s'agissait que de religion, les lois seraient inutiles: les peuples
religieux ont peu de lois. Au-dessus de la loi civile, est la loi
politique. Eh! bien, voulez-vous savoir ce qui, pour un homme
politique, est écrit sur le front de votre dix-neuvième siècle? Les
Français ont inventé, en 1793, une souveraineté populaire qui s'est
terminée par un empereur absolu. Voilà pour votre histoire nationale.
Quant aux mœurs: madame Tallien et madame de Beauharnais ont tenu
la même conduite, Napoléon épouse l'une, en fait votre impératrice,
et n'a jamais voulu recevoir l'autre, quoiqu'elle fût princesse.
Sans-culotte en 1793, Napoléon chausse la couronne de fer en 1804. Les
féroces amants de _l'Égalité ou la Mort_ de 1792, deviennent, dès 1806,
complices d'une aristocratie légitimée par Louis XVIII. A l'étranger,
l'aristocratie, qui trône aujourd'hui dans son faubourg Saint-Germain,
a fait pis: elle a été usurière, elle a été marchande, elle a fait des
petits pâtés, elle a été cuisinière, fermière, gardeuse de moutons. En
France donc, la loi politique aussi bien que la loi morale, tous et
chacun ont démenti le début au point d'arrivée, leurs opinions par la
conduite, ou la conduite par les opinions. Il n'y a pas eu de logique,
ni dans le gouvernement, ni chez les particuliers. Aussi n'avez-vous
plus de morale. Aujourd'hui, chez vous, le succès est la raison suprême
de toutes les actions, quelles qu'elles soient. Le fait n'est donc plus
rien en lui-même, il est tout entier dans l'idée que les autres s'en
forment. De là, jeune homme, un second précepte: ayez de beaux dehors!
cachez l'envers de votre vie, et présentez un endroit très-brillant.
La discrétion, cette devise des ambitieux, est celle de notre Ordre:
faites-en la vôtre. Les grands commettent presque autant de lâchetés
que les misérables; mais ils les commettent dans l'ombre et font parade
de leurs vertus: ils restent grands. Les petits déploient leurs vertus
dans l'ombre, ils exposent leurs misères au grand jour: ils sont
méprisés. Vous avez caché vos grandeurs et vous avez laissé voir vos
plaies. Vous avez eu publiquement pour maîtresse une actrice, vous avez
vécu chez elle, avec elle: vous n'étiez nullement répréhensible, chacun
vous trouvait l'un et l'autre parfaitement libres; mais vous rompiez en
visière aux idées du monde et vous n'avez pas eu la considération que
le monde accorde à ceux qui lui obéissent. Si vous aviez laissé Coralie
à ce monsieur Camusot, si vous aviez caché vos relations avec elle,
vous auriez épousé madame de Bargeton, vous seriez préfet d'Angoulême
et marquis de Rubempré. Changez de conduite: mettez en dehors votre
beauté, vos grâces, votre esprit, votre poésie. Si vous vous permettez
de petites infamies, que ce soit entre quatre murs: dès lors vous ne
serez plus coupable de faire tache sur les décorations de ce grand
théâtre appelé le monde. Napoléon, appelle cela: _laver son linge sale
en famille_. Du second précepte découle ce corollaire: tout est dans la
forme. Saisissez bien ce que j'appelle la Forme. Il y a des gens sans
instruction qui, pressés par le besoin, prennent une somme quelconque,
par violence, à autrui: on les nomme criminels et ils sont forcés de
compter avec la justice. Un pauvre homme de génie trouve un secret
dont l'exploitation équivaut à un trésor, vous lui prêtez trois mille
francs (à l'instar de ces Cointet qui se sont trouvé vos trois mille
francs entre les mains et qui vont dépouiller votre beau-frère), vous
le tourmentez de manière à vous faire céder tout ou partie du secret,
vous ne comptez qu'avec votre conscience, et votre conscience ne vous
mène pas en Cour d'Assises. Les ennemis de l'ordre social profitent de
ce contraste pour japper après la justice et se courroucer au nom du
peuple de ce qu'on envoie aux galères un voleur de nuit et de poules
dans une enceinte habitée, tandis qu'on met en prison, à peine pour
quelques mois, un homme qui ruine des familles: mais ces hypocrites
savent bien qu'en condamnant le voleur les juges maintiennent la
barrière entre les pauvres et les riches, qui, renversée, amènerait la
fin de l'ordre social; tandis que le banqueroutier, l'adroit capteur
de successions, le banquier qui tue une affaire à son profit, ne
produisent que des déplacements de fortune. Ainsi, la société, mon
fils, est forcée de distinguer, pour son compte, ce que je vous fais
distinguer pour le vôtre. Le grand point est de s'égaler à toute la
Société. Napoléon, Richelieu, les Médicis s'égalèrent à leur siècle.
Vous, vous vous estimez douze mille francs!... Votre Société n'adore
plus le vrai Dieu, mais le Veau-d'Or! Telle est la religion de votre
Charte, qui ne tient plus compte, en politique, que de la propriété.
N'est-ce pas dire à tous les sujets: Tâchez d'être riches!... Quand,
après avoir su trouver légalement une fortune, vous serez riche et
marquis de Rubempré, vous vous permettrez le luxe de l'honneur. Vous
ferez alors profession de tant de délicatesse, que personne n'osera
vous accuser d'en avoir jamais manqué, si vous en manquiez toutefois en
faisant fortune, ce que je ne vous conseillerais jamais, dit le prêtre
en prenant la main de Lucien et la lui tapotant. Que devez-vous donc
mettre dans cette belle tête?... Uniquement le thème que voici: Se
donner un but éclatant et cacher ses moyens d'arriver, tout en cachant
sa marche. Vous avez agi en enfant, soyez homme, soyez chasseur,
mettez-vous à l'affût, embusquez-vous dans le monde parisien, attendez
une proie et un hasard, ne ménagez ni votre personne, ni ce qu'on
appelle la dignité; car nous obéissons tous à quelque chose, à un vice,
à une nécessité, mais observez la loi suprême! le secret.
—Vous m'effrayez, mon père! s'écria Lucien, ceci me semble une théorie
de grande route.
—Vous avez raison, dit le chanoine, mais elle ne vient pas de moi.
Voilà comment ont raisonné les parvenus, la maison d'Autriche, comme
la maison de France. Vous n'avez rien, vous êtes dans la situation
des Médicis, de Richelieu, de Napoléon au début de leur ambition; ces
gens-là, mon petit, ont estimé leur avenir au prix de l'ingratitude, de
la trahison, et des contradictions les plus violentes. Il faut tout
oser pour tout avoir. Raisonnons. Quand vous vous asseyez à une table
de bouillotte, en discutez-vous les conditions? Les règles sont là,
vous les acceptez.
—Allons, pensa Lucien, il connaît la bouillotte.
—Comment vous conduisez-vous à la bouillotte?... dit le prêtre, y
pratiquez-vous la plus belle des vertus, la franchise? Non seulement
vous cachez votre jeu, mais encore vous tâchez de faire croire, quand
vous êtes sûr de triompher, que vous allez tout perdre. Enfin, vous
dissimulez, n'est-ce pas?... Vous mentez pour gagner cinq louis!... Que
diriez-vous d'un joueur assez généreux pour prévenir les autres qu'il a
brelan carré! Eh! bien, l'ambitieux qui veut lutter avec les préceptes
de la vertu, dans une carrière où ses antagonistes s'en privent, est un
enfant à qui les vieux politiques diraient ce que les joueurs disent
à celui qui ne profite pas de ses brelans:—Monsieur, ne jouez jamais
à la bouillotte... Est-ce vous qui faites les règles dans le jeu de
l'ambition? Pourquoi vous ai-je dit de vous égaler à la Société?...
C'est qu'aujourd'hui, jeune homme, la Société s'est insensiblement
arrogé tant de droits sur les individus, que l'individu se trouve
obligé de combattre la Société. Il n'y a plus de lois, il n'y a que des
mœurs, c'est-à-dire des simagrées, toujours la forme.
Lucien fit un geste d'étonnement.
—Ah! mon enfant, dit le prêtre en craignant d'avoir révolté la candeur
de Lucien, vous attendiez-vous à trouver l'ange Gabriel dans un abbé
chargé de toutes les iniquités de la contre-diplomatie de deux rois
(je suis l'intermédiaire entre Ferdinand VII et Louis XVIII, deux
grands... rois qui doivent tous deux la couronne à de profondes...
combinaisons)?... Je crois en Dieu, mais je crois bien plus en notre
Ordre, et notre Ordre ne croit qu'au pouvoir temporel. Pour rendre le
pouvoir temporel très-fort, notre Ordre maintient l'Église apostolique,
catholique et romaine, c'est-à-dire l'ensemble des sentiments qui
tiennent le peuple dans l'obéissance. Nous sommes les Templiers
modernes, nous avons une doctrine. Comme le Temple, notre Ordre fut
brisé par les mêmes raisons: il s'était égalé au monde. Voulez-vous
être soldat, je serai votre capitaine. Obéissez-moi comme une femme
obéit à son mari, comme un enfant obéit à sa mère, je vous garantis
qu'en moins de trois ans vous serez marquis de Rubempré, vous épouserez
une des plus nobles filles du faubourg Saint-Germain, et vous vous
assiérez un jour sur les bancs de la Pairie. En ce moment, si je ne
vous avais pas amusé par ma conversation, que seriez-vous? un cadavre
introuvable dans un profond lit de vase; eh! bien, faites un effort de
poésie?... (Là Lucien regarda son protecteur avec curiosité.)—Le jeune
homme qui se trouve assis là, dans cette calèche, à côté de l'abbé
Carlos Herrera, chanoine honoraire du chapitre de Tolède, envoyé secret
de Sa Majesté Ferdinand VII à Sa Majesté le roi de France, pour lui
apporter une dépêche où il lui dit peut-être: «_Quand vous m'aurez
délivré, faites pendre tous ceux que je caresse en ce moment!_» ce
jeune homme, dit l'inconnu, n'a plus rien de commun avec le poète qui
vient de mourir. Je vous ai pêché, je vous ai rendu la vie, et vous
m'appartenez comme la créature est au créateur, comme, dans les contes
de fées, l'Afrite est au génie, comme l'icoglan est au Sultan, comme
le corps est à l'âme! Je vous maintiendrai, moi, d'une main puissante
dans la voie du pouvoir, et je vous promets néanmoins une vie de
plaisirs, d'honneurs, de fêtes continuelles... Jamais l'argent ne vous
manquera... Vous brillerez, vous paraderez, pendant que, courbé dans la
boue des fondations, j'assurerai le brillant édifice de votre fortune.
J'aime le pouvoir pour le pouvoir, moi! Je serai toujours heureux de
vos jouissances qui me sont interdites. Enfin, je me ferai vous!...
Eh! bien, le jour où ce pacte d'homme à démon, d'enfant à diplomate,
ne vous conviendra plus, vous pourrez toujours aller chercher un petit
endroit, comme celui dont vous parliez, pour vous noyer: vous serez un
peu plus ou un peu moins ce que vous êtes aujourd'hui, malheureux ou
déshonoré.
—Ceci n'est pas une homélie de l'archevêque de Grenade! s'écria Lucien
en voyant la calèche arrêtée à une poste.
—Je ne sais pas quel nom vous donnez à cette instruction sommaire, mon
fils, car je vous adopte et ferai de vous mon héritier; mais c'est le
code de l'ambition. Les élus de Dieu sont en petit nombre. Il n'y a
pas de choix: ou il faut aller au fond du cloître (et vous y retrouvez
souvent le monde en petit!), ou il faut accepter ce code.
—Peut-être vaut-il mieux ne pas être si savant, dit Lucien en essayant
de sonder l'âme de ce terrible prêtre.
—Comment! reprit le chanoine, après avoir joué sans connaître les
règles du jeu vous abandonnez la partie au moment où vous y devenez
fort, où vous vous y présentez avec un parrain solide... et sans même
avoir le désir de prendre une revanche! Comment, vous n'éprouvez pas
l'envie de monter sur le dos de ceux qui vous ont chassé de Paris!
Lucien frissonna comme si quelque instrument de bronze, un gong
chinois, eût fait entendre ces terribles sons qui frappent sur les
nerfs.
—Je ne suis qu'un humble prêtre, reprit cet homme en laissant paraître
une horrible expression sur son visage cuivré par le soleil de
l'Espagne; mais si des hommes m'avaient humilié, vexé, torturé, trahi,
vendu, comme vous l'avez été par les drôles dont vous m'avez parlé,
je serais comme l'Arabe du désert!... Oui, je dévouerais mon corps et
mon âme à la vengeance. Je me moquerais de finir ma vie accroché à un
gibet, assis à la _garrot_, empalé, guillotiné, comme chez vous; mais
je ne laisserais prendre ma tête qu'après avoir écrasé mes ennemis sous
mes talons.
Lucien gardait le silence, il ne se sentait plus l'envie de faire poser
ce prêtre.
—Les uns descendent d'Abel, les autres de Caïn, dit le chanoine en
terminant; moi je suis un sang mêlé: Caïn pour mes ennemis, Abel pour
mes amis, et malheur à qui réveille Caïn!... Après tout, vous êtes
Français, je suis Espagnol et, de plus, chanoine!...
—Quelle nature d'Arabe! se dit Lucien en examinant le protecteur que le
ciel venait de lui envoyer.
L'abbé Carlos Herrera n'offrait rien en lui-même qui révélât le
Jésuite. Gros et court, de larges mains, un large buste, une force
herculéenne, un regard terrible, mais adouci par une mansuétude de
commande; un teint de bronze qui ne laissait rien passer du dedans
au dehors, inspiraient beaucoup plus la répulsion que l'attachement.
De longs et beaux cheveux poudrés à la façon de ceux du prince de
Talleyrand donnaient à ce singulier diplomate l'air d'un évêque, et
le ruban bleu liseré de blanc auquel pendait une croix d'or indiquait
d'ailleurs un dignitaire ecclésiastique. Ses bas de soie noire
moulaient des jambes d'athlète. Son vêtement d'une exquise propreté
révélait ce soin minutieux de la personne que les simples prêtres ne
prennent pas toujours d'eux, surtout en Espagne. Un tricorne était posé
sur le devant de la voiture armoriée aux armes d'Espagne. Malgré tant
de causes de répulsion, des manières à la fois violentes et patelines
atténuaient l'effet de la physionomie; et, pour Lucien, le prêtre
s'était évidemment fait coquet, caressant, presque chat. Lucien examina
les moindres choses d'un air soucieux. Il sentit qu'il s'agissait en ce
moment de vivre ou de mourir, car il se trouvait au second relais après
Ruffec. Les dernières phrases du prêtre espagnol avaient remué beaucoup
de cordes dans son cœur: et, disons-le à la honte de Lucien et du
prêtre qui, d'un œil perspicace, étudiait la belle figure du poète, ces
cordes étaient les plus mauvaises, celles qui vibrent sous l'attaque
des sentiments dépravés. Lucien revoyait Paris, il ressaisissait les
rênes de la domination que ses mains inhabiles avaient lâchées, il se
vengeait! La comparaison de la vie de province et de la vie de Paris
qu'il venait de faire, la plus agissante des causes de son suicide,
disparaissait: il allait se retrouver dans son milieu, mais protégé par
un politique profond jusqu'à la scélératesse de Cromwell.
—J'étais seul, nous serons deux, se disait-il.
Plus il avait découvert de fautes dans sa conduite antérieure,
plus l'ecclésiastique avait montré d'intérêt. La charité de cet
homme s'était accrue en raison du malheur, et il ne s'étonnait de
rien. Néanmoins Lucien se demanda quel était le mobile de ce meneur
d'intrigues royales. Il se paya d'abord d'une raison vulgaire: les
Espagnols sont généreux! L'Espagnol est généreux, comme l'Italien est
empoisonneur et jaloux, comme le Français est léger, comme l'Allemand
est franc, comme le Juif est ignoble, comme l'Anglais est noble.
Renversez ces propositions? vous arriverez au vrai. Les Juifs ont
accaparé l'or, ils écrivent _Robert le Diable_, ils jouent _Phèdre_,
ils chantent _Guillaume Tell_, ils commandent des tableaux, ils élèvent
des palais, ils écrivent _Reisebilder_ et d'admirables poésies, ils
sont plus puissants que jamais, leur religion est acceptée, enfin ils
font crédit au Pape! En Allemagne, pour les moindres choses, on demande
à un étranger:—Avez-vous un contrat? tant on y fait de chicanes. En
France, on applaudit depuis cinquante ans à la Scène des stupidités
nationales, on continue à porter d'inexplicables chapeaux, et le
gouvernement ne change qu'à la condition d'être toujours le même!...
L'Angleterre déploie à la face du monde des perfidies dont l'horreur
ne peut se comparer qu'à son avidité. L'Espagnol, après avoir eu l'or
des deux Indes, n'a plus rien. Il n'y a pas de pays du monde où il y
ait moins d'empoisonnements qu'en Italie, et où les mœurs soient plus
faciles et plus courtoises. Les Espagnols ont beaucoup vécu sur la
réputation des Maures.
Lorsque l'Espagnol remonta dans la calèche, il dit au postillon ces
paroles à l'oreille:—Le train de la malle, il y a trois francs de
guides.
Lucien hésitait à monter, le prêtre lui dit:—Allons donc, et Lucien
monta sous prétexte de lui décocher un argument _ad hominem_.
—Mon père, lui dit-il, un homme qui vient de dérouler du plus beau
sang-froid du monde les maximes que beaucoup de bourgeois taxeront de
profondément immorales...
—Et qui le sont, dit le prêtre, voilà pourquoi Jésus-Christ voulait que
le scandale eût lieu, mon fils. Et voilà pourquoi le monde manifeste
une si grande horreur du scandale.
—Un homme de votre trempe ne s'étonnera pas de la question que je vais
lui faire!
—Allez, mon fils!... dit Carlos Herrera, vous ne me connaissez pas.
Croyez-vous que je prendrais un secrétaire avant de savoir s'il a des
principes assez sûrs pour ne me rien prendre? Je suis content de vous.
Vous avez encore toutes les innocences de l'homme qui se tue à vingt
ans. Votre question?...
—Pourquoi vous intéressez-vous à moi? quel prix voulez-vous de mon
obéissance?... Pourquoi me donnez-vous tout? quelle est votre part?
L'Espagnol regarda Lucien et se mit à sourire.
—Attendons une côte, nous la monterons à pied, et nous parlerons en
plein vent. Le vent est discret.
Le silence régna pendant quelque temps entre les deux compagnons, et la
rapidité de la course aida, pour ainsi dire, à la griserie morale de
Lucien.
—Mon père, voici la côte, dit Lucien en se réveillant comme d'un rêve.
—Eh! bien, marchons, dit le prêtre en criant d'une voix forte au
postillon d'arrêter.
Et tous deux ils s'élancèrent sur la route.
—Enfant, dit l'Espagnol en prenant Lucien par le bras, as-tu médité la
_Venise sauvée_ d'Otway? As-tu compris cette amitié profonde, d'homme
à homme, qui lie Pierre à Jaffier, qui fait pour eux d'une femme une
bagatelle, et qui change entre eux tous les termes sociaux?... Eh!
bien, voilà pour le poète.
—Le chanoine connaît aussi le théâtre, se dit Lucien en
lui-même.—Avez-vous lu Voltaire?... lui demanda-t-il.
—J'ai fait mieux, répondit le chanoine, je le mets en pratique.
—Vous ne croyez pas en Dieu?...
—Allons, c'est moi qui suis l'athée, dit le prêtre en souriant.
Venons au positif, mon petit?... J'ai quarante-six ans, je suis
l'enfant naturel d'un grand seigneur, par ainsi sans famille, et j'ai
un cœur... Mais, apprends ceci, grave-le dans ta cervelle encore si
molle: l'homme a horreur de la solitude. Et de toutes les solitudes,
la solitude morale est celle qui l'épouvante le plus. Les premiers
anachorètes vivaient avec Dieu, ils habitaient le monde le plus peuplé,
le monde spirituel. Les avares habitent le monde de la fantaisie et
des jouissances. L'avare a tout, jusqu'à son sexe, dans le cerveau.
La première pensée de l'homme, qu'il soit lépreux ou forçat, infâme
ou malade, est d'avoir un complice de sa destinée. A satisfaire ce
sentiment, qui est la vie même, il emploie toutes ses forces, toute sa
puissance, la verve de sa vie. Sans ce désir souverain, Satan aurait-il
pu trouver des compagnons?... Il y a là tout un poème à faire qui
serait l'avant-scène du _Paradis perdu_, qui n'est que l'apologie de la
Révolte.
—Celui-là serait l'Iliade de la corruption, dit Lucien.
—Eh! bien, je suis seul, je vis seul. Si j'ai l'habit, je n'ai pas
le cœur du prêtre. J'aime à me dévouer, j'ai ce vice-là. Je vis
par le dévouement, voilà pourquoi je suis prêtre. Je ne crains pas
l'ingratitude, et je suis reconnaissant. L'Église n'est rien pour
moi, c'est une idée. Je me suis dévoué au roi d'Espagne; mais on ne
peut pas aimer le roi d'Espagne, il me protége, il plane au-dessus de
moi. Je veux aimer ma créature, la façonner, la pétrir à mon usage,
afin de l'aimer comme un père aime son enfant. Je roulerai dans ton
tilbury, mon garçon, je me réjouirai de tes succès auprès des femmes,
je dirai:—Ce beau jeune homme, c'est moi! ce marquis de Rubempré, je
l'ai créé et mis au monde aristocratique; sa grandeur est mon œuvre, il
se tait ou parle à ma voix, il me consulte en tout. L'abbé de Vermont
était cela pour Marie-Antoinette.
—Il l'a menée à l'échafaud!
—Il n'aimait pas la reine!... répondit le prêtre.
—Dois-je laisser derrière moi la désolation? dit Lucien.
—J'ai des trésors, tu y puiseras.
—En ce moment, je ferais bien des choses pour délivrer Séchard,
répliqua Lucien d'une voix qui ne voulait plus du suicide.
—Dis un mot, mon fils, et il recevra demain matin la somme nécessaire à
sa libération.
—Comment! vous me donneriez douze mille francs!...
—Eh! enfant, ne vois-tu pas que nous faisons quatre lieues à l'heure?
Nous allons dîner à Poitiers. Là, si tu veux signer le pacte, me donner
une seule preuve d'obéissance, la diligence de Bordeaux portera quinze
mille francs à ta sœur...
—Où sont-ils?
Le prêtre espagnol ne répondit rien, et Lucien se dit:—Le voilà pris,
il se moquait de moi.
Un instant après, l'Espagnol et le poète étaient remontés en voiture
silencieusement; et, silencieusement, le prêtre mit la main à la
poche de sa voiture, il en tira ce sac de peau fait en gibecière
divisé en trois compartiments, si connu des voyageurs; il ramena cent
portugaises, en y plongeant trois fois de sa large main qu'il ramena
chaque fois pleine d'or.
—Mon père, je suis à vous, dit Lucien ébloui de ce flot d'or.
—Voici le tiers de l'or qui se trouve dans ce sac, trente mille francs,
sans compter l'argent du voyage.
—Et vous voyagez seul?... s'écria Lucien.
—Qu'est-ce que cela! fit l'Espagnol. J'ai pour plus de cent mille écus
de traites sur Paris. Un diplomate sans argent, c'est ce que tu étais
tout à l'heure: un poète sans volonté.
Au moment où Lucien montait en voiture avec le prétendu diplomate
espagnol, Ève se levait pour donner à boire à son fils, elle trouva la
fatale lettre, et la lut. Une sueur froide glaça la moiteur que cause
le sommeil du matin, elle eut un éblouissement, elle appela Marion et
Kolb.
A ce mot:—Mon frère est-il sorti? Kolb répondit: _Oui, montame, afant
le chour!_
—Gardez-moi le plus profond secret sur ce que je vous confie, dit Ève
aux deux domestiques, mon frère est sans doute sorti pour mettre fin à
ses jours. Courez tous les deux, prenez des informations avec prudence,
et surveillez le cours de la rivière.
Ève resta seule, dans un état de stupeur horrible à voir.
Ce fut au milieu du trouble où elle se trouvait que, sur les sept
heures du matin, Petit-Claud se présenta pour lui parler d'affaires.
Dans ces moments-là, l'on écoute tout le monde.
—Madame, dit l'avoué, notre pauvre cher David est en prison, et il
arrive à la situation que j'ai prévue au début de cette affaire. Je lui
conseillais alors de s'associer pour l'exploitation de sa découverte
avec ses concurrents, les Cointet, qui tiennent entre leurs mains
les moyens d'exécuter ce qui, chez votre mari, n'est qu'à l'état de
conception. Aussi, dans la soirée d'hier, aussitôt que la nouvelle de
son arrestation m'est parvenue, qu'ai-je fait? je suis allé trouver
messieurs Cointet avec l'intention de tirer d'eux des concessions qui
pussent vous satisfaire. En voulant défendre cette découverte votre
vie va continuer d'être ce qu'elle est: une vie de chicanes où vous
succomberez, où vous finirez, épuisés et mourants, par faire, à votre
détriment peut-être, avec un homme d'argent, ce que je veux vous voir
faire, à votre avantage, dès aujourd'hui, avec messieurs Cointet
frères. Vous économiserez ainsi les privations, les angoisses du combat
de l'inventeur contre l'avidité du capitaliste et l'indifférence de
la société. Voyons! si messieurs Cointet payent vos dettes... si, vos
dettes payées, ils vous donnent encore une somme qui vous soit acquise,
quel que soit le mérite, l'avenir ou la possibilité de la découverte,
en vous accordant, bien entendu toujours, une certaine part dans
les bénéfices de l'exploitation, ne serez-vous pas heureux?... Vous
devenez, vous, madame, propriétaire du matériel de l'imprimerie, et
vous la vendrez sans doute, cela vaudra bien vingt mille francs, je
vous garantis un acquéreur à ce prix. Si vous réalisez quinze mille
francs, par un acte de société avec messieurs Cointet, vous auriez une
fortune de trente-cinq mille francs, et au taux actuel des rentes,
vous vous feriez deux mille francs de rente... On vit avec deux mille
francs de rente en province. Et, remarquez bien que, madame, vous
auriez encore les éventualités de votre association avec messieurs
Cointet. Je dis éventualités, car il faut supposer l'insuccès. Eh!
bien, voici ce que je suis en mesure de pouvoir obtenir: d'abord,
libération complète de David, puis quinze mille francs remis à titre
d'indemnité de ses recherches, acquis sans que messieurs Cointet
puissent en faire l'objet d'une revendication à quelque titre que ce
soit, quand même la découverte serait improductive; enfin une société
formée entre David et messieurs Cointet pour l'exploitation d'un
brevet d'invention à prendre, après une expérience faite en commun et
secrètement, de son procédé de fabrication sur les bases suivantes:
messieurs Cointet feront tous les frais. La mise de fonds de David
sera l'apport du brevet, et il aura le quart des bénéfices. Vous êtes
une femme pleine de jugement et très-raisonnable, ce qui n'arrive pas
souvent aux très-belles femmes; réfléchissez à ces propositions et vous
les trouverez très-acceptables...
—Ah! monsieur, s'écria la pauvre Ève au désespoir et en fondant en
larmes, pourquoi n'êtes-vous pas venu hier au soir me proposer cette
transaction? Nous eussions évité le déshonneur, et... bien pis...