CHAPITRE XXVIII.

Suite des anecdotes.

Louis XIV dévorait sa douleur en public; il se laissa voir à

l’ordinaire; mais, en secret, les ressentiments de tant de malheurs le

pénétraient, et lui donnaient des convulsions. Il éprouvait toutes ces

pertes domestiques à la suite d’une guerre malheureuse, avant qu’il fût

assuré de la paix, et dans un temps où la misère désolait le royaume. On

ne le vit pas succomber un moment à ses afflictions.

Le reste de sa vie fut triste. Le dérangement des finances, auquel il ne

put remédier, aliéna les cœurs. Sa confiance entière pour le jésuite Le

Tellier, homme trop violent, acheva de les révolter. C’est une chose

très remarquable que le public, qui lui pardonna toutes ses maîtresses,

ne lui pardonna pas son confesseur. Il perdit, les trois dernières

années de sa vie, dans l’esprit de la plupart de ses sujets, tout ce

qu’il avait fait de grand et de mémorable.

Privé de presque tous ses enfants, sa tendresse, qui redoublait pour le

duc du Maine et pour le comte de Toulouse, ses fils légitimés, le porta

à les déclarer héritiers de la couronne, eux et leurs descendants, au

défaut des princes du sang, par un édit qui fut enregistré sans aucune

remontrance, en 1714. Il tempérait ainsi, par la loi naturelle, la

sévérité des lois de convention, qui privent les enfants nés hors du

mariage de tous droits à la succession paternelle. Les rois dispensent

de cette loi. Il crut pouvoir faire pour son sang ce qu’il avait fait en

faveur de plusieurs de ses sujets. Il crut surtout pouvoir établir pour

deux de ses enfants ce qu’il avait fait passer au parlement, sans

opposition, pour les princes de la maison de Lorraine. Il égala ensuite

le rang de ses bâtards à celui des princes du sang, en 1715[144]. Le

procès que les princes du sang intentèrent depuis aux princes légitimés

est connu[145]. Ceux-ci ont conservé, pour leurs personnes et pour leurs

enfants, les honneurs donnés par Louis XIV. Ce qui regarde leur

postérité dépendra du temps, du mérite, et de la fortune.

Louis XIV fut attaqué, vers le milieu du mois d’août 1715, au retour de

Marli, de la maladie qui termina ses jours. Ses jambes s’enflèrent; la

gangrène commença à se manifester. Le comte de Stair, ambassadeur

d’Angleterre, paria, selon le génie de sa nation, que le roi ne

passerait pas le mois de septembre. Le duc d’Orléans, qui, au voyage de

Marli, avait été absolument seul, eut alors toute la cour auprès de sa

personne. Un empirique, dans les derniers jours de la maladie du roi,

lui donna un élixir qui ranima ses forces. Il mangea, et l’empirique

assura qu’il guérirait. La foule qui entourait le duc d’Orléans diminua

dans le moment. «Si le roi mange une seconde fois, dit le duc d’Orléans,

nous n’aurons plus personne.» Mais la maladie était mortelle. Les

mesures étaient prises pour donner la régence absolue au duc d’Orléans.

Le roi ne la lui avait laissée que très limitée par son testament,

déposé au parlement; ou plutôt il ne l’avait établi que chef d’un

conseil de régence, dans lequel il n’aurait eu que la voix

prépondérante. Cependant il lui dit: «Je vous ai conservé tous les

droits que vous donne votre naissance[146].» C’est qu’il ne croyait pas

qu’il y eût de loi fondamentale qui donnât, dans une minorité, un

pouvoir sans bornes à l’héritier présomptif du royaume[147]. Cette

autorité suprême, dont on peut abuser, est dangereuse; mais l’autorité

partagée l’est encore davantage. Il crut qu’ayant été si bien obéi

pendant sa vie, il le serait après sa mort, et ne se souvenait pas qu’on

avait cassé le testament de son père[148].

(1ᵉʳ septembre 1715) D’ailleurs personne n’ignore avec quelle grandeur

d’ame il vit approcher la mort, disant à madame de Maintenon: «J’avais

cru qu’il était plus difficile de mourir;» et à ses domestiques:

«Pourquoi pleurez-vous? m’avez-vous cru immortel?» donnant

tranquillement ses ordres sur beaucoup de choses, et même sur sa pompe

funèbre. Quiconque a beaucoup de témoins de sa mort meurt toujours avec

courage. Louis XIII, dans sa dernière maladie, avait mis en musique le

_De profundis_ qu’on devait chanter pour lui. Le courage d’esprit avec

lequel Louis XIV vit sa fin fut dépouillé de cette ostentation répandue

sur toute sa vie. Ce courage alla jusqu’à avouer ses fautes. Son

successeur a toujours conservé écrites au chevet de son lit les paroles

remarquables que ce monarque lui dit, en le tenant sur son lit entre ses

bras: ces paroles ne sont point telles qu’elles sont rapportées dans

toutes les histoires. Les voici fidèlement copiées:

«Vous allez être bientôt roi d’un grand royaume. Ce que je vous

recommande plus fortement est de n’oublier jamais les obligations que

vous avez à Dieu. Souvenez-vous que vous lui devez tout ce que vous

êtes. Tâchez de conserver la paix avec vos voisins. J’ai trop aimé la

guerre; ne m’imitez pas en cela, non plus que dans les trop grandes

dépenses que j’ai faites. Prenez conseil en toutes choses, et cherchez à

connaître le meilleur pour le suivre toujours. Soulagez vos peuples le

plus tôt que vous le pourrez, et faites ce que j’ai eu le malheur de ne

pouvoir faire moi-même, etc.»

[149]Ce discours est très éloigné de la petitesse d’esprit qu’on lui

impute dans quelques Mémoires.

On lui a reproché d’avoir porté sur lui des reliques, les dernières

années de sa vie. Ses sentiments étaient grands; mais son confesseur,

qui ne l’était pas, l’avait assujetti à ces pratiques peu convenables,

et aujourd’hui désusitées, pour l’assujettir plus pleinement à ses

insinuations; et d’ailleurs ces reliques, qu’il avait la faiblesse de

porter, lui avaient été données par madame de Maintenon.

Quoique la vie et la mort de Louis XIV eussent été glorieuses, il ne fut

pas aussi regretté qu’il le méritait. L’amour de la nouveauté,

l’approche d’un temps de minorité, où chacun se figurait une fortune, la

querelle de la _Constitution_ qui aigrissait les esprits, tout fit

recevoir la nouvelle de sa mort avec un sentiment qui allait plus loin

que l’indifférence. Nous avons vu ce même peuple qui, en 1686, avait

demandé au ciel avec larmes la guérison de son roi malade[150], suivre

son convoi funèbre avec des démonstrations bien différentes. On prétend

que la reine sa mère lui avait dit un jour dans sa grande jeunesse:

«Mon fils, ressemblez à votre grand-père, et non pas à votre père.» Le

roi en ayant demandé la raison: «C’est, dit-elle, qu’à la mort de Henri

IV on pleurait, et qu’on a ri à celle de Louis XIII[151].»

Quoiqu’on lui ait reproché des petitesses, des duretés dans son zèle

contre le jansénisme, trop de hauteur avec les étrangers dans ses

succès, de la faiblesse pour plusieurs femmes, de trop grandes sévérités

dans des choses personnelles, des guerres légèrement entreprises,

l’embrasement du Palatinat, les persécutions contre les réformés:

cependant ses grandes qualités et ses actions, mises enfin dans la

balance, l’ont emporté sur ses fautes. Le temps, qui mûrit les opinions

des hommes, a mis le sceau à sa réputation; et malgré tout ce qu’on a

écrit contre lui, on ne prononcera point son nom sans respect, et sans

concevoir à ce nom l’idée d’un siècle éternellement mémorable. Si l’on

considère ce prince dans sa vie privée, on le voit à la vérité trop

plein de sa grandeur, mais affable, ne donnant point à sa mère de part

au gouvernement, mais remplissant avec elle tous les devoirs d’un fils,

et observant avec son épouse tous les dehors de la bienséance: bon père,

bon maître, toujours décent en public, laborieux dans le cabinet, exact

dans les affaires, pensant juste, parlant bien, et aimable avec

dignité.

J’ai déjà remarqué ailleurs[152] qu’il ne prononça jamais les paroles

qu’on lui fait dire, lorsque le premier gentilhomme de la chambre et le

grand-maître de la garde-robe se disputaient l’honneur de le servir:

«Qu’importe lequel de mes valets me serve?» Un discours si grossier ne

pouvait partir d’un homme aussi poli et aussi attentif qu’il l’était, et

ne s’accordait guère avec ce qu’il dit un jour au duc de La

Rochefoucauld au sujet de ses dettes: «Que ne parlez-vous à vos amis?»

Mot bien différent, qui, par lui-même, valait beaucoup, et qui fut

accompagné d’un don de cinquante mille écus.

Il n’est pas même vrai qu’il ait écrit au duc de La Rochefoucauld: «Je

vous fais mon compliment, comme votre ami, sur la charge de grand-maître

de la garde-robe, que je vous donne comme votre roi.» Les historiens lui

font honneur de cette lettre. C’est ne pas sentir combien il est peu

délicat, combien même il est dur de dire à celui dont on est le maître,

qu’on est son maître. Cela serait à sa place, si on écrivait à un sujet

qui aurait été rebelle: c’est ce que Henri IV aurait pu dire au duc de

Mayenne avant l’entière réconciliation. Le secrétaire du cabinet, Rose,

écrivit cette lettre; et le roi avait trop de bon goût pour l’envoyer.

C’est ce bon goût qui lui fit supprimer les inscriptions fastueuses dont

Charpentier, de l’académie française, avait chargé les tableaux de

Lebrun, dans la galerie de Versailles: _L’incroyable passage du Rhin, la

merveilleuse prise de Valenciennes_, etc. Le roi sentit que _La prise

de Valenciennes, le passage du Rhin_, disaient davantage. Charpentier

avait eu raison d’orner d’inscriptions en notre langue les monuments de

sa patrie; la flatterie seule avait nui à l’exécution.

On a recueilli quelques réponses, quelques mots de ce prince, qui se

réduisent à très peu de chose. On prétend que, quand il résolut d’abolir

en France le calvinisme, il dit: «Mon grand-père aimait les huguenots,

et ne les craignait pas; mon père ne les aimait point, et les craignait;

moi je ne les aime, ni ne les crains.»

Ayant donné, en 1658, la place de premier président du parlement de

Paris à M. de Lamoignon, alors maître des requêtes, il lui dit: «Si

j’avais connu un plus homme de bien et un plus digne sujet, je l’aurais

choisi.» Il usa à peu près des mêmes termes avec le cardinal de

Noailles, lorsqu’il lui donna l’archevêché de Paris. Ce qui fait le

mérite de ces paroles, c’est qu’elles étaient vraies, et qu’elles

inspiraient la vertu.

On prétend qu’un prédicateur indiscret le désigna un jour à Versailles:

témérité qui n’est pas permise envers un particulier, encore moins

envers un roi. On assure que Louis XIV se contenta de lui dire: «Mon

père, j’aime bien à prendre ma part d’un sermon; mais je n’aime pas

qu’on me la fasse.» Que ce mot ait été dit ou non, il peut servir de

leçon.

Il s’exprimait toujours noblement et avec précision, s’étudiant en

public à parler comme à agir en souverain. Lorsque le duc d’Anjou partit

pour aller régner en Espagne, il lui dit, pour marquer l’union qui

allait désormais joindre les deux nations: «Il n’y a plus de Pyrénées.»

Rien ne peut assurément faire mieux connaître son caractère que le

Mémoire suivant, qu’on a tout entier écrit de sa main[153].

«Les rois sont souvent obligés à faire des choses contre leur

inclination, et qui blessent leur bon naturel. Ils doivent aimer à faire

plaisir, et il faut qu’ils châtient souvent, et perdent des gens à qui

naturellement ils veulent du bien. L’intérêt de l’état doit marcher le

premier. On doit forcer son inclination, et ne pas se mettre en état de

se reprocher, dans quelque chose d’importance, qu’on pouvait faire

mieux; mais quelques intérêts particuliers m’en ont empêché, et ont

détourné les vues que je devais avoir pour la grandeur, le bien, et la

puissance de l’état. Souvent il y a des endroits qui font peine; il y en

a de délicats qu’il est difficile de démêler; on a des idées confuses.

Tant que cela est, on peut demeurer sans se déterminer; mais, dès que

l’on se fixe l’esprit à quelque chose, et qu’on croit voir le meilleur

parti, il le faut prendre. C’est ce qui m’a fait réussir souvent dans ce

que j’ai entrepris. Les fautes que j’ai faites, et qui m’ont donné des

peines infinies, ont été par complaisance, et pour me laisser aller trop

nonchalamment aux avis des autres. Rien n’est si dangereux que la

faiblesse, de quelque nature qu’elle soit. Pour commander aux autres, il

faut s’élever au-dessus d’eux; et après avoir entendu ce qui vient de

tous les endroits, on se doit déterminer par le jugement qu’on doit

faire sans préoccupation, et pensant toujours à ne rien ordonner ni

exécuter qui soit indigne de soi, du caractère qu’on porte, ni de la

grandeur de l’état. Les princes qui ont de bonnes intentions et quelque

connaissance de leurs affaires, soit par expérience, soit par étude et

une grande application à se rendre capables, trouvent tant de

différentes choses par lesquelles ils se peuvent faire connaître, qu’ils

doivent avoir un soin particulier et une application universelle à tout.

Il faut se garder contre soi-même, prendre garde à son inclination, et

être toujours en garde contre son naturel. Le métier de roi est grand,

noble, et flatteur[154], quand on se sent digne de bien s’acquitter de

toutes les choses auxquelles il engage; mais il n’est pas exempt de

peines, de fatigues, d’inquiétudes. L’incertitude désespère quelquefois;

et quand on a passé un temps raisonnable à examiner une affaire, il faut

se déterminer, et prendre le parti qu’on croit le meilleur[155].

«Quand on a l’état en vue, on travaille pour soi; le bien de l’un fait

la gloire de l’autre: quand le premier est heureux, élevé, et puissant,

celui qui en est cause en est glorieux, et par conséquent doit plus

goûter que ses sujets, par rapport à lui et à eux, tout ce qu’il y a de

plus agréable dans la vie. Quand on s’est mépris, il faut réparer sa

faute le plus tôt qu’il est possible, et que nulle considération n’en

empêche, pas même la bonté.

«En 1671, un homme mourut, qui avait la charge de secrétaire d’état,

ayant le département des étrangers. Il était homme capable, mais non pas

sans défauts: il ne laissait pas de bien remplir ce poste, qui est très

important.

«Je fus quelque temps à penser à qui je ferais avoir cette charge; et

après avoir bien examiné, je trouvai qu’un homme, qui avait long-temps

servi dans des ambassades, était celui qui la remplirait le mieux[156].

«Je lui fis mander de venir. Mon choix fut approuvé de tout le monde; ce

qui n’arrive pas toujours. Je le mis en possession de cette charge à son

retour. Je ne le connaissais que de réputation, et par les commissions

dont je l’avais chargé, et qu’il avait bien exécutées; mais l’emploi que

je lui ai donné s’est trouvé trop grand et trop étendu pour lui. Je

n’ai pas profité de tous les avantages que je pouvais avoir, et tout

cela par complaisance et bonté. Enfin il a fallu que je lui ordonne de

se retirer, parceque tout ce qui passait par lui perdait de la grandeur

et de la force qu’on doit avoir en exécutant les ordres d’un roi de

France. Si j’avais pris le parti de l’éloigner plus tôt, j’aurais évité

les inconvénients qui me sont arrivés, et je ne me reprocherais pas que

ma complaisance pour lui a pu nuire à l’état. J’ai fait ce détail pour

faire voir un exemple de ce que j’ai dit ci-devant.»

Ce monument si précieux, et jusqu’à présent inconnu, dépose à la

postérité en faveur de la droiture et de la magnanimité de son ame. On

peut même dire qu’il se juge trop sévèrement, qu’il n’avait nul reproche

à se faire sur M. de Pomponne, puisque les services de ce ministre et sa

réputation avaient déterminé le choix de ce prince, confirmé par

l’approbation universelle; et s’il se condamne sur le choix de M. de

Pomponne, qui eut au moins le bonheur de servir dans les temps les plus

glorieux, que ne devait-il pas se dire sur M. de Chamillart, dont le

ministère fut si infortuné, et condamné si universellement?

Il avait écrit plusieurs mémoires dans ce goût, soit pour se rendre

compte à lui-même, soit pour l’instruction du dauphin, duc de Bourgogne.

Ces réflexions vinrent après les événements. Il eût approché davantage

de la perfection où il avait le mérite d’aspirer, s’il eût pu se former

une philosophie supérieure à la politique ordinaire et aux préjugés;

philosophie que dans le cours de tant de siècles on voit pratiquée par

si peu de souverains, et qu’il est bien pardonnable aux rois de ne pas

connaître, puisque tant d’hommes privés l’ignorent.

Voici une partie[157] des instructions qu’il donne à son petit-fils,

Philippe V, partant pour l’Espagne. Il les écrivit à la hâte, avec une

négligence qui découvre bien mieux l’ame qu’un discours étudié. On y

voit le père et le roi.

«Aimez les Espagnols et tous vos sujets attachés à vos couronnes et à

votre personne. Ne préférez pas ceux qui vous flatteront le plus;

estimez ceux qui, pour le bien, hasarderont de vous déplaire. Ce sont là

vos véritables amis.

«Faites le bonheur de vos sujets; et dans cette vue n’ayez de guerre que

lorsque vous y serez forcé, et que vous en aurez bien considéré et bien

pesé les raisons dans votre conseil.

«Essayez de remettre vos finances; veillez aux Indes et à vos flottes;

pensez au commerce, vivez dans une grande union avec la France; rien

n’étant si bon pour nos deux puissances que cette union à laquelle rien

ne pourra résister[158].

«Si vous êtes contraint de faire la guerre, mettez-vous à la tête de vos

armées.

«Songez à rétablir vos troupes partout, et commencez par celles de

Flandre.

«Ne quittez jamais vos affaires pour votre plaisir; mais faites-vous une

sorte de règle qui vous donne des temps de liberté et de divertissement.

«Il n’y en a guère de plus innocents que la chasse et le goût de quelque

maison de campagne, pourvu que vous n’y fassiez pas trop de dépense.

«Donnez une grande attention aux affaires quand on vous en parle;

écoutez beaucoup dans les commencements, sans rien décider.

«Quand vous aurez plus de connaissance, souvenez-vous que c’est à vous à

décider; mais quelque expérience que vous ayez, écoutez toujours tous

les avis et tous les raisonnements de votre conseil, avant que de faire

cette décision.

«Faites tout ce qui vous sera possible pour bien connaître les gens les

plus importants, afin de vous en servir à propos.

«Tâchez que vos vice-rois et gouverneurs soient toujours espagnols.

«Traitez bien tout le monde; ne dites jamais rien de fâcheux à personne:

mais distinguez les gens de qualité et de mérite.

«Témoignez de la reconnaissance pour le feu roi, et pour tous ceux qui

ont été d’avis de vous choisir pour lui succéder.

«Ayez une grande confiance au cardinal Porto-Carrero, et lui marquez le

gré que vous lui savez de la conduite qu’il a tenue.

«Je crois que vous devez faire quelque chose de considérable pour

l’ambassadeur qui a été assez heureux pour vous demander, et pour vous

saluer le premier en qualité de sujet.

«N’oubliez pas Bedmar, qui a du mérite, et qui est capable de vous

servir.

«Ayez une entière créance au duc d’Harcourt; il est habile homme, et

honnête homme, et ne vous donnera des conseils que par rapport à vous.

«Tenez tous les Français dans l’ordre.

«Traitez bien vos domestiques, mais ne leur donnez pas trop de

familiarité, et encore moins de créance. Servez-vous d’eux tant qu’ils

seront sages: renvoyez-les à la moindre faute qu’ils feront, et ne les

soutenez jamais contre les Espagnols.

«N’ayez de commerce avec la reine douairière que celui dont vous ne

pouvez vous dispenser. Faites en sorte qu’elle quitte Madrid, et qu’elle

ne sorte pas d’Espagne. En quelque lieu qu’elle soit, observez sa

conduite, et empêchez qu’elle ne se mêle d’aucune affaire. Ayez pour

suspects ceux qui auront trop de commerce avec elle.

«Aimez toujours vos parents. Souvenez-vous de la peine qu’ils ont eue à

vous quitter. Conservez un grand commerce avec eux dans les grandes

choses et dans les petites. Demandez-nous ce que vous aurez besoin ou

envie d’avoir qui ne se trouve pas chez vous; nous en userons de même

avec vous.

«N’oubliez jamais que vous êtes Français, et ce qui peut vous arriver.

Quand vous aurez assuré la succession d’Espagne par des enfants, visitez

vos royaumes, allez à Naples et en Sicile: passez à Milan, et venez en

Flandre[159]; ce sera une occasion de nous revoir: en attendant visitez

la Catalogne, l’Aragon, et autres lieux. Voyez ce qu’il y aura à faire

pour Ceuta.

«Jetez quelque argent au peuple quand vous serez en Espagne, et surtout

en entrant dans Madrid.

«Ne paraissez pas choqué des figures extraordinaires que vous trouverez.

Ne vous en moquez point. Chaque pays a ses manières particulières; et

vous serez bientôt accoutumé à ce qui vous paraîtra d’abord le plus

surprenant.

«Évitez, autant que vous pourrez, de faire des graces à ceux qui donnent

de l’argent pour les obtenir. Donnez à propos et libéralement; et ne

recevez guère de présents, à moins que ce soit des bagatelles. Si

quelquefois vous ne pouvez éviter d’en recevoir, faites-en à ceux qui

vous en auront donné de plus considérables, après avoir laissé passer

quelques jours.

«Ayez une cassette pour mettre ce que vous aurez de particulier, dont

vous aurez seul la clef.

«Je finis par un des plus importants avis que je puisse vous donner. Ne

vous laissez point gouverner. Soyez le maître; n’ayez jamais de favori

ni de premier ministre[160]. Écoutez, consultez votre conseil, mais

décidez. Dieu, qui vous a fait roi, vous donnera les lumières qui vous

sont nécessaires, tant que vous aurez de bonnes intentions[161].»

Louis XIV avait dans l’esprit plus de justesse et de dignité que de

saillies; et d’ailleurs on n’exige pas qu’un roi dise des choses

mémorables, mais qu’il en fasse. Ce qui est nécessaire à tout homme en

place, c’est de ne laisser sortir personne mécontent de sa présence, et

de se rendre agréable à tous ceux qui l’approchent. On ne peut faire du

bien à tout moment; mais on peut toujours dire des choses qui plaisent.

Il s’en était fait une heureuse habitude. C’était entre lui et sa cour

un commerce continuel de tout ce que la majesté peut avoir de graces,

sans jamais se dégrader, et de tout ce que l’empressement de servir et

de plaire peut avoir de finesse, sans l’air de la bassesse. Il était,

surtout avec les femmes, d’une attention et d’une politesse qui

augmentait encore celle de ses courtisans; et il ne perdit jamais

l’occasion de dire aux hommes de ces choses qui flattent l’amour-propre

en excitant l’émulation, et qui laissent un long souvenir.

Un jour, madame la duchesse de Bourgogne, encore fort jeune, voyant à

souper un officier qui était très laid, plaisanta beaucoup et très haut

sur sa laideur. «Je le trouve, madame, dit le roi encore plus haut, un

des plus beaux hommes de mon royaume; car c’est un des plus braves.»

Un officier général[162], homme un peu brusque, et qui n’avait pas

adouci son caractère dans la cour même de Louis XIV, avait perdu un bras

dans une action, et se plaignait au roi, qui l’avait pourtant récompensé

autant qu’on le peut faire pour un bras cassé: «Je voudrais avoir perdu

aussi l’autre, dit-il, et ne plus servir votre majesté.» «J’en serais

bien fâché pour vous et pour moi», lui répondit le roi; et ce discours

fut suivi d’une grace qu’il lui accorda. Il était si éloigné de dire des

choses désagréables, qui sont des traits mortels dans la bouche d’un

prince, qu’il ne se permettait pas même les plus innocentes et les plus

douces railleries, tandis que des particuliers en font tous les jours de

si cruelles et de si funestes.

Il se plaisait et se connaissait à ces choses ingénieuses, aux

impromptu, aux chansons agréables; et quelquefois même il fesait

sur-le-champ de petites parodies sur les airs qui étaient en vogue,

comme celle-ci:

Chez mon cadet de frère

Le chancelier Serrant

N’est pas trop nécessaire;

Et le sage Boifranc

Est celui qui sait plaire.

Et cette autre qu’il fit en congédiant un jour le conseil:

Le conseil à ses yeux a beau se présenter,

Sitôt qu’il voit sa chienne il quitte tout pour elle;

Rien ne peut l’arrêter

Quand la chasse l’appelle[163].

Ces bagatelles servent au moins à faire voir que les agréments de

l’esprit fesaient un des plaisirs de sa cour, qu’il entrait dans ces

plaisirs, et qu’il savait, dans le particulier, vivre en homme, aussi

bien que représenter en monarque sur le théâtre du monde.

Sa lettre à l’archevêque de Reims, au sujet du marquis de Barbesieux,

quoique écrite d’un style extrêmement négligé, fait plus d’honneur à son

caractère que les pensées les plus ingénieuses n’en auraient fait à son

esprit. Il avait donné à ce jeune homme la place de secrétaire d’état de

la guerre, qu’avait eue le marquis de Louvois, son père. Bientôt

mécontent de la conduite de son nouveau secrétaire d’état, il veut le

corriger sans le trop mortifier. Dans cette vue, il s’adresse à son

oncle, l’archevêque de Reims; il le prie d’avertir son neveu. C’est un

maître instruit de tout; c’est un père qui parle.

«Je sais, dit-il, ce que je dois à la mémoire de M. de Louvois[164];

mais si votre neveu ne change de conduite, je serai forcé de prendre un

parti. J’en serai fâché; mais il en faudra prendre un. Il a des talents;

mais il n’en fait pas un bon usage. Il donne trop souvent à souper aux

princes, au lieu de travailler; il néglige les affaires pour ses

plaisirs; il fait attendre trop long-temps les officiers dans son

antichambre; il leur parle avec hauteur, et quelquefois avec dureté.»

Voilà ce que ma mémoire me fournit de cette lettre, que j’ai vue

autrefois en original. Elle fait bien voir que Louis XIV n’était pas

gouverné par ses ministres, comme on l’a cru; et qu’il savait gouverner

ses ministres.

Il aimait les louanges; et il est à souhaiter qu’un roi les aime,

parcequ’alors il s’efforce de les mériter. Mais Louis XIV ne les

recevait pas toujours, quand elles étaient trop fortes. Lorsque notre

académie, qui lui rendait toujours compte des sujets qu’elle proposait

pour ses prix, lui fit voir celui-ci: _Quelle est de toutes les vertus

du roi celle qui mérite la préférence?_ le roi rougit, et ne voulut pas

qu’un tel sujet fût traité. Il souffrit les prologues de Quinault[165];

mais c’était dans les plus beaux jours de sa gloire, dans le temps où

l’ivresse de la nation excusait la sienne. Virgile et Horace, par

reconnaissance, et Ovide, par une indigne faiblesse, prodiguèrent à

Auguste des éloges plus forts, et, si on songe aux proscriptions, bien

moins mérités.

Si Corneille avait dit dans la chambre du cardinal de Richelieu, à

quelqu’un des courtisans: Dites à M. le cardinal que je me connais mieux

en vers que lui, jamais ce ministre ne lui eût pardonné; c’est pourtant

ce que Despréaux dit tout haut du roi, dans une dispute qui s’éleva sur

quelques vers que le roi trouvait bons, et que Despréaux condamnait. «Il

a raison, dit le roi; il s’y connaît mieux que moi.»

Le duc de Vendôme avait auprès de lui Villiers, un de ces hommes de

plaisir, qui se font un mérite d’une liberté cynique. Il le logeait à

Versailles dans son appartement. On l’appelait communément

Villiers-Vendôme. Cet homme condamnait hautement tous les goûts de Louis

XIV, en musique, en peinture, en architecture, en jardins. Le roi

plantait-il un bosquet, meublait-il un appartement, construisait-il une

fontaine, Villiers trouvait tout mal entendu, et s’exprimait en termes

peu mesurés. Il est étrange, disait le roi, que Villiers ait choisi ma

maison pour venir s’y moquer de tout ce que je fais. L’ayant rencontré

un jour dans les jardins: Eh bien! lui dit-il en lui montrant un de ses

nouveaux ouvrages, cela n’a donc pas le bonheur de vous plaire?--Non,

répondit Villiers.--Cependant, reprit le roi, il y a bien des gens qui

n’en sont pas si mécontents.--Cela peut être, repartit Villiers, chacun

a son avis.--Le roi, en riant, répondit: On ne peut pas plaire à tout le

monde.

Un jour Louis XIV jouant au trictrac, il y eut un coup douteux. On

disputait; les courtisans demeuraient dans le silence. Le comte de

Grammont arrive. Jugez-nous, lui dit le roi.--Sire, c’est vous qui avez

tort, dit le comte.--Et comment pouvez-vous me donner le tort avant de

savoir ce dont il s’agit?--Eh! sire, ne voyez-vous pas que, pour peu que

la chose eût été seulement douteuse, tous ces messieurs vous auraient

donné gain de cause?

Le duc d’Antin se distingua dans ce siècle par un art singulier, non pas

de dire des choses flatteuses, mais d’en faire. Le roi va coucher à

Petit-Bourg; il y critique une grande allée d’arbres qui cachait la vue

de la rivière. Le duc d’Antin la fait abattre pendant la nuit. Le roi, à

son réveil, est étonné de ne plus voir ces arbres qu’il avait condamnés.

«C’est parceque votre majesté les a condamnés, qu’elle ne les voit

plus», répond le duc.

Nous avons aussi rapporté ailleurs[166] que le même homme ayant remarqué

qu’un bois assez grand, au bout du canal de Fontainebleau, déplaisait au

roi, prit le moment d’une promenade; et, tout étant préparé, il se fit

donner un ordre de couper ce bois, et on le vit dans l’instant abattu

tout entier. Ces traits sont d’un courtisan ingénieux, et non pas d’un

flatteur. [167] On a accusé Louis XIV d’un orgueil insupportable,

parceque la base de sa statue, à la place des Victoires, est entourée

d’esclaves enchaînés[168]. Mais ce n’est point lui qui fit ériger cette

statue, ni celle qu’on voit à la place de Vendôme[169]. Celle de la

place des Victoires est le monument de la grandeur d’ame et de la

reconnaissance du premier maréchal de La Feuillade pour son souverain.

Il y dépensa cinq cent mille livres, qui font près d’un million

aujourd’hui; et la ville en ajouta autant pour rendre la place

régulière. Il paraît qu’on a eu également tort d’imputer à Louis XIV le

faste de cette statue, et de ne voir que de la vanité et de la flatterie

dans la magnanimité du maréchal.

On ne parlait que de ces quatre esclaves; mais ils figurent des vices

domptés, aussi bien que des nations vaincues; le duel aboli, l’hérésie

détruite; les inscriptions le témoignent assez. Elles célèbrent aussi la

jonction des mers, la paix de Nimègue; elles parlent de bienfaits plus

que d’exploits guerriers. D’ailleurs c’est un ancien usage des

sculpteurs de mettre des esclaves aux pieds des statues des rois. Il

vaudrait mieux y représenter des citoyens libres et heureux; mais enfin,

on voit des esclaves aux pieds du clément Henri IV et de Louis XIII, à

Paris; on en voit à Livourne sous la statue de Ferdinand de Médicis, qui

n’enchaîna assurément aucune nation; on en voit à Berlin sous la statue

d’un électeur[170] qui repoussa les Suédois, mais qui ne fit point de

conquêtes.

Les voisins de la France, et les Français eux-mêmes, ont rendu très

injustement Louis XIV responsable de cet usage. L’inscription _Viro

immortali_, _A l’homme immortel_, a été traitée d’idolâtrie, comme si ce

mot signifiait autre chose que l’immortalité de sa gloire. L’inscription

de Viviani, à sa maison de Florence, _Ædes a deo datæ_[171], _Maison

donnée par un dieu_, serait bien plus idolâtre: elle n’est pourtant

qu’une allusion au surnom de _Dieu-donné_, et au vers de Virgile, _deus

nobis hæc otia fecit_. (Egl. I, v. 6.)

A l’égard de la statue de la place de Vendôme, c’est la ville qui l’a

érigée. Les inscriptions latines qui remplissent les quatre faces de la

base sont des flatteries plus grossières que celles de la place des

Victoires. On y lit que Louis XIV ne prit jamais les armes que malgré

lui. Il démentit bien solennellement cette adulation au lit de la mort,

par des paroles dont on se souviendra plus long-temps que de ces

inscriptions ignorées de lui, et qui ne sont que l’ouvrage de la

bassesse de quelques gens de lettres.

Le roi avait destiné les bâtiments de cette place pour sa bibliothèque

publique. La place était plus vaste; elle avait d’abord trois faces, qui

étaient celles d’un palais immense, dont les murs étaient déjà élevés,

lorsque le malheur des temps, en 1701, força la ville de bâtir des

maisons de particuliers sur les ruines de ce palais commencé. Ainsi le

Louvre n’a point été fini; ainsi la fontaine et l’obélisque que Colbert

voulait faire élever vis-à-vis le portail de Perrault, n’ont paru que

dans les dessins; ainsi le beau portail de Saint-Gervais est demeuré

offusqué; et la plupart des monuments de Paris laissent des regrets.

La nation desirait que Louis XIV eût préféré son Louvre et sa capitale

au palais de Versailles, que le duc de Créqui appelait un favori sans

mérite. La postérité admire avec reconnaissance ce qu’on a fait de grand

pour le public; mais la critique se joint à l’admiration, quand on voit

ce que Louis XIV a fait de superbe et de défectueux pour sa maison de

campagne.

Il résulte de tout ce qu’on vient de rapporter, que ce monarque aimait

en tout la grandeur et la gloire. Un prince qui, ayant fait d’aussi

grandes choses que lui, serait encore simple et modeste, serait le

premier des rois[172], et Louis XIV le second.

S’il se repentit en mourant d’avoir entrepris légèrement des guerres, il

faut convenir qu’il ne jugeait pas par les événements; car, de toutes

ses guerres, la plus juste et la plus indispensable, celle de 1701, fut

la seule malheureuse.

Il eut de son mariage, outre Monseigneur, deux fils et trois filles

morts dans l’enfance. Ses amours furent plus heureux: il n’y eut que

deux de ses enfants naturels qui moururent au berceau; huit autres

vécurent, furent légitimés, et cinq eurent postérité. Il eut encore

d’une demoiselle, attachée à madame de Montespan, une fille non

reconnue, qu’il maria à un gentilhomme d’auprès de Versailles, nommé de

La Queue.

On soupçonna, avec beaucoup de vraisemblance, une religieuse de l’abbaye

de Moret d’être sa fille. Elle était extrêmement basanée, et d’ailleurs

lui ressemblait[173]. Le roi lui donna vingt mille écus de dot, en la

plaçant dans ce couvent. L’opinion qu’elle avait de sa naissance lui

donnait un orgueil dont ses supérieures se plaignirent. Madame de

Maintenon, dans un voyage de Fontainebleau, alla au couvent de Moret; et

voulant inspirer plus de modestie à cette religieuse, elle fit ce

qu’elle put pour lui ôter l’idée qui nourrissait sa fierté. «Madame, lui

dit cette personne, la peine que prend une dame de votre élévation, de

venir exprès ici me dire que je ne suis pas fille du roi, me persuade

que je le suis.» Le couvent de Moret se souvient encore de cette

anecdote.

Tant de détails pourraient rebuter un philosophe; mais la curiosité,

cette faiblesse si commune aux hommes, cesse presque d’en être une,

quand elle a pour objet des temps et des hommes qui attirent les regards

de la postérité.

Œuvres de Voltaire Tome XX: Siècle de Louis XIV.—Tome II · 第 21 / 59 题