cachent derrière Métivier, n'a fini qu'à minuit. Mais qu'est-il donc
arrivé depuis hier soir qui soit pire que l'arrestation de notre pauvre
David? demanda Petit-Claud.
—Voici l'affreuse nouvelle que j'ai trouvée à mon réveil, répondit-elle
en tendant à Petit-Claud la lettre de Lucien. Vous me prouvez en ce
moment que vous vous intéressez à nous, vous êtes l'ami de David et de
Lucien, je n'ai pas besoin de vous demander le secret...
—Soyez sans aucune inquiétude, dit Petit-Claud en rendant la lettre
après l'avoir lue. Lucien ne se tuera pas. Après avoir été la cause
de l'arrestation de son beau-frère, il lui fallait une raison pour
vous quitter, et je vois là comme une tirade de sortie, en style de
coulisses.
Les Cointet étaient arrivés à leurs fins. Après avoir torturé
l'inventeur et sa famille, ils saisissaient le moment de cette torture
où la lassitude fait désirer quelque repos. Tous les chercheurs de
secrets ne tiennent pas du boule-dogue, qui meurt sa proie entre les
dents, et les Cointet avaient savamment étudié le caractère de leurs
victimes. Pour le grand Cointet, l'arrestation de David était la
dernière scène du premier acte de ce drame. Le second acte commençait
par la proposition que Petit-Claud venait faire. En grand maître,
l'avoué regarda le coup de tête de Lucien comme une de ces chances
inespérées qui, dans une partie, achèvent de la décider. Il vit Ève
si complétement matée par cet événement qu'il résolut d'en profiter
pour gagner sa confiance, car il avait fini par deviner l'influence
de la femme sur le mari. Donc, au lieu de plonger madame Séchard plus
avant dans le désespoir, il essaya de la rassurer, et il la dirigea
très-habilement vers la prison dans la situation d'esprit où elle se
trouvait, en pensant qu'elle déterminerait alors David à s'associer aux
Cointet.
—David, madame, m'a dit qu'il ne souhaitait de fortune que pour vous et
pour votre frère; mais il doit vous être prouvé que ce serait une folie
que de vouloir enrichir Lucien. Ce garçon-là mangerait trois fortunes.
L'attitude d'Ève disait assez que la dernière de ses illusions sur son
frère s'était envolée, aussi l'avoué fit-il une pause pour convertir le
silence de sa cliente en une sorte d'assentiment.
—Ainsi, dans cette question, reprit-il, il ne s'agit plus que de vous
et de votre enfant. C'est à vous de savoir si deux mille francs de
rente suffisent à votre bonheur, sans compter la succession du vieux
Séchard. Votre beau-père se fait, depuis long-temps, un revenu de sept
à huit mille francs, sans compter les intérêts qu'il sait tirer de ses
capitaux; ainsi vous avez, après tout, un bel avenir. Pourquoi vous
tourmenter?
L'avoué quitta madame Séchard en la laissant réfléchir sur cette
perspective, assez habilement préparée la veille par le grand Cointet.
—Allez leur faire entrevoir la possibilité de toucher une somme
quelconque, avait dit le Loup-Cervier d'Angoulême à l'avoué quand il
vint lui annoncer l'arrestation; et lorsqu'ils se seront accoutumés à
l'idée de palper une somme, ils seront à nous: nous marchanderons, et,
petit à petit, nous les ferons arriver au prix que nous voulons donner
de ce secret.
Cette phrase contenait en quelque sorte l'argument du second acte de ce
drame financier.
Quand madame Séchard, le cœur brisé par les appréhensions sur le sort
de son frère, se fut habillée, et descendit pour aller à la prison,
elle éprouva l'angoisse que lui donna l'idée de traverser seule
les rues d'Angoulême. Sans s'occuper de l'anxiété de sa cliente,
Petit-Claud revint lui offrir le bras, ramené par une pensée assez
machiavélique, et il eut le mérite d'une délicatesse à laquelle Ève fut
extrêmement sensible; car il s'en laissa remercier, sans la tirer de
son erreur. Cette petite attention, chez un homme si dur, si cassant,
et dans un pareil moment, modifia les jugements que madame Séchard
avait jusqu'à présent portés sur Petit-Claud.
—Je vous mène, lui dit-il, par le chemin le plus long, mais nous n'y
rencontrerons personne.
—Voici la première fois, monsieur, que je n'ai pas le droit d'aller la
tête haute! on me l'a bien durement appris hier...
—Ce sera la première et la dernière.
—Oh! je ne resterai certes pas dans cette ville...
—Si votre mari consentait aux propositions qui sont à peu près posées
entre les Cointet et moi, dit Petit-Claud à Ève en arrivant au seuil
de la prison, faites-le-moi savoir, je viendrais aussitôt avec
une autorisation de Cachan qui permettrait à David de sortir; et,
vraisemblablement, il ne rentrerait pas en prison....
Ceci dit en face de la geôle était ce que les Italiens appellent une
_combinaison_. Chez eux, ce mot exprime l'acte indéfinissable où se
rencontre un peu de perfidie mêlée au droit, l'à-propos d'une fraude
permise, une fourberie quasi légitime et bien dressée; selon eux, la
Saint-Barthélemy est une combinaison politique.
Par les causes exposées ci-dessus, la détention pour dettes est un
fait judiciaire si rare en province que, dans la plupart des villes de
France, il n'existe pas de maison d'arrêt. Dans ce cas, le débiteur
est écroué à la prison où l'on incarcère les Inculpés, les Prévenus,
les Accusés et les Condamnés. Tels sont les noms divers que prennent
légalement et successivement ceux que le peuple appelle génériquement
des _criminels_. Ainsi David fut mis provisoirement dans une des
chambres basses de la prison d'Angoulême, d'où, peut-être, quelque
condamné venait de sortir, après avoir fait son temps. Une fois écroué
avec la somme décrétée par la loi pour les aliments du prisonnier
pendant un mois, David se trouva devant un gros homme qui, pour les
captifs, devient un pouvoir plus grand que celui du Roi: le geôlier!
En province, on ne connaît pas de geôlier maigre. D'abord, cette place
est presque une sinécure; puis, un geôlier est comme un aubergiste
qui n'aurait pas de maison à payer, il se nourrit très-bien en
nourrissant très-mal ses prisonniers qu'il loge, d'ailleurs, comme fait
l'aubergiste, selon leurs moyens. Il connaissait David de nom, à cause
de son père surtout, et il eut la confiance de le bien coucher pour
une nuit, quoique David fût sans un sou. La prison d'Angoulême date
du Moyen-Age, et n'a pas subi plus de changements que la Cathédrale.
Encore appelée Maison de Justice, elle est adossée à l'ancien
Présidial. Le guichet est classique, c'est la porte cloutée, solide en
apparence, usée, basse, et de construction d'autant plus cyclopéenne
qu'elle a, comme un œil unique au front, dans le judas par où le
geôlier vient reconnaître les gens avant d'ouvrir. Un corridor règne
le long de la façade au rez-de-chaussée, et sur ce corridor ouvrent
plusieurs chambres dont les fenêtres hautes et garnies de hottes
tirent leur jour du préau. Le geôlier occupe un logement séparé de ces
chambres par une voûte qui sépare le rez-de-chaussée en deux parties,
et au bout de laquelle on voit, dès le guichet, une grille fermant le
préau. David fut conduit par le geôlier dans celle des chambres qui se
trouvait auprès de la voûte, et dont la porte donnait en face de son
logement. Le geôlier voulait voisiner avec un homme qui, vu sa position
particulière, pouvait lui tenir compagnie.
—C'est la meilleure chambre, dit-il en voyant David stupéfait à
l'aspect du local.
Les murs de cette chambre étaient en pierre et assez humides. Les
fenêtres très-élevées avaient des barreaux de fer. Les dalles de
pierre jetaient un froid glacial. On entendait le pas régulier de la
sentinelle en faction qui se promenait dans le corridor. Ce bruit
monotone, comme celui de la marée, vous jette à tout instant cette
pensée: «On te garde! tu n'es plus libre!» Tous ces détails, cet
ensemble de choses agit prodigieusement sur le moral des honnêtes
gens. David aperçut un lit exécrable; mais les gens incarcérés sont si
violemment agités pendant la première nuit, qu'ils ne s'aperçoivent de
la dureté de leur couche qu'à la seconde nuit. Le geôlier fut gracieux,
il proposa naturellement à son détenu de se promener dans le préau
jusqu'à la nuit. Le supplice de David ne commença qu'au moment de son
coucher. Il était interdit de donner de la lumière aux prisonniers,
il fallait donc un permis du Procureur du Roi pour exempter le détenu
pour dettes du règlement qui ne concernait évidemment que les gens mis
sous la main de justice. Le geôlier admit bien David à son foyer, mais
il fallut enfin le renfermer, à l'heure du coucher. Le pauvre mari
d'Ève connut alors les horreurs de la prison et la grossièreté de ses
usages qui le révolta. Mais, par une de ces réactions assez familières
aux penseurs, il s'isola dans cette solitude, il s'en sauva par un de
ces rêves que les poètes ont le pouvoir de faire tout éveillés. Le
malheureux finit par porter sa réflexion sur ses affaires. La prison
pousse énormément à l'examen de conscience. David se demanda s'il avait
rempli ses devoirs de chef de famille? quelle devait être la désolation
de sa femme? pourquoi, comme le lui disait Marion, ne pas gagner assez
d'argent pour pouvoir faire plus tard sa découverte à loisir?
—Comment, se dit-il, rester à Angoulême après un pareil éclat? Si je
sors de prison, qu'allons-nous devenir? où irons-nous? Quelques doutes
lui vinrent sur ses procédés. Ce fut une de ces angoisses qui ne peut
être comprise que par les inventeurs eux-mêmes! De doute en doute,
David en vint à voir clair à sa situation, et il se dit à lui-même,
ce que les Cointet avaient dit au père Séchard, ce que Petit-Claud
venait de dire à Ève: «En supposant que tout aille bien, que sera-ce à
l'application? Il me faut un brevet d'invention, c'est de l'argent!...
Il me faut une fabrique où faire mes essais en grand, ce sera livrer ma
découverte!» Oh! comme Petit-Claud avait raison!
Les prisons les plus obscures dégagent de très-vives lueurs.
—Bah! dit David en s'endormant sur l'espèce de lit de camp où se
trouvait un horrible matelas en drap brun très-grossier, je verrai sans
doute Petit-Claud, demain matin.
David s'était donc bien préparé lui-même à écouter les propositions
que sa femme lui apportait de la part de ses ennemis. Après qu'elle
eut embrassé son mari et se fut assise sur le pied du lit, car il n'y
avait qu'une chaise en bois de la plus vile espèce, le regard de la
femme tomba sur l'affreux baquet mis dans un coin et sur les murailles
parsemées de noms et d'apophthegmes écrits par les prédécesseurs de
David. Alors, de ses yeux rougis, les pleurs recommencèrent à couler.
Elle eut encore des larmes après toutes celles qu'elle avait versées,
en voyant son mari dans la situation d'un criminel.
—Voilà donc où peut mener le désir de la gloire!... s'écria-t-elle. O!
mon ange, abandonne cette carrière... Allons ensemble le long de la
route battue, et ne cherchons pas une fortune rapide... Il me faut peu
de chose pour être heureuse, surtout après avoir tant souffert!... Et
si tu savais!... cette déshonorante arrestation n'est pas notre grand
malheur!... tiens?
Elle tendit la lettre de Lucien que David eut bientôt lue; et, pour le
consoler, elle lui dit l'affreux mot de Petit-Claud sur Lucien.
—Si Lucien s'est tué, c'est fait en ce moment, dit David; et si ce
n'est pas fait en ce moment, il ne se tuera pas: il ne peut pas, comme
il le dit, avoir du courage plus d'une matinée...
—Mais rester dans cette anxiété?... s'écria la sœur qui pardonnait
presque tout à l'idée de la mort.
Elle redit à son mari les propositions que Petit-Claud avait soi-disant
obtenues des Cointet, et qui furent aussitôt acceptées par David avec
un visible plaisir.
—Nous aurons de quoi vivre dans un village auprès de l'Houmeau
où la fabrique des Cointet est située, et je ne veux plus que la
tranquillité! s'écria l'inventeur. Si Lucien s'est puni par la mort,
nous aurons assez de fortune pour attendre celle de mon père; et, s'il
existe, le pauvre garçon saura se conformer à notre médiocrité... Les
Cointet profiteront certainement de ma découverte; mais, après tout,
que suis-je relativement à mon pays?... Un homme. Si mon secret profite
à tous, eh! bien, je suis content! Tiens, ma chère Ève, nous ne sommes
faits ni l'un ni l'autre pour être des commerçants. Nous n'avons ni
l'amour du gain, ni cette difficulté de lâcher toute espèce d'argent,
même le plus légitimement dû, qui sont peut-être les vertus du
négociant, car on nomme ces deux avarices: Prudence et Génie commercial!
Enchantée de cette conformité de vues, l'une des plus douces fleurs de
l'amour, car les intérêts et l'esprit peuvent ne pas s'accorder chez
deux êtres qui s'aiment, Ève pria le geôlier d'envoyer chez Petit-Claud
un mot par lequel elle lui disait de délivrer David, en lui annonçant
leur mutuel consentement aux bases de l'arrangement projeté. Dix
minutes après, Petit-Claud entrait dans l'horrible chambre de David, et
disait à Ève:—Retournez chez vous, madame, nous vous y suivrons...
—Eh! bien, mon cher ami, dit Petit-Claud, tu t'es donc laissé prendre!
Et comment as-tu pu commettre la faute de sortir?
—Eh! comment ne serais-je pas sorti? voici ce que Lucien m'écrivait.
David remit à Petit-Claud la lettre de Cérizet; Petit-Claud la prit,
la lut, la regarda, tâta le papier, et causa d'affaires en pliant
la lettre comme par distraction, et il la mit dans sa poche. Puis
l'avoué prit David par le bras, et sortit avec lui, car la décharge de
l'huissier avait été apportée au geôlier pendant cette conversation.
En rentrant chez lui, David se crut dans le ciel, il pleura comme un
enfant en embrassant son petit Lucien, et se retrouvant dans sa chambre
à coucher après vingt jours de détention dont les dernières heures
étaient, selon les mœurs de la province, déshonorantes. Kolb et Marion
étaient revenus. Marion apprit à l'Houmeau que Lucien avait été vu
marchant sur la route de Paris, au delà de Marsac. La mise du dandy
fut remarquée par les gens de la campagne qui apportaient des denrées à
la ville. Après s'être lancé à cheval sur le grand chemin, Kolb avait
fini par savoir à Mansle que Lucien, reconnu par monsieur Marron,
voyageait dans une calèche en poste.
—Que vous disais-je? s'écria Petit-Claud. Ce n'est pas un poète, ce
garçon-là, c'est un roman continuel.
—En poste, disait Ève, et où va-t-il encore, cette fois?
—Maintenant, dit Petit-Claud à David, venez chez messieurs Cointet, ils
vous attendent.
—Ah! monsieur, s'écria la belle madame Séchard, je vous en prie,
défendez bien nos intérêts, vous avez tout notre avenir entre les mains.
—Voulez-vous, madame, dit Petit-Claud, que la conférence ait lieu chez
vous? je vous laisse David. Ces messieurs viendront ici ce soir, et
vous verrez si je sais défendre vos intérêts.
—Ah! monsieur, vous me feriez bien plaisir, dit Ève.
—Eh! bien, dit Petit-Claud, à ce soir, ici, sur les sept heures.
—Je vous remercie, répondit Ève avec un regard et un accent qui
prouvèrent à Petit-Claud combien de progrès il avait fait dans la
confiance de sa cliente.
—Ne craignez rien, vous le voyez? j'avais raison, ajouta-t-il. Votre
frère est à trente lieues de son suicide. Enfin, peut-être ce soir vous
aurez une petite fortune. Il se présente un acquéreur sérieux pour
votre imprimerie.
—Si cela était, dit Ève, pourquoi ne pas attendre avant de nous lier
avec les Cointet?
—Vous oubliez, madame, répondit Petit-Claud, qui vit le danger de sa
confidence, que vous ne serez libre de vendre votre imprimerie qu'après
avoir payé monsieur Métivier, car tous vos ustensiles sont toujours
saisis.
Rentré chez lui, Petit-Claud fit venir Cérizet. Quand le prote fut dans
son cabinet, il l'emmena dans une embrasure de la croisée.
—Tu seras demain soir propriétaire de l'imprimerie Séchard, et assez
puissamment protégé pour obtenir la transmission du brevet, lui dit-il
dans l'oreille; mais tu ne veux pas finir aux galères?
—De quoi!... de quoi, les galères? fit Cérizet.
—Ta lettre à David est un faux, et je la tiens... Si l'on interrogeait
Henriette, que dirait-elle?... Je ne veux pas te perdre, dit aussitôt
Petit-Claud en voyant pâlir Cérizet.
—Vous voulez encore quelque chose de moi? s'écria le Parisien.
—Eh! bien, voici ce que j'attends de toi, reprit Petit-Claud. Écoute
bien! tu seras imprimeur à Angoulême dans deux mois.... mais tu
devras ton imprimerie, et tu ne l'auras pas payée en dix ans!... Tu
travailleras longtemps pour tes capitalistes! et de plus tu seras
obligé d'être le prête-nom du parti libéral... C'est moi qui rédigerai
ton acte de commandite avec Gannerac; je le ferai de manière que tu
puisses un jour avoir l'imprimerie à toi... Mais, s'ils créent un
journal, si tu en es le gérant, si je suis ici premier substitut, tu
t'entendras avec le grand Cointet pour mettre dans ton journal des
articles de nature à le faire saisir et supprimer... Les Cointet te
payeront largement pour leur rendre ce service-là... Je sais bien que
tu seras condamné, que tu mangeras de la prison, mais tu passeras pour
un homme important et persécuté. Tu deviendras un personnage du parti
libéral, un sergent Mercier, un Paul-Louis Courier, un Manuel au petit
pied. Je ne te laisserai jamais retirer ton brevet. Enfin, le jour où
le journal sera supprimé, je brûlerai cette lettre devant toi... Ta
fortune ne te coûtera pas cher...
Les gens du peuple ont des idées très-erronées sur les distinctions
légales du faux, et Cérizet, qui se voyait déjà sur les bancs de la
cour d'assises, respira.
—Je serai, dans trois ans d'ici, procureur du roi à Angoulême, reprit
Petit-Claud, tu pourras avoir besoin de moi, songes-y!
—C'est entendu, dit Cérizet. Mais vous ne me connaissez pas: brûlez
cette lettre devant moi, reprit-il, fiez-vous à ma reconnaissance.
Petit-Claud regarda Cérizet. Ce fut un de ces duels d'œil à œil où le
regard de celui qui observe est comme un scalpel avec lequel il essaye
de fouiller l'âme, et où les yeux de l'homme qui met alors ses vertus
en étalage sont comme un spectacle.
Petit-Claud ne répondit rien; il alluma une bougie et brûla la lettre
en se disant:—Il a sa fortune à faire!
—Vous avez à vous une âme damnée, dit le prote.
David attendait avec une vague inquiétude la conférence avec les
Cointet: ce n'était ni la discussion de ses intérêts ni celle de
l'acte à faire qui l'occupait; mais l'opinion que les fabricants
allaient avoir de ses travaux. Il se trouvait dans la situation de
l'auteur dramatique devant ses juges. L'amour-propre de l'inventeur et
ses anxiétés au moment d'atteindre au but faisaient pâlir tout autre
sentiment. Enfin, sur les sept heures du soir, à l'instant où madame
la comtesse Châtelet se mettait au lit sous prétexte de migraine et
laissait faire à son mari les honneurs du dîner, tant elle était
affligée des nouvelles contradictoires qui couraient sur Lucien! les
Cointet, le gros et le grand, entrèrent avec Petit-Claud chez leur
concurrent, qui se livrait à eux, pieds et poings liés. On se trouva
d'abord arrêté par une difficulté préliminaire: comment faire un acte
de société sans connaître les procédés de David? Et les procédés de
David divulgués, David se trouvait à la merci des Cointet. Petit-Claud
obtint que l'acte serait fait auparavant. Le grand Cointet dit alors à
David de lui montrer quelques-uns de ses produits, et l'inventeur lui
présenta les dernières feuilles fabriquées, en en garantissant le prix
de revient.
—Eh! bien, voilà, dit Petit-Claud, la base de l'acte toute trouvée;
vous pouvez vous associer sur ces données-là, en introduisant une
clause de dissolution dans le cas où les conditions du brevet ne
seraient pas remplies à l'exécution en fabrique.
—Autre chose, monsieur, dit le grand Cointet à David, autre chose est
de fabriquer, en petit, dans sa chambre, avec une petite forme, des
échantillons de papier, ou de se livrer à des fabrications sur une
grande échelle. Jugez-en par un seul fait? Nous faisons des papiers
de couleur, nous achetons, pour les colorer, des parties de couleur
bien identiques. Ainsi, l'indigo pour _bleuter_ nos Coquilles est
pris dans une caisse dont tous les pains proviennent d'une même
fabrication. Eh! bien, nous n'avons jamais pu obtenir deux cuvées de
teintes pareilles... Il s'opère dans la préparation de nos matières
des phénomènes qui nous échappent. La quantité, la qualité de pâte
changent sur-le-champ toute espèce de question. Quand vous teniez
dans une bassine une portion d'ingrédients que je ne demande pas à
connaître, vous en étiez le maître, vous pouviez agir sur toutes les
parties uniformément, les lier, les _malaxer_, les pétrir, à votre gré,
leur donner une façon homogène.... Mais qui vous a garanti que sur
une cuvée de cinq cents rames il en sera de même, et que vos procédés
réussiront?...
David, Ève et Petit-Claud se regardèrent en se disant bien des choses
par les yeux.
—Prenez un exemple qui vous offre une analogie quelconque, dit le
grand Cointet après une pause. Vous coupez environ deux bottes de foin
dans une prairie, et vous les mettez bien serrées dans votre chambre
sans avoir laissé les herbes jeter leur feu, comme disent les paysans;
la fermentation a lieu, mais elle ne cause pas d'accident. Vous
appuieriez-vous de cette expérience pour entasser deux mille bottes
dans une grange bâtie en bois?... vous savez bien que le feu prendrait
dans ce foin et que votre grange brûlerait comme une allumette. Vous
êtes un homme instruit, dit Cointet à David, concluez?... Vous avez, en
ce moment, coupé deux bottes de foin, et nous craignons de mettre feu
à notre papeterie en en serrant deux mille. Nous pouvons, en d'autres
termes, perdre plus d'une cuvée, faire des pertes, et nous trouver avec
rien dans les mains après avoir dépensé beaucoup d'argent.
David était atterré. La Pratique parlait son langage positif à la
Théorie, dont la parole est toujours au Futur.
—Du diable si je signe un pareil acte de société! s'écria brutalement
le gros Cointet. Tu perdras ton argent si tu veux, Boniface, moi je
garde le mien... J'offre de payer les dettes de monsieur Séchard, et
six mille francs... Encore trois mille francs en billets, dit-il en se
reprenant, et à douze et quinze mois... Ce sera bien assez des risques
à courir... Nous avons douze mille francs à prendre sur notre compte
avec Métivier. Cela fera quinze mille francs!... Mais c'est tout ce
que je payerais le secret pour l'exploiter à moi tout seul. Ah! voilà
cette trouvaille dont tu me parlais, Boniface... Eh! bien, merci, je
te croyais plus d'esprit. Non, ce n'est pas là ce qu'on appelle une
affaire...
—La question, pour vous, dit alors Petit-Claud sans s'effrayer de cette
sortie, se réduit à ceci: Voulez-vous risquer vingt mille francs pour
acheter un secret qui peut vous enrichir? Mais, messieurs, les risques
sont toujours en raison des bénéfices... C'est un enjeu de vingt
mille francs contre la fortune. Le joueur met un louis pour en avoir
trente-six à la roulette, mais il sait que son louis est perdu. Faites
de même.
—Je demande à réfléchir, dit le gros Cointet; moi, je ne suis pas
aussi fort que mon frère. Je suis un pauvre garçon tout rond qui ne
connais qu'une seule chose: fabriquer à vingt sous le Paroissien que
je vends quarante sous. J'aperçois dans une invention qui n'en est
qu'à sa première expérience, une cause de ruine. On réussira une
première cuvée, on manquera la seconde, on continuera, on se laisse
alors entraîner, et quand on a passé le bras dans ces engrenages-là, le
corps suit.... Il raconta l'histoire d'un négociant de Bordeaux ruiné
pour avoir voulu cultiver les Landes sur la foi d'un savant; il trouva
six exemples pareils autour de lui, dans le département de la Charente
et de la Dordogne, en industrie et en agriculture; il s'emporta, ne
voulut plus rien écouter, les objections de Petit-Claud accroissaient
son irritation au lieu de le calmer.—J'aime mieux acheter plus cher
une chose plus certaine que cette découverte, et n'avoir qu'un petit
bénéfice, dit-il en regardant son frère. Selon moi, rien ne paraît
assez avancé pour établir une affaire, s'écria-t-il en terminant.
—Enfin vous êtes venus ici pour quelque chose? dit Petit-Claud.
Qu'offrez-vous?
—De libérer monsieur Séchard, et de lui assurer, en cas de succès,
trente pour cent de bénéfices, répondit vivement le gros Cointet.