CHAPITRE XXX.

Finances et réglements.

Si l’on compare l’administration de Colbert à toutes les administrations

précédentes, la postérité chérira cet homme dont le peuple insensé

voulut déchirer le corps après sa mort. Les Français lui doivent

certainement leur industrie et leur commerce, et par conséquent cette

opulence dont les sources diminuent quelquefois dans la guerre, mais qui

se rouvrent toujours avec abondance dans la paix. Cependant, en 1702, on

avait encore l’ingratitude de rejeter sur Colbert la langueur qui

commençait à se faire sentir dans les nerfs de l’état. Un

Bois-Guillebert[201], lieutenant-général au bailliage de Rouen, fit

imprimer dans ce temps-là le _Détail de la France_ en deux petits

volumes, et prétendit que tout avait été en décadence depuis 1660.

C’était précisément le contraire. La France n’avait jamais été si

florissante que depuis la mort du cardinal Mazarin jusqu’à la guerre de

1689; et, même dans cette guerre, le corps de l’état commençant à être

malade, se soutint par la vigueur que Colbert avait répandue dans tous

ses membres. L’auteur du _Détail_ prétendit que, depuis 1660, les

biens-fonds du royaume avaient diminué de quinze cents millions. Rien

n’était ni plus faux ni moins vraisemblable. Cependant ses arguments

captieux persuadèrent ce paradoxe ridicule à ceux qui voulurent être

persuadés. C’est ainsi qu’en Angleterre, dans les temps les plus

florissants, on voit cent papiers publics qui démontrent que l’état est

ruiné[202].

Il était plus aisé en France qu’ailleurs de décrier le ministère des

finances dans l’esprit des peuples. Ce ministère est le plus odieux,

parceque les impôts le sont toujours: il régnait d’ailleurs en général

dans la finance autant de préjugés et d’ignorance que dans la

philosophie.

On s’est instruit si tard, que de nos jours même on a entendu, en 1718,

le parlement en corps dire au duc d’Orléans que «la valeur intrinsèque

du marc d’argent est de vingt-cinq livres;» comme s’il y avait une autre

valeur réelle intrinsèque que celle du poids et du titre: et le duc

d’Orléans, tout éclairé qu’il était, ne le fut pas assez pour relever

cette méprise du parlement.

Colbert arriva au maniement des finances avec de la science et du

génie[203]. Il commença, comme le duc de Sulli, par arrêter les abus et

les pillages, qui étaient énormes. La recette fut simplifiée autant

qu’il était possible; et, par une économie qui tient du prodige, il

augmenta le trésor du roi en diminuant les tailles. On voit, par l’édit

mémorable de 1664, qu’il y avait tous les ans un million de ce temps-là

destiné à l’encouragement des manufactures et du commerce maritime. Il

négligea si peu les campagnes, abandonnées jusqu’à lui à la rapacité des

traitants, que des négociants anglais s’étant adressés à M. Colbert de

Croissi, son frère, ambassadeur à Londres, pour fournir en France des

bestiaux d’Irlande et des salaisons pour les colonies, en 1667, le

contrôleur-général répondit que depuis quatre ans on en avait à revendre

aux étrangers.

Pour parvenir à cette heureuse administration, il avait fallu une

chambre de justice, et de grandes réformes. Il fut obligé de retrancher

huit millions et plus de rentes sur la ville, acquises à vil prix, que

l’on remboursa sur le pied de l’achat. Ces divers changements exigèrent

des édits. Le parlement était en possession de les vérifier depuis

François Iᵉʳ. Il fut proposé de les enregistrer seulement à la chambre

des comptes; mais l’usage ancien prévalut. Le roi alla lui-même au

parlement faire vérifier ses édits en 1664[204].

Il se souvenait toujours de la fronde, de l’arrêt de proscription contre

un cardinal[205], son premier ministre, des autres arrêts par lesquels

on avait saisi les deniers royaux, pillé les meubles et l’argent des

citoyens attachés à la couronne[206]. Tous ces excès ayant commencé par

des remontrances sur des édits concernant les revenus de l’état, il

ordonna, en 1667, que le parlement ne fît jamais de représentation que

dans la huitaine, après avoir enregistré avec obéissance. Cet édit fut

encore renouvelé en 1673. Aussi, dans tout le cours de son

administration, il n’essuya aucune remontrance d’aucune cour de

judicature, excepté dans la fatale année de 1709, où le parlement de

Paris représenta inutilement le tort que le ministre des finances fesait

à l’état par la variation du prix de l’or et de l’argent.

Presque tous les citoyens ont été persuadés que si le parlement s’était

toujours borné à faire sentir au souverain, en connaissance de cause,

les malheurs et les besoins du peuple, les dangers des impôts, les

périls encore plus grands de la vente de ces impôts à des traitants qui

trompaient le roi et opprimaient le peuple, cet usage des remontrances

aurait été une ressource sacrée de l’état, un frein à l’avidité des

financiers, et une leçon continuelle aux ministres. Mais les étranges

abus d’un remède si salutaire avaient tellement irrité Louis XIV, qu’il

ne vit que les abus, et proscrivit le remède. L’indignation qu’il

conserva toujours dans son cœur fut portée si loin, qu’en 1669 (13

août), il alla encore lui-même au parlement, pour y révoquer les

priviléges de noblesse qu’il avait accordés dans sa minorité, en 1644, à

toutes les cours supérieures.

Mais, malgré cet édit, enregistré en présence du roi, l’usage a subsisté

de laisser jouir de la noblesse tous ceux dont les pères ont exercé

vingt ans une charge de judicature dans une cour supérieure, ou qui

sont morts dans leurs emplois.

En mortifiant ainsi une compagnie de magistrats, il voulut encourager la

noblesse, qui défend la patrie, et les agriculteurs, qui la nourrissent.

Déjà, par son édit de 1666, il avait accordé deux mille francs de

pension, qui en font près de quatre aujourd’hui, à tout gentilhomme qui

aurait eu douze enfants, et mille à qui en aurait eu dix. La moitié de

cette gratification était assurée à tous les habitants des villes

exemptes de tailles; et, parmi les taillables, tout père de famille qui

avait ou qui avait eu dix enfants, était à l’abri de toute imposition.

Il est vrai que le ministre Colbert ne fit pas tout ce qu’il pouvait

faire, encore moins ce qu’il voulait. Les hommes n’étaient pas alors

assez éclairés; et dans un grand royaume, il y a toujours de grands

abus. La taille arbitraire, la multiplicité des droits, les douanes de

province à province, qui rendent une partie de la France étrangère à

l’autre, et même ennemie, l’inégalité des mesures d’une ville à l’autre,

vingt autres maladies du corps politique ne purent être guéries[207].

La plus grande faute qu’on reproche à ce ministre est de n’avoir pas

osé encourager l’exportation des blés. Il y avait long-temps qu’on n’en

portait plus à l’étranger. La culture avait été négligée dans les orages

du ministère de Richelieu; elle le fut davantage dans les guerres

civiles de la fronde. Une famine, en 1661, acheva la ruine des

campagnes, ruine pourtant que la nature, secondée du travail, est

toujours prête à réparer. Le parlement de Paris rendit, dans cette année

malheureuse, un arrêt qui paraissait juste dans son principe, mais qui

fut presque aussi funeste dans les conséquences que tous les arrêts

arrachés à cette compagnie pendant la guerre civile. Il fut défendu aux

marchands, sous les peines les plus graves, de contracter aucune

association pour ce commerce, et à tous particuliers de faire un amas de

grains. Ce qui était bon dans une disette passagère, devenait pernicieux

à la longue, et décourageait tous les agriculteurs. Casser un tel arrêt,

dans un temps de crise et de préjugés, c’eût été soulever les peuples.

Le ministre n’eut d’autres ressources que d’acheter chèrement chez les

étrangers les mêmes blés que les Français leur avaient précédemment

vendus dans les années d’abondance. Le peuple fut nourri, mais il en

coûta beaucoup à l’état; et l’ordre que M. Colbert avait déjà remis dans

les finances rendit cette perte légère.

La crainte de retomber dans la disette ferma nos ports à l’exportation

du blé. Chaque intendant, dans sa province, se fit même un mérite de

s’opposer au transport des grains dans la province voisine. On ne put,

dans les bonnes années, vendre ses grains que par une requête au

conseil. Cette fatale administration semblait excusable par l’expérience

du passé. Tout le conseil craignait que le commerce du blé ne le forçât

de racheter encore à grands frais des autres nations une denrée si

nécessaire, que l’intérêt et l’imprévoyance des cultivateurs auraient

vendue à vil prix.

Le laboureur alors, plus timide que le conseil, craignit de se ruiner à

créer une denrée dont il ne pouvait espérer un grand profit; et les

terres ne furent pas aussi bien cultivées qu’elles auraient dû l’être.

Toutes les autres branches de l’administration étant florissantes,

empêchèrent Colbert de remédier au défaut de la principale.

C’est la seule tache de son ministère: elle est grande; mais, ce qui

l’excuse, ce qui prouve combien il est malaisé de détruire les préjugés

dans l’administration française, et comme il est difficile de faire le

bien, c’est que cette faute, sentie par tous les citoyens habiles, n’a

été réparée par aucun ministre, pendant cent années entières, jusqu’à

l’époque mémorable de 1764, où un contrôleur-général[208] plus éclairé a

tiré la France d’une misère profonde en rendant le commerce des grains

libre, avec des restrictions à peu près semblables à celles dont on use

en Angleterre[209].

Colbert, pour fournir à-la-fois aux dépenses des guerres, des bâtiments,

et des plaisirs, fut obligé de rétablir, vers l’an 1672, ce qu’il avait

voulu d’abord abolir pour jamais; impôts en parti, rentes, charges

nouvelles, augmentations de gages; enfin, ce qui soutient l’état quelque

temps, et l’obère pour des siècles.

Il fut emporté hors de ses mesures; car, par toutes les instructions qui

restent de lui, on voit qu’il était persuadé que la richesse d’un pays

ne consiste que dans le nombre des habitants, la culture des terres, le

travail industrieux et le commerce: on voit que le roi, possédant très

peu de domaines particuliers, et n’étant que l’administrateur des biens

de ses sujets, ne peut être véritablement riche que par des impôts aisés

à percevoir, et également répartis.

Il craignait tellement de livrer l’état aux traitants, que, quelque

temps après la dissolution de la chambre de justice qu’il avait fait

ériger contre eux, il fit rendre un arrêt du conseil, qui établissait la

peine de mort contre ceux qui avanceraient de l’argent sur de nouveaux

impôts. Il voulait, par cet arrêt comminatoire, qui ne fut jamais

imprimé, effrayer la cupidité des gens d’affaires. Mais bientôt après il

fut obligé de se servir d’eux, sans même révoquer l’arrêt: le roi

pressait, et il fallait des moyens prompts.

Cette invention, apportée d’Italie en France par Catherine de Médicis,

avait tellement corrompu le gouvernement, par la facilité funeste

qu’elle donne, qu’après avoir été supprimée dans les belles années de

Henri IV, elle reparut dans tout le règne de Louis XIII, et infecta

surtout les derniers temps de Louis XIV.

Enfin, Sulli enrichit l’état par une économie sage, que secondait un roi

aussi parcimonieux que vaillant, un roi soldat à la tête de son armée,

et père de famille avec son peuple. Colbert soutint l’état, malgré le

luxe d’un maître fastueux, qui prodiguait tout pour rendre son règne

éclatant.

On sait qu’après la mort de Colbert[210], lorsque le roi se proposa de

mettre Le Pelletier à la tête des finances, Le Tellier lui dit: «Sire,

il n’est pas propre à cet emploi.--Pourquoi? dit le roi.--Il n’a pas

l’ame assez dure, dit Le Tellier.--Mais vraiment, reprit le roi, je ne

veux pas qu’on traite durement mon peuple.» En effet, ce nouveau

ministre était bon et juste; mais, lorsqu’en 1688 on fut replongé dans

la guerre, et qu’il fallut se soutenir contre la ligue d’Augsbourg,

c’est-à-dire contre presque toute l’Europe, il se vit chargé d’un

fardeau que Colbert avait trouvé trop lourd: le facile et malheureux

expédient d’emprunter et de créer des rentes fut sa première ressource.

Ensuite on voulut diminuer le luxe, ce qui, dans un royaume rempli de

manufactures, est diminuer l’industrie et la circulation, et ce qui

n’est convenable qu’à une nation qui paie son luxe à l’étranger.

Il fut ordonné que tous les meubles d’argent massif, qu’on voyait alors

en assez grand nombre chez les grands seigneurs, et qui étaient une

preuve de l’abondance, seraient portés à la Monnaie. Le roi donna

l’exemple: il se priva de toutes ces tables d’argent, de ces

candélabres, de ces grands canapés d’argent massif, et de tous ces

autres meubles qui étaient des chefs-d’œuvre de ciselure des mains de

Ballin, homme unique en son genre, et tous exécutés sur les dessins de

Lebrun. Ils avaient coûté dix millions: on en retira trois. Les meubles

d’argent orfévri des particuliers produisirent trois autres millions. La

ressource était faible.

On fit ensuite une de ces énormes fautes dont le ministère ne s’est

corrigé que dans nos derniers temps; ce fut d’altérer les monnaies, de

faire des refontes inégales, de donner aux écus une valeur non

proportionnée à celle des quarts: il arriva que, les quarts étant plus

forts et les écus plus faibles, tous les quarts furent portés dans le

pays étranger; ils y furent frappés en écus, sur lesquels il y avait à

gagner en les reversant en France. Il faut qu’un pays soit bien bon par

lui-même, pour subsister encore avec force après avoir essuyé si souvent

de pareilles secousses. On n’était pas encore instruit: la finance était

alors, comme la physique, une science de vaines conjectures. Les

traitants étaient des charlatans qui trompaient le ministère; il en

coûta quatre-vingts millions à l’état. Il faut vingt ans de peines pour

réparer de pareilles brèches.

Vers les années 1691 et 1692, les finances de l’état parurent donc

sensiblement dérangées. Ceux qui attribuaient l’affaiblissement des

sources de l’abondance aux profusions de Louis XIV dans ses bâtiments,

dans les arts, et dans les plaisirs, ne savaient pas qu’au contraire les

dépenses qui encouragent l’industrie enrichissent un état[211]. C’est la

guerre qui appauvrit nécessairement le trésor public, à moins que les

dépouilles des vaincus ne le remplissent. Depuis les anciens Romains, je

ne connais aucune nation qui se soit enrichie par des victoires.

L’Italie, au seizième siècle, n’était riche que par le commerce. La

Hollande n’eût pas subsisté long-temps si elle se fût bornée à enlever

la flotte d’argent des Espagnols, et si les grandes Indes n’avaient pas

été l’aliment de sa puissance. L’Angleterre s’est toujours appauvrie par

la guerre, même en détruisant les flottes françaises; et le commerce

seul l’a enrichie. Les Algériens, qui n’ont guère que ce qu’ils gagnent

par les pirateries, sont un peuple très misérable.

Parmi les nations de l’Europe, la guerre, au bout de quelques années,

rend le vainqueur presque aussi malheureux que le vaincu. C’est un

gouffre où tous les canaux de l’abondance s’engloutissent. L’argent

comptant, ce principe de tous les biens et de tous les maux, levé avec

tant de peine dans les provinces, se rend dans les coffres de cent

entrepreneurs, dans ceux de cent partisans qui avancent les fonds, et

qui achètent, par ces avances, le droit de dépouiller la nation au nom

du souverain. Les particuliers alors, regardant le gouvernement comme

leur ennemi, enfouissent leur argent; et le défaut de circulation fait

languir le royaume.

Nul remède précipité ne peut suppléer à un arrangement fixe et stable,

établi de longue main, et qui pourvoit de loin aux besoins imprévus. On

établit la capitation en 1695[212]. Elle fut supprimée à la paix de

Rysvick, et rétablie ensuite. Le contrôleur-général, Pontchartrain,

vendit des lettres de noblesse pour deux mille écus en 1696: cinq cents

particuliers en achetèrent; mais la ressource fut passagère, et la

honte durable. On obligea tous les nobles, anciens et nouveaux, de faire

enregistrer leurs armoiries, et de payer la permission de cacheter leurs

lettres avec leurs armes. Des maltôtiers traitèrent de cette affaire, et

avancèrent l’argent. Le ministère n’eut presque jamais recours qu’à ces

petites ressources, dans un pays qui en eût pu fournir de plus grandes.

On n’osa imposer le dixième que dans l’année 1710. Mais ce dixième, levé

à la suite de tant d’autres impôts onéreux, parut si dur, qu’on n’osa

pas l’exiger avec rigueur. Le gouvernement n’en retira pas vingt-cinq

millions annuels, à quarante francs le marc.

Colbert avait peu changé la valeur numéraire des monnaies. Il vaut mieux

ne la point changer du tout. L’argent et l’or, ces gages d’échange,

doivent être des mesures invariables. Il n’avait poussé la valeur

numéraire du marc d’argent, de vingt-six francs où il l’avait trouvée,

qu’à vingt-sept et à vingt-huit; et après lui, dans les dernières années

de Louis XIV, on étendit cette dénomination jusqu’à quarante livres

idéales: ressource fatale, par laquelle le roi était soulagé un moment,

pour être ruiné ensuite; car, au lieu d’un marc d’argent, on ne lui en

donnait presque plus que la moitié. Celui qui devait vingt-six livres en

1668 donnait un marc, et qui devait quarante livres ne donnait qu’à peu

près ce même marc en 1710. Les diminutions qui suivirent dérangèrent le

peu qui restait de commerce autant qu’avait fait l’augmentation.

On aurait trouvé une ressource dans un papier de crédit; mais ce papier

doit être établi dans un temps de prospérité, pour se soutenir dans un

temps malheureux.

Le ministre Chamillart commença, en 1706, à payer en billets de monnaie,

en billets de subsistance, d’ustensiles; et comme cette monnaie de

papier n’était pas reçue dans les coffres du roi, elle fut décriée

presque aussitôt qu’elle parut. On fut réduit à continuer de faire des

emprunts onéreux, à consommer d’avance quatre années des revenus de la

couronne[213].

On fit toujours ce qu’on appelle des affaires extraordinaires: on créa

des charges ridicules, toujours achetées par ceux qui veulent se mettre

à l’abri de la taille; car l’impôt de la taille étant avilissant en

France, et les hommes étant nés vains, l’appât qui les décharge de cette

honte fait toujours des dupes; et les gages considérables attachés à ces

nouvelles charges invitent à les acheter dans des temps difficiles,

parcequ’on ne fait pas réflexion qu’elles seront supprimées dans des

temps moins fâcheux. Ainsi, en 1707, on inventa la dignité des

conseillers du roi rouleurs et courtiers de vin, et cela produisit cent

quatre-vingt mille livres. On imagina des greffiers royaux, des

subdélégués des intendants des provinces. On inventa des conseillers du

roi contrôleurs aux empilements des bois, des conseillers de police, des

charges de barbiers-perruquiers, des contrôleurs-visiteurs de beurre

frais, des essayeurs de beurre salé[214]. Ces extravagances font rire

aujourd’hui; mais alors elles fesaient pleurer.

Le contrôleur-général Desmarets, neveu de l’illustre Colbert, ayant, en

1708, succédé à Chamillart, ne put guérir un mal que tout rendait

incurable.

La nature conspira avec la fortune pour accabler l’état. Le cruel hiver

de 1709 força le roi de remettre aux peuples neuf millions de tailles

dans le temps qu’il n’avait pas de quoi payer ses soldats. La disette

des denrées fut si excessive, qu’il en coûta quarante-cinq millions pour

les vivres de l’armée. La dépense de cette année 1709 montait à deux

cent vingt et un millions, et le revenu ordinaire du roi n’en produisit

pas quarante-neuf. Il fallut donc ruiner l’état pour que les ennemis ne

s’en rendissent pas les maîtres. Le désordre s’accrut tellement, et fut

si peu réparé, que, long-temps après la paix, au commencement de l’année

1715, le roi fut obligé de faire négocier trente-deux millions de

billets, pour en avoir huit en espèces. Enfin, il laissa à sa mort deux

milliards six cents millions de dettes, à vingt-huit livres le marc, à

quoi les espèces se trouvèrent alors réduites, ce qui fait environ

quatre milliards cinq cents millions de notre monnaie courante en 1760.

Il est étonnant, mais il est vrai que cette immense dette n’aurait point

été un fardeau impossible à soutenir, s’il y avait eu alors un commerce

florissant, un papier de crédit établi, et des compagnies solides qui

eussent répondu de ce papier, comme en Suède, en Angleterre, à Venise,

et en Hollande; car, lorsqu’un état puissant ne doit qu’à lui-même, la

confiance et la circulation suffisent pour payer[215]; mais il s’en

fallait beaucoup que la France eût alors assez de ressorts pour faire

mouvoir une machine si vaste et si compliquée, dont le poids l’écrasait.

Louis XIV, dans son règne, dépensa dix-huit milliards; ce qui revient,

année commune, à trois cent trente millions d’aujourd’hui, en compensant

l’une par l’autre les augmentations et les diminutions numéraires des

monnaies.

Sous l’administration du grand Colbert, les revenus ordinaires de la

couronne n’allaient qu’à cent dix-sept millions à vingt-sept livres, et

puis à vingt-huit livres le marc d’argent. Ainsi tout le surplus fut

toujours fourni en affaires extraordinaires. Colbert, le plus grand

ennemi de cette funeste ressource, fut obligé d’y avoir recours pour

servir promptement. Il emprunta huit cents millions, valeur de notre

temps, dans la guerre de 1672. Il restait au roi très peu d’anciens

domaines de la couronne. Ils sont déclarés inaliénables par tous les

parlements du royaume, et cependant ils sont presque tous aliénés. Le

revenu du roi consiste aujourd’hui dans celui de ses sujets; c’est une

circulation perpétuelle de dettes et de paiements. Le roi doit aux

citoyens plus de millions numéraires par an, sous le nom de rentes de

l’Hôtel de ville, qu’aucun roi n’en a jamais retiré des domaines de la

couronne.

Pour se faire une idée de ce prodigieux accroissement de taxes, de

dettes, de richesses, de circulation, et en même temps d’embarras et de

peines, qu’on a éprouvés en France et dans les autres pays, on peut

considérer qu’à la mort de François Iᵉʳ l’état devait environ trente

mille livres de rentes perpétuelles sur l’Hôtel de ville, et qu’à

présent il en doit plus de quarante-cinq millions.

Ceux qui ont voulu comparer les revenus de Louis XIV avec ceux de Louis

XV ont trouvé, en ne s’arrêtant qu’au revenu fixe et courant, que Louis

XIV était beaucoup plus riche en 1683, époque de la mort de Colbert,

avec cent dix-sept millions de revenu, que son successeur ne l’était, en

1730, avec près de deux cents millions; et cela est très vrai, en ne

considérant que les rentes fixes et ordinaires de la couronne; car cent

dix-sept millions numéraires au marc de vingt-huit livres sont une

somme plus forte que deux cents millions à quarante-neuf livres, à quoi

se montait le revenu du roi en 1730; et de plus, il faut compter les

charges augmentées par les emprunts de la couronne; mais aussi les

revenus du roi, c’est-à-dire de l’état, sont accrus depuis, et

l’intelligence des finances s’est perfectionnée au point que, dans la

guerre ruineuse de 1741, il n’y a pas eu un moment de discrédit. On a

pris le parti de faire des fonds d’amortissement, comme chez les

Anglais: il a fallu adopter une partie de leur système de finance, ainsi

que leur philosophie; et si, dans un état purement monarchique, on

pouvait introduire ces papiers circulants qui doublent au moins la

richesse de l’Angleterre, l’administration de la France acquerrait son

dernier degré de perfection, mais perfection trop voisine de l’abus dans

une monarchie[216].

Il y avait environ cinq cents millions numéraires d’argent monnayé dans

le royaume en 1683; et il y en avait environ douze cents en 1730, de la

manière dont on compte aujourd’hui. Mais le numéraire, sous le ministère

du cardinal de Fleury, fut presque le double du numéraire du temps de

Colbert. Il paraît donc que la France n’était environ que d’un sixième

plus riche en espèces circulantes depuis la mort de Colbert. Elle l’est

beaucoup davantage en matières d’argent et d’or travaillées et mises en

œuvre pour le service et pour le luxe. Il n’y en avait pas pour quatre

cents millions de notre monnaie d’aujourd’hui, en 1690; et vers l’an

1730, on en possédait autant que d’espèces circulantes. Rien ne fait

voir plus évidemment combien le commerce, dont Colbert ouvrit les

sources, s’est accru lorsque ses canaux, fermés par les guerres, ont été

débouchés. L’industrie s’est perfectionnée, malgré l’émigration de tant

d’artistes que dispersa la révocation de l’édit de Nantes; et cette

industrie augmente encore tous les jours. La nation est capable d’aussi

grandes choses, et de plus grandes encore que sous Louis XIV, parceque

le génie et le commerce se fortifient toujours quand on les encourage.

A voir l’aisance des particuliers, ce nombre prodigieux de maisons

agréables bâties dans Paris et dans les provinces, cette quantité

d’équipages, ces commodités, ces recherches qu’on nomme _luxe_, on

croirait que l’opulence est vingt fois plus grande qu’autrefois. Tout

cela est le fruit d’un travail ingénieux, encore plus que de la

richesse. Il n’en coûte guère plus aujourd’hui pour être agréablement

logé, qu’il n’en coûtait pour l’être mal sous Henri IV. Une belle glace

de nos manufactures orne nos maisons à bien moins de frais que les

petites glaces qu’on tirait de Venise. Nos belles et parantes étoffes

sont moins chères que celles de l’étranger, qui ne les valaient pas.

Ce n’est point en effet l’argent et l’or qui procurent une vie commode,

c’est le génie. Un peuple qui n’aurait que ces métaux serait très

misérable: un peuple qui, sans ces métaux, mettrait heureusement en

œuvre toutes les productions de la terre, serait véritablement le peuple

riche. La France a cet avantage, avec beaucoup plus d’espèces qu’il n’en

faut pour la circulation.

L’industrie s’étant perfectionnée dans les villes, s’est accrue dans les

campagnes. Il s’élèvera toujours des plaintes sur le sort des

cultivateurs. On les entend dans tous les pays du monde, et ces murmures

sont presque partout ceux des oisifs opulents, qui condamnent le

gouvernement beaucoup plus qu’ils ne plaignent les peuples. Il est vrai

que presque en tout pays, si ceux qui passent leurs jours dans les

travaux rustiques avaient le loisir de murmurer, ils s’élèveraient

contre les exactions qui leur enlèvent une partie de leur substance. Ils

détesteraient la nécessité de payer des taxes qu’ils ne se sont point

imposées, et de porter le fardeau de l’état sans participer aux

avantages des autres citoyens. Il n’est pas du ressort de l’histoire

d’examiner comment le peuple doit contribuer sans être foulé, et de

marquer le point précis, si difficile à trouver, entre l’exécution des

lois et l’abus des lois, entre les impôts et les rapines; mais

l’histoire doit faire voir qu’il est impossible qu’une ville soit

florissante sans que les campagnes d’alentour soient dans l’abondance;

car certainement ce sont ces campagnes qui la nourrissent. On entend, à

des jours réglés, dans toutes les villes de France, des reproches de

ceux à qui leur profession permet de déclamer en public contre toutes

les différentes branches de consommation auxquelles on donne le nom de

_luxe_. Il est évident que les aliments de ce luxe ne sont fournis que

par le travail industrieux des cultivateurs; travail toujours chèrement

payé.

On a planté plus de vignes, et on les a mieux travaillées: on a fait de

nouveaux vins qu’on ne connaissait pas auparavant, tels que ceux de

Champagne, auxquels on a su donner la couleur, la sève, et la force de

ceux de Bourgogne, et qu’on débite chez l’étranger avec un grand

avantage: cette augmentation des vins a produit celle des eaux-de-vie.

La culture des jardins, des légumes, des fruits, a reçu de prodigieux

accroissements, et le commerce des comestibles avec les colonies de

l’Amérique en a été augmenté: les plaintes qu’on a de tout temps fait

éclater sur la misère de la campagne ont cessé alors d’être fondées.

D’ailleurs, dans ces plaintes vagues on ne distingue pas les

cultivateurs, les fermiers, d’avec les manœuvres. Ceux-ci ne vivent que

du travail de leurs mains; et cela est ainsi dans tous les pays du

monde, où le grand nombre doit vivre de sa peine. Mais il n’y a guère de

royaume dans l’univers où le cultivateur, le fermier, soit plus à son

aise que dans quelques provinces de France; et l’Angleterre seule peut

lui disputer cet avantage. La taille proportionnelle, substituée à

l’arbitraire dans quelques provinces, a contribué encore à rendre plus

solides les fortunes des cultivateurs qui possèdent des charrues, des

vignobles, des jardins. Le manœuvre, l’ouvrier, doit être réduit au

nécessaire pour travailler: telle est la nature de l’homme. Il faut que

ce grand nombre d’hommes soit pauvre, mais il ne faut pas qu’il soit

misérable[217].

Le moyen ordre s’est enrichi par l’industrie. Les ministres et les

courtisans ont été moins opulents, parceque l’argent ayant augmenté

numériquement de près de moitié, les appointements et les pensions sont

restés les mêmes, et le prix des denrées est monté à plus du double:

c’est ce qui est arrivé dans tous les pays de l’Europe. Les droits, les

honoraires, sont partout restés sur l’ancien pied. Un électeur, qui

reçoit l’investiture de ses états, ne paie que ce que ses prédécesseurs

payaient du temps de l’empereur Charles IV, au quatorzième siècle; et il

n’est dû qu’un écu au secrétaire de l’empereur dans cette cérémonie.

Ce qui est bien plus étrange, c’est que tout ayant augmenté, valeur

numéraire des monnaies, quantité des matières d’or et d’argent, prix des

denrées, cependant la paie du soldat est restée au même taux qu’elle

était il y a deux cents ans: on donne cinq sous numéraires aux

fantassins, comme on les donnait du temps de Henri IV[218]. Aucun de ce

grand nombre d’hommes ignorants, qui vendent leur vie à si bon marché,

ne sait qu’attendu le surhaussement des espèces et la cherté des

denrées, il reçoit environ deux tiers moins que les soldats de Henri IV.

S’il le savait, s’il demandait une paie de deux tiers plus haute, il

faudrait bien la lui donner: il arriverait alors que chaque puissance de

l’Europe entretiendrait les deux tiers moins de troupes; les forces se

balanceraient de même; la culture de la terre et les manufactures en

profiteraient.

Il faut encore observer que les gains du commerce ayant augmenté, et

les appointements de toutes les grandes charges ayant diminué de valeur

réelle, il s’est trouvé moins d’opulence qu’autrefois chez les grands,

et plus dans le moyen ordre; et cela même a mis moins de distance entre

les hommes. Il n’y avait autrefois de ressource pour les petits que de

servir les grands: aujourd’hui l’industrie a ouvert mille chemins qu’on

ne connaissait pas il y a cent ans. Enfin, de quelque manière que les

finances de l’état soient administrées, la France possède dans le

travail d’environ vingt millions d’habitants un trésor inestimable.

Œuvres de Voltaire Tome XX: Siècle de Louis XIV.—Tome II · 第 23 / 59 题