Suite des particularités et anecdotes.
La jeunesse, la beauté de mademoiselle de Fontange, un fils qu’elle
donna au roi en 1680, le titre de duchesse dont elle fut décorée,
écartaient madame de Maintenon de la première place, qu’elle n’osait
espérer et qu’elle eut depuis: mais la duchesse de Fontange et son fils
moururent en 1681.
La marquise de Montespan n’ayant plus de rivale déclarée, n’en posséda
pas plus un cœur fatigué d’elle et de ses murmures. Quand les hommes ne
sont plus dans leur jeunesse, ils ont presque tous besoin de la société
d’une femme complaisante; le poids des affaires rend surtout cette
consolation nécessaire. La nouvelle favorite, madame de Maintenon, qui
sentait le pouvoir secret qu’elle acquérait tous les jours, se
conduisait avec cet art qui est si naturel aux femmes, et qui ne déplaît
pas aux hommes. Elle écrivit un jour à madame de Frontenac, sa cousine,
en qui elle avait une entière confiance: «Je le renvoie toujours
affligé, et jamais désespéré.» Dans ce temps où sa faveur croissait, où
madame de Montespan touchait à sa chute, ces deux rivales se voyaient
tous les jours, tantôt avec une aigreur secrète, tantôt avec une
confiance passagère, que la nécessité de se parler et la lassitude de la
contrainte mettaient quelquefois dans leurs entretiens[113]. Elles
convinrent de faire, chacune de leur côté, des Mémoires de tout ce qui
se passait à la cour. L’ouvrage ne fut pas poussé fort loin. Madame de
Montespan se plaisait à lire quelque chose de ces mémoires à ses amis,
dans les dernières années de sa vie. La dévotion, qui se mêlait à toutes
ces intrigues secrètes, affermissait encore la faveur de madame de
Maintenon, et éloignait madame de Montespan. Le roi se reprochait son
attachement pour une femme mariée, et sentait surtout ce scrupule depuis
qu’il ne sentait plus d’amour. Cette situation embarrassante subsista
jusqu’en 1685, année mémorable par la révocation de l’édit de Nantes. On
voyait alors des scènes bien différentes: d’un côté le désespoir et la
fuite d’une partie de la nation; de l’autre, de nouvelles fêtes à
Versailles; Trianon et Marli bâtis; la nature forcée dans tous ces lieux
de délices, et des jardins où l’art était épuisé. Le mariage du
petit-fils du grand Condé avec mademoiselle de Nantes, fille du roi et
de madame de Montespan, fut le dernier triomphe de cette maîtresse, qui
commençait à se retirer de la cour.
Le roi maria depuis deux enfants qu’il avait eus d’elle: mademoiselle
de Blois avec le duc de Chartres, que nous avons vu depuis régent du
royaume; et le duc du Maine à Louise-Bénédicte de Bourbon, petite-fille
du grand Condé, et sœur de M. le Duc, princesse célèbre par son esprit
et par le goût des arts. Ceux qui ont seulement approché du Palais-Royal
et de Sceaux savent combien sont faux tous les bruits populaires
recueillis dans tant d’histoires concernant ces mariages[114].
(1685) Avant la célébration du mariage de monsieur le Duc avec
mademoiselle de Nantes, le marquis de Seignelai, à cette occasion, donna
au roi une fête digne de ce monarque, dans les jardins de Sceaux[115],
plantés par Le Nôtre, avec autant de goût que ceux de Versailles. On y
exécuta l’idylle de la Paix, composée par Racine. Il y eut dans
Versailles un nouveau carrousel, et après le mariage, le roi étala une
magnificence singulière, dont le cardinal Mazarin avait donné la
première idée en 1656. On établit dans le salon de Marli quatre
boutiques remplies de ce que l’industrie des ouvriers de Paris avait
produit de plus riche et de plus recherché. Ces quatre boutiques étaient
autant de décorations superbes, qui représentaient les quatre saisons de
l’année. Madame de Montespan en tenait une avec Monseigneur. Sa rivale,
madame de Maintenon, en tenait une autre avec le duc du Maine. Les deux
nouveaux mariés avaient chacun la leur; monsieur le Duc avec madame de
Thiange; et madame la Duchesse, à qui la bienséance ne permettait pas
d’en tenir une avec un homme, à cause de sa grande jeunesse, était avec
la duchesse de Chevreuse. Les dames et les hommes nommés du voyage
tiraient au sort les bijoux dont ces boutiques étaient garnies. Ainsi,
le roi fit des présents à toute la cour, d’une manière digne d’un roi.
La loterie du cardinal Mazarin fut moins ingénieuse et moins brillante.
Ces loteries avaient été mises en usage autrefois par les empereurs
romains; mais aucun d’eux n’en releva la magnificence par tant de
galanterie.
Après le mariage de sa fille, madame de Montespan ne reparut plus à la
cour. Elle vécut à Paris avec beaucoup de dignité. Elle avait un grand
revenu, mais viager; et le roi lui fit payer toujours une pension de
mille louis d’or par mois[116]. Elle allait prendre tous les ans les
eaux à Bourbon, et y mariait des filles du voisinage, qu’elle dotait.
Elle n’était plus dans l’âge où l’imagination, frappée par de vives
impressions, envoie aux carmélites. Elle mourut à Bourbon en 1707.
Un an après le mariage de mademoiselle de Nantes avec monsieur le Duc,
mourut à Fontainebleau le prince de Condé, à l’âge de soixante-six
ans[117], d’une maladie qui empira par l’effort qu’il fit d’aller voir
madame la Duchesse, qui avait la petite-vérole. On peut juger par cet
empressement, qui lui coûta la vie, s’il avait eu de la répugnance au
mariage de son petit-fils avec cette fille du roi et de madame de
Montespan, comme l’ont écrit tous ces gazetiers de mensonges, dont la
Hollande était alors infectée. On trouve encore dans une _Histoire du
prince de Condé_[118], sortie de ces mêmes bureaux d’ignorance et
d’imposture, que le roi se plaisait en toute occasion à mortifier ce
prince, et qu’au mariage de la princesse de Conti, fille de madame de La
Vallière, le secrétaire d’état lui refusa le titre de _haut et puissant
seigneur_, comme si ce titre était celui qu’on donne aux princes du
sang. L’écrivain qui a composé l’_Histoire de Louis XIV_[119], dans
Avignon, en partie sur ces malheureux mémoires, pouvait-il assez ignorer
le monde et les usages de notre cour pour rapporter des faussetés
pareilles?
Cependant, après le mariage de madame la Duchesse, après l’éclipse
totale de la mère, madame de Maintenon, victorieuse, prit un tel
ascendant, et inspira à Louis XIV tant de tendresse et de scrupule, que
le roi, par le conseil du P. La Chaise, l’épousa secrètement, au mois de
janvier 1686, dans une petite chapelle qui était au bout de
l’appartement occupé depuis par le duc de Bourgogne. IL n’y eut aucun
contrat, aucune stipulation. L’archevêque de Paris, Harlai de Chanvalon,
leur donna la bénédiction; le confesseur y assista; Montchevreuil[120]
et Bontems, premiers valets de chambre, y furent comme témoins. Il n’est
plus permis de supprimer ce fait, rapporté dans tous les auteurs, qui,
d’ailleurs, se sont trompés sur les noms, sur le lieu, et sur les dates.
Louis XIV était alors dans sa quarante-huitième année, et la personne
qu’il épousait, dans sa cinquante-deuxième[121]. Ce prince, comblé de
gloire, voulait mêler aux fatigues du gouvernement les douceurs
innocentes d’une vie privée: ce mariage ne l’engageait à rien d’indigne
de son rang. Il fut toujours problématique à la cour si madame de
Maintenon était mariée: on respectait en elle le choix du roi, sans la
traiter en reine.
La destinée de cette dame paraît, parmi nous, fort étrange, quoique
l’histoire fournisse beaucoup d’exemples de fortunes plus grandes et
plus marquées, qui ont eu des commencements plus petits. La marquise de
Saint-Sébastien, que le roi de Sardaigne, Victor-Amédée, épousa, n’était
pas au-dessus de madame de Maintenon: l’impératrice de Russie,
Catherine, était fort au-dessous; et la première femme de Jacques II,
roi d’Angleterre, lui était bien inférieure, selon les préjugés de
l’Europe, inconnus dans le reste du monde.
Elle était d’une ancienne maison, petite-fille de Théodore-Agrippa
d’Aubigné, gentilhomme ordinaire de la chambre de Henri IV. Son père,
Constant d’Aubigné, ayant voulu faire un établissement à la Caroline, et
s’étant adressé aux Anglais, fut mis en prison au château Trompette, et
en fut délivré par la fille du gouverneur, nommé Cardillac, gentilhomme
bordelais. Constant d’Aubigné épousa sa bienfaitrice en 1627, et la mena
à la Caroline. De retour en France avec elle au bout de quelques années,
tous deux furent enfermés à Niort en Poitou par ordre de la cour. Ce fut
dans cette prison de Niort que naquit en 1635 Françoise d’Aubigné,
destinée à éprouver toutes les rigueurs et toutes les faveurs de la
fortune. Menée à l’âge de trois ans en Amérique; laissée par la
négligence d’un domestique sur le rivage, prête à y être dévorée d’un
serpent, ramenée orpheline, à l’âge de douze ans, élevée avec la plus
grande dureté chez madame de Neuillant, mère de la duchesse de
Navailles, sa parente, elle fut trop heureuse d’épouser, en 1651, Paul
Scarron, qui logeait auprès d’elle dans la rué d’Enfer. Scarron était
d’une ancienne famille du parlement, illustrée par de grandes alliances;
mais le burlesque dont il fesait profession l’avilissait en le fesant
aimer. Ce fut pourtant une fortune pour mademoiselle d’Aubigné d’épouser
cet homme disgracié de la nature, impotent, et qui n’avait qu’un bien
très médiocre. Elle fit, avant ce mariage, abjuration de la religion
calviniste, qui était la sienne comme celle de ses ancêtres. Sa beauté
et son esprit la firent bientôt distinguer. Elle fut recherchée avec
empressement de la meilleure compagnie de Paris: et ce temps de sa
jeunesse fut sans doute le plus heureux de sa vie[122]. Après la mort de
son mari, arrivée en 1660, elle fit long-temps solliciter auprès du roi
une petite pension de quinze cents livres, dont Scarron avait joui.
Enfin, au bout de quelques années, le roi lui en donna une de deux
mille, en lui disant: «Madame, je vous ai fait attendre long-temps; mais
vous avez tant d’amis que j’ai voulu avoir seul ce mérite auprès de
vous.»
Ce fait m’a été conté par le cardinal de Fleury, qui se plaisait à le
rapporter souvent, parcequ’il disait que Louis XIV lui avait fait le
même compliment, en lui donnant l’évêché de Fréjus.
Cependant il est prouvé par les lettres mêmes de madame de Maintenon,
qu’elle dut à madame de Montespan ce léger secours qui la tira de la
misère. On se ressouvint d’elle quelques années après, lorsqu’il fallut
élever en secret le duc du Maine, que le roi avait eu, en 1670, de la
marquise de Montespan. Ce ne fut certainement qu’en 1672 qu’elle fut
choisie pour présider à cette éducation secrète: elle dit dans une de
ses lettres: «Si les enfants sont au roi, je le veux bien; car je ne me
chargerais pas sans scrupule de ceux de madame de Montespan[123]: ainsi
il faut que le roi me l’ordonne; voilà mon dernier mot.» Madame de
Montespan n’avait deux enfants qu’en 1672, le duc du Maine et le comte
de Vexin. Les dates des lettres de madame de Maintenon, de 1670, dans
lesquelles elle parle de ces deux enfants, dont l’un n’était pas encore
né, sont donc évidemment fausses. Presque toutes les dates de ces
lettres imprimées sont erronées. Cette infidélité pourrait donner de
violents soupçons sur l’authenticité de ces lettres, si d’ailleurs on
n’y reconnaissait pas un caractère de naturel et de vérité qu’il est
presque impossible de contrefaire[124].
Il n’est pas fort important de savoir en quelle année cette dame fut
chargée du soin des enfants naturels de Louis XIV; mais l’attention à
ces petites vérités fait voir avec quel scrupule on a écrit les faits
principaux de cette histoire.
Le duc du Maine était né avec un pied difforme. Le premier médecin,
D’Aquin, qui était dans la confidence, jugea qu’il fallait envoyer
l’enfant aux eaux de Barège. On chercha une personne de confiance, qui
pût se charger de ce dépôt[125]. Le roi se souvint de madame Scarron. M.
de Louvois alla secrètement à Paris lui proposer ce voyage. Elle eut
soin depuis ce temps-là de l’éducation du duc du Maine, nommée à cet
emploi par le roi, et non point par madame de Montespan, comme on l’a
dit. Elle écrivait au roi directement; ses lettres plurent beaucoup.
Voilà l’origine de sa fortune: son mérite fit tout le reste.
Le roi, qui ne pouvait d’abord s’accoutumer à elle, passa de l’aversion
à la confiance, et de la confiance à l’amour. Les lettres que nous avons
d’elle sont un monument bien plus précieux qu’on ne pense: elles
découvrent ce mélange de religion et de galanterie, de dignité et de
faiblesse, qui se trouve si souvent dans le cœur humain, et qui était
dans celui de Louis XIV. Celui de madame de Maintenon paraît à-la-fois
plein d’une ambition et d’une dévotion qui ne se combattent jamais. Son
confesseur Gobelin approuve également l’une et l’autre; il est directeur
et courtisan; sa pénitente, devenue ingrate envers madame de Montespan,
se dissimule toujours son tort. Le confesseur nourrit cette illusion:
elle fait venir de bonne foi la religion au secours de ses charmes usés,
pour supplanter sa bienfaitrice devenue sa rivale.
Ce commerce étrange de tendresse et de scrupule de la part du roi,
d’ambition et de dévotion de la part de la nouvelle maîtresse, paraît
durer depuis 1681 jusqu’à 1686, qui fut l’époque de leur mariage.
Son élévation ne fut pour elle qu’une retraite. Renfermée dans son
appartement, qui était de plain-pied à celui du roi, elle se bornait à
une société de deux ou trois dames retirées comme elle; encore les
voyait-elle rarement. Le roi venait tous les jours chez elle après son
dîner, avant et après le souper, et y demeurait jusqu’à minuit. Il y
travaillait avec ses ministres, pendant que madame de Maintenon
s’occupait à la lecture, ou à quelque ouvrage des mains, ne s’empressant
jamais de parler d’affaires d’état, paraissant souvent les ignorer,
rejetant bien loin tout ce qui avait la plus légère apparence d’intrigue
et de cabale; beaucoup plus occupée de complaire à celui qui gouvernait
que de gouverner, et ménageant son crédit en ne l’employant qu’avec une
circonspection extrême. Elle ne profita point de sa place pour faire
tomber toutes les dignités et tous les grands emplois dans sa famille.
Son frère, le comte d’Aubigné, ancien lieutenant-général, ne fut pas
même maréchal de France. Un cordon bleu, et quelques parts secrètes[126]
dans les fermes générales, furent sa seule fortune: aussi disait-il au
maréchal de Vivonne, frère de madame de Montespan, «qu’il avait eu son
bâton de maréchal en argent comptant.»
Le marquis de Villette, son neveu, ou son cousin[127], ne fut que chef
d’escadre. Madame de Caylus, fille de ce marquis de Villette, n’eut en
mariage qu’une pension modique donnée par Louis XIV. Madame de
Maintenon, en mariant sa nièce d’Aubigné au fils du premier maréchal de
Noailles[128], ne lui donna que deux cent mille francs: le roi fit le
reste. Elle n’avait elle-même que la terre de Maintenon, qu’elle avait
achetée des bienfaits du roi[129]. Elle voulut que le public lui
pardonnât son élévation en faveur de son désintéressement. La seconde
femme du marquis de Villette, depuis madame de Bolingbroke, ne put
jamais rien obtenir d’elle. Je lui ai souvent entendu dire qu’elle
avait reproché à sa cousine le peu qu’elle fesait pour sa famille, et
qu’elle lui avait dit en colère: «Vous voulez jouir de votre modération,
et que votre famille en soit la victime.» Madame de Maintenon oubliait
tout quand elle craignait de choquer les sentiments de Louis XIV. Elle
n’osa pas même soutenir le cardinal de Noailles contre le P. Le Tellier.
Elle avait beaucoup d’amitié pour Racine; mais cette amitié ne fut pas
assez courageuse pour le protéger contre un léger ressentiment du roi.
Un jour, touchée de l’éloquence avec laquelle il lui avait parlé de la
misère du peuple, en 1698, misère toujours exagérée, mais qui fut portée
réellement depuis jusqu’à une extrémité déplorable, elle engagea son ami
à faire un mémoire, qui montrât le mal et le remède. Le roi le lut; et
en ayant témoigné du chagrin, elle eut la faiblesse d’en nommer
l’auteur, et celle de ne le pas défendre. Racine, plus faible encore,
fut pénétré d’une douleur qui le mit depuis au tombeau[130].
Du même fonds de caractère dont elle était incapable de rendre service,
elle l’était aussi de nuire. L’abbé de Choisi rapporte que le ministre
Louvois s’était jeté aux pieds de Louis XIV pour l’empêcher d’épouser la
veuve Scarron. Si l’abbé de Choisi savait ce fait, madame de Maintenon
en était instruite, et non seulement elle pardonna à ce ministre, mais
elle apaisa le roi dans les mouvements de colère que l’humeur brusque
du marquis de Louvois inspirait quelquefois à son maître[131].
Louis XIV, en épousant madame de Maintenon, ne se donna donc qu’une
compagne agréable et soumise. La seule distinction publique qui fesait
sentir son élévation secrète, c’est qu’à la messe elle occupait une de
ces petites tribunes ou lanternes dorées, qui ne semblaient faites que
pour le roi et la reine. D’ailleurs, nul extérieur de grandeur. La
dévotion qu’elle avait inspirée au roi, et qui avait servi à son
mariage, devint peu-à-peu un sentiment vrai et profond, que l’âge et
l’ennui fortifièrent. Elle s’était déjà donné, à la cour et auprès du
roi, la considération d’une fondatrice, en rassemblant à Noisi plusieurs
filles de qualité; et le roi avait affecté déjà les revenus de l’abbaye
de Saint-Denys à cette communauté naissante. Saint-Cyr fut bâti au bout
du parc de Versailles, en 1686. Elle donna alors à cet établissement
toute sa forme, en fit les réglements avec Godet Desmarets, évêque de
Chartres, et fut elle-même supérieure de ce couvent. Elle y allait
souvent passer quelques heures; et quand je dis que l’ennui la
déterminait à ces occupations, je ne parle que d’après elle. Qu’on lise
ce qu’elle écrivait à madame de La Maisonfort, dont il est parlé dans le
chapitre du Quiétisme.
«Que ne puis-je vous donner mon expérience! que ne puis-je vous faire
voir l’ennui qui dévore les grands, et la peine qu’ils ont à remplir
leurs journées! Ne voyez-vous pas que je meurs de tristesse, dans une
fortune qu’on aurait eu peine à imaginer? J’ai été jeune et jolie; j’ai
goûté les plaisirs; j’ai été aimée partout. Dans un âge plus avancé,
j’ai passé des années dans le commerce de l’esprit; je suis venue à la
faveur, et je vous proteste, ma chère fille, que tous les états laissent
un vide affreux[132].»
Si quelque chose pouvait détromper de l’ambition, ce serait assurément
cette lettre. Madame de Maintenon, qui pourtant n’avait d’autre chagrin
que l’uniformité de sa vie auprès d’un grand roi[133], disait un jour au
comte d’Aubigné son frère: «Je n’y peux plus tenir, je voudrais être
morte.» On sait quelle réponse il lui fit: «Vous avez donc parole
d’épouser Dieu le père?»
A la mort du roi, elle se retira entièrement à Saint-Cyr. Ce qui peut
surprendre, c’est que le roi ne lui avait presque rien assuré. Il la
recommanda seulement au duc d’Orléans. Elle ne voulut qu’une pension de
quatre-vingt mille livres, qui lui fut exactement payée jusqu’à sa mort,
arrivée en 1719, le 15 d’avril. On a trop affecté d’oublier dans son
épitaphe le nom de Scarron: ce nom n’est point avilissant, et l’omission
ne sert qu’à faire penser qu’il peut l’être.
La cour fut moins vive et plus sérieuse, depuis que le roi commença à
mener avec madame de Maintenon une vie plus retirée; et la maladie
considérable qu’il eut en 1686 contribua encore à lui ôter le goût de
ces fêtes galantes qui avaient jusque-là signalé presque toutes ses
années. Il fut attaqué d’une fistule dans le dernier des intestins.
L’art de la chirurgie, qui fit sous ce règne plus de progrès en France
que dans tout le reste de l’Europe, n’était pas encore familiarisé avec
cette maladie. Le cardinal de Richelieu en était mort, faute d’avoir été
bien traité. Le danger du roi émut toute la France. Les églises furent
remplies d’un peuple innombrable, qui demandait la guérison de son roi,
les larmes aux yeux. Ce mouvement d’un attendrissement général fut
presque semblable à ce que nous avons vu, lorsque son successeur[134]
fut en danger de mort à Metz, en 1744. Ces deux époques apprendront à
jamais aux rois ce qu’ils doivent à une nation qui sait aimer ainsi.
Dès que Louis XIV ressentit les premières atteintes de ce mal, son
premier chirurgien Félix alla dans les hôpitaux chercher des malades qui
fussent dans le même péril: il consulta les meilleurs chirurgiens; il
inventa avec eux des instruments qui abrégeaient l’opération, et qui la
rendaient moins douloureuse. Le roi la souffrit sans se plaindre. Il fit
travailler ses ministres auprès de son lit le jour même; et, afin que la
nouvelle de son danger ne fit aucun changement dans les cours de
l’Europe, il donna audience le lendemain aux ambassadeurs. A ce courage
d’esprit se joignait la magnanimité avec laquelle il récompensa Félix;
il lui donna une terre qui valait alors plus de cinquante mille écus.
Depuis ce temps le roi n’alla plus aux spectacles. La dauphine de
Bavière, devenue mélancolique et attaquée d’une maladie de langueur qui
la fit enfin mourir en 1690, se refusa à tous les plaisirs, et resta
obstinément dans son appartement. Elle aimait les lettres; elle avait
même fait des vers; mais dans sa mélancolie, elle n’aimait plus que la
solitude.
Ce fut le couvent de Saint-Cyr qui ranima le goût des choses d’esprit.
Madame de Maintenon pria Racine, qui avait renoncé au théâtre pour le
jansénisme et pour la cour, de faire une tragédie qui put être
représentée par ses élèves. Elle voulut un sujet tiré de la _Bible_.
Racine composa _Esther_. Cette pièce, ayant d’abord été jouée dans la
maison de Saint-Cyr, le fut ensuite plusieurs fois à Versailles devant
le roi, dans l’hiver de 1689. Des prélats, des jésuites, s’empressaient
d’obtenir la permission de voir ce singulier spectacle. Il paraît
remarquable que cette pièce eut alors un succès universel; et que deux
ans après, _Athalie_, jouée par les mêmes personnes, n’en eut aucun. Ce
fut tout le contraire quand on joua ces pièces à Paris, long-temps
après la mort de l’auteur, et après le temps des partialités. _Athalie_,
représentée en 1717, fut reçue comme elle devait l’être, avec transport;
et _Esther_, en 1721, n’inspira que de la froideur, et ne reparut plus.
Mais alors il n’y avait plus de courtisans qui reconnussent avec
flatterie Esther dans madame de Maintenon, et avec malignité Vasthi dans
madame de Montespan, Aman dans M. de Louvois, et surtout les huguenots
persécutés par ce ministre dans la proscription des Hébreux. Le public
impartial ne vit qu’une aventure sans intérêt et sans vraisemblance; un
roi insensé, qui a passé six mois avec sa femme sans savoir, sans
s’informer même qui elle est; un ministre assez ridiculement barbare
pour demander au roi qu’il extermine toute une nation, vieillards,
femmes, enfants, parcequ’on ne lui a pas fait la révérence; ce même
ministre assez bête pour signifier l’ordre de tuer tous les Juifs dans
onze mois, afin de leur donner apparemment le temps d’échapper ou de se
défendre; un roi imbécile qui, sans prétexte y signe cet ordre ridicule,
et qui, sans prétexte, fait pendre subitement son favori: tout cela,
sans intrigue, sans action, sans intérêt, déplut beaucoup à quiconque
avait du sens et du goût[135]. Mais, malgré le vice du sujet, trente
vers d’_Esther_ valent mieux que beaucoup de tragédies qui ont eu de
grands succès[136].
Ces amusements ingénieux recommencèrent pour l’éducation d’Adélaïde de
Savoie, duchesse de Bourgogne, amenée en France à l’âge de onze ans.
C’est une des contradictions de nos mœurs, que, d’un côté, on ait laissé
un reste d’infamie attaché aux spectacles publics, et que, de l’autre,
on ait regardé ces représentations comme l’exercice le plus noble et le
plus digne des personnes royales. On éleva un petit théâtre dans
l’appartement de madame de Maintenon. La duchesse de Bourgogne, le duc
d’Orléans, y jouaient avec les personnes de la cour qui avaient le plus
de talents. Le fameux acteur Baron leur donnait des leçons, et jouait
avec eux. La plupart des tragédies de Duché, valet de chambre du roi,
furent composées pour ce théâtre; et l’abbé Genest, aumônier de la
duchesse d’Orléans, en fesait pour la duchesse du Maine, que cette
princesse et sa cour représentaient.
Ces occupations formaient l’esprit, et animaient la société[137].
Aucun de ceux qui ont trop censuré Louis XIV ne peut disconvenir qu’il
ne fût, jusqu’à la journée d’Hochstedt, le seul puissant, le seul
magnifique, le seul grand, presque en tout genre. Car, quoiqu’il y eût
des héros, comme Jean Sobieski et des rois de Suède, qui effaçassent en
lui le guerrier, personne n’effaça le monarque. Il faut avouer encore
qu’il soutint ses malheurs, et qu’il les répara. Il a eu des défauts, il
a fait de grandes fautes; mais ceux qui le condamnent l’auraient-ils
égalé s’ils avaient été à sa place?
La duchesse de Bourgogne croissait en graces et en mérite. Les éloges
qu’on donnait à sa sœur, en Espagne, lui inspirèrent une émulation qui
redoubla en elle le talent de plaire. Ce n’était pas une beauté
parfaite; mais elle avait le regard tel que son fils[138], un grand air,
une taille noble. Ces avantages étaient embellis par son esprit, et plus
encore par l’envie extrême de mériter les suffrages de tout le monde.
Elle était, comme Henriette d’Angleterre, l’idole et le modèle de la
cour, avec un plus haut rang: elle touchait au trône: la France
attendait du duc de Bourgogne un gouvernement tel que les sages de
l’antiquité en imaginèrent, mais dont l’austérité serait tempérée par
les graces de cette princesse, plus faites encore pour être senties que
la philosophie de son époux. Le monde sait comme toutes ces espérances
furent trompées. Ce fut le sort de Louis XIV, de voir périr en France
toute sa famille[139], par des morts prématurées; sa femme à
quarante-cinq ans; son fils unique à cinquante[140]; et un an après que
nous eûmes perdu son fils, nous vîmes son petit-fils, le dauphin duc de
Bourgogne, la dauphine sa femme, leur fils aîné, le duc de Bretagne,
portés à Saint-Denys, au même tombeau, au mois d’avril 1712; tandis que
le dernier de leurs enfants, monté depuis sur le trône, était dans son
berceau aux portes de la mort. Le duc de Berri, frère du duc de
Bourgogne, les suivit deux ans après; et sa fille, dans le même temps,
passa du berceau au cercueil.
Ce temps de désolation laissa dans les cœurs une impression si profonde,
que, dans la minorité de Louis XV, j’ai vu plusieurs personnes qui ne
parlaient de ces pertes qu’en versant des larmes. Le plus à plaindre de
tous les hommes, au milieu de tant de morts précipitées, était celui qui
semblait devoir hériter bientôt du royaume.
Ces mêmes soupçons qu’on avait eus à la mort de Madame et à celle de
Marie-Louise, reine d’Espagne, se réveillèrent avec une fureur
singulière. L’excès de la douleur publique aurait presque excusé la
calomnie, si elle avait été excusable. Il y avait du délire à penser
qu’on eût pu faire périr par un crime tant de personnes royales, en
laissant vivre le seul qui pouvait les venger. La maladie qui emporta le
dauphin duc de Bourgogne, sa femme et son fils, était une rougeole
pourprée épidémique. Ce mal fit périr à Paris, en moins d’un mois, plus
de cinq cents personnes. M. le duc de Bourbon, petit-fils du prince de
Condé, le duc de La Trimouille, madame de La Vrillière, madame de
Listenai, en furent attaqués à la cour. Le marquis de Gondrin, fils du
duc d’Antin, en mourut en deux jours. Sa femme, depuis comtesse de
Toulouse, fut à l’agonie. Cette maladie parcourut toute la France. Elle
fit périr en Lorraine les aînés de ce duc de Lorraine, François, destiné
à être un jour empereur, et à relever la maison d’Autriche.
Cependant, ce fut assez qu’un médecin, nommé Boudin, homme de plaisir,
hardi et ignorant, eût proféré ces paroles: «Nous n’entendons rien à de
pareilles maladies;» c’en fut assez, dis-je, pour que la calomnie n’eût
point de frein.
Philippe, duc d’Orléans, neveu de Louis XIV, avait un laboratoire, et
étudiait la chimie, ainsi que beaucoup d’autres arts: c’était une preuve
sans réplique. Le cri public était affreux; il faut en avoir été témoin
pour le croire. Plusieurs écrits et quelques malheureuses histoires de
Louis XIV éterniseraient les soupçons, si des hommes instruits ne
prenaient soin de les détruire. J’ose dire que, frappé de tout temps de
l’injustice des hommes, j’ai fait bien des recherches pour savoir la
vérité. Voici ce que m’a répété plusieurs fois le marquis de
Canillac[141], l’un des plus honnêtes hommes du royaume, intimement
attaché à ce prince soupçonné, dont il eut depuis beaucoup à se
plaindre. Le marquis de Canillac, au milieu de cette clameur publique,
va le voir dans son palais. Il le trouve étendu à terre, versant des
larmes, aliéné par le désespoir. Son chimiste, Homberg[142], court se
rendre à la Bastille, pour se constituer prisonnier; mais on n’avait
point d’ordre de le recevoir; on le refuse. Le prince (qui le croirait?)
demande lui-même, dans l’excès de sa douleur, à être mis en prison; il
veut que des forces juridiques éclaircissent son innocence; sa mère
demande avec lui cette justification cruelle. La lettre de cachet
s’expédie; mais elle n’est point signée; et le marquis de Canillac, dans
cette émotion d’esprit, conserva seul assez de sang froid pour sentir
les conséquences d’une démarche si désespérée. Il fit que la mère du
prince s’opposa à cette lettre de cachet ignominieuse. Le monarque qui
l’accordait, et son neveu, qui la demandait, étaient également
malheureux[143].