elle-même. Le monde parisien où elle était restée pendant dix-huit
mois, les premiers bonheurs de son mariage qui transformaient aussi
bien la femme que Paris avait transformé la provinciale, l'espèce de
dignité que donne le pouvoir, tout faisait de la comtesse du Châtelet
une femme qui ressemblait à madame de Bargeton comme une fille de
vingt ans ressemble à sa mère. Elle portait un charmant bonnet de
dentelles et de fleurs négligemment attaché par une épingle à tête de
diamant. Ses cheveux à l'anglaise lui accompagnaient bien la figure et
la rajeunissaient en en cachant les contours. Elle avait une robe en
foulard, à corsage en pointe, délicieusement frangée et dont la façon
due à la célèbre Victorine faisait bien valoir sa taille. Ses épaules,
couvertes d'un fichu de blonde, étaient à peine visibles sous une
écharpe de gaze adroitement mise autour de son cou trop long. Enfin
elle jouait avec ces jolies bagatelles dont le maniement est l'écueil
des femmes de province: une jolie cassolette pendait à son bracelet
par une chaîne; elle tenait dans une main son éventail et son mouchoir
roulé sans en être embarrassée. Le goût exquis des moindres détails, la
pose et les manières copiées de madame d'Espard révélaient en Louise
une savante étude du faubourg Saint-Germain. Quant au vieux Beau de
l'Empire, le mariage l'avait avancé comme ces melons qui, de verts
encore la veille, deviennent jaunes dans une seule nuit. En retrouvant
sur le visage épanoui de sa femme la verdeur que Sixte avait perdue, on
se fit, d'oreille à oreille, des plaisanteries de province, et d'autant
plus volontiers que toutes les femmes enrageaient de la nouvelle
supériorité de l'ancienne reine d'Angoulême; et le tenace intrus dut
payer pour sa femme. Excepté monsieur de Chandour et sa femme, feu
Bargeton, monsieur de Pimentel et les Rastignac, le salon se trouvait
à peu près aussi nombreux que le jour où Lucien y fit sa lecture, car
monseigneur l'évêque arriva suivi de ses grands-vicaires. Petit-Claud,
saisi par le spectacle de l'aristocratie angoumoisine, au cœur de
laquelle il désespérait de se voir jamais quatre mois auparavant,
sentit sa haine contre les classes supérieures se calmer. Il trouva
la comtesse Châtelet ravissante en se disant:—Voilà pourtant la femme
qui peut me faire nommer substitut! Vers le milieu de la soirée, après
avoir causé pendant le même temps avec chacune des femmes en variant le
ton de son entretien selon l'importance de la personne et la conduite
qu'elle avait tenue à propos de sa fuite avec Lucien, Louise se retira
dans le boudoir avec monseigneur. Zéphirine prit alors le bras de
Petit-Claud, à qui le cœur battit, et l'amena vers ce boudoir où les
malheurs de Lucien avaient commencé, et où ils allaient se consommer.
—Voici monsieur Petit-Claud, ma chère, je te le recommande d'autant
plus vivement que tout ce que tu feras pour lui profitera sans doute à
ma pupille.
—Vous êtes avoué, monsieur? dit l'auguste fille des Nègrepelisse en
toisant Petit-Claud.
—Hélas! oui, _madame la comtesse_. (Jamais le fils du tailleur de
l'Houmeau n'avait eu, dans toute sa vie, une seule fois, l'occasion de
se servir de ces trois mots; aussi sa bouche en fut-elle comme pleine.)
Mais, reprit-il, il dépend de madame la comtesse de me faire tenir
debout au parquet. Monsieur Milaud va, dit-on, à Nevers...
—Mais, reprit la comtesse, n'est-on pas second, puis premier substitut?
Je voudrais vous voir sur-le-champ premier substitut... Pour m'occuper
de vous et vous obtenir cette faveur, je veux quelque certitude de
votre dévouement à la Légitimité, à la Religion, et surtout à monsieur
de Villèle.
—Ah! madame, dit Petit-Claud en s'approchant de son oreille, je suis
homme à obéir absolument au pouvoir.
—C'est ce qu'il _nous_ faut aujourd'hui, répliqua-t-elle en se reculant
pour lui faire comprendre qu'elle ne voulait plus rien s'entendre dire
à l'oreille. Si vous convenez toujours à madame de Sénonches, comptez
sur moi, ajouta-t-elle en faisant un geste royal avec son éventail.
—Madame, dit Petit-Claud à qui Cointet se montra en arrivant à la porte
du boudoir, Lucien est ici.
—Eh! bien, monsieur?... répondit la comtesse d'un ton qui eût arrêté
toute espèce de parole dans le gosier d'un homme ordinaire.
—Madame la comtesse ne me comprend pas, reprit Petit-Claud en se
servant de la formule la plus respectueuse, je veux lui donner une
preuve de mon dévouement à sa personne. Comment madame la comtesse
veut-elle que le grand homme qu'elle a fait soit reçu dans Angoulême?
Il n'y a pas de milieu: il doit y être un objet ou de mépris ou de
gloire.
Louise de Nègrepelisse n'avait pas pensé à ce dilemme, auquel elle
était évidemment intéressée plus à cause du passé que du présent. Or,
des sentiments que la comtesse portait actuellement à Lucien dépendait
la réussite du plan conçu par l'avoué pour mener à bien l'arrestation
de Séchard.
—Monsieur Petit-Claud, dit-elle en prenant une attitude de hauteur
et de dignité, vous voulez appartenir au Gouvernement, sachez que
son premier principe doit être de ne jamais avoir eu tort, et que les
femmes ont encore mieux que les gouvernements l'instinct du pouvoir et
le sentiment de leur dignité.
—C'est bien là ce que je pensais, madame, répondit-il vivement en
observant la comtesse avec une attention aussi profonde que peu
visible. Lucien arrive ici dans la plus grande misère. Mais, s'il
doit y recevoir une ovation, je puis aussi le contraindre, à cause de
l'ovation même, à quitter Angoulême où sa sœur et son beau-frère David
Séchard sont sous le coup de poursuites ardentes.....
Louise de Nègrepelisse laissa voir sur son visage altier un léger
mouvement produit par la répression même de son plaisir. Surprise
d'être si bien devinée, elle regarda Petit-Claud en dépliant son
éventail, car Françoise de La Haye entrait, ce qui lui donna le temps
de trouver une réponse.
—Monsieur, dit-elle avec un sourire significatif, vous serez
promptement procureur du Roi...
N'était-ce pas tout dire sans se compromettre?
—Oh! madame, s'écria Françoise en venant remercier la préfète, je
vous devrai donc le bonheur de ma vie. Elle lui dit à l'oreille en se
penchant vers sa protectrice par un petit geste de jeune fille:—Je
serais morte à petit feu d'être la femme d'un avoué de province....
Si Zéphirine s'était ainsi jetée sur Louise, elle y avait été poussée
par Francis, qui ne manquait pas d'une certaine connaissance du monde
bureaucratique.
—Dans les premiers jours de tout avénement, que ce soit celui
d'un préfet, d'une dynastie ou d'une exploitation, dit l'ancien
consul-général à son amie, on trouve les gens tout feu pour rendre
service; mais ils ont bientôt reconnu les inconvénients de la
protection et deviennent de glace. Aujourd'hui Louise fera pour
Petit-Claud des démarches que, dans trois mois, elle ne voudrait plus
faire pour votre mari.
—Madame la comtesse pense-t-elle, dit Petit-Claud, à toutes les
obligations du triomphe de notre poète? Elle devra recevoir Lucien
pendant les dix jours que durera notre engouement.
La préfète fit un signe de tête afin de congédier Petit-Claud, et se
leva pour aller causer avec madame de Pimentel qui montra sa tête à la
porte du boudoir. Saisie par la nouvelle de l'élévation du bonhomme de
Nègrepelisse à la Pairie, la marquise avait jugé nécessaire de venir
caresser une femme assez habile pour avoir augmenté son influence en
faisant une faute.
—Dites-moi donc, ma chère, pourquoi vous vous êtes donné la peine
de mettre votre père à la Chambre haute, dit la marquise au milieu
d'une conversation confidentielle où elle pliait le genou devant la
supériorité de sa _chère_ Louise.
—Ma chère, on m'a d'autant mieux accordé cette faveur que mon père n'a
pas d'enfants, et votera toujours pour la couronne; mais, si j'ai des
garçons, je compte bien que mon aîné sera substitué au titre, aux armes
et à la pairie de son grand-père...
Madame de Pimentel vit avec chagrin qu'elle ne pourrait pas employer à
réaliser son désir de faire élever monsieur de Pimentel à la pairie,
une mère dont l'ambition s'étendait sur les enfants à venir.
—Je tiens la préfète, disait Petit-Claud à Cointet en sortant, et je
vous promets votre acte de société... Je serai dans un mois premier
substitut, et vous, vous serez maître de Séchard. Tâchez maintenant de
me trouver un successeur pour mon Étude, j'en ai fait en cinq mois la
première d'Angoulême....
—Il ne fallait que vous mettre à cheval, dit Cointet presque jaloux de
son œuvre.
Chacun peut maintenant comprendre la cause du triomphe de Lucien dans
son pays. A la manière de ce roi de France qui ne vengeait pas le duc
d'Orléans, Louise ne voulait pas se souvenir des injures reçues à Paris
par madame Bargeton. Elle voulait patronner Lucien, l'écraser de sa
protection et s'en débarrasser _honnêtement_. Mis au fait de toute
l'intrigue de Paris par les commérages, Petit-Claud avait bien deviné
la haine vivace que les femmes portent à l'homme qui n'a pas su les
aimer à l'heure où elles ont eu l'envie d'être aimées.
Le lendemain de l'ovation qui justifiait le passé de Louise de
Nègrepelisse, Petit-Claud, pour achever de griser Lucien et s'en rendre
maître, se présenta chez madame Séchard à la tête de six jeunes gens de
la ville, tous anciens camarades de Lucien au collége d'Angoulême.
Cette députation était envoyée à l'auteur des _Marguerites_ et de
_l'Archer de Charles IX_ par ses condisciples, pour le prier d'assister
au banquet qu'ils voulaient donner au grand homme sorti de leurs rangs.
—Tiens, c'est toi, Petit-Claud! s'écria Lucien.
—Ta rentrée ici, lui dit Petit-Claud, a stimulé notre amour-propre,
nous nous sommes piqués d'honneur, nous nous sommes cotisés, et nous
te préparons un magnifique repas. Notre proviseur et nos professeurs y
assisteront; et, à la manière dont vont les choses, nous aurons sans
doute les autorités.
—Et pour quel jour? dit Lucien.
—Dimanche prochain.
—Cela me serait impossible, répondit le poète, je ne puis accepter que
pour dans dix jours d'ici... Mais alors ce sera volontiers...
—Eh! bien, nous sommes à tes ordres, dit Petit-Claud; soit, dans dix
jours.
Lucien fut charmant avec ses anciens camarades qui lui témoignèrent
une admiration presque respectueuse. Il causa pendant environ une
demi-heure avec beaucoup d'esprit, car il se trouvait sur un piédestal
et voulait justifier l'opinion du pays: il se mit les mains dans les
goussets, il parla tout à fait en homme qui voit les choses de la
hauteur où ses concitoyens l'ont mis. Il fut modeste, et bon enfant,
comme un génie en déshabillé. Ce fut les plaintes d'un athlète fatigué
des luttes à Paris, désenchanté surtout, il félicita ses camarades
de ne pas avoir quitté leur bonne province, etc. Il les laissa tout
enchantés de lui.
Puis, il prit Petit-Claud à part et lui demanda la vérité sur les
affaires de David, en lui reprochant l'état de séquestration où se
trouvait son beau-frère. Lucien voulait ruser avec Petit-Claud.
Petit-Claud s'efforça de donner à son ancien camarade cette opinion que
lui, Petit-Claud, était un pauvre petit avoué de province, sans aucune
espèce de finesse. La constitution actuelle des sociétés, infiniment
plus compliquée dans ses rouages que celle des sociétés antiques, a
eu pour effet de subdiviser les facultés chez l'homme. Autrefois, les
gens éminents, forcés d'être universels, apparaissaient en petit nombre
et comme des flambeaux au milieu des nations antiques. Plus tard,
si les facultés se spécialisèrent, la qualité s'adressait encore à
l'ensemble des choses. Ainsi un homme _riche en cautèle_, comme on l'a
dit de Louis XI, pouvait appliquer sa ruse à tout; mais aujourd'hui, la
qualité s'est elle-même subdivisée. Par exemple, autant de professions,
autant de ruses différentes. Un rusé diplomate sera très-bien joué,
dans une affaire, au fond d'une province, par un avoué médiocre ou
par un paysan. Le plus rusé journaliste peut se trouver fort niais en
matière d'intérêts commerciaux, et Lucien devait être et fut le jouet
de Petit-Claud. Le malicieux avocat avait naturellement écrit lui-même
l'article où la ville d'Angoulême, compromise avec son faubourg de
l'Houmeau, se trouvait obligée de fêter Lucien. Les concitoyens
de Lucien, venus sur la place du Mûrier, étaient les ouvriers de
l'imprimerie et de la papeterie des Cointet, accompagnés des clercs de
Petit-Claud, de Cachan, et de quelques camarades de collége. Redevenu
pour le poète le _copin_ du collége, l'avoué pensait avec raison que
son camarade laisserait échapper, dans un temps donné, le secret de
la retraite de David. Et si David périssait par la faute de Lucien,
Angoulême n'était pas tenable pour le poète. Aussi, pour mieux assurer
son influence, se posa-t-il comme l'inférieur de Lucien.
—Comment n'aurais-je pas fait pour le mieux? dit Petit-Claud à Lucien.
Il s'agissait de la sœur de mon _copin_; mais, au Palais, il y a des
positions où l'on doit périr. David m'a demandé, le premier juin, de
lui garantir sa tranquillité pendant trois mois; il n'est en danger
qu'en septembre, et encore ai-je su soustraire tout son avoir à ses
créanciers; car je gagnerai le procès en Cour royale; j'y ferai juger
que le privilége de la femme est absolu, que, dans l'espèce, il ne
couvre aucune fraude... Quant à toi, tu reviens malheureux, mais
tu es un homme de génie... (Lucien fit un geste comme d'un homme
à qui l'encensoir arrive trop près du nez.)—Oui, mon cher, reprit
Petit-Claud, j'ai lu _l'Archer de Charles IX_, et c'est plus qu'un
ouvrage, c'est un livre! La préface n'a pu être écrite que par deux
hommes: Chateaubriand ou toi!
Lucien accepta cet éloge, sans dire que cette préface était de
d'Arthez. Sur cent auteurs français, quatre-vingt-dix-neuf eussent agi
comme lui.
—Eh! bien, ici l'on n'avait pas l'air de te connaître, reprit
Petit-Claud en jouant l'indignation. Quand j'ai vu l'indifférence
générale, je me suis mis en tête de révolutionner tout ce monde. J'ai
fait l'article que tu as lu...
—Comment, c'est toi qui!... s'écria Lucien.
—Moi-même!... Angoulême et l'Houmeau se sont trouvés en rivalités,
j'ai rassemblé des jeunes gens, tes anciens camarades de collége,
et j'ai organisé la sérénade d'hier; puis, une fois lancés dans
l'enthousiasme, nous avons lâché la souscription pour le dîner.—«Si
David se cache, au moins Lucien sera couronné!» me suis-je dit. J'ai
fait mieux, reprit Petit-Claud, j'ai vu la comtesse Châtelet, et je
lui ai fait comprendre qu'elle se devait à elle-même de tirer David de
sa position, elle le peut, elle le doit. Si David a bien réellement
trouvé le secret dont il m'a parlé, le gouvernement ne se ruinera pas
en le soutenant, et quel genre pour un préfet d'avoir l'air d'être pour
moitié dans une si grande découverte par l'heureuse protection qu'il
accorde à l'inventeur! On fait parler de soi comme d'un administrateur
éclairé..... Ta sœur s'est effrayée du jeu de notre mousqueterie
judiciaire! elle a eu peur de la fumée.... La guerre au Palais coûte
aussi cher que sur les champs de bataille; mais David a maintenu sa
position, il est maître de son secret: on ne peut pas l'arrêter, on ne
l'arrêtera pas!
—Je te remercie, mon cher, et je vois que je puis te confier mon plan,
tu m'aideras à le réaliser.
Petit-Claud regarda Lucien en donnant à son nez en vrille l'air d'un
point d'interrogation.
—Je veux sauver Séchard, dit Lucien avec une sorte d'importance, je
suis la cause de son malheur, je réparerai tout... J'ai plus d'empire
sur Louise...
—Qui, Louise?...
—La comtesse Châtelet!...
Petit-Claud fit un mouvement.
—J'ai sur elle plus d'empire qu'elle ne le croit elle-même, reprit
Lucien; seulement, mon cher, si j'ai du pouvoir sur votre gouvernement,
je n'ai pas d'habits...
Petit-Claud fit un autre mouvement comme pour offrir sa bourse.
—Merci, dit Lucien en serrant la main de Petit-Claud. Dans dix jours
d'ici, j'irai faire une visite à madame la préfète, et je te rendrai la
tienne.
Et ils se séparèrent en se donnant des poignées de main de camarades.
—Il doit être poète, se dit en lui-même Petit-Claud, car il est fou.
—On a beau dire, pensait Lucien en revenant chez sa sœur; en fait
d'amis, il n'y a que les amis de collége.
—Mon Lucien, dit Ève, que t'a donc promis Petit-Claud pour lui
témoigner tant d'amitié? Prends garde à lui!
—A lui? s'écria Lucien. Écoute, Ève, reprit-il en paraissant obéir à
une réflexion, tu ne crois plus en moi, tu te défies de moi, tu peux
bien te défier de Petit-Claud; mais, dans douze ou quinze jours, tu
changeras d'opinion, ajouta-t-il d'un petit air fat...
Lucien remonta dans sa chambre, et y écrivit la lettre suivante à
Lousteau.
«Mon ami, de nous deux, moi seul puis me souvenir du billet de
mille francs que je t'ai prêté: mais je connais trop bien, hélas!
la situation où tu seras en ouvrant ma lettre, pour ne pas ajouter
aussitôt que je ne te les redemande pas en espèces d'or ou d'argent;
non, je te les demande en crédit, comme on les demanderait à Florine
en plaisir. Nous avons le même tailleur, tu peux donc me faire
confectionner sous le plus bref délai un habillement complet. Sans
être précisément dans le costume d'Adam, je ne puis me montrer.
Ici, les honneurs départementaux dus aux illustrations parisiennes
m'attendaient, à mon grand étonnement. Je suis le héros d'un banquet,
ni plus ni moins qu'un député de la Gauche; comprends-tu maintenant
la nécessité d'un habit noir? Promets le payement; charge-t'en,
fais jouer la réclame; enfin trouve une scène inédite de Don Juan
avec monsieur Dimanche, car il faut m'endimancher à tout prix. Je
n'ai rien que des haillons: pars de là! Nous sommes en septembre,
il fait un temps magnifique; _ergò_, veille à ce que je reçoive, à
la fin de cette semaine, un charmant habillement du matin: petite
redingote vert-bronze foncé, trois gilets, l'un couleur soufre,
l'autre de fantaisie, genre écossais, le troisième d'une entière
blancheur; plus, trois pantalons _à faire des femmes_, l'un blanc
étoffe anglaise, l'autre nankin, le troisième en léger casimir noir;
enfin un habit noir et un gilet de satin noir pour soirée. Si tu as
retrouvé une Florine quelconque, je me recommande à elle pour deux
cravates de fantaisie. Ceci n'est rien, je compte sur toi, sur ton
adresse: le tailleur m'inquiète peu. Mon cher ami, nous l'avons
maintes fois déploré: l'intelligence de la misère qui, certes, est
le plus actif poison dont soit travaillé l'homme par excellence, le
Parisien! cette intelligence dont l'activité surprendrait Satan,
n'a pas encore trouvé le moyen d'avoir à crédit un chapeau! Quand
nous aurons mis à la mode des chapeaux qui vaudront mille francs,
les chapeaux seront possibles; mais jusque-là, nous devrons toujours
avoir assez d'or dans nos poches pour payer un chapeau. Ah! quel
mal la Comédie-Française nous a fait avec ce:—_Lafleur, tu mettras
de l'or dans mes poches!_ Je sens donc profondément toutes les
difficultés de l'exécution de cette demande: joins une paire de
bottes, une paire d'escarpins, un chapeau, six paires de gants,
à l'envoi du tailleur! C'est demander l'impossible, je le sais.
Mais la vie littéraire n'est-elle pas l'impossible mis en coupe
réglée?... Je ne te dis qu'une seule chose: opère ce prodige en
faisant un grand article ou quelque petite infamie, je te quitte et
décharge de ta dette. Et c'est une dette d'honneur, mon cher, elle
a douze mois de carnet: tu en rougirais, si tu pouvais rougir. Mon
cher Lousteau, plaisanterie à part, je suis dans des circonstances
graves. Juges-en par ce seul mot: la Seiche est engraissée, elle est
devenue la femme du Héron, et le Héron est préfet d'Angoulême. Cet
affreux couple peut beaucoup pour mon beau-frère que j'ai mis dans
une situation affreuse, il est poursuivi, caché, sous le poids de la
lettre de change!... Il s'agit de reparaître aux yeux de madame la
préfète et de reprendre sur elle quelque empire à tout prix. N'est-ce
pas effrayant à penser que la fortune de David Séchard dépende
d'une jolie paire de bottes, de bas de soie gris à jour (ne va pas
les oublier), et d'un chapeau neuf!... Je vais me dire malade et
souffrant, me mettre au lit comme fit Duvicquet, pour me dispenser de
répondre à l'empressement de mes concitoyens. Mes concitoyens m'ont
donné, mon cher, une très-belle sérénade. Je commence à me demander
combien il faut de sots pour composer ce mot: _mes concitoyens_,
depuis que j'ai su que l'enthousiasme de la capitale de l'Angoumois
avait eu quelques-uns de mes camarades de collége pour boute-en-train.
»Si tu pouvais mettre aux _Faits-Paris_ quelques lignes sur ma
réception, tu me grandirais ici de plusieurs talons de botte. Je
ferais d'ailleurs sentir à la Seiche que j'ai, sinon des amis, du
moins quelque crédit dans la Presse parisienne. Comme je ne renonce
à rien de mes espérances, je te revaudrai cela. S'il te fallait un
bel article de fond pour un recueil quelconque, j'ai le temps d'en
méditer un à loisir. Je ne te dis plus qu'un mot, mon cher ami: je
compte sur toi, comme tu peux compter sur celui qui se dit:
»Tout à toi,
»LUCIEN DE R.»
_P. S._ «Adresse-moi le tout par les diligences, bureau restant.»
Cette lettre, où Lucien reprenait le ton de supériorité que son succès
lui donnait intérieurement, lui rappela Paris. Pris depuis six jours
par le calme absolu de la province, sa pensée se reporta vers ses
bonnes misères, il eut des regrets vagues, il resta pendant toute
une semaine préoccupé de la comtesse Châtelet; enfin, il attacha
tant d'importance à sa réapparition que, quand il descendit, à la
nuit tombante, à l'Houmeau chercher au bureau des diligences les
paquets qu'il attendait de Paris, il éprouvait toutes les angoisses de
l'incertitude, comme une femme qui a mis ses dernières espérances sur
une toilette et qui désespère de l'avoir.
—Ah! Lousteau! je te pardonne tes trahisons, se dit-il en remarquant
par la forme des paquets que l'envoi devait contenir tout ce qu'il
avait demandé.
Il trouva la lettre suivante dans le carton à chapeau.
«Du salon de Florine.
»Mon cher enfant,
»Le tailleur s'est très-bien conduit; mais, comme ton profond coup
d'œil rétrospectif te le faisait pressentir, les cravates, le
chapeau, les bas de soie à trouver ont porté le trouble dans nos
cœurs, car il n'y avait rien à troubler dans notre bourse. Nous le
disions avec Blondet: il y aurait une fortune à faire en établissant
une maison où les jeunes gens trouveraient ce qui coûte peu de chose.
Car nous finissons par payer très-cher ce que nous ne payons pas.
D'ailleurs, le grand Napoléon, arrêté dans sa course vers les Indes,
faute d'une paire de bottes, l'a dit: _Les affaires faciles ne se
font jamais!_ Donc tout allait, excepté ta chaussure... Je te voyais
habillé sans chapeau! gileté sans souliers, et je pensais à t'envoyer
une paire de mocassins qu'un Américain a donnés par curiosité à
Florine. Florine a offert une masse de quarante francs à jouer pour
toi. Nathan, Blondet et moi, nous avons été si heureux en ne jouant
plus pour notre compte que nous avons été assez riches pour emmener
la Torpille, l'ancien rat de des Lupeaulx, à souper. Frascati nous
devait bien cela. Florine s'est chargée des acquisitions; elle y a
joint trois belles chemises. Nathan t'offre une canne. Blondet, qui a
gagné trois cents francs, t'envoie une chaîne d'or. Le rat y a joint
une montre en or, grande comme une pièce de quarante francs qu'un
imbécile lui a donnée et qui ne va pas:—«_C'est de la pacotille,
comme ce qu'il a eu!_» nous a-t-elle dit. Bixiou, qui nous est venu
trouver au Rocher de Cancale, a voulu mettre un flacon d'eau de
Portugal dans l'envoi que te fait Paris. Notre premier comique a dit:
_Si cela peut faire son bonheur, qu'il le soit!..._ avec cet accent
de basse-taille et cette importance bourgeoise qu'il peint si bien.
Tout cela, mon cher enfant, te prouve combien l'on aime ses amis dans
le malheur. Florine, à qui j'ai eu la faiblesse de pardonner, te prie
de nous envoyer un article sur le dernier ouvrage de Nathan. Adieu,
mon fils? Je ne puis que te plaindre d'être retourné dans le bocal
d'où tu sortais quand tu t'es fait un vieux camarade de
»Ton ami
»ÉTIENNE L.»
—Pauvres garçons! ils ont joué pour moi! se dit-il tout ému.
Il vient des pays malsains ou de ceux où l'on a le plus souffert des
bouffées qui ressemblent aux senteurs du paradis. Dans une vie tiède le
souvenir des souffrances est comme une jouissance indéfinissable. Ève
fut stupéfaite quand son frère descendit dans ses vêtements neufs; elle
ne le reconnaissait pas.
—Je puis maintenant m'aller promener à Beaulieu, s'écria-t-il; on ne
dira pas de moi: Il est revenu en haillons! Tiens, voilà une montre que
je te rendrai, car elle est bien à moi; puis, elle me ressemble, elle
est détraquée.
—Quel enfant tu es!..... dit Ève. On ne peut t'en vouloir de rien.
—Croirais-tu donc, ma chère fille, que j'aie demandé tout cela dans la
pensée assez niaise de briller aux yeux d'Angoulême, dont je me soucie
comme de cela! dit-il en fouettant l'air avec sa canne à pomme d'or
ciselée. Je veux réparer le mal que j'ai fait, et je me suis mis sous
les armes.
Le succès de Lucien comme élégant fut le seul triomphe réel qu'il
obtint, mais il fut immense. L'envie délie autant de langues que
l'admiration en glace. Les femmes raffolèrent de lui, les hommes en
médirent, et il put s'écrier comme le chansonnier: _O mon habit, que
je te remercie!_ Il alla mettre deux cartes à la Préfecture et fit
également une visite à Petit-Claud, qu'il ne trouva pas. Le lendemain,
jour du banquet, les journaux de Paris contenaient tous, à la rubrique
d'Angoulême, les lignes suivantes:
«ANGOULÊME. Le retour d'un jeune poète dont les débuts ont été si
brillants, de l'auteur de _l'Archer de Charles IX_, l'unique roman
historique fait en France sans imitation du genre de Walter Scott,
et dont la préface est un événement littéraire, a été signalé par
une ovation aussi flatteuse pour la ville que pour monsieur Lucien
de Rubempré. La ville s'est empressée de lui offrir un banquet
patriotique. Le nouveau préfet, à peine installé, s'est associé à la
manifestation publique en fêtant l'auteur des _Marguerites_, dont
le talent fut si vivement encouragé à ses débuts par la comtesse
Châtelet.»