Gouvernement intérieur. Justice. Commerce. Police. Lois. Discipline
militaire. Marine, etc.
On doit cette justice aux hommes publics qui ont fait du bien à leur
siècle, de regarder le point dont ils sont partis, pour mieux voir les
changements qu’ils ont faits dans leur patrie. La postérité leur doit
une éternelle reconnaissance des exemples qu’ils ont donnés, lors même
qu’ils sont surpassés. Cette juste gloire est leur unique récompense. Il
est certain que l’amour de cette gloire anima Louis XIV, lorsque,
commençant à gouverner par lui-même, il voulut réformer son royaume,
embellir sa cour, et perfectionner les arts.
Non seulement il s’imposa la loi de travailler régulièrement avec chacun
de ses ministres, mais tout homme connu pouvait obtenir de lui une
audience particulière, et tout citoyen avait la liberté de lui présenter
des requêtes et des projets. Les placets étaient reçus d’abord par un
maître des requêtes qui les rendait apostillés; ils furent dans la suite
renvoyés aux bureaux des ministres. Les projets étaient examinés dans le
conseil quand ils méritaient de l’être, et leurs auteurs furent admis
plus d’une fois à discuter leurs propositions avec les ministres en
présence du roi. Ainsi on vit entre le trône et la nation une
correspondance qui subsista malgré le pouvoir absolu.
Louis XIV se forma et s’accoutuma lui-même au travail; et ce travail
était d’autant plus pénible qu’il était nouveau pour lui, et que la
séduction des plaisirs pouvait aisément le distraire. Il écrivit les
premières dépêches à ses ambassadeurs. Les lettres les plus importantes
furent souvent depuis minutées de sa main, et il n’y en eut aucune
écrite en son nom qu’il ne se fit lire.
A peine Colbert, après la chute de Fouquet, eut-il rétabli l’ordre dans
les finances, que le roi remit aux peuples tout ce qui était dû
d’impôts depuis 1647 jusqu’en 1656, et surtout trois millions de
tailles[174]. On abolit pour cinq cent mille écus par an de droits
onéreux. Ainsi l’abbé de Choisi paraît ou bien mal instruit, ou bien
injuste, quand il dit qu’on ne diminua point la recette. Il est certain
qu’elle fut diminuée par ces remises, et augmentée par le bon ordre.
Les soins du premier président de Bellièvre, aidés des libéralités de la
duchesse d’Aiguillon, et de plusieurs citoyens, avaient établi l’hôpital
général. Le roi l’augmenta, et en fit élever dans toutes les villes
principales du royaume.
Les grands chemins, jusqu’alors impraticables, ne furent plus négligés,
et peu-à-peu devinrent ce qu’ils sont aujourd’hui sous Louis XV,
l’admiration des étrangers. De quelque côté qu’on sorte de Paris, on
voyage à présent environ cinquante à soixante lieues, à quelques
endroits près, dans des allées fermes, bordées d’arbres. Les chemins
construits par les anciens Romains étaient plus durables, mais non pas
si spacieux et si beaux[175].
Le génie de Colbert se tourna principalement vers le commerce, qui était
faiblement cultivé, et dont les grands principes n’étaient pas connus.
Les Anglais, et encore plus les Hollandais, fesaient par leurs vaisseaux
presque tout le commerce de la France. Les Hollandais surtout
chargeaient dans nos ports nos denrées, et les distribuaient dans
l’Europe. Le roi commença, dès 1662, à exempter ses sujets d’une
imposition nommée _le droit de fret_, que payaient tous les vaisseaux
étrangers; et il donna aux Français toutes les facilités de transporter
eux-mêmes leurs marchandises à moins de frais. Alors le commerce
maritime naquit. Le conseil de commerce, qui subsiste aujourd’hui, fut
établi, et le roi y présidait tous les quinze jours.
Les ports de Dunkerque et de Marseille furent déclarés francs, et
bientôt cet avantage attira le commerce du Levant à Marseille, et celui
du Nord à Dunkerque.
On forma une compagnie des Indes occidentales en 1664, et celle des
grandes Indes fut établie la même année. Avant ce temps, il fallait que
le luxe de la France fût tributaire de l’industrie hollandaise. Les
partisans de l’ancienne économie timide, ignorante, et resserrée,
déclamèrent en vain contre un commerce dans lequel on échange sans cesse
de l’argent qui ne périrait pas, contre des effets qui se consomment.
Ils ne fesaient pas réflexion que ces marchandises de l’Inde, devenues
nécessaires, auraient été payées plus chèrement à l’étranger. Il est
vrai qu’on porte aux Indes orientales plus d’espèces qu’on n’en retire,
et que par là l’Europe s’appauvrit. Mais ces espèces viennent du Pérou
et du Mexique; elles sont le prix de nos denrées portées à Cadix, et il
reste plus de cet argent en France que les Indes orientales n’en
absorbent.
Le roi donna plus de six millions de notre monnaie d’aujourd’hui à la
compagnie. Il invita les personnes riches à s’y intéresser. Les reines,
les princes, et toute la cour, fournirent deux millions numéraires de ce
temps-là. Les cours supérieures donnèrent douze cent mille livres; les
financiers, deux millions; le corps des marchands, six cent cinquante
mille livres. Toute la nation secondait son maître.
Cette compagnie a toujours subsisté; car encore que les Hollandais
eussent pris Pondichéri en 1694, et que le commerce des Indes languît
depuis ce temps, il reprit une force nouvelle sous la régence du duc
d’Orléans[176]. Pondichéri devint alors la rivale de Batavia; et cette
compagnie des Indes, fondée avec des peines extrêmes par le grand
Colbert, reproduite de nos jours par des secousses singulières, fut,
pendant quelques années, une des plus grandes ressources du
royaume[177]. Le roi forma encore une compagnie du Nord en 1669: il y
mit des fonds comme dans celle des Indes. Il parut bien alors que le
commerce ne déroge pas, puisque les plus grandes maisons
s’intéressaient à ces établissements, à l’exemple du monarque.
La compagnie des Indes occidentales ne fut pas moins encouragée que les
autres: le roi fournit le dixième de tous les fonds.
Il donna trente francs par tonneau d’exportation, et quarante
d’importation. Tous ceux qui firent construire des vaisseaux dans les
ports du royaume reçurent cinq livres pour chaque tonneau que leur
navire pouvait contenir[178].
On ne peut encore trop s’étonner que l’abbé de Choisi ait censuré ces
établissements dans ses Mémoires, qu’il faut lire avec défiance[179].
Nous sentons aujourd’hui tout ce que le ministre Colbert fit pour le
bien du royaume; mais alors on ne le sentait pas: il travaillait pour
des ingrats. On lui sut à Paris beaucoup plus mauvais gré de la
suppression de quelques rentes sur l’hôtel de ville acquises à vil prix
depuis 1656, et du décri où tombèrent les billets de l’épargne prodigués
sous le précédent ministère, qu’on ne fut sensible au bien général qu’il
fesait[180]. Il y avait plus de bourgeois que de citoyens. Peu de
personnes portaient leurs vues sur l’avantage public. On sait combien
l’intérêt particulier fascine les yeux et rétrécit l’esprit; je ne dis
pas seulement l’intérêt d’un commerçant, mais d’une compagnie, mais
d’une ville. La réponse grossière d’un marchand, nommé Hazon, qui,
consulté par ce ministre, lui dit: «Vous avez trouvé la voiture
renversée d’un côté, et vous l’avez renversée de l’autre,» était encore
citée avec complaisance dans ma jeunesse; et cette anecdote se retrouve
dans Moréri[181]. Il a fallu que l’esprit philosophique, introduit fort
tard en France, ait réformé les préjugés du peuple, pour qu’on rendît
enfin une justice entière à la mémoire de ce grand homme. Il avait la
même exactitude que le duc de Sulli, et des vues beaucoup plus étendues.
L’un ne savait que ménager, l’autre savait faire de grands
établissements. Sulli, depuis la paix de Vervins, n’eut d’autre embarras
que celui de maintenir une économie exacte et sévère; et il fallut que
Colbert trouvât des ressources promptes et immenses pour la guerre de
1667 et pour celle de 1672. Henri IV secondait l’économie de Sulli: les
magnificences de Louis XIV contrarièrent toujours le système de
Colbert[182].
Cependant presque tout fut réparé ou créé de son temps. La réduction de
l’intérêt au denier vingt, des emprunts du roi et des particuliers, fut
la preuve sensible, en 1665, d’une abondante circulation. Il voulait
enrichir la France et la peupler. Les mariages dans les campagnes furent
encouragés, par une exemption de tailles pendant cinq années, pour ceux
qui s’établiraient à l’âge de vingt ans; et tout père de famille qui
avait dix enfants était exempt pour toute sa vie, parcequ’il donnait
plus à l’état par le travail de ses enfants, qu’il n’eût pu donner en
payant la taille. Ce réglement aurait dû demeurer à jamais sans
atteinte.
Depuis l’an 1663 jusqu’en 1672, chaque année de ce ministère fut marquée
par l’établissement de quelque manufacture. Les draps fins qu’on tirait
auparavant d’Angleterre, de Hollande, furent fabriqués dans Abbeville.
Le roi avançait au manufacturier deux mille livres par chaque métier
battant, outre des gratifications considérables. On compta, dans l’année
1669, quarante-quatre mille deux cents métiers en laine dans le royaume.
Les manufactures de soie perfectionnées produisirent un commerce de plus
de cinquante millions de ce temps-là; et non seulement l’avantage qu’on
en tirait était beaucoup au-dessus de l’achat des soies nécessaires,
mais la culture des mûriers mit les fabricants en état de se passer des
soies étrangères pour la trame des étoffes.
On commença dès 1666 à faire d’aussi belles glaces qu’à Venise, qui en
avait toujours fourni toute l’Europe; et bientôt on en fit dont la
grandeur et la beauté n’ont pu jamais être imitées ailleurs. Les tapis
de Turquie et de Perse furent surpassés à la Savonnerie. Les tapisseries
de Flandre cédèrent à celles des Gobelins. Ce vaste enclos des Gobelins
était rempli alors de plus de huit cents ouvriers; il y en avait trois
cents qu’on y logeait: les meilleurs peintres dirigeaient l’ouvrage, ou
sur leurs propres dessins, ou sur ceux des anciens maîtres d’Italie.
C’est dans cette enceinte des Gobelins qu’on fabriquait encore des
ouvrages de rapport, espèce de mosaïque admirable; et l’art de la
marqueterie fut poussé à sa perfection.
Outre cette belle manufacture de tapisseries aux Gobelins, on en établit
une autre à Beauvais. Le premier manufacturier eut six cents ouvriers
dans cette ville; et le roi lui fit présent de soixante mille livres.
Seize cents filles furent occupées aux ouvrages de dentelles: on fit
venir trente principales ouvrières de Venise, et deux cents de Flandre;
et on leur donna trente-six mille livres pour les encourager.
Les fabriques des draps de Sedan, celles des tapisseries d’Aubusson,
dégénérées et tombées, furent rétablies. Les riches étoffes, où la soie
se mêle avec l’or et l’argent, se fabriquèrent à Lyon, à Tours, avec une
industrie nouvelle.
On sait que le ministère acheta en Angleterre le secret de cette machine
ingénieuse avec laquelle on fait les bas dix fois plus promptement qu’à
l’aiguille. Le fer-blanc, l’acier, la belle faïence, les cuirs
maroquinés qu’on avait toujours fait venir de loin, furent travaillés en
France. Mais des calvinistes, qui avaient le secret du fer-blanc et de
l’acier, emportèrent, en 1686, ce secret avec eux, et firent partager
cet avantage et beaucoup d’autres à des nations étrangères.
Le roi achetait tous les ans pour environ huit cent mille de nos livres
de tous les ouvrages de goût qu’on fabriquait dans son royaume, et il
en fesait des présents.
Il s’en fallait beaucoup que la ville de Paris fût ce qu’elle est
aujourd’hui. Il n’y avait ni clarté, ni sûreté, ni propreté. Il fallut
pourvoir à ce nettoiement continuel des rues; à cette illumination que
cinq mille fanaux forment toutes les nuits, paver la ville tout entière,
y construire deux nouveaux ports, rétablir les anciens, faire veiller
une garde continuelle, à pied et à cheval, pour la sûreté des citoyens.
Le roi se chargea de tout en affectant des fonds à ces dépenses
nécessaires. Il créa, en 1667, un magistrat uniquement pour veiller à la
police. La plupart des grandes villes de l’Europe ont à peine imité ces
exemples long-temps après, et aucune ne les a égalés. Il n’y a point de
ville pavée comme Paris; et Rome même n’est pas éclairée.
Tout commençait à tendre tellement à la perfection, que le second
lieutenant de police[183] qu’eut Paris acquit dans cette place une
réputation qui le mit au rang de ceux qui ont fait honneur à ce siècle:
aussi était-ce un homme capable de tout. Il fut depuis dans le
ministère; et il eût été bon général d’armée. La place de lieutenant de
police était au-dessous de sa naissance et de son mérite; et cependant
cette place lui fit un bien plus grand nom que le ministère gêné et
passager qu’il obtint, sur la fin de sa vie.
On doit observer ici que M. d’Argenson ne fut pas le seul, à beaucoup
près, de l’ancienne chevalerie, qui eût exercé la magistrature. La
France est presque l’unique pays de l’Europe où l’ancienne noblesse ait
pris souvent le parti de la robe. Presque tous les autres états, par un
reste de barbarie gothique, ignorent encore qu’il y ait de la grandeur
dans cette profession[184].
Le roi ne cessa de bâtir au Louvre, à Saint-Germain, à Versailles,
depuis 1661. Les particuliers, à son exemple, élevèrent dans Paris mille
édifices superbes et commodes. Le nombre s’en est accru tellement que,
depuis les environs du Palais-Royal et ceux de Saint-Sulpice, il se
forma dans Paris deux villes nouvelles, fort supérieures à l’ancienne.
Ce fut en ce temps-là qu’on inventa la commodité magnifique de ces
carrosses ornés de glaces et suspendus par des ressorts; de sorte qu’un
citoyen de Paris se promenait dans cette grande ville avec plus de luxe
que les premiers triomphateurs romains n’allaient autrefois au Capitole.
Cet usage, qui a commencé dans Paris, fut bientôt reçu dans toute
l’Europe; et, devenu commun, il n’est plus un luxe.
Louis XIV avait du goût pour l’architecture, pour les jardins, pour la
sculpture; et ce goût était en tout dans le grand et dans le noble. Dès
que le contrôleur-général Colbert eut, en 1664, la direction des
bâtiments, qui est proprement le ministère des arts[185], il s’appliqua
à seconder les projets de son maître. Il fallut d’abord travailler à
achever le Louvre. François Mansard, l’un des plus grands architectes
qu’ait eus la France, fut choisi pour construire les vastes édifices
qu’on projetait. Il ne voulut pas s’en charger sans avoir la liberté de
refaire ce qui lui paraîtrait défectueux dans l’exécution. Cette
défiance de lui-même, qui eût entraîné trop de dépenses, le fit exclure.
On appela de Rome le cavalier Bernini, dont le nom était célèbre par la
colonnade qui entoure le parvis de Saint-Pierre, par la statue équestre
de Constantin, et par la fontaine Navonne. Des équipages lui furent
fournis pour son voyage. Il fut conduit à Paris en homme qui venait
honorer la France. Il reçut, outre cinq louis par jour pendant huit mois
qu’il y resta, un présent de cinquante mille écus, avec une pension de
deux mille, et une de cinq cents pour son fils. Cette générosité de
Louis XIV, envers le Bernin, fut encore plus grande que la magnificence
de François Iᵉʳ pour Raphaël. Le Bernin, par reconnaissance, fit depuis
à Rome la statue équestre du roi, qu’on voit à Versailles. Mais quand il
arriva à Paris avec tant d’appareil, comme le seul homme digne de
travailler pour Louis XIV, il fut bien surpris de voir le dessin de la
façade du Louvre[186], du côté de Saint-Germain-l’Auxerrois, qui devint
bientôt après dans l’exécution un des plus augustes monuments
d’architecture qui soient au monde. Claude Perrault avait donné ce
dessin, exécuté par Louis Levau et Dorbay. Il inventa les machines avec
lesquelles on transporta des pierres de cinquante-deux pieds de long,
qui forment le fronton de ce majestueux édifice. On va chercher
quelquefois bien loin ce qu’on a chez soi. Aucun palais de Rome n’a une
entrée comparable à celle du Louvre, dont on est redevable à ce Perrault
que Boileau osa vouloir rendre ridicule. Ces vignes si renommées sont,
de l’aveu des voyageurs, très inférieures au seul château de Maisons,
qu’avait bâti François Mansard à si peu de frais. Bernini fut
magnifiquement récompensé, et ne mérita pas ses récompenses: il donna
seulement des dessins qui ne furent pas exécutés.
Le roi, en fesant bâtir ce Louvre dont l’achèvement est tant désiré, en
fesant une ville à Versailles près de ce château qui a coûté tant de
millions[187], en bâtissant Trianon, Marli, et en fesant embellir tant
d’autres édifices, fit élever l’Observatoire, commencé en 1666, dès le
temps qu’il établit l’Académie des Sciences. Mais le monument le plus
glorieux par son utilité, par sa grandeur, et par ses difficultés, fut
ce canal du Languedoc qui joint les deux mers, et qui tombe dans le port
de Cette, construit pour recevoir ses eaux. Tout ce travail fut commencé
dès 1664; et on le continua sans interruption jusqu’en 1681. La
fondation des Invalides et la chapelle de ce bâtiment, la plus belle de
Paris, l’établissement de Saint-Cyr, le dernier de tant d’ouvrages
construits par ce monarque, suffiraient seuls pour faire bénir sa
mémoire[188]. Quatre mille soldats et un grand nombre d’officiers, qui
trouvent dans l’un de ces grands asiles une consolation dans leur
vieillesse, et des secours pour leurs blessures et pour leurs besoins,
deux cent cinquante filles nobles qui reçoivent dans l’autre une
éducation digne d’elles, sont autant de voix qui célèbrent Louis XIV.
L’établissement de Saint-Cyr sera surpassé par celui que Louis XV vient
de former pour élever cinq cents gentilshommes[189]; mais, loin de faire
oublier Saint-Cyr, il en fait souvenir: c’est l’art de faire du bien qui
s’est perfectionné.
Louis XIV voulut en même temps faire des choses plus grandes et d’une
utilité plus générale, mais d’une exécution plus difficile; c’était de
réformer les lois. Il y fit travailler le chancelier Séguier, les
Lamoignon, les Talon, les Bignon, et surtout le conseiller d’état
Pussort. Il assistait quelquefois à leurs assemblées. L’année 1667 fut
à-la-fois l’époque de ses premières lois et de ses conquêtes.
L’ordonnance civile parut d’abord, ensuite le code des eaux et forêts,
puis des statuts pour toutes les manufactures; l’ordonnance criminelle,
le code du commerce, celui de la marine, tout cela se suivit presque
d’année en année. Il y eut même une jurisprudence nouvelle, établie en
faveur des nègres de nos colonies, espèce d’hommes qui n’avait pas
encore joui des droits de l’humanité[190].
Une connaissance approfondie de la jurisprudence n’est pas le partage
d’un souverain; mais le roi était instruit des lois principales: il en
possédait l’esprit, et savait ou les soutenir ou les mitiger à propos.
Il jugeait souvent les causes de ses sujets, non seulement dans le
conseil des secrétaires d’état, mais dans celui qu’on appelle le
_conseil des parties_. Il y a de lui deux jugements célèbres, dans
lesquels sa voix décida contre lui-même.
Dans le premier, en 1680, il s’agissait d’un procès entre lui et des
particuliers de Paris qui avaient bâti sur son fonds. Il voulut que les
maisons leur demeurassent avec le fonds qui lui appartenait, et qu’il
leur céda.
L’autre regardait un Persan, nommé Roupli, dont les marchandises avaient
été saisies par les commis de ses fermes en 1687. Il opina que tout lui
fût rendu, et y ajouta un présent de trois mille écus. Roupli porta dans
sa patrie son admiration et sa reconnaissance. Lorsque nous avons vu
depuis à Paris l’ambassadeur persan, Mehemet Rizabeg, nous l’avons
trouvé instruit dès long-temps de ce fait par la renommée.
L’abolition des duels fut un des plus grands services rendus à la
patrie. Ces combats avaient été autorisés autrefois par les rois, par
les parlements mêmes, et par l’Église; et, quoiqu’ils fussent défendus
depuis Henri IV, cette funeste coutume subsistait plus que jamais. Le
fameux combat des La Frette, de quatre contre quatre, en 1663, fut ce
qui détermina Louis XIV à ne plus pardonner. Son heureuse sévérité
corrigea peu-à-peu notre nation, et même les nations voisines, qui se
conformèrent à nos sages coutumes, après avoir pris nos mauvaises. Il y
a dans l’Europe cent fois moins de duels aujourd’hui que du temps de
Louis XIII[191].
Législateur de ses peuples, il le fut de ses armées. Il est étrange
qu’avant lui on ne connût point les habits uniformes dans les troupes.
Ce fut lui qui, la première année de son administration, ordonna que
chaque régiment fût distingué par la couleur des habits ou par
différentes marques; réglement adopté bientôt par toutes les nations. Ce
fut lui[192] qui institua les brigadiers, et qui mit les corps dont la
maison du roi est formée sur le pied où ils sont aujourd’hui. Il fit une
compagnie de mousquetaires des gardes du cardinal Mazarin, et fixa à
cinq cents hommes le nombre des deux compagnies auxquelles il donna
l’habit qu’elles portent encore.
Sous lui, plus de connétable; et après la mort du duc d’Épernon, plus de
colonel-général de l’infanterie; ils étaient trop maîtres; il voulait
l’être, et le devait. Le maréchal de Grammont, simple mestre de camp des
gardes françaises, sous le duc d’Épernon, et prenant l’ordre de ce
colonel-général, ne le prit plus que du roi, et fut le premier qui eut
le nom de colonel des gardes. Il installait lui-même ces colonels à la
tête du régiment, en leur donnant de sa main un hausse-col doré avec une
pique, et ensuite un esponton, quand l’usage des piques fut aboli. Il
institua les grenadiers, d’abord au nombre de quatre par compagnie,
dans le régiment du roi, qui est de sa création; ensuite il forma une
compagnie de grenadiers dans chaque régiment d’infanterie; il en donna
deux aux gardes françaises; maintenant il y en a dans toute l’infanterie
une par bataillon. Il augmenta beaucoup le corps des dragons, et leur
donna un colonel-général. Il ne faut pas oublier l’établissement des
haras, en 1667. Ils étaient absolument abandonnés auparavant, et ils
furent d’une grande ressource pour remonter la cavalerie. Ressource
importante, depuis trop négligée[193].
L’usage de la baïonnette au bout du fusil est de son institution. Avant
lui on s’en servait quelquefois, mais il n’y avait que quelques
compagnies qui combattissent avec cette arme. Point d’usage uniforme,
point d’exercice; tout était abandonné à la volonté du général. Les
piques passaient pour l’arme la plus redoutable. Le premier régiment qui
eut des baïonnettes, et qu’on forma à cet exercice, fut celui des
fusiliers, établi en 1671.
La manière dont l’artillerie est servie aujourd’hui lui est due tout
entière. Il en fonda des écoles à Douai, puis à Metz, et à Strasbourg;
et le régiment d’artillerie s’est vu enfin rempli d’officiers presque
tous capables de bien conduire un siége. Tous les magasins du royaume
étaient pourvus, et on y distribuait tous les ans huit cents milliers de
poudre. Il forma un régiment de bombardiers et un de houssards: avant
lui, on ne connaissait les houssards que chez les ennemis.
Il établit, en 1688, trente régiments de milice, fournis et équipés par
les communautés. Ces milices s’exerçaient à la guerre sans abandonner la
culture des campagnes[194].
Des compagnies de cadets furent entretenues dans la plupart des places
frontières: ils y apprenaient les mathématiques, le dessin, et tous les
exercices, et fesaient les fonctions de soldats. Cette institution dura
dix années. On se lassa enfin de cette jeunesse trop difficile à
discipliner; mais le corps des ingénieurs, que le roi forma, et auquel
il donna les réglements qu’il suit encore, est un établissement à jamais
durable. Sous lui, l’art de fortifier les places fut porté à la
perfection par le maréchal de Vauban et ses élèves, qui surpassèrent le
comte de Pagan[195]. Il construisit ou répara cent cinquante places de
guerre.
Pour soutenir la discipline militaire, il créa des inspecteurs généraux,
ensuite des directeurs, qui rendirent compte de l’état des troupes; et
on voyait, par leur rapport, si les commissaires des guerres avaient
fait leur devoir.
Il institua l’ordre de Saint-Louis[196], récompense honorable, plus
briguée souvent que la fortune. L’hôtel des Invalides mit le comble aux
soins qu’il prit pour mériter d’être bien servi.
C’est par de tels soins que, dès l’an 1672, il eut cent quatre-vingt
mille hommes de troupes réglées, et qu’augmentant ses forces à mesure
que le nombre et la puissance de ses ennemis augmentaient, il eut enfin
jusqu’à quatre cent cinquante mille hommes en armes, en comptant les
troupes de la marine.
Avant lui, on n’avait point vu de si fortes armées. Ses ennemis lui en
opposèrent à peine d’aussi considérables; mais il fallait qu’ils fussent
réunis. Il montra ce que la France seule pouvait; et il eut toujours ou
de grands succès, ou de grandes ressources.
Il fut le premier qui, en temps de paix, donna une image et une leçon
complète de la guerre. Il assembla à Compiègne soixante et dix mille
hommes, en 1698. On y fit toutes les opérations d’une campagne. C’était
pour l’instruction de ses trois petits-fils. Le luxe fit une fête
somptueuse de cette école militaire.
Cette même attention qu’il eut à former des armées de terre nombreuses
et bien disciplinées, même avant d’être en guerre, il l’eut à se donner
l’empire de la mer. D’abord, le peu de vaisseaux que le cardinal Mazarin
avait laissé pourrir dans les ports sont réparés. On en fait acheter en
Hollande, en Suède; et, dès la troisième année de son gouvernement, il
envoie ses forces maritimes s’essayer à Gigeri[197], sur la côte
d’Afrique. Le duc de Beaufort purge les mers de pirates, dès l’an 1665;
et, deux ans après, la France a dans ses ports soixante vaisseaux de
guerre. Ce n’est là qu’un commencement: mais tandis qu’on fait de
nouveaux réglements et de nouveaux efforts, il sent déjà toute sa force.
Il ne veut pas consentir que ses vaisseaux baissent leur pavillon devant
celui d’Angleterre. En vain le conseil du roi Charles II insiste sur ce
droit, que la force, l’industrie, et le temps, avaient donné aux
Anglais. Louis XIV écrit au comte d’Estrades, son ambassadeur: «Le roi
d’Angleterre et son chancelier peuvent voir quelles sont mes forces;
mais ils ne voient pas mon cœur. Tout ne m’est rien à l’égard de
l’honneur.»
Il ne disait que ce qu’il était résolu de soutenir; et en effet
l’usurpation des Anglais céda au droit naturel et à la fermeté de Louis
XIV. Tout fut égal entre les deux nations sur la mer. Mais tandis qu’il
veut l’égalité avec l’Angleterre, il soutient sa supériorité avec
l’Espagne. Il fait baisser le pavillon aux amiraux espagnols devant le
sien, en vertu de cette préséance solennelle accordée en 1662.
Cependant on travaille de tous côtés à l’établissement d’une marine
capable de justifier ces sentiments de hauteur. On bâtit la ville et le
port de Rochefort, à l’embouchure de la Charente. On enrôle, on enclasse
des matelots, qui doivent servir, tantôt sur les vaisseaux marchands,
tantôt sur les flottes royales. Il s’en trouve bientôt soixante mille
d’enclassés.
Des conseils de construction sont établis dans les ports, pour donner
aux vaisseaux la forme la plus avantageuse. Cinq arsenaux de marine sont
bâtis à Brest, à Rochefort, à Toulon, à Dunkerque, au Havre-de-Grace.
Dans l’année 1672, on a soixante vaisseaux de ligne et quarante
frégates. Dans l’année 1681, il se trouve cent quatre-vingt-dix-huit
vaisseaux de guerre, en comptant les alléges; et trente galères sont
dans le port de Toulon, ou armées, ou prêtes à l’être. Onze mille hommes
de troupes réglées servent sur les vaisseaux; les galères en ont trois
mille. Il y a cent soixante-six mille hommes d’enclassés pour tous les
services divers de la marine. On compta, les années suivantes, dans ce
service, mille gentilshommes ou enfants de famille, fesant la fonction
de soldats sur les vaisseaux, et apprenant dans les ports tout ce qui
prépare à l’art de la navigation et à la manœuvre: ce sont les
gardes-marines; ils étaient sur mer ce que les cadets étaient sur terre.
On les avait institués en 1672, mais en petit nombre. Ce corps a été
l’école d’où sont sortis les meilleurs officiers de vaisseaux.
Il n’y avait point eu encore de maréchaux de France dans le corps de la
marine; et c’est une preuve combien cette partie essentielle des forces
de la France avait été négligée. Jean d’Estrées fut le premier maréchal,
en 1681. Il paraît qu’une des grandes attentions de Louis XIV était
d’animer, dans tous les genres, cette émulation sans laquelle tout
languit.
Dans toutes les batailles navales que les flottes françaises livrèrent,
l’avantage leur demeura toujours, jusqu’à la journée de La Hogue, en
1692, lorsque le comte de Tourville, suivant les ordres de la cour,
attaqua, avec quarante-quatre voiles, une flotte de quatre-vingt-dix
vaisseaux anglais et hollandais: il fallut céder au nombre: on perdit
quatorze vaisseaux du premier rang, qui échouèrent, et qu’on brûla pour
ne les pas laisser au pouvoir des ennemis. Malgré cet échec, les forces
maritimes se soutinrent toujours; mais elles déclinèrent dans la guerre
de la succession. Le cardinal de Fleury les négligea depuis, dans le
loisir d’une heureuse paix, seul temps propice pour les rétablir.
Ces forces navales servaient à protéger le commerce. Les colonies de la
Martinique, de Saint-Domingue, du Canada, auparavant languissantes,
fleurirent, mais avec un avantage qu’on n’avait point espéré
jusqu’alors; car, depuis 1635 jusqu’à 1665, ces établissements avaient
été à charge.
En 1664, le roi envoie une colonie à Cayenne; bientôt après une autre à
Madagascar. Il tente toutes les voies de réparer le tort et le malheur
qu’avait eu si long-temps la France de négliger la mer, tandis que ses
voisins s’étaient formé des empires aux extrémités du monde.
On voit, par ce seul coup d’œil, quels changements Louis XIV fit dans
l’état; changements utiles, puisqu’ils subsistent. Ses ministres le
secondèrent à l’envi. On leur doit sans doute tout le détail, toute
l’exécution; mais on lui doit l’arrangement général. Il est certain que
les magistrats n’eussent pas réformé les lois, que l’ordre n’eût pas été
remis dans les finances, la discipline introduite dans les armées, la
police générale dans le royaume; qu’on n’eût point eu de flottes, que
les arts n’eussent point été encouragés, tout cela de concert, et en
même temps, et avec persévérance, et sous différents ministres, s’il ne
se fût trouvé un maître qui eût en général toutes ces grandes vues, avec
une volonté ferme de les remplir.
Il ne sépara point sa propre gloire de l’avantage de la France, et il ne
regarda pas le royaume du même œil dont un seigneur regarde sa terre, de
laquelle il tire tout ce qu’il peut, pour ne vivre que dans les
plaisirs. Tout roi qui aime la gloire aime le bien public; il n’avait
plus ni Colbert ni Louvois, lorsque, vers l’an 1698, il ordonna, pour
l’instruction du duc de Bourgogne, que chaque intendant fît une
description détaillée de sa province. Par là on pouvait avoir une notice
exacte du royaume, et un dénombrement juste des peuples. L’ouvrage fut
utile, quoique tous les intendants n’eussent pas la capacité et
l’attention de M. de Lamoignon de Bâville. Si on avait rempli les vues
du roi sur chaque province, comme elles le furent par ce magistrat dans
le dénombrement du Languedoc, ce recueil de mémoires eût été un des plus
beaux monuments du siècle. Il y en a quelques-uns de bien faits; mais on
manqua le plan, en n’assujettissant pas tous les intendants au même
ordre. Il eût été à desirer que chacun eût donné par colonnes un état du
nombre des habitants de chaque élection; des nobles, des citoyens, des
laboureurs, des artisans; des manœuvres, des bestiaux de toute espèce,
des bonnes, des médiocres, et des mauvaises terres, de tout le clergé
régulier et séculier, de leurs revenus, de ceux des villes, de ceux des
communautés.
Tous ces objets sont confondus dans la plupart des Mémoires qu’on a
donnés: les matières y sont peu approfondies et peu exactes; il faut y
chercher, souvent avec peine, les connaissances dont on a besoin, et
qu’un ministre doit trouver sous sa main et embrasser d’un coup d’œil,
pour découvrir aisément les forces, les besoins et les ressources. Le
projet était excellent, et une exécution uniforme serait de la plus
grande utilité.
Voilà en général ce que Louis XIV fit et essaya pour rendre sa nation
plus florissante. Il me semble qu’on ne peut guère voir tous ces travaux
et tous ces efforts sans quelque reconnaissance; et sans être animé de
l’amour du bien public qui les inspira. Qu’on se représente ce qu’était
le royaume du temps de la fronde, et ce qu’il est de nos jours. Louis
XIV fit plus de bien à sa nation que vingt de ses prédécesseurs
ensemble; et il s’en faut beaucoup qu’il fît ce qu’il aurait pu. La
guerre, qui finit par la paix de Rysvick, commença la ruine de ce grand
commerce que son ministre Colbert avait établi; et la guerre de la
succession l’acheva.
S’il avait employé à embellir Paris, à finir le Louvre, les sommes
immenses que coûtèrent les aqueducs et les travaux de Maintenon, pour
conduire des eaux à Versailles, travaux interrompus et devenus inutiles;
s’il avait dépensé à Paris la cinquième partie de ce qu’il en a coûté
pour forcer la nature à Versailles, Paris serait, dans toute son
étendue, aussi beau qu’il l’est du côté des Tuileries et du Pont-Royal,
et serait devenu la plus magnifique ville de l’univers.
C’est beaucoup d’avoir réformé les lois, mais la chicane n’a pu être
écrasée par la justice. On pensa à rendre la jurisprudence uniforme;
elle l’est dans les affaires criminelles, dans celles du commerce, dans
la procédure: elle pourrait l’être dans les lois qui règlent les
fortunes des citoyens. C’est un très grand inconvénient qu’un même
tribunal ait à prononcer sur plus de cent coutumes différentes. Des
droits de terres, ou équivoques, ou onéreux, ou qui gênent la société,
subsistent encore comme des restes du gouvernement féodal qui ne
subsiste plus: ce sont des décombres d’un bâtiment gothique ruiné.
Ce n’est pas qu’on prétende que les différents ordres de l’état doivent
être assujettis à la même loi[198]. On sent bien que les usages de la
noblesse, du clergé, des magistrats, des cultivateurs, doivent être
différents; mais il est à souhaiter, sans doute, que chaque ordre ait sa
loi uniforme dans tout le royaume; que ce qui est juste ou vrai dans la
Champagne ne soit pas réputé faux ou injuste en Normandie. L’uniformité
en tout genre d’administration est une vertu; mais les difficultés de ce
grand ouvrage ont effrayé.
Louis XIV aurait pu se passer plus aisément de la ressource dangereuse
des traitants, à laquelle le réduisit l’anticipation qu’il fit presque
toujours sur ses revenus, comme on le verra dans le chapitre des
finances.
S’il n’eût pas cru qu’il suffisait de sa volonté pour faire changer de
religion à un million d’hommes, la France n’eût pas perdu tant de
citoyens[199]. Ce pays cependant, malgré ses secousses et ses pertes,
est encore un des plus florissants de la terre, parceque tout le bien
qu’a fait Louis XIV subsiste, et que le mal, qu’il était difficile de ne
pas faire dans des temps orageux, a été réparé. Enfin la postérité, qui
juge les rois, et dont ils doivent avoir toujours le jugement devant les
yeux, avouera, en pesant les vertus et les faiblesses de ce monarque,
que, quoiqu’il eût été trop loué pendant sa vie, il mérita de l’être à
jamais, et qu’il fut digne de la statue qu’on lui a érigée à
Montpellier, avec une inscription latine, dont le sens est: _A
Louis-le-Grand après sa mort_. Don Ustariz, homme d’état, qui a écrit
sur les finances et le commerce d’Espagne, appelle Louis XIV _un homme
prodigieux_.
Tous les changements qu’on vient de voir dans le gouvernement, et dans
tous les ordres de l’état, en produisirent nécessairement un très grand
dans les mœurs. L’esprit de faction, de fureur, et de rébellion, qui
possédait les citoyens depuis le temps de François II, devint une
émulation de servir le prince. Les seigneurs des grandes terres n’étant
plus cantonnés chez eux, les gouverneurs des provinces n’ayant plus de
postes importants à donner, chacun songea à ne mériter de graces que
celles du souverain; et l’état devint un tout régulier dont chaque ligne
aboutit au centre.
C’est là ce qui délivra la cour des factions et des conspirations qui
avaient troublé l’état pendant tant d’années. Il n’y eut sous
l’administration de Louis XIV qu’une seule conjuration, en 1674,
imaginée par La Truaumont, gentilhomme normand, perdu de débauches et de
dettes, et embrassée par un homme de la maison de Rohan, grand veneur de
France, qui avait beaucoup de courage et peu de prudence. La hauteur et
la dureté du marquis de Louvois l’avaient irrité au point qu’en sortant
de son audience il entra tout ému et hors de lui-même chez M. de
Caumartin, et se jetant sur un lit de repos: Il faudra, dit-il, que
ce..... Louvois meure ou moi. Caumartin ne prit cet emportement que
pour une colère passagère: mais le lendemain ce même jeune homme lui
ayant demandé s’il croyait les peuples de Normandie affectionnés au
gouvernement, il entrevit des desseins dangereux. Les temps de la fronde
sont passés, lui dit-il; croyez-moi, vous vous perdrez, et vous ne serez
regretté de personne. Le chevalier ne le crut pas; il se jeta à corps
perdu dans la conspiration de La Truaumont. Il n’entra dans ce complot
qu’un chevalier de Préaux, neveu de La Truaumont, qui, séduit par son
oncle, séduisit sa maîtresse, la marquise de Villiers. Leur but et leur
espérance n’étaient pas, et ne pouvaient être de se faire un parti dans
le royaume: ils prétendaient seulement vendre et livrer Quillebeuf aux
Hollandais, et introduire les ennemis en Normandie. Ce fut plutôt une
lâche trahison mal ourdie qu’une conspiration. Le supplice de tous les
coupables fut le seul événement que produisit ce crime insensé et
inutile, dont à peine on se souvient aujourd’hui.
S’il y eut quelques séditions dans les provinces, ce ne furent que de
faibles émeutes populaires aisément réprimées. Les huguenots mêmes
furent toujours tranquilles jusqu’au temps où l’on démolit leurs
temples. Enfin, le roi parvint à faire d’une nation jusque-là turbulente
un peuple paisible qui ne fut dangereux qu’aux ennemis, après l’avoir
été à lui-même pendant plus de cent années. Les mœurs s’adoucirent sans
faire tort au courage[200].
Les maisons que tous les seigneurs bâtirent ou achetèrent dans Paris, et
leurs femmes qui y vécurent avec dignité, formèrent des écoles de
politesse, qui retirèrent peu-à-peu les jeunes gens de cette vie de
cabaret qui fut encore long-temps à la mode, et qui n’inspirait qu’une
débauche hardie. Les mœurs tiennent à si peu de chose, que la coutume
d’aller à cheval dans Paris entretenait une disposition aux querelles
fréquentes, qui cessèrent quand cet usage fut aboli. La décence, dont on
fut redevable principalement aux femmes qui rassemblèrent la société
chez elles, rendit les esprits plus agréables, et la lecture les rendit
à la longue plus solides. Les trahisons et les grands crimes, qui ne
déshonorent point les hommes dans les temps de faction et de trouble, ne
furent presque plus connus. Les horreurs des Brinvilliers et des Voisin
ne furent que des orages passagers, sous un ciel d’ailleurs serein; et
il serait aussi déraisonnable de condamner une nation sur les crimes
éclatants de quelques particuliers, que de la canoniser sur la réforme
de la Trappe.
Tous les différents états de la vie étaient auparavant reconnaissables
par des défauts qui les caractérisaient. Les militaires et les jeunes
gens qui se destinaient à la profession des armes avaient une vivacité
emportée; les gens de justice, une gravité rebutante, à quoi ne
contribuait pas peu l’usage d’aller toujours en robe, même à la cour. Il
en était de même des universités et des médecins. Les marchands
portaient encore de petites robes lorsqu’ils s’assemblaient, et qu’ils
allaient chez les ministres, et les plus grands commerçants étaient
alors des hommes grossiers; mais les maisons, les spectacles, les
promenades publiques, où l’on commençait à se rassembler pour goûter une
vie plus douce, rendirent peu-à-peu l’extérieur de tous les citoyens
presque semblable. On s’aperçoit aujourd’hui, jusque dans le fond d’une
boutique, que la politesse a gagné toutes les conditions. Les provinces
se sont ressenties avec le temps de tous ces changements.
On est parvenu enfin à ne plus mettre le luxe que dans le goût et dans
la commodité. La foule de pages et de domestiques de livrée a disparu,
pour mettre plus d’aisance dans l’intérieur des maisons. On a laissé la
vaine pompe et le faste extérieur aux nations chez lesquelles on ne sait
encore que se montrer en public, et où l’on ignore l’art de vivre.
L’extrême facilité introduite dans le commerce du monde, l’affabilité,
la simplicité, la culture de l’esprit, ont fait de Paris une ville qui,
pour la douceur de la vie, l’emporte probablement de beaucoup sur Rome
et sur Athènes, dans le temps de leur splendeur.
Cette foule de secours toujours prompts, toujours ouverts pour toutes
les sciences, pour tous les arts, les goûts, et les besoins; tant
d’utilités solides réunies avec tant de choses agréables, jointes à
cette franchise particulière aux Parisiens, tout cela engage un grand
nombre d’étrangers à voyager ou à faire leur séjour dans cette patrie de
la société. Si quelques natifs en sortent, ce sont ceux qui, appelés
ailleurs par leurs talents, sont un témoignage honorable à leur pays; ou
c’est le rebut de la nation, qui essaie de profiter de la considération
qu’elle inspire; ou bien ce sont des émigrants qui préfèrent encore leur
religion à leur patrie, et qui vont ailleurs chercher la misère ou la
fortune, à l’exemple de leurs pères chassés de France par la fatale
injure faite aux cendres du grand Henri IV, lorsqu’on anéantit sa loi
perpétuelle appelée l’_Édit de Nantes_; ou enfin ce sont des officiers
mécontents du ministère, des accusés qui ont échappé aux formes
rigoureuses d’une justice quelquefois mal administrée; et c’est ce qui
arrive dans tous les pays de la terre.
On s’est plaint de ne plus voir à la cour autant de hauteur dans les
esprits qu’autrefois. Il n’y a plus en effet de petits tyrans, comme du
temps de la fronde, et sous Louis XIII, et dans les siècles précédents;
mais la véritable grandeur s’est retrouvée dans cette foule de noblesse,
si long-temps avilie à servir auparavant des sujets trop puissants. On
voit des gentilshommes, des citoyens qui se seraient crus honorés
autrefois d’être domestiques de ces seigneurs, devenus leurs égaux, et
très souvent leurs supérieurs dans le service militaire; et plus le
service en tout genre prévaut sur les titres, plus un état est
florissant.
On a comparé le siècle de Louis XIV à celui d’Auguste. Ce n’est pas que
la puissance et les événements personnels soient comparables. Rome et
Auguste étaient dix fois plus considérables dans le monde que Louis XIV
et Paris; mais il faut se souvenir qu’Athènes a été égale à l’empire
romain, dans toutes les choses qui ne tirent pas leur prix de la force
et de la puissance. Il faut encore songer que s’il n’y a rien
aujourd’hui dans le monde tel que l’ancienne Rome et qu’Auguste,
cependant toute l’Europe ensemble est très supérieure à tout l’empire
romain. Il n’y avait du temps d’Auguste qu’une seule nation, et il y en
a aujourd’hui plusieurs, policées, guerrières, éclairées, qui possèdent
des arts que les Grecs et les Romains ignorèrent; et de ces nations il
n’y en a aucune qui ait eu plus d’éclat en tout genre, depuis environ un
siècle, que la nation formée, en quelque sorte, par Louis XIV.