Victoire du maréchal de Villars à Denain. Rétablissement des affaires.
Paix générale.
Les négociations, qu’on entama enfin ouvertement à Londres, furent plus
salutaires. La reine envoya le comte de Strafford, ambassadeur en
Hollande, communiquer les propositions de Louis XIV. Ce n’était plus
alors à Marlborough qu’on demandait grace. Le comte de Strafford obligea
les Hollandais à nommer des plénipotentiaires, et à recevoir ceux de la
France.
Trois particuliers s’opposaient toujours à cette paix. Marlborough, le
prince Eugène, et Heinsius, persistaient à vouloir accabler Louis XIV.
Mais quand le général anglais retourna dans Londres, à la fin de 1711,
on lui ôta tous ses emplois. Il trouva une nouvelle chambre basse, et
n’eut pas pour lui la pluralité de la haute. La reine, en créant de
nouveaux pairs, avait affaibli le parti du duc, et fortifié celui de la
couronne. Il fut accusé, comme Scipion, d’avoir malversé: mais il se
tira d’affaire, à peu près de même, par sa gloire et par la retraite. Il
était encore puissant dans sa disgrace. Le prince Eugène n’hésita pas à
passer à Londres pour seconder sa faction. Ce prince reçut l’accueil
qu’on devait à son nom et à sa renommée, et les refus qu’on devait à ses
propositions. La cour prévalut; le prince Eugène retourna seul achever
la guerre; et c’était encore un nouvel aiguillon pour lui d’espérer de
nouvelles victoires, sans compagnon qui en partageât l’honneur.
Tandis qu’on s’assemble à Utrecht[45], tandis que les ministres de
France, tant maltraités à Gertruidenberg, viennent négocier avec plus
d’égalité, le maréchal de Villars, retiré derrière des lignes, couvrait
encore Arras et Cambrai. Le prince Eugène prenait la ville du Quesnoi (6
juillet 1712), et il étendait dans le pays une armée d’environ cent
mille combattants. Les Hollandais avaient fait un effort; et n’ayant
jamais encore fourni à toutes les dépenses qu’ils étaient obligés de
faire pour la guerre, ils avaient été au-delà de leur contingent cette
année. La reine Anne ne pouvait encore se dégager ouvertement; elle
avait envoyé à l’armée du prince Eugène le duc d’Ormond avec douze
mille Anglais, et payait encore beaucoup de troupes allemandes. Le
prince Eugène, ayant brûlé le faubourg d’Arras, s’avançait sur l’armée
française. Il proposa au duc d’Ormond de livrer bataille. Le général
anglais avait été envoyé pour ne point combattre. Les négociations
particulières entre l’Angleterre et la France avançaient. Une suspension
d’armes fut publiée entre les deux couronnes. Louis XIV fit remettre aux
Anglais la ville de Dunkerque pour sûreté de ses engagements (19 juillet
1721). Le duc d’Ormond se retira vers Gand. Il voulut emmener avec les
troupes de sa nation celles qui étaient à la solde de sa reine; mais il
ne put se faire suivre que de quatre escadrons de Holstein et d’un
régiment liégeois. Les troupes du Brandebourg, du Palatinat, de Saxe, de
Hesse, de Danemark, restèrent sous les drapeaux du prince Eugène, et
furent payées par les Hollandais. L’électeur de Hanovre même, qui devait
succéder à la reine Anne, laissa malgré elle ses troupes aux alliés, et
fit voir que, si sa famille attendait la couronne d’Angleterre, ce
n’était pas sur la faveur de la reine Anne qu’elle comptait.
Le prince Eugène, privé des Anglais, était encore supérieur de vingt
mille hommes à l’armée française; il l’était par sa position, par
l’abondance de ses magasins, et par neuf ans de victoires.
Le maréchal de Villars ne put l’empêcher de faire le siége de
Landrecies. La France, épuisée d’hommes et d’argent, était dans la
consternation. Les esprits ne se rassuraient point par les conférences
d’Utrecht, que les succès du prince Eugène pouvaient rendre
infructueuses. Déjà même des détachements considérables avaient ravagé
une partie de la Champagne, et pénétré jusqu’aux portes de Reims.
Déjà l’alarme était à Versailles comme dans le reste du royaume. La mort
du fils unique du roi, arrivée depuis un an; le duc de Bourgogne, la
duchesse de Bourgogne (février 1712), leur fils aîné (mars), enlevés
rapidement depuis quelques mois, et portés dans le même tombeau; le
dernier de leurs enfants moribond; toutes ces infortunes domestiques,
jointes aux étrangères et à la misère publique, fesaient regarder la fin
du règne de Louis XIV comme un temps marqué pour la calamité; et l’on
s’attendait à plus de désastres, que l’on n’avait vu auparavant de
grandeur et de gloire.
(11 juin 1712) Précisément dans ce temps-là, mourut en Espagne le duc de
Vendôme. L’esprit de découragement, généralement répandu en France, et
que je me souviens d’avoir vu, fesait encore redouter que l’Espagne,
soutenue par le duc de Vendôme, ne retombât par sa perte.
Landrecies ne pouvait pas tenir long-temps. Il fut agité dans Versailles
si le roi se retirerait à Chambord sur la Loire. Il dit au maréchal
d’Harcourt qu’en cas d’un nouveau malheur, il convoquerait toute la
noblesse de son royaume, qu’il la conduirait à l’ennemi malgré son âge
de soixante et quatorze ans, et qu’il périrait à la tête.
Une faute que fit le prince Eugène délivra le roi et la France de tant
d’inquiétudes. On prétend que ses lignes étaient trop étendues; que le
dépôt de ses magasins dans Marchiennes était trop éloigné; que le
général Albemarle, posté à Denain, entre Marchiennes et le camp du
prince, n’était pas à portée d’être secouru assez tôt s’il était
attaqué. On m’a assuré qu’une Italienne fort belle, que je vis quelque
temps après à La Haye, et qui était alors entretenue par le prince
Eugène, était dans Marchiennes, et qu’elle avait été cause qu’on avait
choisi ce lieu pour servir d’entrepôt. Ce n’était pas rendre justice au
prince Eugène de penser qu’une femme pût avoir part à ses arrangements
de guerre.
Ceux qui savent qu’un curé, et un conseiller de Douai, nommé Le Fèvre
d’Orval, se promenant ensemble vers ces quartiers, imaginèrent les
premiers qu’on pouvait aisément attaquer Denain et Marchiennes,
serviront mieux à prouver par quels secrets et faibles ressorts les
grandes affaires de ce monde sont souvent dirigées. Le Fèvre donna son
avis à l’intendant de la province; celui-ci, au maréchal de Montesquiou,
qui commandait sous le maréchal de Villars; le général l’approuva et
l’exécuta. Cette action fut en effet le salut de la France, plus encore
que la paix avec l’Angleterre. Le maréchal de Villars donna le change au
prince Eugène. Un corps de dragons s’avança à la vue du camp ennemi,
comme si on se préparait à l’attaquer; et, tandis que ces dragons se
retirent ensuite vers Guise, le maréchal marche à Denain, avec son
armée, sur cinq colonnes. (24 juillet 1712) On force les retranchements
du général Albemarle, défendus par dix-sept bataillons; tout est tué ou
pris. Le général se rend prisonnier avec deux princes de Nassau, un
prince de Holstein, un prince d’Anhalt, et tous les officiers. Le prince
Eugène arrive à la hâte, mais à la fin de l’action, avec ce qu’il peut
amener de troupes; il veut attaquer un pont qui conduisait à Denain et
dont les Français étaient maîtres; il y perd du monde, et retourne à son
camp après avoir été témoin de cette défaite.
Tous les postes vers Marchiennes, le long de la Scarpe, sont emportés
l’un après l’autre avec rapidité. (30 juillet 1712) On pousse à
Marchiennes, défendue par quatre mille hommes; on en presse le siége
avec tant de vivacité, qu’au bout de trois jours on les fait
prisonniers, et qu’on se rend maître de toutes les munitions de guerre
et de bouche amassées par les ennemis pour la campagne. Alors toute la
supériorité est du coté du maréchal de Villars. (Septembre et octobre
1712) L’ennemi déconcerté lève le siége de Landrecies, et voit reprendre
Douai, le Quesnoi, Bouchain. Les frontières sont en sûreté. L’armée du
prince Eugène se retire, diminuée de près de cinquante bataillons, dont
quarante furent pris, depuis le combat de Denain jusqu’à la fin de la
campagne. La victoire la plus signalée n’aurait pas produit de plus
grands avantages.
Si le maréchal de Villars avait eu cette faveur populaire qu’ont eue
quelques autres généraux, on l’eût appelé à haute voix _le restaurateur
de la France_; mais on avouait à peine les obligations qu’on lui avait,
et, dans la joie publique d’un succès inespéré, l’envie prédominait
encore[46].
Chaque progrès du maréchal de Villars hâtait la paix d’Utrecht. Le
ministère de la reine Anne, responsable à sa patrie et à l’Europe, ne
négligea ni les intérêts de l’Angleterre, ni ceux des alliés, ni la
sûreté publique. Il exigea d’abord que Philippe V, affermi en Espagne,
renonçât à ses droits sur la couronne de France, qu’il avait toujours
conservés; et que le duc de Berri, son frère, héritier présomptif de la
France, après l’unique arrière-petit-fils qui restait à Louis XIV,
renonçât aussi à la couronne d’Espagne en cas qu’il devînt roi de
France. On voulut que le duc d’Orléans fît la même renonciation. On
venait d’éprouver, par douze ans de guerre, combien de tels actes lient
peu les hommes. Il n’y a point encore de loi reconnue qui oblige les
descendants à se priver du droit de régner, auquel auront renoncé les
pères[47].
Ces renonciations ne sont efficaces que lorsque l’intérêt commun
continue de s’accorder avec elles. Mais enfin elles calmaient, pour le
moment présent, une tempête de douze années: et il était probable qu’un
jour plus d’une nation réunie soutiendrait ces renonciations, devenues
la base de l’équilibre et de la tranquillité de l’Europe.
On donnait, par ce traité, au duc de Savoie l’île de Sicile, avec le
titre de roi; et dans le continent, Fénestrelle, Exilles, et la vallée
de Pragelas. Ainsi on prenait pour l’agrandir sur la maison de Bourbon.
On donnait aux Hollandais une barrière considérable qu’ils avaient
toujours désirée; et si l’on dépouillait la maison de France de quelques
domaines en faveur du duc de Savoie, on prenait en effet sur la maison
d’Autriche de quoi satisfaire les Hollandais, qui devaient devenir à ses
dépens les conservateurs et les maîtres des plus fortes villes de la
Flandre. On avait égard aux intérêts de la Hollande dans le commerce; on
stipulait ceux du Portugal.
On réservait à l’empereur la souveraineté des huit provinces et demie de
la Flandre espagnole, et le domaine utile des villes de la barrière. On
lui assurait le royaume de Naples et la Sardaigne, avec tout ce qu’il
possédait en Lombardie, et les quatre ports sur les côtes de la
Toscane. Mais le conseil de Vienne se croyait trop lésé, et ne pouvait
souscrire à ces conditions.
A l’égard de l’Angleterre, sa gloire et ses intérêts étaient en sûreté.
Elle fesait démolir et combler le port de Dunkerque, objet de tant de
jalousie. L’Espagne la laissait en possession de Gibraltar et de l’île
Minorque. La France lui abandonnait la baie d’Hudson, l’île de
Terre-Neuve, et l’Acadie. Elle obtenait, pour le commerce en Amérique,
des droits qu’on ne donnait pas aux Français qui avaient placé Philippe
V sur le trône. Il faut encore compter parmi les articles glorieux au
ministère anglais, d’avoir fait consentir Louis XIV à faire sortir de
prison ceux de ses propres sujets qui étaient retenus pour leur
religion. C’était dicter des lois, mais des lois bien respectables.
Enfin la reine Anne, sacrifiant à sa patrie les droits de son sang et
les secrètes inclinations de son cœur, fesait assurer et garantir sa
succession à la maison de Hanovre.
Quant aux électeurs de Bavière et de Cologne, le duc de Bavière devait
retenir le duché de Luxembourg et le comté de Namur, jusqu’à ce que son
frère et lui fussent rétablis dans leurs électorats; car l’Espagne avait
cédé ces deux souverainetés au Bavarois en dédommagement de ses pertes,
et les alliés n’avaient pris ni Namur ni Luxembourg.
Pour la France, qui démolissait Dunkerque, et qui abandonnait tant de
places en Flandre, autrefois conquises par ses armes, et assurées par
les traités de Nimègue et de Rysvick, on lui rendait Lille, Aire,
Béthune, et Saint-Venant.
Ainsi, il paraissait que le ministère anglais rendait justice à toutes
les puissances. Mais les Whigs ne la lui rendirent pas; et la moitié de
la nation persécuta bientôt la mémoire de la reine Anne, pour avoir fait
le plus grand bien qu’un souverain puisse jamais faire, pour avoir donné
le repos à tant de nations. On lui reprocha d’avoir pu démembrer la
France, et de ne l’avoir pas fait[48].
Tous ces traités furent signés l’un après l’autre, dans le cours de
l’année 1713. Soit opiniâtreté du prince Eugène, soit mauvaise politique
du conseil de l’empereur, ce monarque n’entra dans aucune de ces
négociations. Il aurait eu certainement Landau, et peut-être Strasbourg,
s’il s’était prêté d’abord aux vues de la reine Anne. Il s’obstina à la
guerre, et il n’eut rien. Le maréchal de Villars ayant mis ce qui
restait de la Flandre française en sûreté, alla vers le Rhin; et après
s’être rendu maître de Spire, de Worms, de tous les pays d’alentour, (22
août 1713) il prend ce même Landau, que l’empereur eût pu conserver par
la paix; il force les lignes que le prince Eugène avait fait tirer dans
le Brisgaw; (20 septembre) défait dans ces lignes le maréchal Vaubonne;
(30 octobre) assiége et prend Fribourg, la capitale de l’Autriche
antérieure.
Le conseil de Vienne pressait de tous côtés les secours qu’avaient
promis les cercles de l’empire, et ces secours ne venaient point. Il
comprit alors que l’empereur, sans l’Angleterre et la Hollande, ne
pouvait prévaloir contre la France, et il se résolut trop tard à la
paix.
Le maréchal de Villars, après avoir ainsi terminé la guerre, eut encore
la gloire de conclure cette paix à Rastadt, avec le prince Eugène.
C’était peut-être la première fois qu’on avait vu deux généraux opposés,
au sortir d’une campagne, traiter au nom de leurs maîtres. Ils y
portèrent tous deux la franchise de leur caractère. J’ai ouï conter au
maréchal de Villars qu’un des premiers discours qu’il tint au prince
Eugène fut celui-ci: «Monsieur, nous ne sommes point ennemis; vos
ennemis sont à Vienne, et les miens à Versailles.» En effet, l’un et
l’autre eurent toujours dans leurs cours des cabales à combattre.
Il ne fut point question dans ce traité des droits que l’empereur
réclamait toujours sur la monarchie d’Espagne, ni du vain titre de roi
catholique, que Charles VI prit toujours, tandis que le royaume restait
assuré à Philippe V. Louis XIV garda Strasbourg et Landau, qu’il avait
offert de céder auparavant; Huningue et le nouveau Brisach, qu’il avait
proposé lui-même de raser; la souveraineté de l’Alsace, à laquelle il
avait offert de renoncer. Mais, ce qu’il y eut de plus honorable, il
fit rétablir dans leurs états et dans leurs rangs les électeurs de
Bavière et de Cologne.
C’est une chose très remarquable que la France, dans tous ses traités
avec les empereurs, a toujours protégé les droits des princes et des
états de l’empire. Elle posa les fondements de la liberté germanique à
Munster, et fit ériger un huitième électorat pour cette même maison de
Bavière. Le traité de Nimègue confirma celui de Vestphalie. Elle fit
rendre, par le traité de Rysvick, tous les biens du cardinal de
Furstemberg. Enfin, par la paix d’Utrecht, elle rétablit deux électeurs.
Il faut avouer que, dans toute la négociation qui termina cette longue
querelle, la France reçut la loi de l’Angleterre, et la fit à l’empire.
Les mémoires historiques du temps, sur lesquels on a formé les
compilations de tant d’histoires de Louis XIV, disent que le prince
Eugène, en finissant les conférences, pria le duc de Villars d’embrasser
pour lui les genoux de Louis XIV, et de présenter à ce monarque les
assurances du plus profond respect _d’un sujet envers son souverain_.
Premièrement, il n’est pas vrai qu’un prince, petit-fils d’un souverain,
demeure le sujet d’un autre prince pour être né dans ses états.
Secondement, il est encore moins vrai que le prince Eugène,
vicaire-général de l’empire, put se dire sujet du roi de France.
Cependant chaque état se mit en possession de ses nouveaux droits. Le
duc de Savoie se fit reconnaître en Sicile, sans consulter l’empereur,
qui s’en plaignit en vain. Louis XIV fit recevoir ses troupes dans
Lille. Les Hollandais se saisirent des villes de leur barrière; et la
Flandre leur a payé toujours douze cent cinquante mille florins par an,
pour être les maîtres chez elle[49]. Louis XIV fit combler le port de
Dunkerque, raser la citadelle, et démolir toutes les fortifications du
côté de la mer, sous les yeux d’un commissaire anglais. Les Dunkerquois,
qui voyaient par là tout leur commerce périr, députèrent à Londres pour
implorer la clémence de la reine Anne. Il était triste pour Louis XIV
que ses sujets allassent demander grace à une reine d’Angleterre; mais
il fut encore plus triste pour eux que la reine Anne fût obligée de les
refuser.
Le roi, quelque temps après, fit élargir le canal de Mardick; et, au
moyen des écluses, on fit un port qu’on disait déjà égaler celui de
Dunkerque. Le comte de Stair, ambassadeur d’Angleterre, s’en plaignit
vivement à ce monarque. Il est dit, dans un des meilleurs livres que
nous ayons[50], que Louis XIV répondit au lord Stair: «Monsieur
l’ambassadeur, j’ai toujours été le maître chez moi, quelquefois chez
les autres; ne m’en faites pas souvenir.» Je sais de science certaine
que jamais Louis XIV ne fit une réponse si peu convenable. Il n’avait
jamais été le maître chez les Anglais: il s’en fallait beaucoup. Il
l’était chez lui; mais il s’agissait de savoir s’il était le maître
d’éluder un traité auquel il devait son repos, et peut-être une grande
partie de son royaume[51].
La clause du traité qui portait la démolition du port de Dunkerque et de
ses écluses, ne stipulait pas qu’on ne ferait point de port à Mardick.
On a osé imprimer que le lord Bolingbroke, qui rédigea le traité, fit
cette omission, gagné par un présent d’un million. On trouve cette lâche
calomnie dans l’_Histoire de Louis XIV_, sous le nom de _La Martinière_;
et ce n’est pas la seule qui déshonore cet ouvrage. Louis XIV paraissait
être en droit de profiter de la négligence des ministres anglais, et de
s’en tenir à la lettre du traité; mais il aima mieux en remplir
l’esprit, uniquement pour le bien de la paix; et loin de dire au lord
Stair qu’_il ne le fît pas souvenir qu’il avait été autrefois le maître
chez les autres_, il voulut bien céder à ses représentations, auxquelles
il pouvait résister. Il fit discontinuer les travaux de Mardick au mois
d’avril 1715. Les ouvrages furent démolis bientôt après, dans la
régence, et le traité accompli dans tous ses points.
Après cette paix d’Utrecht et de Rastadt, Philippe V ne jouit pas encore
de toute l’Espagne; il lui resta la Catalogne à soumettre, ainsi que les
îles de Majorque et d’Iviça.
Il faut savoir que l’empereur Charles VI ayant laissé sa femme à
Barcelone, ne pouvant soutenir la guerre d’Espagne, et ne voulant ni
céder ses droits, ni accepter la paix d’Utrecht, était cependant convenu
alors avec la reine Anne que l’impératrice et ses troupes, devenues
inutiles en Catalogne, seraient transportées sur des vaisseaux anglais.
En effet, la Catalogne avait été évacuée; et Staremberg, en partant,
s’était démis de son titre de vice-roi. Mais il laissa toutes les
semences d’une guerre civile, et l’espérance d’un prompt secours de la
part de l’empereur, et même de l’Angleterre. Ceux qui avaient alors le
plus de crédit dans cette province, se flattèrent qu’ils pourraient
former une république sous une protection étrangère, et que le roi
d’Espagne ne serait pas assez fort pour les conquérir. Ils déployèrent
alors ce caractère que Tacite leur attribuait il y a si long-temps:
«Nation intrépide, dit-il, qui compte la vie pour rien quand elle ne
l’emploie pas à combattre.»
La Catalogne est un des pays les plus fertiles de la terre, et des plus
heureusement situés. Autant arrosé de belles rivières, de ruisseaux, et
de fontaines, que la vieille et la nouvelle Castille en sont dénuées,
elle produit tout ce qui est nécessaire aux besoins de l’homme, et tout
ce qui peut flatter ses désirs, en arbres, en blés, en fruits, en
légumes de toute espèce. Barcelone est un des beaux ports de l’Europe,
et le pays fournit tout pour la construction des navires. Ses montagnes
sont remplies de carrières de marbre, de jaspe, de cristal de roche; on
y trouve même beaucoup de pierres précieuses. Les mines de fer, d’étain,
de plomb, d’alun, de vitriol, y sont abondantes: la côte orientale
produit du corail. La Catalogne, enfin, peut se passer de l’univers
entier, et ses voisins ne peuvent se passer d’elle.
Loin que l’abondance et les délices aient amolli les habitants, ils ont
toujours été guerriers, et les montagnards surtout ont été féroces.
Mais, malgré leur valeur et leur amour extrême pour la liberté, ils ont
été subjugués dans tous les temps: les Romains, les Goths, les Vandales,
les Sarrasins, les conquirent.
Ils secouèrent le joug des Sarrasins, et se mirent sous la protection de
Charlemagne. Ils appartinrent à la maison d’Aragon, et ensuite à celle
d’Autriche.
Nous avons vu que sous Philippe IV, poussés à bout par le comte-duc
d’Olivarès, premier ministre, ils se donnèrent à Louis XIII en 1640[52].
On leur conserva tous leurs privilèges; ils furent plutôt protégés que
sujets. Ils rentrèrent sous la domination autrichienne en 1652; et, dans
la guerre de la succession, ils prirent le parti de l’archiduc Charles
contre Philippe V. Leur opiniâtre résistance prouva que Philippe V,
délivré même de son compétiteur, ne pouvait seul les réduire. Louis XIV,
qui, dans les derniers temps de la guerre, n’avait pu fournir ni soldats
ni vaisseaux à son petit-fils contre Charles, son concurrent, lui en
envoya alors contre ses sujets révoltés. Une escadre française bloqua le
port de Barcelone; et le maréchal de Berwick l’assiégea par terre.
La reine d’Angleterre, plus fidèle à ses traités qu’aux intérêts de son
pays, ne secourut point cette ville. Les Anglais en furent indignés; ils
se fesaient le reproche que s’étaient fait les Romains d’avoir laissé
détruire Sagonte. L’empereur d’Allemagne promit de vains secours. Les
assiégés se défendirent avec un courage fortifié par le fanatisme. Les
prêtres, les moines, coururent aux armes et sur les brèches, comme s’il
s’était agi d’une guerre de religion. Un fantôme de liberté les rendit
sourds à toutes les avances qu’ils reçurent de leur maître. Plus de cinq
cents ecclésiastiques moururent dans ce siége les armes à la main. On
peut juger si leurs discours et leur exemple avaient animé les peuples.
Ils arborèrent sur la brèche un drapeau noir, et soutinrent plus d’un
assaut. Enfin les assiégeants ayant pénétré, les assiégés se battirent
encore de rue en rue; et, retirés dans la ville neuve, tandis que
l’ancienne était prise, ils demandèrent en capitulant qu’on leur
conservât tous leurs priviléges (12 septembre 1714). Ils n’obtinrent que
la vie et leurs biens. La plupart de leurs priviléges leur furent ôtés;
et de tous les moines qui avaient soulevé le peuple et combattu contre
leur roi, il n’y en eut que soixante de punis: on eut même l’indulgence
de ne les condamner qu’aux galères. Philippe V avait traité plus
rudement la petite ville de Xativa[53] dans le cours de la guerre: on
l’avait détruite de fond en comble, pour faire un exemple: mais si l’on
rase une petite ville de peu d’importance, on n’en rase point une
grande, qui a un beau port de mer, et dont le maintien est utile à
l’état.
Cette fureur des Catalans, qui ne les avait pas animés quand Charles VI
était parmi eux, et qui les transporta quand ils furent sans secours,
fut la dernière flamme de l’incendie qui avait ravagé si long-temps la
plus belle partie de l’Europe, pour le testament de Charles II, roi
d’Espagne[54].