Suite des arts.
A l’égard des arts qui ne dépendent pas uniquement de l’esprit, comme la
musique, la peinture, la sculpture, l’architecture, ils n’avaient fait
que de faibles progrès en France, avant le temps qu’on nomme le siècle
de Louis XIV. La musique était au berceau: quelques chansons
languissantes, quelques airs de violon, de guitare, et de téorbe, la
plupart même composés en Espagne, étaient tout ce qu’on connaissait.
Lulli étonna par son goût et par sa science. Il fut le premier en France
qui fit des basses, des milieux, et des fugues. On avait d’abord quelque
peine à exécuter ses compositions, qui paraissent aujourd’hui si simples
et si aisées. Il y a de nos jours mille personnes qui savent la musique,
pour une qui la savait du temps de Louis XIII; et l’art s’est
perfectionné dans cette progression. Il n’y a point de grande ville qui
n’ait des concerts publics; et Paris même alors n’en avait pas:
vingt-quatre violons du roi étaient toute la musique de la France.
Les connaissances qui appartiennent à la musique et aux arts qui en
dépendent ont fait tant de progrès que, sur la fin du règne de Louis
XIV, on a inventé l’art de noter la danse; de sorte qu’aujourd’hui il
est vrai de dire qu’on danse à livre ouvert.
Nous avions eu de très grands architectes du temps de la régence de
Marie de Médicis. Elle fit élever le palais du Luxembourg dans le goût
toscan, pour honorer sa patrie et pour embellir la nôtre. Le même de
Brosse, dont nous avons le portail de Saint-Gervais, bâtit le palais de
cette reine, qui n’en jouit jamais. Il s’en fallut beaucoup que le
cardinal de Richelieu, avec autant de grandeur dans l’esprit, eût autant
de goût qu’elle. Le palais Cardinal, qui est aujourd’hui le
Palais-Royal, en est la preuve. Nous conçûmes les plus grandes
espérances quand nous vîmes élever cette belle façade du Louvre qui fait
tant desirer l’achèvement de ce palais. Beaucoup de citoyens ont
construit des édifices magnifiques, mais plus recherchés pour
l’intérieur que recommandables par des dehors dans le grand goût, et qui
satisfont le luxe des particuliers encore plus qu’ils n’embellissent la
ville.
Colbert, le Mécène de tous les arts, forma une académie d’architecture
en 1671. C’est peu d’avoir des Vitruves, il faut que les Augustes les
emploient.
Il faut aussi que les magistrats municipaux soient animés par le zèle
et éclairés par le goût. S’il y avait eu deux ou trois prévôts des
marchands comme le président Turgot, on ne reprocherait pas à la ville
de Paris cet Hôtel de ville mal construit et mal situé[243]; cette place
si petite et si irrégulière, qui n’est célèbre que par des gibets et de
petits feux de joie; ces rues étroites dans les quartiers les plus
fréquentés, et enfin un reste de barbarie, au milieu de la grandeur et
dans le sein de tous les arts.
La peinture commença sous Louis XIII avec le Poussin. Il ne faut point
compter les peintres médiocres qui l’ont précédé. Nous avons eu toujours
depuis lui de grands peintres; non pas dans cette profusion qui fait une
des richesses de l’Italie: mais sans nous arrêter à un Lesueur qui n’eut
d’autre maître que lui-même; à un Lebrun qui égala les Italiens dans le
dessin et dans la composition, nous avons eu plus de trente peintres qui
ont laissé des morceaux très dignes de recherche. Les étrangers
commencent à nous les enlever. J’ai vu chez un grand roi[244] des
galeries et des appartements qui ne sont ornés que de nos tableaux, dont
peut-être nous ne voulions pas connaître assez le mérite. J’ai vu en
France refuser douze mille livres d’un tableau de Santerre. Il n’y a
guère dans l’Europe de plus vaste ouvrage de peinture que le plafond de
Lemoine à Versailles; et je ne sais s’il y en a de plus beaux. Nous
avons eu depuis Vanloo, qui, chez les étrangers mêmes, passait pour le
premier de son temps.
Non seulement Colbert donna à l’académie de peinture la forme qu’elle a
aujourd’hui, mais, en 1667, il engagea Louis XIV à en établir une à
Rome. On acheta dans cette métropole un palais, où loge le directeur. On
y envoie les élèves qui ont remporté des prix à l’académie de Paris. Ils
y sont conduits et entretenus aux frais du roi: ils y dessinent les
antiques; ils étudient Raphael et Michel-Ange. C’est un noble hommage
que rendit à Rome ancienne et nouvelle le desir de l’imiter; et on n’a
pas même cessé de rendre cet hommage, depuis que les immenses
collections de tableaux d’Italie amassées par le roi et par le duc
d’Orléans, et les chefs-d’œuvre de sculpture que la France a produits,
nous ont mis en état de ne point chercher ailleurs des maîtres.
C’est principalement dans la sculpture que nous avons excellé, et dans
l’art de jeter en fonte d’un seul jet des figures équestres colossales.
Si l’on trouvait un jour, sous des ruines, des morceaux tels que les
bains d’Apollon, exposés aux injures de l’air dans les bosquets de
Versailles; le tombeau du cardinal de Richelieu, trop peu montré au
public, dans la chapelle de Sorbonne[245]; la statue équestre de Louis
XIV, faite à Paris pour décorer Bordeaux; le Mercure dont Louis XV a
fait présent au roi de Prusse, et tant d’autres ouvrages égaux à ceux
que je cite; il est à croire que ces productions de nos jours seraient
mises à côté de la plus belle antiquité grecque.
Nous avons égalé les anciens dans les médailles. Warin fut le premier
qui tira cet art de la médiocrité sur la fin du règne de Louis XIII.
C’est maintenant une chose admirable que ces poinçons et ces carrés
qu’on voit rangés par ordre historique dans l’endroit de la galerie du
Louvre occupé par les artistes[246]. Il y en a pour deux millions, et la
plupart sont des chefs-d’œuvre.
On n’a pas moins réussi dans l’art de graver les pierres précieuses.
Celui de multiplier les tableaux, de les éterniser par le moyen des
planches en cuivre, de transmettre facilement à la postérité toutes les
représentations de la nature et de l’art, était encore très informe en
France avant ce siècle. C’est un des arts les plus agréables et les plus
utiles. On le doit aux Florentins, qui l’inventèrent vers le milieu du
quinzième siècle; et il a été poussé plus loin en France que dans le
lieu même de sa naissance, parcequ’on y a fait un plus grand nombre
d’ouvrages en ce genre. Les recueils des estampes du roi ont été souvent
un des plus magnifiques présents qu’il ait fait aux ambassadeurs. La
ciselure en or et en argent, qui dépend du dessin et du goût, a été
portée à la plus grande perfection dont la main de l’homme soit capable.
Après avoir ainsi parcouru tous ces arts, qui contribuent aux délices
des particuliers et à la gloire de l’état, ne passons pas sous silence
le plus utile de tous les arts, dans lequel les Français surpassent
toutes les nations du monde: je veux parler de la chirurgie, dont les
progrès furent si rapides et si célèbres dans ce siècle, qu’on venait à
Paris des bouts de l’Europe pour toutes les cures et pour toutes les
opérations qui demandaient une dextérité non commune. Non seulement il
n’y avait guère d’excellents chirurgiens qu’en France, mais c’était dans
ce seul pays qu’on fabriquait parfaitement les instruments nécessaires;
il en fournissait tous ses voisins; et je tiens du célèbre Cheselden, le
plus grand chirurgien de Londres, que ce fut lui qui commença à faire
fabriquer à Londres, en 1715, les instruments de son art. La médecine,
qui servait à perfectionner la chirurgie, ne s’éleva pas en France
au-dessus de ce qu’elle était en Angleterre et sous le fameux
Bourhave[247] en Hollande; mais il arriva à la médecine, comme à la
philosophie, d’atteindre à la perfection dont elle est capable, en
profitant des lumières de nos voisins.
Voilà en général un tableau fidèle des progrès de l’esprit humain chez
les Français dans ce siècle, qui commença au temps du cardinal de
Richelieu, et qui finit de nos jours. Il sera difficile qu’il soit
surpassé; et s’il l’est en quelques genres, il restera le modèle des
âges encore plus fortunés, qu’il aura fait naître[248].