CHAPITRE XXII.

Louis XIV continue à demander la paix et à se défendre. Le duc de

Vendôme affermit le roi d’Espagne sur le trône.

Non seulement les ennemis avançaient ainsi pied à pied, et fesaient

tomber de ce côté toutes les barrières de la France; mais ils

prétendaient, aidés du duc de Savoie, aller surprendre la Franche-Comté,

et pénétrer par les deux bouts dans le cœur du royaume. Le général

Merci, chargé de faciliter cette entreprise, en entrant dans la

Haute-Alsace par Bâle, fut heureusement arrêté, près de l’île de

Neubourg, sur le Rhin, par le comte, depuis maréchal, Du Bourg (26 août

1709). Je ne sais par quelle fatalité ceux qui ont porté le nom de Merci

ont toujours été aussi malheureux qu’estimés. Celui-ci fut vaincu de la

manière la plus complète. Rien ne fut entrepris du côté de la

Savoie[39], mais on n’en craignait pas moins du côté de la Flandre; et

l’intérieur du royaume était dans un état si languissant, que le roi

demanda encore la paix en suppliant. Il offrait de reconnaître

l’archiduc pour roi d’Espagne, de ne donner aucun secours à son

petit-fils, et de l’abandonner à sa fortune; de donner quatre places en

otage; de rendre Strasbourg et Brisach; de renoncer à la souveraineté de

l’Alsace, et de n’en garder que la préfecture; de raser toutes ses

places, depuis Bâle jusqu’à Philipsbourg; de combler le port si

long-temps redoutable de Dunkerque, et d’en raser les fortifications; de

laisser aux États-Généraux Lille, Tournai, Ypres, Menin, Furnes, Condé,

Maubeuge. Voilà les points principaux qui devaient servir de fondement à

la paix qu’il implorait.

Les alliés voulurent encore goûter le triomphe de discuter les

soumissions de Louis XIV. On permit à ses plénipotentiaires de venir, au

commencement de 1710, porter dans la petite ville de Gertruidenberg les

prières de ce monarque. Il choisit le maréchal d’Uxelles, homme froid,

taciturne, d’un esprit plus sage qu’élevé et hardi, et l’abbé, depuis

cardinal, de Polignac, l’un des plus beaux esprits et des plus éloquents

de son siècle, qui imposait par sa figure et par ses graces. L’esprit,

la sagesse, l’éloquence, ne sont rien dans des ministres, lorsque le

prince n’est pas heureux. Ce sont les victoires qui font les traités.

Les ambassadeurs de Louis XIV furent plutôt confinés qu’admis à

Gertruidenberg. Les députés venaient entendre leurs offres, et les

rapportaient à La Haye au prince Eugène, au duc de Marlborough, au comte

de Zinzendorf, ambassadeur de l’empereur; et ces offres étaient toujours

reçues avec mépris. On leur insultait par des libelles outrageants, tous

composés par des réfugiés français, devenus plus ennemis de la gloire de

Louis XIV que Marlborough et Eugène.

Les plénipotentiaires de France poussèrent l’humiliation jusqu’à

promettre que le roi donnerait de l’argent pour détrôner Philippe V, et

ne furent point écoutés. On exigea que Louis XIV, pour préliminaires,

s’engageât seul à chasser d’Espagne son petit-fils, dans deux mois, par

la voie des armes. Cette inhumanité absurde, beaucoup plus outrageante

qu’un refus, était inspirée par de nouveaux succès.

Tandis que les alliés parlaient ainsi en maîtres irrités contre la

grandeur et la fierté de Louis XIV, également abaissées, ils prenaient

la ville de Douai (juin 1710). Ils s’emparèrent bientôt après de

Béthune, d’Aire, de Saint-Venant; et le lord Stair proposa d’envoyer des

partis jusqu’à Paris.

Presque dans le même temps, l’armée de l’archiduc, commandée en Espagne

par Gui de Staremberg, le général allemand qui avait le plus de

réputation après le prince Eugène, remporta, près de Saragosse (20 août

1710), une victoire complète sur l’armée en qui le parti de Philippe V

avait mis son espérance, à la tête de laquelle était le marquis de Bay,

général malheureux. On remarqua encore que les deux princes qui se

disputaient l’Espagne, et qui étaient l’un et l’autre à portée de leur

armée, ne se trouvèrent pas à cette bataille. De tous les princes pour

qui on combattait en Europe, il n’y avait alors que le duc de Savoie qui

fit la guerre par lui-même. Il était triste qu’il n’acquît cette gloire

qu’en combattant contre ses deux filles, dont il voulait détrôner l’une

pour acquérir en Lombardie un peu de terrain, sur lequel l’empereur

Joseph lui fesait déjà des difficultés, et dont on l’aurait dépouillé à

la première occasion.

Cet empereur était heureux partout, et n’était nulle part modéré dans

son bonheur. Il démembrait de sa seule autorité la Bavière; il en

donnait les fiefs à ses parents et à ses créatures. Il dépouillait le

jeune duc de La Mirandole en Italie; et les princes de l’empire lui

entretenaient une armée vers le Rhin, sans penser qu’ils travaillaient à

cimenter un pouvoir qu’ils craignaient: tant était encore dominante dans

les esprits la vieille haine contre le nom de Louis XIV, qui semblait le

premier des intérêts. La fortune de Joseph le fit encore triompher des

mécontents de Hongrie. La France avait suscité contre lui le prince

Ragotski, armé pour ses prétentions et pour celles de son pays. Ragotski

fut battu, ses villes prises, son parti ruiné. Ainsi Louis XIV était

également malheureux au-dehors, au-dedans, sur mer et sur terre, dans

les négociations publiques et dans les intrigues secrètes.

Toute l’Europe croyait alors que l’archiduc Charles, frère de l’heureux

Joseph, régnerait sans concurrent en Espagne. L’Europe était menacée

d’une puissance plus terrible que celle de Charles-Quint; et c’était

l’Angleterre, long-temps ennemie de la branche d’Autriche espagnole, et

la Hollande, son esclave révoltée, qui s’épuisaient pour l’établir.

Philippe V, réfugié à Madrid, en sortit encore, et se retira à

Valladolid; tandis que l’archiduc Charles fit son entrée en vainqueur

dans la capitale.

Le roi de France ne pouvait plus secourir son petit-fils; il avait été

obligé de faire en partie ce que ses ennemis exigeaient à

Gertruidenberg, d’abandonner la cause de Philippe, en fesant revenir,

pour sa propre défense, quelques troupes demeurées en Espagne. Lui-même

à peine pouvait résister vers la Savoie, vers le Rhin, et surtout en

Flandre, où se portaient les plus grands coups.

L’Espagne était encore bien plus à plaindre que la France. Presque

toutes ses provinces avaient été ravagées par leurs ennemis et par leurs

défenseurs. Elle était attaquée par le Portugal. Son commerce périssait,

la disette était générale; mais cette disette fut plus funeste aux

vainqueurs qu’aux vaincus, parceque dans une grande étendue de pays

l’affection des peuples refusait tout aux Autrichiens, et donnait tout à

Philippe. Ce monarque n’avait plus ni troupes, ni général de la part de

la France. Le duc d’Orléans, par qui s’était un peu rétablie sa fortune

chancelante, loin de continuer de commander ses armées, était regardé

alors comme son ennemi. Il est certain que malgré l’affection de la

ville de Madrid pour Philippe, malgré la fidélité de beaucoup de grands

et de toute la Castille, il y avait contre Philippe V un grand parti en

Espagne. Tous les Catalans, nation belliqueuse et opiniâtre, tenaient

obstinément pour son concurrent. La moitié de l’Aragon était aussi

gagnée. Une partie des peuples attendait alors l’événement; une autre

haïssait plus l’archiduc qu’elle n’aimait Philippe. Le duc d’Orléans, du

même nom de Philippe, mécontent d’ailleurs des ministres espagnols, et

plus mécontent de la princesse des Ursins qui gouvernait, crut entrevoir

qu’il pouvait gagner pour lui le pays qu’il était venu défendre; et

lorsque Louis XIV avait proposé lui-même d’abandonner son petit-fils, et

qu’on parlait déjà en Espagne d’une abdication, le duc d’Orléans se

crut digne de remplir la place que Philippe V semblait devoir quitter.

Il avait à cette couronne des droits que le testament du feu roi

d’Espagne avait négligés, et que son père avait maintenus par une

protestation.

Il fit par ses agents une ligue avec quelques grands d’Espagne, par

laquelle ils s’engageaient à le mettre sur le trône en cas que Philippe

V en descendît. Il aurait en ce cas trouvé beaucoup d’Espagnols

empressés à se ranger sous les drapeaux d’un prince qui savait

combattre. Cette entreprise, si elle eût réussi, pouvait ne pas déplaire

aux puissances maritimes, qui auraient moins redouté alors de voir

l’Espagne et la France réunies dans une même main; et elle aurait

apporté moins d’obstacles à la paix. Le projet fut découvert à Madrid,

vers le commencement de 1709, tandis que le duc d’Orléans était à

Versailles. Ses agents furent emprisonnés en Espagne. Philippe V ne

pardonna pas à son parent d’avoir cru qu’il pouvait abdiquer, et d’avoir

eu la pensée de lui succéder. La France cria contre le duc d’Orléans.

Monseigneur, père de Philippe V, opina dans le conseil qu’on fît le

procès à celui qu’il regardait comme coupable: mais le roi aima mieux

ensevelir dans le silence un projet informe et excusable, que de punir

son neveu dans le temps qu’il voyait son petit-fils toucher à sa ruine.

Enfin, vers le temps de la bataille de Saragosse, le conseil du roi

d’Espagne et la plupart des grands, voyant qu’ils n’avaient aucun

capitaine à opposer à Staremberg, qu’on regardait comme un autre Eugène,

écrivirent en corps à Louis XIV pour lui demander le duc de Vendôme. Ce

prince, retiré dans Anet, partit alors, et sa présence valut une armée.

La grande réputation qu’il s’était faite en Italie, et que la

malheureuse campagne de Lille n’avait pu lui faire perdre, frappait les

Espagnols; sa popularité, sa libéralité qui allait jusqu’à la profusion,

sa franchise, son amour pour les soldats, lui gagnaient les cœurs. Dès

qu’il mit les pieds en Espagne, il lui arriva ce qui était arrivé

autrefois à Bertrand Du Guesclin. Son nom seul attira une foule de

volontaires. Il n’avait point d’argent: les communautés des villes, des

villages et des religieux en donnèrent. Un esprit d’enthousiasme saisit

la nation. (Août 1710) Les débris de la bataille de Saragosse se

rejoignirent sous lui à Valladolid. Tout s’empressa de fournir des

recrues. Le duc de Vendôme, sans laisser ralentir un moment cette

nouvelle ardeur, poursuit les vainqueurs, ramène le roi à Madrid, oblige

l’ennemi de se retirer vers le Portugal; le suit, passe le Tage à la

nage; fait prisonnier, dans Brihuega, Stanhope avec cinq mille Anglais

(9 décembre); atteint le général Staremberg, et le lendemain lui livre

la bataille de Villa-Viciosa. Philippe V, qui n’avait point encore

combattu avec ses autres généraux, animé de l’esprit du duc de Vendôme,

se met à la tête de l’aile droite. Le général prend la gauche. Il

remporte une victoire entière; de sorte qu’en quatre mois de temps, ce

prince, qui était arrivé quand tout était désespéré, rétablit tout, et

affermit pour jamais la couronne d’Espagne sur la tête de Philippe[40].

Tandis que cette révolution éclatante étonnait les alliés, une autre,

plus sourde et non moins décisive, se préparait en Angleterre. Une

Allemande avait, par sa mauvaise conduite, fait perdre à la maison

d’Autriche toute la succession de Charles-Quint, et avait été ainsi le

premier mobile de la guerre; une Anglaise, par ses imprudences, procura

la paix. Sara Jennings, duchesse de Marlborough, gouvernait la reine

Anne, et le duc gouvernait l’état. Il avait en ses mains les finances,

par le grand trésorier Godolphin, beau-père d’une de ses filles.

Sunderland, secrétaire d’état, son gendre, lui soumettait le cabinet.

Toute la maison de la reine, où commandait sa femme, était à ses ordres.

Il était maître de l’armée, dont il donnait tous les emplois. Si deux

partis, les _Whigs_ et les _Torys_, divisaient l’Angleterre, les Whigs,

à la tête desquels il était, fesaient tout pour sa grandeur; et les

Torys avaient été forcés à l’admirer et à se taire. Il n’est pas indigne

de l’histoire d’ajouter que le duc et la duchesse étaient les plus

belles personnes de leur temps, et que cet avantage séduit encore la

multitude quand il est joint aux dignités et à la gloire.

Il avait plus de crédit à La Haye que le grand pensionnaire, et il

influait beaucoup en Allemagne. Négociateur et général toujours heureux,

nul particulier n’eut jamais une puissance et une gloire si étendues. Il

pouvait encore affermir son pouvoir par ses richesses immenses, acquises

dans le commandement. J’ai entendu dire à sa veuve, qu’après les

partages faits à quatre enfants, il lui restait, sans aucune grâce de la

cour, soixante et dix mille pièces de revenu, qui font plus de quinze

cent cinquante mille livres de notre monnaie d’aujourd’hui. S’il n’avait

pas eu autant d’économie que de grandeur, il pouvait se faire un parti

que la reine Anne n’aurait pu détruire; et si sa femme avait eu plus de

complaisance, jamais la reine n’eût brisé ses liens. Mais le duc ne put

jamais triompher de son goût pour les richesses, ni la duchesse de son

humeur. La reine l’avait aimée avec une tendresse qui allait jusqu’à la

soumission et à l’abandonnement de toute volonté.

Dans de pareilles liaisons, c’est d’ordinaire du côté des souverains que

vient le dégoût, le caprice, la hauteur, l’abus de la supériorité; ce

sont eux qui font sentir le joug, et c’était la duchesse de Marlborough

qui l’appesantissait. Il fallait une favorite à la reine Anne; elle se

tourna du côté de mylady Masham, sa dame d’atour. Les jalousies de la

duchesse éclatèrent. Quelques paires de gants d’une façon singulière

qu’elle refusa à la reine, une jatte d’eau[41] qu’elle laissa tomber en

sa présence, par une méprise affectée, sur la robe de madame Masham,

changèrent la face de l’Europe. Les esprits s’aigrirent. Le frère de la

nouvelle favorite demande au duc un régiment; le duc le refuse, et la

reine le donne. Les Torys saisirent cette conjoncture pour tirer la

reine de cet esclavage domestique, pour abaisser la puissance du duc de

Marlborough, changer le ministère, faire la paix, et rappeler, s’il se

pouvait, la maison de Stuart sur le trône d’Angleterre. Si le caractère

de la duchesse eût pu admettre quelque souplesse, elle eût régné encore.

La reine et elle étaient dans l’habitude de s’écrire tous les jours sous

des noms empruntés. Ce mystère et cette familiarité laissaient toujours

la voie ouverte à la réconciliation; mais la duchesse n’employa cette

ressource que pour tout gâter. Elle écrivit impérieusement. Elle disait

dans sa lettre: «Rendez-moi justice, et ne me faites point de réponse.»

Elle s’en repentit ensuite: elle vint demander pardon; elle pleura; et

la reine ne lui répondit autre chose, sinon: «Vous m’avez ordonné de ne

vous point répondre, et je ne vous répondrai pas.» Alors, la rupture fut

sans retour. La duchesse ne parut plus à la cour; et quelque temps après

on commença par ôter le ministère au gendre de Marlborough, Sunderland,

pour déposséder ensuite Godolphin et le duc lui-même. Dans d’autres

états cela s’appelle une disgrace: en Angleterre, c’est une révolution

dans les affaires; et la révolution était encore très difficile à

opérer.

Les Torys, maîtres alors de la reine, ne l’étaient pas du royaume. Ils

furent obligés d’avoir recours à la religion. Il n’y en a guère

aujourd’hui, dans la Grande-Bretagne, que le peu qu’il en faut pour

distinguer les factions. Les Whigs penchaient pour le presbytérianisme.

C’était la faction qui avait détrôné Jacques II, persécuté Charles II,

et immolé Charles Iᵉʳ. Les Torys étaient pour les épiscopaux, qui

favorisaient la maison de Stuart, et qui voulaient établir l’obéissance

passive envers les rois, parceque les évêques en espéraient plus

d’obéissance pour eux-mêmes. Ils excitèrent un prédicateur à prêcher

dans la cathédrale de Saint-Paul cette doctrine, et à désigner d’une

manière odieuse l’administration de Marlborough, et le parti qui avait

donné la couronne au roi Guillaume[42]. Mais la reine, qui favorisait ce

prêtre, ne fut pas assez puissante pour empêcher qu’il ne fût interdit

pour trois ans par les deux chambres, dans la salle de Westminster, et

que son sermon ne fût brûlé. Elle sentit encore plus sa faiblesse, en

n’osant jamais, malgré ses secrètes inclinations pour son sang, lui

rouvrir le chemin du trône, fermé à son frère par le parti des Whigs.

Les écrivains qui disent que Marlborough et son parti tombèrent quand la

faveur de la reine ne les soutint plus, ne connaissent pas l’Angleterre.

La reine, qui dès-lors voulait la paix, n’osait pas même ôter à

Marlborough le commandement des armées; et au printemps de 1711,

Marlborough pressait encore la France, tandis qu’il était disgracié dans

sa cour.

Sur la fin de janvier de cette même année 1711, arrive à Versailles un

prêtre inconnu, nommé l’abbé Gautier, qui avait été autrefois aide de

l’aumônier du maréchal de Tallard, dans son ambassade auprès du roi

Guillaume. Il avait depuis ce temps demeuré toujours à Londres, n’ayant

d’autre emploi que celui de dire la messe dans la chapelle privée du

comte de Gallas, ambassadeur de l’empereur en Angleterre. Le hasard

l’avait introduit dans la confidence d’un lord ami du nouveau ministère

opposé au duc de Marlborough. Cet inconnu se rend chez le marquis de

Torci, et lui dit, sans autre préambule: Voulez-vous faire la paix,

monsieur? je viens vous apporter les moyens de la traiter. C’était, dit

M. de Torci, demander à un mourant s’il voulait guérir[43].

On entama bientôt une négociation secrète avec le comte d’Oxford, grand

trésorier d’Angleterre, et Saint Jean, secrétaire d’état, depuis lord

Bolingbroke. Ces deux hommes n’avaient d’autre intérêt de donner la paix

à la France, que celui d’ôter au duc de Marlborough le commandement des

armées, et d’élever leur crédit sur les ruines du sien. Le pas était

dangereux; c’était trahir la cause commune des alliés; c’était rompre

tous ses engagements, et s’exposer, sans aucun prétexte, à la haine de

la plus grande partie de la nation, et aux recherches du parlement, qui

auraient pu leur coûter la tête. Il est fort douteux qu’ils eussent pu

réussir: mais un événement imprévu facilita ce grand ouvrage. (17 avril

1711) L’empereur Joseph Iᵉʳ mourut, et laissa les états de la maison

d’Autriche, l’empire d’Allemagne, et les prétentions sur l’Espagne et

sur l’Amérique, à son frère Charles, qui fut élu empereur quelques mois

après[44].

Au premier bruit de cette mort, les préjugés qui armaient tant de

nations commencèrent à se dissiper en Angleterre par les soins du

nouveau ministère. On avait voulu empêcher que Louis XIV ne gouvernât

l’Espagne, l’Amérique, la Lombardie, le royaume de Naples et la Sicile,

sous le nom de son petit-fils. Pourquoi vouloir réunir tant d’états dans

la main de l’empereur Charles VI? pourquoi la nation anglaise

aurait-elle épuisé ses trésors? Elle payait plus que l’Allemagne et la

Hollande ensemble. Les frais de la présente année allaient à sept

millions de livres sterling. Fallait-il qu’elle se ruinât pour une cause

qui lui était étrangère, et pour donner une partie de la Flandre aux

Provinces-Unies rivales de son commerce? Toutes ces raisons, qui

enhardissaient la reine, ouvrirent les yeux à une grande partie de la

nation; et un nouveau parlement étant convoqué, la reine eut la liberté

de préparer la paix de l’Europe.

Mais, en la préparant en secret, elle ne pouvait pas encore se séparer

publiquement de ses alliés; et quand le cabinet négociait, Marlborough

était en campagne. Il avançait toujours en Flandre; (août 1711) il

forçait les lignes que le maréchal de Villars avait tirées de Montreuil

jusqu’à Valenciennes; (septembre) il prenait Bouchain; il s’avançait au

Quesnoi, et de là vers Paris, il y avait à peine un rempart à lui

opposer.

Ce fut dans ce temps malheureux que le célèbre Du Guai-Trouin, aidé de

son courage et de l’argent de quelques marchands, n’ayant encore aucun

grade dans la marine, et devant tout à lui-même, équipa une petite

flotte, et alla prendre une des principales villes du Brésil,

Saint-Sébastien de Rio-Janéiro. (Septembre et octobre 1711) Son équipage

revint chargé de richesses; et les Portugais perdirent beaucoup plus

qu’il ne gagna. Mais le mal qu’on fesait au Brésil ne soulageait pas les

maux de la France.

Œuvres de Voltaire Tome XX: Siècle de Louis XIV.—Tome II · 第 15 / 59 题