Particularités et anecdotes du règne de Louis XIV[58].
Les anecdotes sont un champ resserré où l’on glane après la vaste
moisson de l’histoire; ce sont de petits détails long-temps cachés, et
de là vient le nom d’_anecdotes_; ils intéressent le public quand ils
concernent des personnages illustres.
Les _vies des grands hommes_, dans Plutarque, sont un recueil
d’anecdotes plus agréables que certaines: comment aurait-il eu des
mémoires fidèles de la vie privée de Thésée et de Lycurgue? Il y a, dans
la plupart des maximes qu’il met dans la bouche de ses héros, plus
d’utilité morale que de vérité historique.
L’_Histoire secrète de Justinien_ par Procope est une satire dictée par
la vengeance; et quoique la vengeance puisse dire la vérité, cette
satire, qui contredit l’histoire publique de Procope, ne paraît pas
toujours vraie.
Il n’est pas permis aujourd’hui d’imiter Plutarque, encore moins
Procope. Nous n’admettons pour vérités historiques que celles qui sont
garanties. Quand des contemporains, comme le cardinal de Retz et le duc
de La Rochefoucauld, ennemis l’un de l’autre, confirment le même fait
dans leurs Mémoires, ce fait est indubitable; quand ils se contredisent,
il faut douter: ce qui n’est point vraisemblable ne doit point être
cru, à moins que plusieurs contemporains dignes de foi ne déposent
unanimement.
Les anecdotes les plus utiles et les plus précieuses sont les écrits
secrets que laissent les grands princes, quand la candeur de leur ame se
manifeste dans ces monuments; tels sont ceux que je rapporte de Louis
XIV[59].
Les détails domestiques amusent seulement la curiosité; les faiblesses
qu’on met au grand jour ne plaisent qu’à la malignité, à moins que ces
mêmes faiblesses n’instruisent, ou par les malheurs qui les ont suivies,
ou par les vertus qui les ont réparées.
Les mémoires secrets des contemporains sont suspects de partialité; ceux
qui écrivent une ou deux générations après doivent user de la plus
grande circonspection, écarter le frivole, réduire l’exagéré, et
combattre la satire.
Louis XIV mit dans sa cour, comme dans son règne, tant d’éclat et de
magnificence, que les moindres détails de sa vie semblent intéresser la
postérité, ainsi qu’ils étaient l’objet de la curiosité de toutes les
cours de l’Europe et de tous les contemporains. La splendeur de son
gouvernement s’est répandue sur ses moindres actions. On est plus avide,
surtout en France, de savoir les particularités de sa cour que les
révolutions de quelques autres états. Tel est l’effet de la grande
réputation. On aime mieux apprendre ce qui se passait dans le cabinet et
dans la cour d’Auguste, que le détail des conquêtes d’Attila ou de
Tamerlan.
Voilà pourquoi il n’y a guère d’historiens qui n’aient publié les
premiers goûts de Louis XIV pour la baronne de Beauvais, pour
mademoiselle d’Argencourt, pour la nièce du cardinal Mazarin, qui fut
mariée au comte de Soissons, père du prince Eugène; surtout pour Marie
Mancini, sa sœur, qui épousa ensuite le connétable Colonne.
Il ne régnait pas encore quand ces amusements occupaient l’oisiveté où
le cardinal Mazarin, qui gouvernait despotiquement, le laissait languir.
L’attachement seul pour Marie Mancini fut une affaire importante,
parcequ’il l’aima assez pour être tenté de l’épouser, et fut assez
maître de lui-même pour s’en séparer[60]. Cette victoire qu’il remporta
sur sa passion commença à faire connaître qu’il était né avec une grande
ame. Il en remporta une plus forte et plus difficile en laissant le
cardinal Mazarin maître absolu. La reconnaissance l’empêcha de secouer
le joug qui commençait à lui peser. C’était une anecdote très connue à
la cour, qu’il avait dit après la mort du cardinal: «Je ne sais pas ce
que j’aurais fait, s’il avait vécu plus long-temps[61].»
Il s’occupa à lire des livres d’agrément dans ce loisir; il lisait
surtout avec la connétable Colonne, qui avait de l’esprit ainsi que
toutes ses sœurs. Il se plaisait aux vers et aux romans, qui, en
peignant la galanterie et la grandeur, flattaient en secret son
caractère. Il lisait les tragédies de Corneille, et se formait le goût,
qui n’est que la suite d’un sens droit, et le sentiment prompt d’un
esprit bien fait. La conversation de sa mère et des dames de sa cour ne
contribua pas peu à lui faire goûter cette fleur d’esprit, et à le
former à cette politesse singulière qui commençaient dès-lors à
caractériser la cour. Anne d’Autriche y avait apporté une certaine
galanterie noble et fière, qui tenait du génie espagnol de ces temps-là,
et y avait joint les grâces, la douceur, et une liberté décente, qui
n’étaient qu’en France[62]. Le roi fit plus de progrès dans cette école
d’agréments depuis dix-huit ans jusqu’à vingt, qu’il n’en avait fait
dans les sciences sous son précepteur, l’abbé de Beaumont, depuis
archevêque de Paris. On ne lui avait presque rien appris. Il eût été à
desirer qu’au moins on l’eût instruit de l’histoire, et surtout de
l’histoire moderne; mais ce qu’on en avait alors était trop mal écrit.
Il était triste qu’on n’eût encore réussi que dans les romans inutiles,
et que ce qui était nécessaire fût rebutant. On fit imprimer sous son
nom une _Traduction des Commentaires de César_, et une de _Florus_ sous
le nom de son frère: mais ces princes n’y eurent d’autre part que celle
d’avoir eu inutilement pour leurs thèmes quelques endroits de ces
auteurs.
Celui qui présidait à l’éducation du roi, sous le premier maréchal de
Villeroi, son gouverneur, était tel qu’il le fallait, savant et aimable:
mais les guerres civiles nuisirent à cette éducation, et le cardinal
Mazarin souffrait volontiers qu’on donnât au roi peu de lumières.
Lorsqu’il s’attacha à Marie Mancini, il apprit aisément l’italien pour
elle; et dans le temps de son mariage, il s’appliqua à l’espagnol moins
heureusement. L’étude qu’il avait trop négligée avec ses précepteurs, au
sortir de l’enfance, une timidité qui venait de la crainte de se
compromettre, et l’ignorance où le tenait le cardinal Mazarin, firent
penser à toute la cour qu’il serait toujours gouverné comme Louis XIII,
son père.
Il n’y eut qu’une occasion où ceux qui savent juger de loin prévirent ce
qu’il devait être; ce fut lorsqu’en 1655, après l’extinction des guerres
civiles, après sa première campagne et son sacre, le parlement voulut
encore s’assembler au sujet de quelques édits; le roi partit de
Vincennes, en habit de chasse, suivi de toute sa cour, entra au
parlement en grosses bottes, le fouet à la main, et prononça ces propres
mots: «On sait les malheurs qu’ont produits vos assemblées; j’ordonne
qu’on cesse celles qui sont commencées sur mes édits. Monsieur le
premier président, je vous défends de souffrir des assemblées, et à pas
un de vous de les demander[63].»
Sa taille déjà majestueuse, la noblesse de ses traits, le ton et l’air
de maître dont il parla, imposèrent plus que l’autorité de son rang,
qu’on avait jusque-là peu respectée. Mais ces prémices de sa grandeur
semblèrent se perdre le moment d’après; et les fruits n’en parurent
qu’après la mort du cardinal.
La cour, depuis le retour triomphant de Mazarin, s’occupait de jeu, de
ballets, de la comédie, qui, à peine née en France, n’était pas encore
un art, et de la tragédie, qui était devenue un art sublime entre les
mains de Pierre Corneille. Un curé de Saint-Germain-l’Auxerrois, qui
penchait vers les idées rigoureuses des jansénistes, avait écrit souvent
à la reine contre ces spectacles dès les premières années de la régence.
Il prétendit que l’on était damné pour y assister; il fit même signer
cet anathème par sept docteurs de Sorbonne; mais l’abbé de Beaumont,
précepteur du roi, se munit de plus d’approbations de docteurs, que le
rigoureux curé n’avait apporté de condamnations. Il calma ainsi les
scrupules de la reine; et quand il fut archevêque de Paris, il autorisa
le sentiment qu’il avait défendu étant abbé. Vous trouverez ce fait dans
les _Mémoires_ de la sincère madame de Motteville.
Il faut observer que depuis que le cardinal de Richelieu avait introduit
à la cour les spectacles réguliers, qui ont enfin rendu Paris la rivale
d’Athènes, non seulement il y eut toujours un banc pour l’Académie, qui
possédait plusieurs ecclésiastiques dans son corps, mais qu’il y en eut
un particulier pour les évêques.
Le cardinal Mazarin, en 1646 et en 1654, fit représenter sur le théâtre
du Palais-Royal et du Petit-Bourbon, près du Louvre, des opéra italiens,
exécutés par des voix qu’il fit venir d’Italie. Ce spectacle nouveau
était né depuis peu à Florence, contrée alors favorisée de la fortune
comme de la nature, et à laquelle on doit la reproduction de plusieurs
arts anéantis pendant des siècles, et la création de quelques uns.
C’était en France un reste de l’ancienne barbarie, de s’opposer à
l’établissement de ces arts.
Les jansénistes, que les cardinaux de Richelieu et de Mazarin voulurent
réprimer, s’en vengèrent contre les plaisirs que ces deux ministres
procuraient à la nation. Les luthériens et les calvinistes en avaient
usé ainsi du temps du pape Léon X. Il suffit d’ailleurs d’être novateur
pour être austère. Les mêmes esprits, qui bouleverseraient un état pour
établir une opinion souvent absurde, anathématisent les plaisirs
innocents nécessaires à une grande ville, et des arts qui contribuent à
la splendeur d’une nation. L’abolition des spectacles serait une idée
plus digne du siècle d’Attila que du siècle de Louis XIV.
La danse, qui peut encore se compter parmi les arts[64], parcequ’elle
est asservie à des règles, et qu’elle donne de la grace au corps, était
un des plus grands amusements de la cour. Louis XIII n’avait dansé
qu’une fois dans un ballet, en 1625; et ce ballet était d’un goût
grossier, qui n’annonçait pas ce que les arts furent en France trente
ans après. Louis XIV excellait dans les danses graves, qui convenaient à
la majesté de sa figure, et qui ne blessaient pas celle de son rang[65].
Les courses de bagues, qu’on fesait quelquefois, et où l’on étalait déjà
une grande magnificence, fesaient paraître avec éclat son adresse à tous
les exercices. Tout respirait les plaisirs et la magnificence qu’on
connaissait alors. C’était peu de chose en comparaison de ce qu’on vit
quand le roi régna par lui-même; mais c’était de quoi étonner, après les
horreurs d’une guerre civile, et après la tristesse de la vie sombre et
retirée de Louis XIII. Ce prince malade et chagrin n’avait été ni servi,
ni logé, ni meublé en roi. Il n’y avait pas pour cent mille écus de
pierreries appartenantes à la couronne. Le cardinal Mazarin n’en laissa
que pour douze cent mille; et aujourd’hui il y en a pour environ vingt
millions de livres.
(1660) Tout prit au mariage de Louis XIV un caractère plus grand de
magnificence et de goût qui augmenta toujours depuis. Quand il fit son
entrée avec la reine son épouse, Paris vit avec une admiration
respectueuse et tendre cette jeune reine, qui avait de la beauté, portée
dans un char superbe, d’une invention nouvelle; le roi à cheval, à coté
d’elle, paré de tout ce que l’art avait pu ajouter à sa beauté mâle et
héroïque qui arrêtait tous les regards.
On prépara au bout des allées de Vincennes un arc de triomphe dont la
base était de pierre; mais le temps, qui pressait, ne permit pas qu’on
l’achevât d’une matière durable: il ne fut élevé qu’en plâtre, et il a
été depuis totalement démoli. Claude Perrault en avait donné le dessin.
La porte Saint-Antoine fut rebâtie pour la même cérémonie; monument d’un
goût moins noble, mais orné d’assez beaux morceaux de sculpture. Tous
ceux qui avaient vu, le jour de la bataille de Saint-Antoine, rapporter
à Paris, par cette porte, alors garnie d’une herse, les corps morts ou
mourants de tant de citoyens, et qui voyaient cette entrée, si
différente, bénissaient le ciel, et rendaient graces d’un si heureux
changement.
Le cardinal Mazarin, pour solenniser ce mariage, fit représenter au
Louvre l’opéra italien intitulé _Ercole amante_. Il ne plut pas aux
Français. Ils n’y virent avec plaisir que le roi et la reine qui y
dansèrent. Le cardinal voulut se signaler par un spectacle plus au goût
de la nation. Le secrétaire d’état de Lyonne se chargea de faire
composer une espèce de tragédie allégorique, dans le goût de celle de
l’_Europe_, à laquelle le cardinal de Richelieu avait travaillé. Ce fut
un bonheur pour le grand Corneille qu’il ne fût pas choisi pour remplir
ce mauvais canevas. Le sujet était _Lisis_ et _Hespérie_. _Lisis_
signifiait la France, et _Hespérie_ l’Espagne. Quinault fut chargé d’y
travailler. Il venait de se faire une grande réputation par la pièce du
_Faux Tiberinus_, qui, quoique mauvaise, avait eu un prodigieux succès.
Il n’en fut pas de même de _Lisis_. On l’exécuta au Louvre. Il n’y eut
de beau que les machines. Le marquis de Sourdeac, du nom de Rieux, à qui
l’on dut depuis l’établissement de l’opéra en France, fit exécuter dans
ce temps-là même, à ses dépens, dans son château de Neubourg, la _Toison
d’or_ de Pierre Corneille, avec des machines. Quinault, jeune et d’une
figure agréable, avait pour lui la cour: Corneille avait son nom et la
France. Il en résulte que nous devons en France l’opéra et la comédie à
deux cardinaux.
Ce ne fut qu’un enchaînement de fêtes, de plaisirs, de galanteries,
depuis le mariage du roi. Elles redoublèrent à celui de Monsieur, frère
du roi, avec Henriette d’Angleterre, sœur de Charles II; et elles
n’avaient été interrompues qu’en 1661, par la mort du cardinal Mazarin.
Quelques mois[66] après la mort de ce ministre, il arriva un événement
qui n’a point d’exemple; et ce qui est non moins étrange, c’est que tous
les historiens l’ont ignoré. On envoya dans le plus grand secret, au
château de l’île Sainte-Marguerite, dans la mer de Provence, un
prisonnier inconnu, d’une taille au-dessus de l’ordinaire, jeune et de
la figure la plus belle et la plus noble. Ce prisonnier, dans la route,
portait un masque dont la mentonnière avait des ressorts d’acier, qui
lui laissaient la liberté de manger avec le masque sur son visage. On
avait ordre de le tuer s’il se découvrait. Il resta dans l’île jusqu’à
ce qu’un officier de confiance, nommé Saint-Mars, gouverneur de
Pignerol, ayant été fait gouverneur de la Bastille, l’an 1690, l’alla
prendre à l’île Sainte-Marguerite, et le conduisit à la Bastille,
toujours masqué. Le marquis de Louvois alla le voir dans cette île avant
la translation, et lui parla debout et avec une considération qui tenait
du respect. Cet inconnu fut mené à la Bastille, où il fut logé aussi
bien qu’on peut l’être dans ce château. On ne lui refusait rien de ce
qu’il demandait. Son plus grand goût était pour le linge d’une finesse
extraordinaire, et pour les dentelles. Il jouait de la guitare. On lui
faisait la plus grande chère, et le gouverneur s’asseyait rarement
devant lui. Un vieux médecin de la Bastille, qui avait souvent traité
cet homme singulier dans ses maladies, a dit qu’il n’avait jamais vu son
visage, quoiqu’il eût souvent examiné sa langue et le reste de son
corps. Il était admirablement bien fait, disait ce médecin: sa peau
était un peu brune; il intéressait par le seul ton de sa voix, ne se
plaignant jamais de son état, et ne laissant point entrevoir ce qu’il
pouvait être[67].
Cet inconnu mourut en 1703[68], et fut enterré la nuit à la paroisse de
Saint-Paul. Ce qui redouble l’étonnement, c’est que, quand on l’envoya
dans l’île de Sainte-Marguerite, il ne disparut dans l’Europe aucun
homme considérable. Ce prisonnier l’était sans doute, car voici ce qui
arriva les premiers jours qu’il était dans l’île. Le gouverneur mettait
lui-même les plats sur la table, et ensuite se retirait après l’avoir
enfermé. Un jour le prisonnier écrivit avec un couteau sur une assiette
d’argent, et jeta l’assiette par la fenêtre, vers un bateau qui était au
rivage, presque au pied de la tour. Un pêcheur, à qui ce bateau
appartenait, ramassa l’assiette, et la rapporta au gouverneur. Celui-ci
étonné demanda au pêcheur: «Avez-vous lu ce qui est écrit sur cette
assiette, et quelqu’un l’a-t-il vue entre vos mains?» «Je ne sais pas
lire, répondit le pêcheur. Je viens de la trouver, personne ne l’a vue.»
Ce paysan fut retenu jusqu’à ce que le gouverneur fût bien informé qu’il
n’avait jamais lu, et que l’assiette n’avait été vue de personne.
«Allez, lui dit-il, vous êtes bien heureux de ne savoir pas lire.» Parmi
les personnes qui ont eu une connaissance immédiate de ce fait, il y en
a une très digne de foi qui vit encore[69]. M. de Chamillart fut le
dernier ministre qui eut cet étrange secret. Le second maréchal de La
Feuillade, son gendre, m’a dit qu’à la mort de son beau-père, il le
conjura à genoux de lui apprendre ce que c’était que cet homme, qu’on ne
connut jamais que sous le nom de _l’homme au masque de fer_. Chamillart
lui répondit que c’était le secret de l’état, et qu’il avait fait
serment de ne le révéler jamais. Enfin, il reste encore beaucoup de mes
contemporains qui déposent de la vérité de ce que j’avance, et je ne
connais point de fait ni plus extraordinaire ni mieux constaté.
Louis XIV, cependant, partageait son temps entre les plaisirs qui
étaient de son âge, et les affaires qui étaient de son devoir. Il tenait
conseil tous les jours, et travaillait ensuite secrètement avec Colbert.
Ce travail secret fut l’origine de la catastrophe du célèbre Fouquet,
dans laquelle furent enveloppés le secrétaire d’état Guénégaud,
Pellisson, Gourville, et tant d’autres. La chute de ce ministre, à qui
on avait bien moins de reproches à faire qu’au cardinal Mazarin, fit
voir qu’il n’appartient pas à tout le monde de faire les mêmes fautes.
Sa perte était déjà résolue quand le roi accepta la fête magnifique que
ce ministre lui donna dans sa maison de Vaux. Ce palais et les jardins
lui avaient coûté dix-huit millions, qui en valent aujourd’hui environ
trente-cinq[70]. Il avait bâti le palais deux fois, et acheté trois
hameaux, dont le terrain fut enfermé dans ces jardins immenses, plantés
en partie par Le Nostre, et regardés alors comme les plus beaux de
l’Europe. Les eaux jaillissantes de Vaux, qui parurent depuis au-dessous
du médiocre, après celles de Versailles, de Marli, et de Saint-Cloud,
étaient alors des prodiges. Mais, quelque belle que soit cette maison,
cette dépense de dix-huit millions, dont les comptes existent encore,
prouve qu’il avait été servi avec aussi peu d’économie qu’il servait le
roi. Il est vrai qu’il s’en fallait beaucoup que Saint-Germain et
Fontainebleau, les seules maisons de plaisance habitées par le roi,
approchassent de la beauté de Vaux. Louis XIV le sentit, et en fut
irrité. On voit partout, dans cette maison, les armes et la devise de
Fouquet. C’est un écureuil avec ces paroles: _Quo non ascendam? Où ne
monterai-je point?_ Le roi se les fit expliquer. L’ambition de cette
devise ne servit pas à apaiser le monarque. Les courtisans remarquèrent
que l’écureuil était peint partout poursuivi par une couleuvre, qui
était les armes de Colbert. La fête fut au-dessus de celles que le
cardinal Mazarin avait données, non seulement pour la magnificence, mais
pour le goût. On y représenta pour la première fois les _Fâcheux_ de
Molière. Pellisson avait fait le prologue, qu’on admira. Les plaisirs
publics cachent ou préparent si souvent à la cour des désastres
particuliers, que, sans la reine-mère, le surintendant et Pellisson
auraient été arrêtés dans Vaux le jour de la fête. Ce qui augmentait le
ressentiment du roi, c’est que mademoiselle de La Vallière, pour qui le
prince commençait à sentir une vraie passion, avait été un des objets
des goûts passagers du surintendant, qui ne ménageait rien pour les
satisfaire. Il avait offert à mademoiselle de La Vallière deux cent
mille livres; et cette offre avait été reçue avec indignation, avant
qu’elle eût aucun dessein sur le cœur du roi. Le surintendant s’étant
aperçu depuis quel puissant rival il avait, voulut être le confident de
celle dont il n’avait pu être le possesseur, et cela même irritait
encore.
Le roi, qui, dans un premier mouvement d’indignation, avait été tenté de
faire arrêter le surintendant, au milieu même de la fête qu’il en
recevait, usa ensuite d’une dissimulation peu nécessaire. On eût dit que
ce monarque, déjà tout puissant, eût craint le parti que Fouquet s’était
fait.
Il était procureur-général du parlement; et cette charge lui donnait le
privilége d’être jugé par les chambres assemblées; mais, après que tant
de princes, de maréchaux, et de ducs, avaient été jugés par des
commissaires, on eût pu traiter comme eux un magistrat, puisqu’on
voulait se servir de ces voies extraordinaires qui, sans être injustes,
laissent toujours un soupçon d’injustice.
Colbert l’engagea, par un artifice peu honorable, à vendre sa charge. On
lui en offrit jusqu’à dix-huit cent mille livres, qui vaudraient trois
millions et demi de nos jours; et, par un malentendu, il ne la vendit
que quatorze cent mille francs. Le prix excessif des places au
parlement, si diminué depuis, prouve quel reste de considération ce
corps avait conservé dans son abaissement même. Le duc de Guise, grand
chambellan du roi, n’avait vendu cette charge de la couronne au duc de
Bouillon, que huit cent mille livres.
C’était la fronde, c’était la guerre de Paris qui avait mis ce prix aux
charges de judicature. Si c’était un des grands défauts et un des grands
malheurs d’un gouvernement long-temps obéré, que la France fût l’unique
pays de la terre où les places de juges fussent vénales, c’était une
suite du levain de la sédition, et c’était une espèce d’insulte faite au
trône, qu’une place de procureur du roi coûtât plus que les premières
dignités de la couronne.
Fouquet, pour avoir dissipé les finances de l’état, et pour en avoir usé
comme des siennes propres, n’en avait pas moins de grandeur dans l’ame.
Ses déprédations n’avaient été que des magnificences et des libéralités.
(1661) Il fit porter à l’épargne le prix de sa charge, et cette belle
action ne le sauva pas. On attira avec adresse à Nantes un homme qu’un
exempt et deux gardes pouvaient arrêter à Paris. Le roi lui fit des
caresses avant sa disgrace. Je ne sais pourquoi la plupart des princes
affectent d’ordinaire de tromper par de fausses bontés ceux de leurs
sujets qu’ils veulent perdre. La dissimulation alors est l’opposé de la
grandeur. Elle n’est jamais une vertu, et ne peut devenir un talent
estimable que quand elle est absolument nécessaire. Louis XIV parut
sortir de son caractère; mais on lui avait fait entendre que Fouquet
fesait de grandes fortifications à Belle-Isle, et qu’il pouvait avoir
trop de liaisons au-dehors et au-dedans du royaume. Il parut bien, quand
il fut arrêté et conduit à la Bastille et à Vincennes, que son parti
n’était autre chose que l’avidité de quelques courtisans et de quelques
femmes, qui recevaient de lui des pensions, et qui l’oublièrent dès
qu’il ne fut plus en état d’en donner. Il lui resta d’autres amis, et
cela prouve qu’il en méritait. L’illustre madame de Sévigné, Pellisson,
Gourville, mademoiselle Scudéri, plusieurs gens de lettres, se
déclarèrent hautement pour lui, et le servirent avec tant de chaleur,
qu’ils lui sauvèrent la vie.
On connaît ces vers de Hesnault, le traducteur de _Lucrèce_, contre
Colbert, le persécuteur de Fouquet:
Ministre avare et lâche, esclave malheureux,
Qui gémis sous le poids des affaires publiques;
Victime dévouée aux chagrins politiques,
Fantôme révéré sous un titre onéreux;
Vois combien des grandeurs le comble est dangereux;
Contemple de Fouquet les funestes reliques,
Et, tandis qu’à sa perte en secret tu t’appliques,
Crains qu’on ne te prépare un destin plus affreux:
Sa chute quelque jour te peut être commune.
Crains ton poste, ton rang, la cour, et la fortune.
Nul ne tombe innocent d’où l’on te voit monté.
Cesse donc d’animer ton prince à son supplice;
Et, près d’avoir besoin de toute sa bonté,
Ne le fais pas user de toute sa justice.
M. Colbert, à qui l’on parla de ce sonnet injurieux, demanda si le roi y
était offensé. On lui dit que non: «Je ne le suis donc pas,» répondit le
ministre.
Il ne faut jamais être la dupe de ces réponses méditées, de ces discours
publics que le cœur désavoue. Colbert paraissait modéré, mais il
poursuivait la mort de Fouquet avec acharnement. On peut être bon
ministre et vindicatif. Il est triste qu’il n’ait pas su être aussi
généreux que vigilant. [71] Un des plus implacables de ses persécuteurs
était Michel Le Tellier, alors secrétaire d’état, et son rival en
crédit. C’est celui-là même qui fut depuis chancelier. Quand on lit son
oraison funèbre, et qu’on la compare avec sa conduite, que peut-on
penser, sinon qu’une oraison funèbre n’est qu’une déclamation? Mais le
chancelier Séguier, président de la commission, fut celui des juges de
Fouquet qui poursuivit sa mort avec le plus d’acharnement, et qui le
traita avec le plus de dureté.
Il est vrai que, faire le procès du surintendant, c’était accuser la
mémoire du cardinal Mazarin. Les plus grandes déprédations dans les
finances étaient son ouvrage. Il s’était approprié en souverain
plusieurs branches des revenus de l’état. Il avait traité en son nom et
à son profit des munitions des armées. «Il imposait (dit Fouquet dans
ses défenses), par lettres de cachet, des sommes extraordinaires sur
les généralités; ce qui ne s’était jamais fait que par lui et pour lui,
et ce qui est punissable de mort par les ordonnances.» C’est ainsi que
le cardinal avait amassé des biens immenses, que lui-même ne connaissait
plus.
J’ai entendu conter à feu M. de Caumartin[72], intendant des finances,
que, dans sa jeunesse, quelques années après la mort du cardinal, il
avait été au palais Mazarin, où logeaient le duc, son héritier, et la
duchesse Hortense; qu’il y vit une grande armoire de marqueterie, fort
profonde, qui tenait du haut jusqu’en bas tout le fond d’un cabinet. Les
clefs en avaient été perdues depuis long-temps, et l’on avait négligé
d’ouvrir les tiroirs. M. de Caumartin, étonné de cette négligence, dit à
la duchesse de Mazarin qu’on trouverait peut-être des curiosités dans
cette armoire. On l’ouvrit: elle était toute remplie de quadruples, de
jetons et de médailles d’or. Madame de Mazarin en jeta au peuple des
poignées par les fenêtres pendant plus de huit jours[73].
L’abus que le cardinal Mazarin avait fait de sa puissance despotique ne
justifiait pas le surintendant; mais l’irrégularité des procédures
faites contre lui, la longueur de son procès, l’acharnement odieux du
chancelier Séguier contre lui, le temps qui éteint l’envie publique, et
qui inspire la compassion pour les malheureux, enfin, les sollicitations
toujours plus vives en faveur d’un infortuné que les manœuvres pour le
perdre ne sont pressantes, tout cela lui sauva la vie. Le procès ne fut
jugé qu’au bout de trois ans, en 1664. De vingt-deux juges qui
opinèrent, il n’y en eut que neuf qui conclurent à la mort; et les
treize autres[74], parmi lesquels il y en avait à qui Gourville avait
fait accepter des présents, opinèrent à un bannissement perpétuel. Le
roi commua la peine en une plus dure. Cette sévérité n’était conforme ni
aux anciennes lois du royaume, ni à celles de l’humanité. Ce qui révolta
le plus l’esprit des citoyens, c’est que le chancelier fit exiler l’un
des juges, nommé Roquesante, qui avait le plus déterminé la chambre de
justice à l’indulgence[75]. Fouquet fut enfermé au château de Pignerol.
Tous les historiens disent qu’il y mourut en 1680; mais Gourville
assure, dans ses _Mémoires_, qu’il sortit de prison quelque temps avant
sa mort. La comtesse de Vaux, sa belle-fille, m’avait déjà confirmé ce
fait; cependant on croit le contraire dans sa famille. Ainsi on ne sait
pas où est mort cet infortuné, dont les moindres actions avaient de
l’éclat quand il était puissant[76].
Le secrétaire d’état Guénégaud, qui vendit sa charge à Colbert, n’en fut
pas moins poursuivi par la chambre de justice, qui lui ôta la plus
grande partie de sa fortune. Ce qu’il y eut de plus singulier dans les
arrêts de cette chambre, c’est qu’un évêque d’Avranches fut condamné à
une amende de douze mille francs. Il s’appelait Boislève; c’était le
frère d’un partisan dont il avait partagé les concussions[77].
Saint-Évremond, attaché au surintendant, fut enveloppé dans sa disgrace.
Colbert, qui cherchait partout des preuves contre celui qu’il voulait
perdre, fit saisir des papiers confiés à madame du Plessis-Bellière[78];
et dans ces papiers on trouva la lettre manuscrite de Saint-Évremond sur
la paix des Pyrénées. On lut au roi cette plaisanterie, qu’on fit passer
pour un crime d’état. Colbert, qui dédaignait de se venger de Hesnault,
homme obscur, persécuta, dans Saint-Évremond, l’ami de Fouquet qu’il
haïssait, et le bel esprit qu’il craignait. Le roi eut l’extrême
sévérité de punir une raillerie innocente, faite il y avait long-temps
contre le cardinal Mazarin, qu’il ne regrettait pas, et que toute la
cour avait outragé, calomnié, et proscrit impunément pendant plusieurs
années. De mille écrits faits contre ce ministre, le moins mordant fut
le seul puni, et le fut après sa mort.
Saint-Évremond, retiré en Angleterre, vécut et mourut en homme libre et
philosophe. Le marquis de Miremond, son ami, me disait autrefois à
Londres qu’il y avait une autre cause de sa disgrace, et que
Saint-Évremond n’avait jamais voulu s’en expliquer. Lorsque Louis XIV
permit à Saint-Évremond de revenir dans sa patrie, sur la fin de ses
jours, ce philosophe dédaigna de regarder cette permission comme une
grace; il prouva que la patrie est où l’on vit heureux, et il l’était à
Londres.
Le nouveau ministre des finances, sous le simple titre de
contrôleur-général, justifia la sévérité de ses poursuites, en
rétablissant l’ordre que ses prédécesseurs avaient troublé, et en
travaillant sans relâche à la grandeur de l’état.
La cour devint le centre des plaisirs et le modèle des autres cours. Le
roi se piqua de donner des fêtes qui fissent oublier celles de Vaux.
Il semblait que la nature prît plaisir alors à produire en France les
plus grands hommes dans tous les arts, et à rassembler à la cour ce
qu’il y avait jamais eu de plus beau et de mieux fait en hommes et en
femmes. Le roi l’emportait sur tous ses courtisans par la richesse de sa
taille et par la beauté majestueuse de ses traits. Le son de sa voix,
noble et touchant, gagnait les cœurs qu’intimidait sa présence. Il avait
une démarche qui ne pouvait convenir qu’à lui et à son rang, et qui eût
été ridicule en tout autre. L’embarras qu’il inspirait à ceux qui lui
parlaient flattait en secret la complaisance avec laquelle il sentait
sa supériorité. Ce vieil officier, qui se troublait, qui bégayait, en
lui demandant une grace, et qui, ne pouvant achever son discours, lui
dit: «Sire, je ne tremble pas ainsi devant vos ennemis,» n’eut pas de
peine à obtenir ce qu’il demandait.
Le goût de la société n’avait pas encore reçu toute sa perfection à la
cour. La reine-mère, Anne d’Autriche, commençait à aimer la retraite. La
reine régnante savait à peine le français, et la bonté fesait son seul
mérite. La princesse d’Angleterre, belle-sœur du roi, apporta à la cour
les agréments d’une conversation douce et animée, soutenue bientôt par
la lecture des bons ouvrages et par un goût sûr et délicat. Elle se
perfectionna dans la connaissance de la langue, qu’elle écrivait mal
encore au temps de son mariage. Elle inspira une émulation d’esprit
nouvelle, et introduisit à la cour une politesse et des graces dont à
peine le reste de l’Europe avait l’idée. Madame avait tout l’esprit de
Charles II, son frère, embelli par les charmes de son sexe, par le don
et par le désir de plaire. La cour de Louis XIV respirait une galanterie
que la décence rendait plus piquante. Celle qui régnait à la cour de
Charles II était plus hardie, et trop de grossièreté en déshonorait les
plaisirs.
Il y eut d’abord entre Madame et le roi beaucoup de ces coquetteries
d’esprit et de cette intelligence secrète qui se remarquèrent dans de
petites fêtes souvent répétées. Le roi lui envoyait des vers; elle y
répondait. Il arriva que le même homme fut à-la-fois le confident du roi
et de Madame dans ce commerce ingénieux. C’était le marquis de Dangeau.
Le roi le chargeait d’écrire pour lui; et la princesse l’engageait à
répondre au roi. Il les servit ainsi tous deux, sans laisser soupçonner
à l’un qu’il fût employé par l’autre; et ce fut une des causes de sa
fortune.
Cette intelligence jeta des alarmes dans la famille royale. Le roi
réduisit l’éclat de ce commerce à un fonds d’estime et d’amitié qui ne
s’altéra jamais. Lorsque Madame fit depuis travailler Racine et
Corneille à la tragédie de _Bérénice_[79], elle avait en vue non
seulement la rupture du roi avec la connétable Colonne, mais le frein
qu’elle-même avait mis à son propre penchant, de peur qu’il ne devînt
dangereux. Louis XIV est assez désigné dans ces deux vers de la
_Bérénice_ de Racine:
Qu’en quelque obscurité que le sort l’eût fait naître,
Le monde, en le voyant, eût reconnu son maître.
Ces amusements firent place à la passion plus sérieuse et plus suivie
qu’il eut pour mademoiselle de La Vallière, fille d’honneur de Madame.
Il goûta avec elle le bonheur rare d’être aimé uniquement pour lui-même.
Elle fut deux ans l’objet caché de tous les amusements galants, et de
toutes les fêtes que le roi donnait. Un jeune valet-de-chambre du roi,
nommé Belloc, composa plusieurs récits qu’on mêlait à des danses, tantôt
chez la reine, tantôt chez Madame; et ces récits exprimaient avec
mystère le secret de leurs cœurs, qui cessa bientôt d’être un secret.
Tous les divertissements publics que le roi donnait étaient autant
d’hommages à sa maîtresse. On fit, en 1662, un carrousel vis-à-vis les
Tuileries[80], dans une vaste enceinte, qui en a retenu le nom de _Place
du Carrousel_. Il y eut cinq quadrilles. Le roi était à la tête des
Romains; son frère, des Persans; le prince de Condé, des Turcs; le duc
d’Enghien, son fils, des Indiens; le duc de Guise, des Américains. Ce
duc de Guise était petit-fils du Balafré. Il était célèbre dans le monde
par l’audace malheureuse avec laquelle il avait entrepris de se rendre
maître de Naples. Sa prison, ses duels, ses amours romanesques, ses
profusions, ses aventures, le rendaient singulier en tout. Il semblait
être d’un autre siècle. On disait de lui, en le voyant courir avec le
grand Condé: «Voilà les héros de l’histoire et de la fable.»
La reine-mère, la reine régnante, la reine d’Angleterre, veuve de
Charles Iᵉʳ, oubliant alors ses malheurs, étaient sous un dais à ce
spectacle. Le comte de Sault, fils du duc de Lesdiguières, remporta le
prix, et le reçut des mains de la reine-mère. Ces fêtes ranimèrent plus
que jamais le goût des devises et des emblèmes que les tournois avaient
mis autrefois à la mode, et qui avaient subsisté après eux.
Un antiquaire, nommé Douvrier[81], imagina dès-lors pour Louis XIV
l’emblème d’un soleil dardant ses rayons sur un globe, avec ces mots:
_Nec pluribus impar_. L’idée était un peu imitée d’une devise espagnole
faite pour Philippe II, et plus convenable à ce roi qui possédait la
plus belle partie du Nouveau-Monde et tant d’états dans l’ancien, qu’à
un jeune roi de France qui ne donnait encore que des espérances. Cette
devise eut un succès prodigieux. Les armoiries du roi, les meubles de la
couronne, les tapisseries, les sculptures, en furent ornées. Le roi ne
la porta jamais dans ses carrousels. On a reproché injustement à Louis
XIV le faste de cette devise, comme s’il l’avait choisie lui-même; et
elle a été peut-être plus justement critiquée pour le fond. Le corps ne
représente pas ce que la légende signifie, et cette légende n’a pas un
sens assez clair et assez déterminé. Ce qu’on peut expliquer de
plusieurs manières ne mérite d’être expliqué d’aucune. Les devises, ce
reste de l’ancienne chevalerie, peuvent convenir à des fêtes, et ont de
l’agrément quand les allusions sont justes, nouvelles, et piquantes. Il
vaut mieux n’en point avoir que d’en souffrir de mauvaises et de basses,
comme celle de Louis XII; c’était un porc-épic avec ces paroles: «Qui
s’y frotte s’y pique.» Les devises sont, par rapport aux inscriptions,
ce que sont des mascarades en comparaison des cérémonies augustes.
La fête de Versailles, en 1664, surpassa celle du carrousel, par sa
singularité, par sa magnificence, et les plaisirs de l’esprit qui, se
mêlant à la splendeur de ces divertissements, y ajoutaient un goût et
des graces dont aucune fête n’avait encore été embellie. Versailles
commençait à être un séjour délicieux, sans approcher de la grandeur
dont il fut depuis.
(1664) Le 5 mai, le roi y vint avec la cour composée de six cents
personnes, qui furent défrayées avec leur suite, aussi bien que tous
ceux qui servirent aux apprêts de ces enchantements. Il ne manqua jamais
à ces fêtes que des monuments construits exprès pour les donner, tels
qu’en élevèrent les Grecs et les Romains: mais la promptitude avec
laquelle on construisit des théâtres, des amphithéâtres, des portiques,
ornés avec autant de magnificence que de goût, était une merveille qui
ajoutait à l’illusion, et qui, diversifiée depuis en mille manières,
augmentait encore le charme de ces spectacles.
Il y eut d’abord une espèce de carrousel. Ceux qui devaient courir
parurent le premier jour comme dans une revue; ils étaient précédés de
hérauts d’armes, de pages, d’écuyers, qui portaient leurs devises et
leurs boucliers; et sur ces boucliers étaient écrits en lettres d’or des
vers composés par Perigni et par Benserade. Ce dernier surtout avait un
talent singulier pour ces pièces galantes, dans lesquelles il fesait
toujours des allusions délicates et piquantes aux caractères des
personnes, aux personnages de l’antiquité ou de la fable qu’on
représentait, et aux passions qui animaient la cour. Le roi représentait
Roger: tous les diamants de la couronne brillaient sur son habit et sur
le cheval qu’il montait. Les reines et trois cents dames, sous des arcs
de triomphe, voyaient cette entrée.
Le roi, parmi tous les regards attachés sur lui, ne distinguait que ceux
de mademoiselle de La Vallière. La fête était pour elle seule; elle en
jouissait confondue dans la foule.
La cavalcade était suivie d’un char doré de dix-huit pieds de haut, de
quinze de large, de vingt-quatre de long, représentant le char du
Soleil. Les quatre Ages, d’or, d’argent, d’airain, et de fer; les signes
célestes, les Saisons, les Heures, suivaient à pied ce char. Tout était
caractérisé. Des bergers portaient les pièces de la barrière qu’on
ajustait au son des trompettes, auxquelles succédaient par intervalle
les musettes et les violons. Quelques personnages, qui suivaient le char
d’Apollon, vinrent d’abord réciter aux reines des vers convenables au
lieu, au temps, au roi, et aux dames. Les courses finies, et la nuit
venue, quatre mille gros flambeaux éclairèrent l’espace où se donnaient
les fêtes. Des tables y furent servies par deux cents personnages, qui
représentaient les Saisons, les Faunes, les Sylvains, les Dryades, avec
des pasteurs, des vendangeurs, des moissonneurs. Pan et Diane avançaient
sur une montagne mouvante, et en descendirent pour faire poser sur les
tables ce que les campagnes et les forêts produisent de plus délicieux.
Derrière les tables, en demi-cercle, s’éleva tout d’un coup un théâtre
chargé de concertants. Les arcades qui entouraient la table et le
théâtre étaient ornées de cinq cents girandoles vertes et argent, qui
portaient des bougies; et une balustrade dorée fermait cette vaste
enceinte.
Ces fêtes, si supérieures à celles qu’on invente dans les romans,
durèrent sept jours. Le roi remporta quatre fois le prix des jeux, et
laissa disputer ensuite aux autres chevaliers les prix qu’il avait
gagnés, et qu’il leur abandonnait.
La comédie de _la Princesse d’Élide_, quoiqu’elle ne soit pas une des
meilleures de Molière, fut un des plus agréables ornements de ces jeux,
par une infinité d’allégories fines sur les mœurs du temps, et par des
à-propos qui font l’agrément de ces fêtes, mais qui sont perdus pour la
postérité. On était encore très entêté, à la cour, de l’astrologie
judiciaire: plusieurs princes pensaient, par une superstition
orgueilleuse, que la nature les distinguait jusqu’à écrire leur destinée
dans les astres. Le duc de Savoie, Victor-Amédée, père de la duchesse de
Bourgogne, eut un astrologue auprès de lui, même après son abdication.
Molière osa attaquer cette illusion dans _les Amants magnifiques_[82],
joués dans une autre fête, en 1670.
On y voit aussi un fou de cour, ainsi que dans _la Princesse d’Élide_.
Ces misérables étaient encore fort à la mode. C’était un reste de
barbarie, qui a duré plus long-temps en Allemagne qu’ailleurs. Le besoin
des amusements, l’impuissance de s’en procurer d’agréables et d’honnêtes
dans les temps d’ignorance et de mauvais goût, avaient fait imaginer ce
triste plaisir, qui dégrade l’esprit humain. Le fou qui était alors
auprès de Louis XIV avait appartenu au prince de Condé: il s’appelait
l’Angeli. Le comte de Grammont disait que de tous les fous qui avaient
suivi Monsieur le Prince, il n’y avait que l’Angeli qui eût fait
fortune. Ce bouffon ne manquait pas d’esprit. C’est lui qui dit «qu’il
n’allait pas au sermon, parcequ’il n’aimait pas le _brailler_, et qu’il
n’entendait pas le _raisonner_.»
(1664) La farce du _Mariage forcé_ fut aussi jouée à cette fête. Mais ce
qu’il y eut de véritablement admirable, ce fut la première
représentation des trois premiers actes du _Tartufe_. Le roi voulut voir
ce chef-d’œuvre avant même qu’il fût achevé. Il le protégea depuis
contre les faux dévots, qui voulurent intéresser la terre et le ciel
pour le supprimer; et il subsistera, comme on l’a déjà dit ailleurs[83],
tant qu’il y aura en France du goût et des hypocrites.
La plupart de ces solennités brillantes ne sont souvent que pour les
yeux et les oreilles. Ce qui n’est que pompe et magnificence passe en un
jour; mais quand des chefs-d’œuvre de l’art, comme le _Tartufe_, font
l’ornement de ces fêtes, elles laissent après elles une éternelle
mémoire.
On se souvient encore de plusieurs traits de ces allégories de
Benserade, qui ornaient les ballets de ce temps-là. Je ne citerai que
ces vers pour le roi représentant le Soleil:
Je doute qu’on le prenne avec vous sur le ton[84]
De Daphné ni de Phaéton,
Lui trop ambitieux, elle trop inhumaine.
Il n’est point là de piége où vous puissiez donner:
Le moyen de s’imaginer
Qu’une femme vous fuie, et qu’un homme vous mène?
La principale gloire de ces amusements qui perfectionnaient en France le
goût, la politesse, et les talents, venait de ce qu’ils ne dérobaient
rien aux travaux continuels du monarque. Sans ces travaux il n’aurait su
que tenir une cour, il n’aurait pas su régner; et si les plaisirs
magnifiques de cette cour avaient insulté à la misère du peuple, ils
n’eussent été qu’odieux: mais le même homme qui avait donné ces fêtes
avait donné du pain au peuple dans la disette de 1662. Il avait fait
venir des grains, que les riches achetèrent à vil prix, et dont il fit
des dons aux pauvres familles à la porte du Louvre: il avait remis au
peuple trois millions de tailles: nulle partie de l’administration
intérieure n’était négligée; son gouvernement était respecté au-dehors.
Le roi d’Espagne, obligé de lui céder la préséance; le pape, forcé de
lui faire satisfaction; Dunkerque ajouté à la France par un marché
glorieux à l’acquéreur et honteux pour le vendeur; enfin, toutes ses
démarches, depuis qu’il tenait les rênes, avaient été ou nobles ou
utiles; il était beau après cela de donner des fêtes.
(1664) Le légat _a latere_[85], Chigi, neveu du pape Alexandre VII,
venant au milieu de toutes les réjouissances de Versailles faire
satisfaction au roi de l’attentat des gardes du pape, étala à la cour un
spectacle nouveau. Ces grandes cérémonies sont des fêtes pour le public.
Les honneurs qu’on lui fit rendaient la satisfaction plus éclatante. Il
reçut, sous un dais, les respects des cours supérieures, du corps de
ville, du clergé. Il entra dans Paris au bruit du canon, ayant le grand
Condé à sa droite, et le fils de ce prince à sa gauche, et vint, dans
cet appareil, s’humilier, lui, Rome, et le pape, devant un roi qui
n’avait pas encore tiré l’épée. Il dîna avec Louis XIV après l’audience,
et on ne fut occupé que de le traiter avec magnificence, et de lui
procurer des plaisirs. On traita depuis le doge de Gênes avec moins
d’honneurs, mais avec ce même empressement de plaire, que le roi
concilia toujours avec ses démarches altières.
Tout cela donnait à la cour de Louis XIV un air de grandeur qui effaçait
toutes les autres cours de l’Europe. Il voulait que cet éclat, attaché à
sa personne, rejaillît sur tout ce qui l’environnait; que tous les
grands fussent honorés, et qu’aucun ne fût puissant, à commencer par son
frère, et par Monsieur le Prince. C’est dans cette vue qu’il jugea en
faveur des pairs leur ancienne querelle avec les présidents du
parlement. Ceux-ci prétendaient devoir opiner avant les pairs, et
s’étaient mis en possession de ce droit. Il régla dans un conseil
extraordinaire que les pairs opineraient aux lits de justice, en
présence du roi, avant les présidents, comme s’ils ne devaient cette
prérogative qu’à sa présence; et il laissa subsister l’ancien usage dans
les assemblées qui ne sont pas des lits de justice[86].
Pour distinguer ses principaux courtisans, il avait inventé des casaques
bleues, brodées d’or et d’argent. La permission de les porter était une
grande grace pour des hommes que la vanité mène. On les demandait
presque comme le collier de l’ordre. On peut remarquer, puisqu’il est
ici question de petits détails, qu’on portait alors des casaques
par-dessus un pourpoint orné de rubans, et sur cette casaque passait un
baudrier, auquel pendait l’épée. On avait une espèce de rabat à
dentelles, et un chapeau orné de deux rangs de plumes. Cette mode, qui
dura jusqu’à l’année 1684, devint celle de toute l’Europe, excepté de
l’Espagne et de la Pologne. On se piquait déjà presque partout d’imiter
la cour de Louis XIV.
Il établit dans sa maison un ordre qui dure encore; régla les rangs et
les fonctions; créa des charges nouvelles auprès de sa personne, comme
celle de grand maître de sa garde-robe. Il rétablit les tables
instituées par François Iᵉʳ, et les augmenta. Il y en eut douze pour les
officiers commensaux, servies avec autant de propreté et de profusion
que celles de beaucoup de souverains: il voulait que les étrangers y
fussent tous invités: cette attention dura pendant tout son règne. Il en
eut une autre plus recherchée et plus polie encore. Lorsqu’il eut fait
bâtir les pavillons de Marli, en 1679, toutes les dames trouvaient dans
leur appartement une toilette complète; rien de ce qui appartient à un
luxe commode n’était oublié: quiconque était du voyage pouvait donner
des repas dans son appartement: on y était servi avec la même
délicatesse que le maître. Ces petites choses n’acquièrent du prix que
quand elles sont soutenues par les grandes. Dans tout ce qu’il fesait on
voyait de la splendeur et de la générosité. Il fesait présent de deux
cent mille francs aux filles de ses ministres, à leur mariage[87].
Ce qui lui donna dans l’Europe le plus d’éclat, ce fut une libéralité
qui n’avait point d’exemple. L’idée lui en vint d’un discours du duc de
Saint-Aignan, qui lui conta que le cardinal de Richelieu avait envoyé
des présents à quelques savants étrangers, qui avaient fait son éloge.
Le roi n’attendit pas qu’il fût loué; mais sûr de mériter de l’être, il
recommanda à ses ministres Lyonne et Colbert, de choisir un nombre de
Français et d’étrangers distingués dans la littérature, auxquels il
donnerait des marques de sa générosité. Lyonne ayant écrit dans les pays
étrangers, et s’étant fait instruire autant qu’on le peut dans cette
matière si délicate, où il s’agit de donner des préférences aux
contemporains, on fit d’abord une liste de soixante personnes: les unes
eurent des présents, les autres des pensions, selon leur rang, leurs
besoins, et leur mérite. (1663) Le bibliothécaire du Vatican, Allacci;
le comte Graziani, secrétaire d’état du duc de Modène; le célèbre
Viviani, mathématicien du grand duc de Florence; Vossius,
l’historiographe des Provinces-Unies; l’illustre mathématicien Huygens;
un résident hollandais en Suède; enfin jusqu’à des professeurs d’Altorf
et de Helmstadt, villes presque inconnues des Français, furent étonnés
de recevoir des lettres de M. Colbert, par lesquelles il leur mandait
que, si le roi n’était pas leur souverain, il les priait d’agréer qu’il
fût leur bienfaiteur. Les expressions de ces lettres étaient mesurées
sur la dignité des personnes; et toutes étaient accompagnées, ou de
gratifications considérables, ou de pensions.
Parmi les Français, on sut distinguer Racine, Quinault, Fléchier, depuis
évêque de Nîmes, encore fort jeune: ils eurent des présents. Il est vrai
que Chapelain et Cotin eurent des pensions; mais c’était principalement
Chapelain que le ministre Colbert avait consulté. Ces deux hommes,
d’ailleurs si décriés pour la poésie, n’étaient pas sans mérite.
Chapelain avait une littérature immense; et, ce qui peut surprendre,
c’est qu’il avait du goût, et qu’il était un des critiques les plus
éclairés. Il y a une grande distance de tout cela au génie. La science
et l’esprit conduisent un artiste, mais ne le forment en aucun genre.
Personne en France n’eut plus de réputation de son temps que Ronsard et
Chapelain. C’est qu’on était barbare dans le temps de Ronsard, et qu’à
peine on sortait de la barbarie dans celui de Chapelain. Costar, le
compagnon d’étude de Balzac et de Voiture, appelle Chapelain le premier
des poëtes héroïques.[88]
Boileau n’eut point de part à ces libéralités; il n’avait encore fait
que des satires, et l’on sait que ses satires attaquaient les mêmes
savants que le ministre avait consultés. Le roi le distingua, quelques
années après, sans consulter personne[89].
Les présents faits dans les pays étrangers furent si considérables, que
Viviani fit bâtir à Florence une maison des libéralités de Louis XIV. Il
mit en lettres d’or sur le frontispice, _Ædes a Deo datæ_; allusion au
surnom de Dieu-Donné, dont la voix publique avait nommé ce prince à sa
naissance.
On se figure aisément l’effet qu’eut dans l’Europe cette magnificence
extraordinaire; et si l’on considère tout ce que le roi fit bientôt
après de mémorable, les esprits les plus sévères et les plus difficiles
doivent souffrir les éloges immodérés qu’on lui prodigua. Les Français
ne furent pas les seuls qui le louèrent. On prononça douze panégyriques
de Louis XIV, en diverses villes d’Italie; hommage qui n’était rendu ni
par la crainte ni par l’espérance, et que le marquis Zampieri envoya au
roi.
Il continua toujours à répandre ses bienfaits sur les lettres et sur
les arts. Des gratifications particulières d’environ quatre mille louis
à Racine, la fortune de Despréaux, celle de Quinault, surtout celle de
Lulli, et de tous les artistes qui lui consacrèrent leurs travaux, en
sont des preuves. Il donna même mille louis à Benserade, pour faire
graver les tailles-douces de ses _Métamorphoses d’Ovide en rondeaux_:
libéralité mal appliquée, qui prouve seulement la générosité du
souverain. Il récompensait dans Benserade le petit mérite qu’il avait eu
dans ses ballets.
Plusieurs écrivains ont attribué uniquement à Colbert cette protection
donnée aux arts, et cette magnificence de Louis XIV; mais il n’eut
d’autre mérite en cela que de seconder la magnanimité et le goût de son
maître. Ce ministre, qui avait un très grand génie pour les finances, le
commerce, la navigation, la police générale, n’avait pas dans l’esprit
ce goût et cette élévation du roi; il s’y prêtait avec zèle, et était
loin de lui inspirer ce que la nature donne.
On ne voit pas, après cela, sur quel fondement quelques écrivains ont
reproché l’avarice à ce monarque. Un prince qui a des domaines
absolument séparés des revenus de l’état, peut être avare comme un
particulier; mais un roi de France, qui n’est réellement que le
dispensateur de l’argent de ses sujets, ne peut guère être atteint de ce
vice. L’attention et la volonté de récompenser peuvent lui manquer; mais
c’est ce qu’on ne peut reprocher à Louis XIV.
Dans le temps même qu’il commençait à encourager les talents par tant de
bienfaits, l’usage que le comte de Bussi fit des siens fut
rigoureusement puni. On le mit à la Bastille en 1665[90]. Les _Amours
des Gaules_ furent le prétexte de sa prison. La véritable cause était
cette chanson, où le roi était trop compromis, et dont alors on
renouvela le souvenir pour perdre Bussi, à qui on l’imputait:
Que Déodatus est heureux
De baiser ce bec amoureux[91]
Qui d’une oreille à l’autre va!
Alleluia.
Ses ouvrages n’étaient pas assez bons pour compenser le mal qu’ils lui
firent. Il parlait purement sa langue: il avait du mérite, mais plus
d’amour-propre encore, et il ne se servit guère de ce mérite que pour se
faire des ennemis. Louis XIV aurait agi généreusement s’il lui avait
pardonné; il vengea son injure personnelle en paraissant céder au cri
public. Cependant le comte de Bussi fut relâché au bout de dix-huit
mois; mais il fut privé de ses charges, et resta dans la disgrace tout
le reste de sa vie, protestant en vain à Louis XIV une tendresse que ni
le roi ni personne ne croyait sincère.