—Eh! monsieur, dit Ève, avec quoi vivrons-nous pendant tout le temps

des expériences? mon mari a eu la honte de l'arrestation, il peut

retourner en prison, il n'en sera ni plus ni moins, et nous payerons

nos dettes...

Petit-Claud mit un doigt sur ses lèvres en regardant Ève.

—Vous n'êtes pas raisonnables, dit-il aux deux frères. Vous avez vu

le papier, le père Séchard vous a dit que son fils, enfermé par lui,

avait, dans une seule nuit, avec des ingrédients qui devaient coûter

peu de chose, fabriqué d'excellent papier... Vous êtes ici pour aboutir

à l'acquisition. Voulez-vous acquérir, oui ou non?

—Tenez, dit le grand Cointet, que mon frère veuille ou ne veuille pas,

je risque, moi, le payement des dettes de monsieur Séchard; je donne

six mille francs, argent comptant, et monsieur Séchard aura trente pour

cent dans les bénéfices; mais écoutez bien ceci: si dans l'espace d'un

an il n'a pas réalisé les conditions qu'il posera lui-même dans l'acte,

il nous rendra les six mille francs, le brevet nous restera, nous nous

en tirerons comme nous pourrons.

—Es-tu sûr de toi? dit Petit-Claud en prenant David à part.

—Oui, dit David qui fut pris à cette tactique des deux frères et qui

tremblait de voir rompre au gros Cointet cette conférence d'où son

avenir dépendait.

—Eh! bien, je vais aller rédiger l'acte, dit Petit-Claud aux Cointet et

à Ève; vous en aurez chacun un double pour ce soir, vous le méditerez

pendant toute la matinée; puis, demain soir, à quatre heures, au sortir

de l'audience, vous le signerez. Vous, messieurs, retirez les pièces de

Métivier. Moi, j'écrirai d'arrêter le procès en Cour Royale, et nous

nous signifierons les désistements réciproques.

Voici quel fut l'énoncé des obligations de Séchard.

«ENTRE LES SOUSSIGNÉS, etc.

»Monsieur David Séchard fils, imprimeur à Angoulême, affirmant avoir

trouvé le moyen de coller également le papier en cuve, et le moyen

de réduire le prix de fabrication de toute espèce de papier de plus

de cinquante pour cent par l'introduction de matières végétales dans

la pâte, soit en les mêlant aux chiffons employés jusqu'à présent,

soit en les employant sans adjonction de chiffon, une Société pour

l'exploitation du brevet d'invention à prendre en raison de ces

procédés, est formée entre monsieur David Séchard fils et messieurs

Cointet frères, aux clauses et conditions suivantes...»

Un des articles de l'acte dépouillait complétement David Séchard de

ses droits dans le cas où il n'accomplirait pas les promesses énoncées

dans ce libellé soigneusement fait par le grand Cointet et consenti par

David.

En apportant cet acte le lendemain matin à sept heures et demie,

Petit-Claud apprit à David et à sa femme que Cérizet offrait vingt-deux

mille francs comptant de l'imprimerie. L'acte de vente pouvait se

signer dans la soirée.

—Mais, dit-il, si les Cointet apprenaient cette acquisition, ils

seraient capables de ne pas signer votre acte, de vous tourmenter, de

faire vendre ici...

—Vous êtes sûr du payement? dit Ève étonnée de voir se terminer une

affaire de laquelle elle désespérait et qui, trois mois plus tôt, eût

tout sauvé.

—J'ai les fonds chez moi, répondit-il nettement.

—Mais c'est de la magie, dit David en demandant à Petit-Claud

l'explication de ce bonheur.

—Non, c'est bien simple, les négociants de l'Houmeau veulent fonder un

journal, dit Petit-Claud.

—Mais je me le suis interdit, s'écria David.

—Vous!... mais votre successeur..... D'ailleurs, reprit-il, ne vous

inquiétez de rien, vendez, empochez le prix, et laissez Cérizet se

dépêtrer des clauses de la vente, il saura se tirer d'affaire.

—Oh! oui, dit Ève.

—Si vous vous êtes interdit de faire un journal à Angoulême, reprit

Petit-Claud, les bailleurs de fonds de Cérizet le feront à l'Houmeau.

Ève, éblouie par la perspective de posséder trente mille francs, d'être

au-dessus du besoin, ne regarda plus l'acte d'association que comme une

espérance secondaire. Aussi monsieur et madame Séchard cédèrent-ils sur

un point de l'acte social qui donna matière à une dernière discussion.

Le grand Cointet exigea la faculté de mettre en son nom le brevet

d'invention. Il réussit à établir que, du moment où les droits utiles

de David étaient parfaitement définis dans l'acte, le brevet pouvait

être indifféremment au nom d'un des associés. Son frère finit par

dire:—C'est lui qui donne l'argent du brevet, qui fait les frais du

voyage, et c'est encore deux mille francs! qu'il le prenne en son nom

ou il n'y a rien de fait.

Le Loup-Cervier triompha donc sur tous les points. L'acte de société

fut signé vers quatre heures et demie. Le grand Cointet offrit

galamment à madame Séchard six douzaines de couverts à filets et un

beau châle Ternaux, en manière d'épingles, pour lui faire oublier

les éclats de la discussion! dit-il. A peine les doubles étaient-ils

échangés, à peine Cachan avait-il fini de remettre à Petit-Claud les

décharges et les pièces ainsi que les trois terribles effets fabriqués

par Lucien, que la voix de Kolb retentit dans l'escalier, après le

bruit assourdissant d'un camion du bureau des Messageries qui s'arrêta

devant la porte.

—_Montame! montame! quince mile vrancs!_... cria-t-il, _enfoyés te

Boidiers_ (Poitiers) _en frai archant, bar mennessier Licien_.

—Quinze mille francs! s'écria Ève en levant les bras.

—Oui, madame, dit le facteur en se présentant, quinze mille francs

apportés par la diligence de Bordeaux, qui en avait sa charge, allez!

J'ai là deux hommes en bas qui montent les sacs. Ça vous est expédié

par monsieur Lucien Chardon de Rubempré... Je vous monte un petit sac

de peau dans lequel il y a, pour vous, cinq cents francs en or, et

vraisemblablement une lettre.

Ève crut rêver en lisant la lettre suivante:

«Ma chère sœur, voici quinze mille francs.

»Au lieu de me tuer, j'ai vendu ma vie. Je ne m'appartiens plus: je

suis le secrétaire d'un diplomate espagnol.

»Je recommence une existence affreuse. Peut-être aurait-il mieux valu

me noyer.

»Adieu. David sera libre, et, avec quatre mille francs, il pourra

sans doute acheter une petite papeterie et faire fortune.

»Ne pensez plus, je le veux, à

»Votre pauvre frère,

»LUCIEN.»

—Il est dit, s'écria madame Chardon qui vint voir entasser les sacs,

que mon pauvre fils sera toujours fatal, comme il l'écrivait, même en

faisant le bien.

—Nous l'avons échappé belle! s'écria le grand Cointet quand il fut sur

la place du Mûrier. Une heure plus tard, les reflets de cet argent

auraient éclairé l'acte, et notre homme se serait effrayé. Dans trois

mois, comme il nous l'a promis, nous saurons à quoi nous en tenir.

Le soir, à sept heures, Cérizet acheta l'imprimerie et la paya, en

gardant à sa charge le loyer du dernier trimestre. Le lendemain Ève

avait remis quarante mille francs au Receveur-Général, pour faire

acheter, au nom de son mari, deux mille cinq cents francs de rente.

Puis elle écrivit à son beau-père de lui trouver à Marsac une petite

propriété de dix mille francs pour y asseoir sa fortune personnelle.

Le plan du grand Cointet était d'une simplicité formidable. Du

premier abord, il jugea le collage en cuve impossible. L'adjonction

de matières végétales peu coûteuses à la pâte de chiffon lui parut le

vrai, le seul moyen de fortune. Il se proposa donc de regarder comme

rien le bon marché de la pâte, et de tenir énormément au collage en

cuve. Voici pourquoi. La fabrication d'Angoulême s'occupait alors

presque uniquement des papiers à écrire dits Écu, Poulet, Écolier,

Coquille, qui, naturellement, sont tous collés. Ce fut long-temps la

gloire de la papeterie d'Angoulême. Ainsi, la spécialité, monopolisée

par les fabricants d'Angoulême depuis longues années, donnait gain

de cause à l'exigence des Cointet; et le papier collé, comme on va

le voir, n'entrait pour rien dans sa spéculation. La fourniture

des papiers à écrire est excessivement bornée, tandis que celle

des papiers d'impression non collés est presque sans limites. Dans

le voyage qu'il fit à Paris pour y prendre le brevet à son nom, le

grand Cointet pensait à conclure des affaires qui détermineraient de

grands changements dans son mode de fabrication. Logé chez Métivier,

Cointet lui donna des instructions pour enlever, dans l'espace d'un

an, la fourniture des journaux aux papetiers qui l'exploitaient, en

baissant le prix de la rame à un taux auquel nulle fabrique ne pouvait

arriver, et promettant à chaque journal un blanc et des qualités

supérieures aux plus belles _Sortes_ employées jusqu'alors. Comme les

marchés des journaux sont à terme, il fallait une certaine période de

travaux souterrains avec les administrations pour arriver à réaliser

ce monopole; mais Cointet calcula qu'il aurait le temps de se défaire

de Séchard pendant que Métivier obtiendrait des traités avec les

principaux journaux de Paris, dont la consommation s'élevait alors à

deux cents rames par jour. Cointet intéressa naturellement Métivier,

dans une proportion déterminée, à ces fournitures, afin d'avoir un

représentant habile sur la place de Paris, et ne pas y perdre du temps

en voyages. La fortune de Métivier, l'une des plus considérables du

commerce de la papeterie, a eu cette affaire pour origine. Pendant dix

ans, il eut, sans concurrence possible, la fourniture des journaux de

Paris. Tranquille sur ses débouchés futurs, le grand Cointet revint à

Angoulême assez à temps pour assister au mariage de Petit-Claud dont

l'Étude était vendue, et qui attendait la nomination de son successeur

pour prendre la place de monsieur Milaud, promise au protégé de la

comtesse Châtelet. Le second Substitut du Procureur du Roi d'Angoulême

fut nommé premier Substitut à Limoges, et le Garde des Sceaux envoya

un de ses protégés au parquet d'Angoulême, où le poste de premier

Substitut vaqua pendant deux mois. Cet intervalle fut la lune de miel

de Petit-Claud.

En l'absence du grand Cointet, David fit d'abord une première cuvée

sans colle qui donna du papier à journal bien supérieur à celui

que les journaux employaient, puis une seconde cuvée de papier

vélin magnifique, destiné aux belles impressions, et dont se servit

l'imprimerie Cointet pour une édition du Paroissien du Diocèse. Les

matières avaient été préparées par David lui-même, en secret, car il ne

voulut pas d'autres ouvriers avec lui que Kolb et Marion.

Au retour du grand Cointet, tout changea de face, il regarda les

échantillons des papiers fabriqués, il en fut médiocrement satisfait.

—Mon cher ami, dit-il à David, le commerce d'Angoulême, c'est le papier

Coquille. Il s'agit, avant tout, de faire de la plus belle Coquille

possible à cinquante pour cent au-dessous du prix de revient actuel.

David essaya de fabriquer une cuvée de pâte collée pour Coquille, et

il obtint un papier rêche comme une brosse, et où la colle se mit en

grumeleaux. Le jour où l'expérience fut terminée et où David tint une

des feuilles, il alla dans un coin, il voulait être seul à dévorer son

chagrin; mais le grand Cointet vint le relancer, et fut avec lui d'une

amabilité charmante, il consola son associé.

—Ne vous découragez pas, dit Cointet, allez toujours! je suis bon

enfant, et je vous comprends, j'irai jusqu'au bout!...

—Vraiment, dit David à sa femme en revenant dîner avec elle, nous

sommes avec de braves gens, et je n'aurais jamais cru le grand Cointet

si généreux!

Et il raconta sa conversation avec son perfide associé.

Trois mois se passèrent en expériences. David couchait à la papeterie,

il observait les effets des diverses compositions de sa pâte. Tantôt il

attribuait son insuccès au mélange du chiffon et de ses matières, et

il faisait une cuvée entièrement composée de ses ingrédients. Tantôt

il essayait de coller une cuvée entièrement composée de chiffons. Et

poursuivant son œuvre avec une persévérance admirable, et sous les yeux

du grand Cointet de qui le pauvre homme ne se défiait plus, il alla, de

matière homogène en matière homogène, jusqu'à ce qu'il eût épuisé la

série de ses ingrédients combinés avec toutes les différentes colles.

Pendant les six premiers mois de l'année 1823, David Séchard vécut dans

la papeterie avec Kolb, si ce fut vivre que de négliger sa nourriture,

son vêtement et sa personne. Il se battit si désespérément avec les

difficultés, que c'eût été pour d'autres hommes que les Cointet un

spectacle sublime, car aucune pensée d'intérêt ne préoccupait ce hardi

lutteur. Il y eut un moment où il ne désira rien que la victoire.

Il épiait avec une sagacité merveilleuse les effets si bizarres des

substances transformées par l'homme en produits à sa convenance, où

la nature est en quelque sorte domptée dans ses résistances secrètes,

et il en déduisit de belles lois d'industrie, en observant qu'on

ne pouvait obtenir ces sortes de créations, qu'en obéissant aux

rapports ultérieurs des choses, à ce qu'il appela la seconde nature

des substances. Enfin, il arriva, vers le mois d'août, à obtenir un

papier collé en cuve, absolument semblable à celui que l'industrie

fabrique en ce moment, et qui s'emploie comme papier d'épreuve dans

les imprimeries; mais dont les _sortes_ n'ont aucune uniformité, dont

le collage n'est même pas toujours certain. Ce résultat, si beau en

1823, eu égard à l'état de la papeterie, avait coûté dix mille francs,

et David espérait résoudre les dernières difficultés du problème. Mais

il se répandit alors dans Angoulême et dans l'Houmeau de singuliers

bruits: David Séchard ruinait les frères Cointet. Après avoir dévoré

trente mille francs en expériences, il obtenait enfin, disait-on, de

très-mauvais papier. Les autres fabricants effrayés s'en tenaient

à leurs anciens procédés; et, jaloux des Cointet, ils répandaient

le bruit de la ruine prochaine de cette ambitieuse maison. Le grand

Cointet, lui, faisait venir des machines à fabriquer le papier

continu, tout en laissant croire que ces machines étaient nécessaires

aux expériences de David Séchard. Mais le jésuite mêlait à sa pâte

les ingrédients indiqués par Séchard, en le poussant toujours à ne

s'occuper que du collage en cuve, et il expédiait à Métivier des

milliers de rames de papier à journal.

Au mois de septembre, le grand Cointet prit David Séchard à part; et,

en apprenant de lui qu'il méditait une triomphante expérience, il le

dissuada de continuer cette lutte.

—Mon cher David, allez à Marsac voir votre femme et vous reposer de

vos fatigues, nous ne voulons pas nous ruiner, dit-il amicalement. Ce

que vous regardez comme un grand triomphe n'est encore qu'un point de

départ. Nous attendrons maintenant avant de nous livrer à de nouvelles

expériences. Soyez juste? voyez les résultats. Nous ne sommes pas

seulement papetiers, nous sommes imprimeurs, banquiers, et l'on dit que

vous nous ruinez...

David Séchard fit un geste d'une naïveté sublime pour protester de sa

bonne foi.

—Ce n'est pas cinquante mille francs de jetés dans la Charente qui nous

ruineront, dit le grand Cointet en répondant au geste de David, mais

nous ne voulons pas être obligés, à cause des calomnies qui courent sur

notre compte, de payer tout comptant, nous serions forcés d'arrêter

nos opérations. Nous voilà dans les termes de notre acte, il faut y

réfléchir de part et d'autre.

—Il a raison! se dit David, qui, plongé dans ses expériences en grand,

n'avait pas pris garde au mouvement de la fabrique.

Et il revint à Marsac, où, depuis six mois, il allait voir Ève tous

les samedis soir et la quittait le mardi matin. Bien conseillée par le

vieux Séchard, Ève avait acheté, précisément en avant des vignes de

son beau-père, une maison appelée la Verberie, accompagnée de trois

arpents de jardin et d'un clos de vignes enclavé dans le vignoble du

vieillard. Elle vivait avec sa mère et Marion très-économiquement, car

elle devait cinq mille francs restant à payer sur le prix de cette

charmante propriété, la plus jolie de Marsac. La maison, entre cour et

jardin, était bâtie en tuffeau blanc, couverte en ardoise et ornée de

sculptures que la facilité de tailler le tuffeau permet de prodiguer

sans trop de frais. Le joli mobilier venu d'Angoulême paraissait encore

plus joli à la campagne, où personne ne déployait alors dans ces pays

le moindre luxe. Devant la façade du côté du jardin, il y avait une

rangée de grenadiers, d'orangers et de plantes rares que le précédent

propriétaire, un vieux général, mort de la main de monsieur Marron,

cultivait lui-même.

Ce fut sous un oranger, au moment où David jouait avec sa femme et

son petit Lucien, devant son père, que l'huissier de Mansle apporta

lui-même une assignation des frères Cointet à leur associé pour

constituer le tribunal arbitral, devant lequel, aux termes de leur

acte de société, devaient se porter leurs contestations. Les frères

Cointet demandaient la restitution des six mille francs et la propriété

du brevet ainsi que les futurs contingents de son exploitation, comme

indemnité des exorbitantes dépenses faites par eux sans aucun résultat.

—On dit que tu les ruines! dit le vigneron à son fils. Eh! bien, voilà

la seule chose que tu aies faite qui me soit agréable.

Le lendemain, Ève et David étaient à neuf heures dans l'antichambre de

monsieur Petit-Claud, devenu le défenseur de la veuve, le tuteur de

l'orphelin, et dont les conseils leur parurent les seuls à suivre.

Le magistrat reçut à merveille ses anciens clients, et voulut

absolument que monsieur et madame Séchard lui fissent le plaisir de

déjeuner avec lui.

—Les Cointet vous réclament six mille francs! dit-il en souriant. Que

devez-vous encore sur le prix de la Verberie?

—Cinq mille francs, monsieur, mais j'en ai deux mille... répondit Ève.

—Gardez vos deux mille francs, répondit Petit-Claud. Voyons, cinq

mille!... il vous faut encore dix mille francs pour vous bien installer

là-bas. Eh! bien, dans deux heures, les Cointet vous apporteront quinze

mille francs.

Ève fit un geste de surprise.

...—Contre votre renonciation à tous les bénéfices de l'acte de société

que vous dissoudrez à l'amiable, dit le magistrat. Cela vous va-t-il?

—Et ce sera bien légalement à nous? dit Ève.

—Bien légalement, dit le magistrat en souriant. Les Cointet vous ont

fait assez de chagrins, je veux mettre un terme à leurs prétentions.

Écoutez, aujourd'hui je suis magistrat, je vous dois la vérité. Eh!

bien, les Cointet vous jouent en ce moment; mais vous êtes entre

leurs mains. Vous pourriez gagner le procès qu'ils vous intentent,

en acceptant la guerre. Voulez-vous être encore au bout de dix ans à

plaider? On multipliera les expertises et les arbitrages, et vous serez

soumis aux chances des avis les plus contradictoires... Et, dit-il en

souriant, et je ne vous vois point d'avoué pour vous défendre ici...

Tenez, un mauvais arrangement vaut mieux qu'un bon procès...

Tout arrangement qui nous donnera la tranquillité me sera bon, dit

David.

—Paul! cria Petit-Claud à son domestique, allez chercher monsieur

Ségaud, mon successeur!... Pendant que nous déjeunerons, il ira voir

les Cointet, dit-il à ses anciens clients, et dans quelques heures vous

partirez pour Marsac, ruinés, mais tranquilles. Avec dix mille francs,

vous vous ferez encore cinq cents francs de rente, et, dans votre jolie

petite propriété, vous vivrez heureux!

Au bout de deux heures, comme Petit-Claud l'avait dit, maître Ségaud

revint avec des actes en bonne forme signés des Cointet, et avec quinze

billets de mille francs.

—Nous te devons beaucoup, dit Séchard à Petit-Claud.

—Mais je viens de vous ruiner, répondit Petit-Claud à ses anciens

clients étonnés. Je vous ai ruinés, je vous le répète, vous le verrez

avec le temps; mais je vous connais, vous préférez votre ruine à une

fortune que vous auriez peut-être trop tard.

—Nous ne sommes pas intéressés, monsieur, nous vous remercions de nous

avoir donné les moyens du bonheur, dit madame Ève, et vous nous en

trouverez toujours reconnaissants.

—Mon Dieu! ne me bénissez pas!... dit Petit-Claud, vous me donnez des

remords; mais je crois avoir aujourd'hui tout réparé. Si je suis devenu

magistrat, c'est grâce à vous; et si quelqu'un doit être reconnaissant,

c'est moi... Adieu.

En 1829, au mois de mars, le vieux Séchard mourut, laissant environ

deux cent mille francs de biens au soleil, qui, réunis à la Verberie,

en firent une magnifique propriété très-bien régie par Kolb depuis deux

ans.

Avec le temps, l'Alsacien changea d'opinion sur le compte du père

Séchard, qui, de son côté, prit l'Alsacien en affection en le trouvant

comme lui sans aucune notion des lettres ni de l'écriture, et facile à

griser. L'ancien ours apprit à l'ancien cuirassier à gérer le vignoble

et à en vendre les produits, il le forma dans la pensée de laisser un

homme de tête à ses enfants; car, dans ses derniers jours, ses craintes

furent grandes et puériles sur le sort de ses biens. Il avait pris

Courtois le meunier pour son confident.

—Vous verrez, lui disait-il, comme tout ira chez mes enfants, quand je

serai dans le trou. Ah! mon Dieu, leur avenir me fait trembler.

David et sa femme trouvèrent près de cent mille écus en or chez leur

père. La voix publique, comme toujours, grossit tellement le trésor du

vieux Séchard, qu'on l'évaluait à un million dans tout le département

de la Charente. Ève et David eurent à peu près trente mille francs de

rente, en joignant à cette succession leur petite fortune; car ils

attendirent quelque temps pour faire l'emploi de leurs fonds, et purent

les placer sur l'État à la révolution de juillet.

Après 1830 seulement, le département de la Charente et David Séchard

surent à quoi s'en tenir sur la fortune du grand Cointet. Riche de

plusieurs millions, nommé député, le grand Cointet est pair de France,

et sera, dit-on, ministre du commerce dans la prochaine combinaison. En

1837, il a épousé la fille d'un des hommes d'État les plus influents de

la dynastie, mademoiselle Popinot, fille de monsieur Anselme Popinot,

député de Paris, maire d'un arrondissement.

La découverte de David Séchard a passé dans la fabrication française

comme la nourriture dans un grand corps. Grâce à l'introduction de

matières autres que le chiffon, la France peut fabriquer le papier

à meilleur marché qu'en aucun pays de l'Europe. Mais le papier de

Hollande, selon la prévision de David Séchard, n'existe plus. Tôt ou

tard il faudra sans doute ériger une Manufacture royale de papier,

comme on a créé les Gobelins, Sèvres, la Savonnerie et l'Imprimerie

royale, qui jusqu'à présent ont surmonté les coups que leur ont portés

de Vandales bourgeois.

David Séchard, aimé par sa femme, est père de deux enfants, il a eu

le bon goût de ne jamais parler de ses tentatives, Ève a eu l'esprit

de le faire renoncer à l'état d'inventeur. Il cultive les lettres par

délassement, mais il mène la vie heureuse et paresseuse du propriétaire

faisant valoir. Après avoir dit adieu sans retour à la gloire, il ne

saurait avoir d'ambition, il s'est rangé dans la classe des rêveurs

et des collectionneurs: il s'adonne à l'entomologie, et recherche les

transformations jusqu'à présent si secrètes des insectes que la science

ne connaît que dans leur dernier état.

Tout le monde a entendu parler des succès de Petit-Claud comme

Procureur Général, il est le rival du fameux Vinet de Provins, et son

ambition est de devenir premier président de la Cour royale de Poitiers.

Cérizet, condamné à trois ans de prison pour délits politiques en

1827, fut obligé par le successeur de Petit-Claud de vendre son

imprimerie d'Angoulême. Il a fait beaucoup parler de lui, car il fut

un des enfants perdus du parti libéral. A la révolution de juillet,

il fut nommé sous-préfet, et ne put rester plus de deux mois dans sa

Sous-préfecture. Après avoir été gérant d'un journal dynastique, il

contracta dans la Presse des habitudes de luxe. Ses besoins renaissants

l'ont conduit à devenir prête-nom dans une affaire de mines en

commandite, dont les faits et gestes, le prospectus et les dividendes

anticipés lui ont mérité une condamnation à deux ans de prison en

police correctionnelle. Il a fait paraître une justification dans

laquelle il attribue ce résultat à des animosités politiques. Il se dit

persécuté par les républicains.

1835-1843.

FIN DU HUITIÈME VOLUME.

TABLE DES MATIÈRES.

SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

ILLUSIONS PERDUES.

La Comédie humaine - Volume 08. Scènes de la vie de Province - Tome 04 · 第 55 / 56 段