moyens, et le poète voulut finir poétiquement. Il avait d'abord pensé
tout bonnement à s'aller jeter dans la Charente; mais, en descendant
les rampes de Beaulieu pour la dernière fois, il entendit par avance le
tapage que ferait son suicide, il vit l'affreux spectacle de son corps
revenu sur l'eau, déformé, l'objet d'une enquête judiciaire: il eut,
comme quelques suicides, un amour-propre posthume. Pendant la journée
passée au moulin de Courtois il s'était promené le long de la rivière
et avait remarqué, non loin du moulin, une de ces nappes rondes, comme
il s'en trouve dans les petits cours d'eau, dont l'excessive profondeur
est accusée par la tranquillité de la surface. L'eau n'est plus ni
verte, ni bleue, ni claire, ni jaune; elle est comme un miroir d'acier
poli. Les bords de cette coupe n'offraient plus ni glaïeuls, ni fleurs
bleues, ni les larges feuilles du nénuphar, l'herbe de la berge était
courte et pressée, les saules pleuraient autour, assez pittoresquement
placés tous. On devinait facilement un précipice plein d'eau. Celui
qui pouvait avoir le courage d'emplir ses poches de cailloux devait
y trouver une mort inévitable, et ne jamais être retrouvé.—Voilà,
s'était dit le poète en admirant ce joli petit paysage, un endroit
qui vous met l'eau à la bouche d'une noyade. Ce souvenir lui revint
à la mémoire, au moment où il atteignait l'Houmeau. Il chemina donc
vers Marsac, en proie à ses dernières et funèbres pensées, et dans la
ferme intention de dérober ainsi le secret de sa mort, de ne pas être
l'objet d'une enquête, de ne pas être enterré, de ne pas être vu dans
l'horrible état où sont les noyés quand ils reviennent à fleur d'eau.
Il parvint bientôt au pied d'une de ces côtes qui se rencontrent si
fréquemment sur les routes de France, et surtout entre Angoulême et
Poitiers. La diligence de Bordeaux à Paris venait avec rapidité, les
voyageurs allaient sans doute en descendre pour monter cette longue
côte à pied. Lucien, qui ne voulut pas se laisser voir, se jeta dans
un petit chemin creux et se mit à cueillir des fleurs dans une vigne.
Quand il reprit la grande route il tenait à la main un gros bouquet
de _sedum_, une fleur jaune qui vient dans le caillou des vignobles,
et il déboucha précisément derrière un voyageur vêtu tout en noir,
les cheveux poudrés, chaussé de souliers en veau d'Orléans à boucles
d'argent, brun de visage, et couturé comme si, dans son enfance, il fût
tombé dans le feu. Ce voyageur, à tournure si patemment ecclésiastique,
allait lentement et fumait un cigare. En entendant Lucien qui sauta de
la vigne sur la route, l'inconnu se retourna, parut comme saisi de la
beauté profondément mélancolique du poète, de son bouquet symbolique et
de sa mise élégante. Ce voyageur ressemblait à un chasseur qui trouve
une proie long-temps et inutilement cherchée. Il laissa, en style de
marine, Lucien arriver, et retarda sa marche en ayant l'air de regarder
le bas de la côte. Lucien, qui fit le même mouvement, y aperçut une
petite calèche attelée de deux chevaux et un postillon à pied.
—Vous avez laissé courir la diligence, monsieur, vous perdrez votre
place, à moins que vous ne vouliez monter dans ma calèche pour la
rattraper, car la poste va plus vite que la voiture publique, dit le
voyageur à Lucien en prononçant ces mots avec un accent très-marqué
d'espagnol et en mettant à son offre une exquise politesse.
Sans attendre la réponse de Lucien, l'Espagnol tira de sa poche un étui
à cigares, et le présenta tout ouvert à Lucien pour qu'il en prît un.
—Je ne suis pas un voyageur, répondit Lucien, et je suis trop près du
terme de ma course pour me donner le plaisir de fumer...
—Vous êtes bien sévère envers vous-même, repartit l'Espagnol. Quoique
chanoine honoraire de la cathédrale de Tolède, je me passe de temps en
temps un petit cigare. Dieu nous a donné le tabac pour endormir nos
passions et nos douleurs... Vous me semblez avoir du chagrin, vous en
avez du moins l'enseigne à la main, comme le triste dieu de l'hymen.
Tenez?... tous vos chagrins s'en iront avec la fumée...
Et le prêtre retendit sa boîte en paille avec une sorte de séduction,
en jetant à Lucien des regards animés de charité.
—Pardon, mon père, répliqua sèchement Lucien, il n'y a pas de cigares
qui puissent dissiper mes chagrins...
En disant cela, les yeux de Lucien se mouillèrent de larmes.
—Oh! jeune homme, est-ce donc la providence divine qui m'a fait désirer
de secouer par un peu d'exercice à pied le sommeil dont sont saisis au
matin tous les voyageurs, afin que je pusse, en vous consolant, obéir
à ma mission ici-bas?... Et quels grands chagrins pouvez-vous avoir à
votre âge?
—Vos consolations, mon père, seraient bien inutiles: vous êtes
Espagnol, je suis Français; vous croyez aux commandements de l'Église,
moi je suis athée...
—_Santa Virgen del Pilar!..._ vous êtes athée, s'écria le prêtre en
passant son bras sous celui de Lucien avec un empressement maternel.
Eh! voilà l'une des curiosités que je m'étais promis d'observer à
Paris. En Espagne, nous ne croyons pas aux athées... Il n'y a qu'en
France, où, à dix-neuf ans, on puisse avoir de pareilles opinions.
—Oh! je suis un athée au complet; je ne crois ni en Dieu, ni à la
société, ni au bonheur. Regardez-moi donc bien, mon père; car, dans
quelques heures, je ne serai plus... Voilà mon dernier soleil!... dit
Lucien avec une sorte d'emphase en montrant le ciel.
—Ah! çà, qu'avez-vous fait pour mourir? qui vous a condamné à mort?
—Un tribunal souverain; moi-même!
—Enfant! s'écria le prêtre. Avez-vous tué un homme? l'échafaud vous
attend-il? Raisonnons un peu? Si vous voulez rentrer, selon vous, dans
le néant, tout vous est indifférent ici-bas.
Lucien inclina la tête en signe d'assentiment.
—Eh! bien, vous pouvez alors me conter vos peines?... Il s'agit sans
doute de quelques amourettes qui vont mal?...
Lucien fit un geste d'épaules très-significatif.
—Vous voulez vous tuer pour éviter le déshonneur, ou parce que vous
désespérez de la vie? eh! bien, vous vous tuerez aussi bien à Poitiers
qu'à Angoulême, à Tours aussi bien qu'à Poitiers. Les sables mouvants
de la Loire ne rendent pas leur proie...
—Non, mon père, répondit Lucien, j'ai mon affaire. Il y a vingt jours,
j'ai vu la plus charmante rade où puisse aborder dans l'autre monde un
homme dégoûté de celui-ci...
—Un autre monde!... vous n'êtes plus athée.
—Oh! ce que j'entends par l'autre monde, c'est ma future transformation
en animal ou en plante...
—Avez-vous une maladie incurable?
—Oui, mon père...
—Ah! nous y voilà, dit le prêtre, et laquelle?
—La pauvreté.
Le prêtre regarda Lucien en souriant et lui dit avec une grâce infinie
et un sourire presque ironique:—Le diamant ignore sa valeur.
—Il n'y a qu'un prêtre qui puisse flatter un homme pauvre qui s'en va
mourir!... s'écria Lucien.
—Vous ne mourrez pas, dit l'Espagnol avec autorité.
—J'ai bien entendu dire, reprit Lucien, qu'on dévalisait les gens sur
la route, je ne savais pas qu'on les y enrichît.
—Vous allez le savoir, dit le prêtre après avoir examiné si la
distance à laquelle se trouvait la voiture leur permettait de faire
seuls encore quelques pas. Écoutez-moi, dit le prêtre en mâchonnant
son cigare, votre pauvreté ne serait pas une raison pour mourir. J'ai
besoin d'un secrétaire, le mien vient de mourir à Irun. Je me trouve
dans la situation où fut le baron de Goërtz, le fameux ministre de
Charles XII, qui arriva sans secrétaire dans une petite ville en
allant en Suède, comme moi je vais à Paris. Le baron rencontra le
fils d'un orfèvre, remarquable par une beauté qui ne pouvait certes
pas valoir la vôtre... Le baron de Goërtz trouve à ce jeune homme de
l'intelligence, comme moi je vous trouve de la poésie au front; il le
prend dans sa voiture, comme moi je vais vous prendre dans la mienne;
et, de cet enfant condamné à brunir des couverts et à fabriquer des
bijoux dans une petite ville de province comme Angoulême, il en fait
son favori, comme vous serez le mien. Arrivé à Stockholm, il installe
son secrétaire et l'accable de travaux. Le jeune secrétaire passe les
nuits à écrire; et, comme tous les grands travailleurs, il contracte
une habitude, il se met à mâcher du papier. Feu monsieur de Malesherbes
faisait, lui, des camouflets et il en donna, par parenthèse, un à je
ne sais quel personnage dont le procès dépendait de son rapport. Notre
beau jeune homme commence par du papier blanc, mais il s'y accoutume
et passe aux papiers écrits qu'il trouve plus savoureux. On ne fumait
pas encore comme aujourd'hui. Enfin le petit secrétaire en arrive,
de saveur en saveur, à mâchonner des parchemins et à les manger. On
s'occupait alors, entre la Russie et la Suède, d'un traité de paix que
les États imposaient à Charles XII, comme en 1814 on voulait forcer
Napoléon à traiter de la paix. La base des négociations était le traité
fait entre les deux puissances à propos de la Finlande; Goërtz en
confie l'original à son secrétaire; mais, quand il s'agit de soumettre
le projet aux États, il se rencontrait cette petite difficulté, que
le traité ne se trouvait plus. Les États imaginent que le ministre,
pour servir les passions du Roi, s'est avisé de faire disparaître
cette pièce, le baron de Goërtz est accusé: son secrétaire avoue alors
avoir mangé le traité.... On instruit un procès, le fait est prouvé,
le secrétaire est condamné à mort. Mais, comme vous n'en êtes pas là,
prenez un cigare, et fumez-le en attendant notre calèche.
Lucien prit un cigare et l'alluma, comme cela se fait en Espagne, au
cigare du prêtre en se disant:—Il a raison, j'ai toujours le temps de
me tuer.
—C'est souvent, reprit l'Espagnol, au moment où les jeunes gens
désespèrent le plus de leur avenir, que leur fortune commence. Voilà ce
que je voulais vous dire, j'ai préféré vous le prouver par un exemple.
Ce beau secrétaire, condamné à mort, était dans une position d'autant
plus désespérée que le roi de Suède ne pouvait pas lui faire grâce, sa
sentence ayant été rendue par les États de Suède; mais il ferma les
yeux sur une évasion. Le joli petit secrétaire se sauve sur une barque
avec quelques écus dans sa poche, et arrive à la cour de Courlande,
muni d'une lettre de recommandation de Goërtz pour le duc, à qui le
ministre suédois expliquait l'aventure et la manie de son protégé. Le
duc place le bel enfant comme secrétaire chez son intendant. Le duc
était un dissipateur, il avait une jolie femme et un intendant, trois
causes de ruine. Si vous croyiez que ce joli homme, condamné à mort
pour avoir mangé le traité relatif à la Finlande, se corrige de son
goût dépravé, vous ne connaîtriez pas l'empire du vice sur l'homme;
la peine de mort ne l'arrête pas quand il s'agit d'une jouissance
qu'il s'est créée! D'où vient cette puissance du vice? est-ce une
force qui lui soit propre, ou vient-elle de la faiblesse humaine? Y
a-t-il des goûts qui soient placés sur les limites de la folie? Je
ne puis m'empêcher de rire des moralistes qui veulent combattre de
pareilles maladies avec de belles phrases!... Il y eut un moment où
le duc, effrayé du refus que lui fit son intendant à propos d'une
demande d'argent, voulut des comptes, une sottise! Il n'y a rien de
plus facile que d'écrire un compte, la difficulté n'est jamais là.
L'intendant confia toutes les pièces à son secrétaire pour établir le
bilan de la liste civile de Courlande. Au milieu de son travail et de
la nuit où il le finissait, notre petit mangeur de papier s'aperçoit
qu'il mâche une quittance du duc pour une somme considérable: la peur
le saisit, il s'arrête à moitié de la signature, il court se jeter
aux pieds de la duchesse en lui expliquant sa manie, en implorant la
protection de sa souveraine, et l'implorant au milieu de la nuit. La
beauté du jeune commis fit une telle impression sur cette femme qu'elle
l'épousa lorsqu'elle fut veuve. Ainsi, en plein dix-huitième siècle,
dans un pays où régnait le blason, le fils d'un orfèvre devint prince
souverain... Il est devenu quelque chose de mieux!... Il a été régent à
la mort de la première Catherine, il a gouverné l'impératrice Anne et
voulut être le Richelieu de la Russie. Eh! bien, jeune homme, sachez
une chose: c'est que si vous êtes plus beau que Biron, moi je vaux
bien, quoique simple chanoine, le baron de Goërtz. Ainsi, montez! nous
vous trouverons un duché de Courlande à Paris, et, à défaut de duché,
nous aurons toujours bien la duchesse.
L'Espagnol passa la main sous le bras de Lucien, le força littéralement
à monter dans sa voiture, et le postillon referma la portière.
—Maintenant parlez, je vous écoute, dit le chanoine de Tolède à Lucien
stupéfait. Je suis un vieux prêtre à qui vous pouvez tout dire sans
danger. Vous n'avez sans doute encore mangé que votre patrimoine ou
l'argent de votre maman. Vous aurez fait votre petit trou à la lune,
et nous avons de l'honneur jusqu'au bout de nos jolies petites bottes
fines... Allez, confessez-vous hardiment, ce sera absolument comme si
vous vous parliez à vous-même.
Lucien se trouvait dans la situation de ce pêcheur de je ne sais quel
conte arabe, qui, voulant se noyer en plein Océan, tombe au milieu de
contrées sous-marines et y devient roi. Le prêtre espagnol paraissait
si véritablement affectueux que le poète n'hésita pas à lui ouvrir
son cœur; il lui raconta donc, d'Angoulême à Ruffec, toute sa vie, en
n'omettant aucune de ses fautes, et finissant par le dernier désastre
qu'il venait de causer. Au moment où il terminait ce récit, d'autant
plus poétiquement débité que Lucien le répétait pour la troisième fois
depuis quinze jours, il arrivait au point où, sur la route, près de
Ruffec, se trouve le domaine de la famille de Rastignac, dont le nom,
la première fois qu'il le prononça, fit faire un mouvement à l'Espagnol.
—Voici, dit-il, d'où est parti le jeune Rastignac qui ne me vaut certes
pas, et qui a eu plus de bonheur que moi.
—Ah!
—Oui, cette drôle de gentilhommière est la maison de son père. Il est
devenu, comme je vous le disais, l'amant de madame de Nucingen, la
femme du fameux banquier. Moi, je me suis laissé aller à la poésie;
lui, plus habile, a donné dans le solide...
Le prêtre fit arrêter sa calèche, il voulut, par curiosité, parcourir
la petite avenue qui de la route conduisait à la maison et regarda tout
avec plus d'intérêt que Lucien n'en attendait d'un prêtre espagnol.
—Vous connaissez donc les Rastignac?... lui demanda Lucien.
—Je connais tout Paris, dit l'Espagnol en remontant dans sa voiture.
Ainsi, faute de dix ou douze mille francs, vous alliez vous tuer.
Vous êtes un enfant, vous ne connaissez ni les hommes, ni les choses.
Une destinée vaut tout ce que l'homme l'estime, et vous n'évaluez
votre avenir que douze mille francs; eh! bien, je vous achèterai
tout-à-l'heure davantage. Quant à l'emprisonnement de votre beau-frère,
c'est une vétille: si ce cher monsieur de Séchard a fait une
découverte, il sera riche. Les riches n'ont jamais été mis en prison
pour dettes. Vous ne me paraissez pas fort en Histoire. Il y a deux
Histoires: l'Histoire officielle, menteuse, qu'on enseigne, l'Histoire
_ad usum delphini_; puis l'Histoire secrète, où sont les véritables
causes des événements, une histoire honteuse. Laissez-moi vous
raconter, en trois mots, une autre historiette que vous ne connaissez
pas. Un ambitieux, prêtre et jeune, veut entrer aux affaires publiques,
il se fait le chien couchant du favori, le favori d'une reine; le
favori devient son bienfaiteur, et lui donne le rang de ministre en
lui donnant place au Conseil. Un soir, un de ces hommes qui croient
rendre service (ne rendez jamais un service qu'on ne vous demande pas!)
écrit au jeune ambitieux que la vie de son bienfaiteur est menacée. Le
roi s'est courroucé d'avoir un maître, demain le favori doit être tué
s'il se rend au palais. Eh! bien, jeune homme, qu'auriez-vous fait en
recevant cette lettre?...
—Je serais allé sur-le-champ avertir mon bienfaiteur, s'écria vivement
Lucien.
—Vous êtes bien encore l'enfant que révèle le récit de votre existence,
dit le prêtre. Notre homme s'est dit: Si le roi va jusqu'au crime, mon
bienfaiteur est perdu. Je dois avoir reçu cette lettre trop tard, et il
a dormi jusqu'à l'heure où l'on tuait le favori...
—C'est un monstre! dit Lucien, qui soupçonna chez le prêtre l'intention
de l'éprouver.
—Il s'appelle le cardinal de Richelieu, répondit le chanoine, et son
bienfaiteur a nom le maréchal d'Ancre. Vous voyez bien que vous ne
connaissez pas votre histoire de France. N'avais-je pas raison de vous
dire que l'HISTOIRE enseignée dans les colléges est une collection
de dates et de faits, excessivement douteuse d'abord, mais sans la
moindre portée. A quoi vous sert-il de savoir que Jeanne d'Arc a
existé? En avez-vous jamais tiré cette conclusion que, si la France
avait alors accepté la dynastie angevine des Plantagenets, les deux
peuples réunis auraient aujourd'hui l'empire du monde, et que les deux
îles où se forgent les troubles politiques du continent seraient deux
provinces françaises?... Mais avez-vous étudié les moyens par lesquels
les Médicis, de simples marchands, sont arrivés à être Grands-Ducs de
Toscane?
—Un poète, en France, n'est pas tenu d'être un bénédictin, dit Lucien.
—Eh! bien, jeune homme, ils sont devenus Grands-Ducs, comme Richelieu
devint Ministre. Si vous aviez cherché dans l'histoire les causes
humaines des événements, au lieu d'en apprendre par cœur les
étiquettes, vous en auriez tiré des préceptes pour votre conduite.
De ce que je viens de prendre au hasard dans la collection des faits
vrais résulte cette loi: Ne voyez dans les hommes, et surtout dans les
femmes, que des instruments; mais ne le leur laissez pas voir. Adorez
comme Dieu même celui qui, placé plus haut que vous, peut vous être
utile, et ne le quittez pas qu'il n'ait payé très-cher votre servilité.
Dans le commerce du monde, soyez enfin âpre comme le juif et bas comme
lui: faites pour la puissance tout ce qu'il fait pour l'argent. Mais
aussi n'ayez pas plus de souci de l'homme tombé que s'il n'avait jamais
existé. Savez-vous pourquoi vous devez vous conduire ainsi?... Vous
voulez dominer le monde, n'est-ce pas? il faut commencer par lui obéir
et le bien étudier. Les savants étudient les livres, les politiques
étudient les hommes, leurs intérêts, les causes génératrices de leurs
actions. Or le monde, la société, les hommes pris dans leur ensemble,
sont fatalistes; ils adorent l'événement. Savez-vous pourquoi je vous
fais ce petit cours d'histoire? c'est que je vous crois une ambition
démesurée...
—Oui, mon père!
—Je l'ai bien vu, reprit le chanoine. Mais en ce moment vous vous
dites: Ce chanoine espagnol invente des anecdotes et pressure
l'histoire pour me prouver que j'ai eu trop de vertu...
Lucien se prit à sourire en voyant ses pensées si bien devinées.
—Eh! bien, jeune homme, prenons des faits passés à l'état de banalité,
dit le prêtre. Un jour la France est à peu près conquise par les
Anglais, le roi n'a plus qu'une province. Du sein du peuple deux êtres
se dressent: une pauvre jeune fille, cette même Jeanne d'Arc dont nous
parlions; puis un bourgeois nommé Jacques Cœur. L'une donne son bras
et le prestige de sa virginité, l'autre donne son or: le royaume est
sauvé. Mais la fille est prise!... Le roi, qui peut racheter la fille,
la laisse brûler vive. Quant à l'héroïque bourgeois, le roi le laisse
accuser de crimes capitaux par ses courtisans, qui en font curée.
Les dépouilles de l'innocent, traqué, cerné, abattu par la justice,
enrichissent cinq maisons nobles... Et le père de l'archevêque de
Bourges sort du royaume, pour n'y jamais revenir, sans un sou de ses
biens en France, n'ayant d'autre argent à lui que celui qu'il avait
confié aux Arabes, aux Sarrasins en Égypte. Vous pouvez dire encore:
Ces exemples sont bien vieux, toutes ces ingratitudes ont trois cents
ans d'Instruction Publique, et les squelettes de cet âge-là sont
fabuleux. Eh! bien, jeune homme, croyez-vous au dernier demi-dieu de la
France, à Napoléon? Il a tenu l'un de ses généraux dans sa disgrâce,
il ne l'a fait maréchal qu'à contrecœur, jamais il ne s'en est servi
volontiers. Ce maréchal se nomme Kellermann. Savez-vous pourquoi!.....
Kellermann a sauvé la France et le premier consul à Marengo par une
charge audacieuse qui fut applaudie au milieu du sang et du feu. Il ne
fut même pas question de cette charge héroïque dans le bulletin. La
cause de la froideur de Napoléon pour Kellermann est aussi la cause de
la disgrâce de Fouché, du Prince de Talleyrand: c'est l'ingratitude du
roi Charles VII, de Richelieu, l'ingratitude...
—Mais, mon père, à supposer que vous me sauviez la vie et que vous
fassiez ma fortune, dit Lucien, vous me rendez ainsi la reconnaissance
assez légère.
—Petit drôle, dit l'abbé souriant et prenant l'oreille de Lucien pour
la lui tortiller avec une familiarité quasi royale, si vous étiez
ingrat avec moi, vous seriez alors un homme fort, et je ne vous en
voudrais pas; mais vous n'en êtes pas encore là, car, simple écolier,
vous avez voulu passer trop tôt maître. C'est le défaut des Français
dans votre époque. Ils ont été gâtés tous par l'exemple de Napoléon.
Vous donnez votre démission parce que vous ne pouvez pas obtenir
l'épaulette que vous souhaitez... Mais avez-vous rapporté tous vos
vouloirs, toutes vos actions à une idée?...
—Hélas! non, dit Lucien.
—Vous avez été ce que les Anglais appellent _inconsistent_, reprit le
chanoine en souriant.
—Qu'importe ce que j'ai été, si je ne puis plus rien être! répondit
Lucien.
—Qu'il se trouve derrière toutes vos belles qualités une force _semper
virens_, dit le prêtre en tenant à montrer qu'il savait un peu de
latin, et rien ne vous résistera dans le monde. Je vous aime assez
déjà...
Lucien sourit d'un air d'incrédulité.
—Oui, reprit l'inconnu en répondant au sourire de Lucien, vous
m'intéressez comme si vous étiez mon fils, et je suis assez puissant
pour vous parler à cœur ouvert, comme vous venez de me parler.
Savez-vous ce qui me plaît de vous?... Vous avez fait en vous-même
table rase, et vous pouvez alors entendre un cours de morale qui ne
se fait nulle part; car les hommes, rassemblés en troupe, sont encore
plus hypocrites qu'ils ne le sont quand leur intérêt les oblige à jouer
la comédie. Aussi passe-t-on une bonne partie de sa vie à sarcler ce
que l'on a laissé pousser dans son cœur pendant son adolescence. Cette
opération s'appelle acquérir de l'expérience.
Lucien, en écoutant le prêtre, se disait:—Voilà quelque vieux politique
enchanté de s'amuser en chemin. Il se plaît à faire changer d'opinion
un pauvre garçon qu'il rencontre sur le bord d'un suicide, et il va me
lâcher au bout de sa plaisanterie... Mais il entend bien le paradoxe,
et il me paraît tout aussi fort que Blondet ou que Lousteau.
Malgré cette sage réflexion, la corruption tentée par ce diplomate
sur Lucien entrait profondément dans cette âme assez disposée à la
recevoir, et y faisait d'autant plus de ravages qu'elle s'appuyait sur
de célèbres exemples. Pris par le charme de cette conversation cynique,
Lucien se raccrochait d'autant plus volontiers à la vie qu'il se
sentait ramené du fond de son suicide à la surface par un bras puissant.
En ceci, le prêtre triomphait évidemment. Aussi, de temps en temps,
avait-il accompagné ses sarcasmes historiques d'un malicieux sourire.
—Si votre façon de traiter la morale ressemble à votre manière
d'envisager l'histoire, dit Lucien, je voudrais bien savoir quel est en
ce moment le mobile de votre apparente charité?
—Ceci, jeune homme, est le dernier point de mon prône, et vous me
permettrez de le réserver, car alors nous ne nous quitterons pas
aujourd'hui, répondit-il avec la finesse d'un prêtre qui voit sa malice
réussie.
—Eh! bien, parlez-moi morale? dit Lucien qui se dit en lui-même: Je
vais le faire poser.