vaisseau du roi, en 1698. C’est sur ce vaisseau qu’il

détermina la position des étoiles du pôle antarctique, et qu’il marqua

toutes les variations de la boussole dans toutes les parties du globe

connu. Le voyage des Argonautes n’était, en comparaison, que le passage

d’une barque d’un bord de rivière à l’autre. A peine a-t-on parlé dans

l’Europe du voyage de Halley.

Cette indifférence que nous avons pour les grandes choses, devenues trop

familières, et cette admiration des anciens Grecs pour les petites, est

encore une preuve de la prodigieuse supériorité de notre siècle sur les

anciens. Boileau en France, le chevalier Temple, en Angleterre,

s’obstinaient à ne pas reconnaître cette supériorité: ils voulaient

dépriser leur siècle pour se mettre eux-mêmes au-dessus de lui. Cette

dispute entre les anciens et les modernes est enfin décidée, du moins en

philosophie. Il n’y a pas un ancien philosophe qui serve aujourd’hui à

l’instruction de la jeunesse chez les nations éclairées.

Locke seul serait un grand exemple de cet avantage que notre siècle a eu

sur les plus beaux âges de la Grèce. Depuis Platon jusqu’à lui, il n’y a

rien: personne, dans cet intervalle, n’a développé les opérations de

notre ame; et un homme qui saurait tout Platon, et qui ne saurait que

Platon, saurait peu, et saurait mal.

C’était, à la vérité, un Grec éloquent; son apologie de Socrate est un

service rendu aux sages de toutes les nations; il est juste de le

respecter, puisqu’il a rendu si respectable la vertu malheureuse, et les

persécuteurs si odieux. On crut long-temps que sa belle morale ne

pouvait être accompagnée d’une mauvaise métaphysique; on en fit presque

un père de l’Église, à cause de son _Ternaire_, que personne n’a jamais

compris. Mais, que penserait-on aujourd’hui d’un philosophe qui nous

dirait qu’une matière est l’_autre_; que le monde est une figure de

douze pentagones; que le feu, qui est une pyramide, est lié à la terre

par des nombres? Serait-on bien reçu à prouver l’immortalité et les

métempsycoses de l’ame, en disant que le sommeil naît de la veille, la

veille du sommeil, le vivant du mort, et le mort du vivant? Ce sont là

les raisonnements qu’on a admirés pendant tant de siècles; et des idées

plus extravagantes encore ont été employées depuis à l’éducation des

hommes.

Locke seul a développé l’_entendement humain_, dans un livre où il n’y a

que des vérités; et, ce qui rend l’ouvrage parfait, toutes ces vérités

sont claires.

Si l’on veut achever de voir en quoi ce dernier siècle l’emporte sur

tous les autres, on peut jeter les yeux sur l’Allemagne et sur le Nord.

Un Hevelius, à Dantzick, est le premier astronome qui ait bien connu la

planète de la lune; aucun homme, avant lui, n’avait mieux examiné le

ciel. Parmi les grands hommes que cet âge a produits, nul ne fait mieux

voir que ce siècle peut être appelé celui de Louis XIV. Hevelius perdit,

par un incendie, une immense bibliothèque: le monarque de France

gratifia l’astronome de Dantzick d’un présent fort au-dessus de sa

perte.

Mercator, dans le Holstein, fut, en géométrie, le précurseur de Newton;

les Bernouilli, en Suisse, ont été les dignes disciples de ce grand

homme. Leibnitz passa quelque temps pour son rival.

Ce fameux Leibnitz naquit à Leipsick; il mourut en sage à Hanovre,

adorant un dieu comme Newton, sans consulter les hommes. C’était

peut-être le savant le plus universel de l’Europe: historien infatigable

dans ses recherches, jurisconsulte profond, éclairant l’étude du droit

par la philosophie, tout étrangère qu’elle paraît à cette étude:

métaphysicien assez délié pour vouloir réconcilier la théologie avec la

métaphysique; poëte latin même, et enfin mathématicien assez bon pour

disputer au grand Newton l’invention du calcul de _l’infini_, et pour

faire douter quelque temps entre Newton et lui.

C’était alors le bel âge de la géométrie: les mathématiciens

s’envoyaient souvent des défis, c’est-à-dire des problèmes à résoudre, à

peu près comme on dit que les anciens rois de l’Égypte et de l’Asie

s’envoyaient réciproquement des énigmes à deviner. Les problèmes que se

proposaient les géomètres étaient plus difficiles que ces énigmes; il

n’y en eut aucun qui demeurât sans solution en Allemagne, en Angleterre,

en Italie, en France. Jamais la correspondance entre les philosophes ne

fut plus universelle; Leibnitz servait à l’animer. On a vu une

république littéraire établie insensiblement dans l’Europe, malgré les

guerres, et malgré les religions différentes. Toutes les sciences, tous

les arts, ont reçu ainsi des secours mutuels; les académies ont formé

cette république. L’Italie et la Russie ont été unies par les lettres.

L’Anglais, l’Allemand, le Français, allaient étudier à Leyde. Le célèbre

médecin Bourhave était consulté à-la-fois par le pape et par le czar.

Ses plus grands élèves ont attiré ainsi les étrangers, et sont devenus

en quelque sorte les médecins des nations; les véritables savants dans

chaque genre ont resserré les liens de cette grande société des esprits,

répandue partout, et partout indépendante. Cette correspondance dure

encore; elle est une des consolations des maux que l’ambition et la

politique répandent sur la terre.

L’Italie, dans ce siècle, a conservé son ancienne gloire, quoiqu’elle

n’ait eu, ni de nouveaux Tasses, ni de nouveaux Raphaels: c’est assez

de les avoir produits une fois. Les Chiabrera, et ensuite les Zappi, les

Filicaia, ont fait voir que la délicatesse est toujours le partage de

cette nation. La _Mérope_ de Maffei, et les ouvrages dramatiques de

Metastasio, sont de beaux monuments du siècle.

L’étude de la vraie physique, établie par Galilée, s’est toujours

soutenue, malgré les contradictions d’une ancienne philosophie trop

consacrée. Les Cassini, les Viviani, les Manfredi, les Bianchini, les

Zanotti, et tant d’autres, ont répandu sur l’Italie la même lumière qui

éclairait les autres pays; et quoique les principaux rayons de cette

lumière vinssent de l’Angleterre, les écoles italiennes n’en ont point

enfin détourné les yeux.

Tous les genres de littérature ont été cultivés dans cette ancienne

patrie des arts, autant qu’ailleurs, excepté dans les matières où la

liberté de penser donne plus d’essor à l’esprit chez d’autres nations.

Ce siècle surtout a mieux connu l’antiquité que les précédents. L’Italie

fournit plus de monuments que toute l’Europe ensemble; et plus on a

déterré de ces monuments, plus la science s’est étendue.

On doit ces progrès à quelques sages, à quelques génies répandus en

petit nombre dans quelques parties de l’Europe, presque tous long-temps

obscurs, et souvent persécutés: ils ont éclairé et consolé la terre

pendant que les guerres la désolaient. On peut trouver ailleurs des

listes de tous ceux qui ont illustré l’Allemagne, l’Angleterre,

l’Italie. Un étranger serait peut-être trop peu propre à apprécier le

mérite de tous ces hommes illustres. Il suffit ici d’avoir fait voir

que, dans le siècle passé, les hommes ont acquis plus de lumières, d’un

bout de l’Europe à l’autre, que dans tous les âges précédents.

Œuvres de Voltaire Tome XX: Siècle de Louis XIV.—Tome II · 第 27 / 59 题