Tableau de l’Europe depuis la paix d’Utrecht jusqu’à la mort de Louis
XIV.
J’ose appeler encore cette longue guerre une guerre civile. Le duc de
Savoie y fut armé contre ses deux filles. Le prince de Vaudemont, qui
avait pris le parti de l’archiduc Charles, avait été sur le point de
faire prisonnier dans la Lombardie son propre père, qui tenait pour
Philippe V. L’Espagne avait été réellement partagée en factions. Des
régiments entiers de calvinistes français avaient servi contre leur
patrie. C’était enfin pour une succession entre parents que la guerre
générale avait commencé: et l’on peut ajouter que la reine d’Angleterre
excluait du trône son frère que Louis XIV protégeait, et qu’elle fut
obligée de le proscrire.
Les espérances et la prudence humaine furent trompées dans cette guerre,
comme elles le sont toujours. Charles VI, deux fois reconnu dans Madrid,
fut chassé d’Espagne. Louis XIV, près de succomber[56], se releva par
les brouilleries imprévues de l’Angleterre. Le conseil d’Espagne, qui
n’avait appelé le duc d’Anjou au trône que dans le dessein de ne jamais
démembrer la monarchie, en vit beaucoup de parties séparées. La
Lombardie, la Flandre[57], restèrent à la maison d’Autriche: la maison
de Prusse eut une petite partie de cette même Flandre, et les Hollandais
dominèrent dans une autre; une quatrième partie demeura à la France.
Ainsi l’héritage de la maison de Bourgogne resta partagé entre quatre
puissances; et celle qui semblait y avoir le plus de droit n’y conserva
pas une métairie. La Sardaigne, inutile à l’empereur, lui resta pour un
temps. Il jouit quelques années de Naples, ce grand fief de Rome, qu’on
s’est arraché si souvent et si aisément. Le duc de Savoie eut quatre ans
la Sicile, et ne l’eut que pour soutenir contre le pape le droit
singulier, mais ancien, d’être pape lui-même dans cette île,
c’est-à-dire d’être, au dogme près, souverain absolu dans les affaires
ecclésiastiques.
La vanité de la politique parut encore plus après la paix d’Utrecht que
pendant la guerre. Il est indubitable que le nouveau ministère de la
reine Anne voulait préparer en secret le rétablissement du fils de
Jacques II sur le trône. La reine Anne elle-même commençait à écouter la
voix de la nature, par celle de ses ministres; et elle était dans le
dessein de laisser sa succession à ce frère dont elle avait mis la tête
à prix malgré elle.
Attendrie par les discours de madame Masham, sa favorite, intimidée par
les représentations des prélats torys qui l’environnaient, elle se
reprochait cette proscription dénaturée. J’ai vu la duchesse de
Marlborough persuadée que la reine avait fait venir son frère en secret,
qu’elle l’avait embrassé, et que, s’il avait voulu renoncer à la
religion romaine, qu’on regarde en Angleterre et chez tous les
protestants comme la mère de la tyrannie, elle l’aurait fait désigner
pour son successeur. Son aversion pour la maison de Hanovre augmentait
encore son inclination pour le sang des Stuarts. On a prétendu que, la
veille de sa mort, elle s’écria plusieurs fois: Ah, mon frère! mon cher
frère! Elle mourut d’apoplexie à l’âge de quarante-neuf ans, le 12 août
1714.
Ses partisans et ses ennemis convenaient que c’était une femme fort
médiocre. Cependant, depuis les Édouard III et les Henri V, il n’y eut
point de règne si glorieux; jamais de plus grands capitaines ni sur
terre ni sur mer; jamais plus de ministres supérieurs, ni de parlements
plus instruits, ni d’orateurs plus éloquents.
Sa mort prévint tous ses desseins. La maison de Hanovre, qu’elle
regardait comme étrangère, et qu’elle n’aimait pas, lui succéda; ses
ministres furent persécutés.
Le vicomte de Bolingbroke, qui était venu donner la paix à Louis XIV
avec une grandeur égale à celle de ce monarque, fut obligé de venir
chercher un asile en France, et d’y reparaître en suppliant. Le duc
d’Ormond, l’ame du parti du prétendant, choisit le même refuge. Harlay,
comte d’Oxford, eut plus de courage. C’était à lui qu’on en voulait; il
resta fièrement dans sa patrie; il y brava la prison où il fut renfermé,
et la mort dont on le menaçait. C’était une ame sereine, inaccessible à
l’envie, à l’amour des richesses et à la crainte du supplice. Son
courage même le sauva, et ses ennemis dans le parlement l’estimèrent
trop pour prononcer son arrêt.
Louis XIV touchait alors à sa fin. Il est difficile de croire qu’à son
âge de soixante et dix-sept ans, dans la détresse où était son royaume,
il osât s’exposer à une nouvelle guerre contre l’Angleterre en faveur du
prétendant, reconnu par lui pour roi, et qu’on appelait alors le
chevalier de Saint-George; cependant le fait est très certain. Il faut
avouer que Louis eut toujours dans l’ame une élévation qui le portait
aux grandes choses en tout genre. Le comte de Stair, ambassadeur
d’Angleterre, l’avait bravé. Il avait été forcé de renvoyer de France
Jacques III, comme dans sa jeunesse on avait chassé Charles II et son
frère. Ce prince était caché en Lorraine, à Commerci. Le duc d’Onnond et
le vicomte de Bolingbroke intéressèrent la gloire du roi de France; ils
le flattèrent d’un soulèvement en Angleterre, et surtout en Écosse,
contre George Iᵉʳ. Le prétendant n’avait qu’à paraître: on ne demandait
qu’un vaisseau, quelques officiers et un peu d’argent. Le vaisseau et
les officiers furent accordés sans délibérer; ce ne pouvait être un
vaisseau de guerre, les traités ne le permettaient pas. L’Épine
d’Anican, célèbre armateur, fournit le navire de transport, du canon et
des armes. A l’égard de l’argent, le roi n’en avait point. On ne
demandait que quatre cent mille écus, et ils ne se trouvèrent pas. Louis
XIV écrivit de sa main au roi d’Espagne, Philippe V, son petit-fils, qui
les prêta. Ce fut avec ce secours que le prétendant passa secrètement en
Écosse. Il y trouva en effet un parti considérable; mais il venait
d’être défait par l’armée anglaise du roi George.
Louis était déjà mort; le prétendant revint cacher dans Commerci la
destinée qui le poursuivit toute sa vie, pendant que le sang de ses
partisans coulait en Angleterre suc les échafauds.
Nous verrons dans les chapitres réservés à la vie privée et aux
anecdotes comment mourut Louis XIV au milieu des cabales odieuses de son
confesseur, et des plus méprisables querelles théologiques qui aient
jamais troublé des esprits ignorants et inquiets. Mais je considère ici
l’état où il laissa l’Europe.
La puissance de la Russie s’affermissait chaque jour dans le Nord, et
cette création d’un nouveau peuple et d’un nouvel empire était encore
trop ignorée en France, en Italie, et en Espagne.
La Suède, ancienne alliée de la France, et autrefois la terreur de la
maison d’Autriche, ne pouvait plus se défendre contre les Russes, et il
ne restait à Charles XII que de la gloire.
Un simple électorat d’Allemagne commençait à devenir une puissance
prépondérante. Le second roi de Prusse, électeur de Brandebourg, avec de
l’économie et une armée, jetait les fondements d’une puissance jusque-là
inconnue.
La Hollande jouissait encore de la considération qu’elle avait acquise
dans la dernière guerre contre Louis XIV: mais le poids qu’elle mettait
dans la balance devint toujours moins considérable. L’Angleterre, agitée
de troubles dans les premières années du règne d’un électeur de Hanovre,
conserva toute sa force et toute son influence. Les états de la maison
d’Autriche languirent sous Charles VI; mais la plupart des princes de
l’empire firent fleurir leurs états. L’Espagne respira sous Philippe V,
qui devait son trône à Louis XIV. L’Italie fut tranquille jusqu’à
l’année 1717. Il n’y eut aucune querelle ecclésiastique en Europe qui
pût donner au pape un prétexte de faire valoir ses prétentions, ou qui
pût le priver des prérogatives qu’il a conservées. Le jansénisme seul
troubla la France, mais sans faire de schisme, sans exciter de guerre
civile.