—Lucien, dit madame Chardon à son fils, tu as beaucoup à réparer

ici. Parti pour être un sujet d'orgueil pour ta famille, tu nous as

plongés dans la misère. Tu as presque brisé dans les mains de ton frère

l'instrument de la fortune à laquelle il n'a songé que pour sa nouvelle

famille. Tu n'as pas brisé que cela... dit la mère. Il se fit une

pause effrayante et le silence de Lucien impliqua l'acceptation de ces

reproches maternels.—Entre dans une voie de travail, reprit doucement

madame Chardon. Je ne te blâme pas d'avoir tenté de faire revivre la

noble famille d'où je suis sortie; mais, à de telles entreprises il

faut avant tout une fortune, et des sentiments fiers: tu n'as rien eu

de tout cela. A la croyance, tu as fait succéder en nous la défiance.

Tu as détruit la paix de cette famille travailleuse et résignée, qui

cheminait ici dans une voie difficile... Aux premières fautes, un

premier pardon est dû. Ne recommence pas. Nous nous trouvons ici dans

des circonstances difficiles, sois prudent, écoute ta sœur: le malheur

est un maître dont les leçons, bien durement données, ont porté leur

fruit chez elle: elle est devenue sérieuse, elle est mère, elle porte

tout le fardeau du ménage par dévouement pour notre cher David; enfin,

elle est devenue, par ta faute, mon unique consolation.

—Vous pouviez être plus sévère, dit Lucien en embrassant sa mère.

J'accepte votre pardon, parce que ce sera le seul que j'aurai jamais à

recevoir.

Ève revint: à la pose humiliée de son frère, elle comprit que madame

Chardon avait parlé. Sa bonté lui mit un sourire sur les lèvres,

auquel Lucien répondit par des larmes réprimées. La présence a comme

un charme, elle change les dispositions les plus hostiles entre amants

comme au sein des familles, quelque forts que soient les motifs de

mécontentement. Est-ce que l'affection trace dans le cœur des chemins

où l'on aime à retomber? Ce phénomène appartient-il à la science du

magnétisme? La raison dit-elle qu'il faut ou ne jamais se revoir, ou

se pardonner? Que ce soit au raisonnement, à une cause physique ou à

l'âme que cet effet appartienne, chacun doit avoir éprouvé que les

regards, le geste, l'action d'un être aimé retrouvent chez ceux qu'il a

le plus offensés, chagrinés ou maltraités, des vestiges de tendresse.

Si l'esprit oublie difficilement, si l'intérêt souffre encore; le cœur,

malgré tout, reprend sa servitude. Aussi, la pauvre sœur, en écoutant

jusqu'à l'heure du déjeuner les confidences du frère, ne fut-elle pas

maîtresse de ses yeux quand elle le regarda, ni de son accent quand

elle laissa parler son cœur. En comprenant les éléments de la vie

littéraire à Paris, elle comprit comment Lucien avait pu succomber

dans la lutte. La joie du poète en caressant l'enfant de sa sœur,

ses enfantillages, le bonheur de revoir son pays et les siens, mêlé

au profond chagrin de savoir David caché, les mots de mélancolie qui

échappèrent à Lucien, son attendrissement en voyant qu'au milieu de sa

détresse sa sœur s'était souvenue de son goût quand Marion servit les

fraises; tout, jusqu'à l'obligation de loger le frère prodigue et de

s'occuper de lui, fit de cette journée une fête. Ce fut comme une halte

dans la misère. Le père Séchard lui-même fit rebrousser aux deux femmes

le cours de leurs sentiments, en disant:—Vous le fêtez, comme s'il vous

apportait des mille et des cents!...

—Mais qu'a donc fait mon frère pour ne pas être fêté?... s'écria madame

Séchard jalouse de cacher la honte de Lucien.

Néanmoins, les premières tendresses passées, les nuances du vrai

percèrent. Lucien aperçut bientôt chez Ève la différence de

l'affection actuelle et de celle qu'elle lui portait jadis. David

était profondément honoré, tandis que Lucien était aimé _quand même_,

et comme on aime une maîtresse malgré les désastres qu'elle cause.

L'estime, fonds nécessaire à nos sentiments, est la solide étoffe qui

leur donne je ne sais quelle certitude, quelle sécurité dont on vit,

et qui manquait entre madame Chardon et son fils, entre le frère et la

sœur; Lucien se sentit privé de cette entière confiance qu'on aurait

eue en lui s'il n'avait pas failli à l'honneur. L'opinion écrite par

d'Arthez sur lui, devenue celle de sa sœur, se laissa deviner dans les

gestes, dans les regards, dans l'accent. Lucien était plaint! mais,

quant à être la gloire, la noblesse de la famille, le héros du foyer

domestique, toutes ces belles espérances avaient fui sans retour. On

craignit assez sa légèreté pour lui cacher l'asile où vivait David.

Ève, insensible aux caresses dont fut accompagnée la curiosité de

Lucien qui voulait voir son frère, n'était plus l'Ève de l'Houmeau

pour qui, jadis, un seul regard de Lucien était un ordre irrésistible.

Lucien parla de réparer ses torts, en se vantant de pouvoir sauver

David. Ève lui répondit:—Ne t'en mêle pas, nous avons pour adversaires

les gens les plus perfides et les plus habiles. Lucien hocha la tête,

comme s'il eût dit:—J'ai combattu des Parisiens... Sa sœur lui répliqua

par un regard qui signifiait:—Tu as été vaincu.

—Je ne suis plus aimé, pensa Lucien. Pour la famille comme pour le

monde, il faut donc réussir.

Dès le second jour, en essayant de s'expliquer le peu de confiance de

sa mère et de sa sœur, le poète fut pris d'une pensée non pas haineuse

mais chagrine. Il appliqua la mesure de la vie parisienne à cette

chaste vie de province en oubliant que la médiocrité patiente de cet

intérieur sublime de résignation était son ouvrage:

—Elles sont bourgeoises, elles ne peuvent pas me comprendre, se dit-il

en se séparant ainsi de sa sœur, de sa mère et de Séchard qu'il ne

pouvait plus tromper ni sur son caractère, ni sur son avenir.

Ève et madame Chardon, chez qui le sens divinatoire était éveillé

par tant de chocs et tant de malheurs, épiaient les plus secrètes

pensées de Lucien, elles se sentirent mal jugées et le virent

s'isolant d'elles.—Paris nous l'a bien changé! se dirent-elles. Elles

recueillaient enfin le fruit de l'égoïsme qu'elles avaient elles-mêmes

cultivé. De part et d'autre, ce léger levain devait fermenter, et

il fermenta; mais principalement chez Lucien qui se trouvait si

reprochable. Quant à Ève, elle était bien de ces sœurs qui savent dire

à un frère en faute:—Pardonne-moi _tes_ torts... Lorsque l'union des

âmes a été parfaite comme elle le fut au début de la vie entre Ève

et Lucien, toute atteinte à ce beau idéal du sentiment est mortelle.

Là où des scélérats se raccommodent après des coups de poignard, les

amoureux se brouillent irrévocablement pour un regard, pour un mot.

Dans ce souvenir de la quasi-perfection de la vie du cœur se trouve le

secret de séparations souvent inexplicables. On peut vivre avec une

défiance au cœur, quand le passé n'offre pas le tableau d'une affection

pure et sans nuages; mais, pour deux êtres autrefois parfaitement

unis, une vie où le regard, la parole exigent des précautions, devient

insupportable. Aussi les grands poètes font-ils mourir leurs Paul et

Virginie au sortir de l'adolescence. Comprendriez-vous Paul et Virginie

brouillés?..... Remarquons, à la gloire d'Ève et de Lucien, que les

intérêts, si fortement blessés, n'avivaient point ces blessures: chez

la sœur irréprochable, comme chez le poète de qui venaient les coups,

tout était sentiment; aussi le moindre malentendu, la plus petite

querelle, un nouveau mécompte dû à Lucien pouvait-il les désunir ou

inspirer une de ces querelles qui brouillent irrévocablement. En fait

d'argent tout s'arrange; mais les sentiments sont impitoyables.

Le lendemain Lucien reçut un numéro du journal d'Angoulême et pâlit de

plaisir en se voyant le sujet d'un des premiers _Premiers-Angoulême_

que se permit cette estimable feuille qui, semblable aux Académies de

province, en fille bien élevée, selon le mot de Voltaire, ne faisait

jamais parler d'elle.

«Que la Franche-Comté s'enorgueillisse d'avoir donné le jour à Victor

Hugo, à Charles Nodier et à Cuvier; la Bretagne, à Chateaubriand

et à Lamennais; la Normandie, à Casimir Delavigne; la Touraine, à

l'auteur d'_Eloa_; aujourd'hui, l'Angoumois, où déjà sous Louis

XIII l'illustre Guez, plus connu sous le nom de Balzac, s'est fait

notre compatriote, n'a plus rien à envier ni à ces provinces ni

au Limousin, qui a produit Dupuytren, ni à l'Auvergne, patrie de

Montlosier, ni à Bordeaux, qui a eu le bonheur de voir naître tant

de grands hommes; nous aussi, nous avons un poète! l'auteur des

beaux sonnets intitulés _les Marguerites_ joint à la gloire du

poète celle du prosateur, car on lui doit également le magnifique

roman de _l'Archer de Charles IX_. Un jour nos neveux seront fiers

d'avoir pour compatriote Lucien Chardon, un rival de Pétrarque!!!...»

Dans les journaux de province de ce temps, les points d'admiration

ressemblaient aux _hurra_ par lesquels on accueille les _speech_

des _meeting_ en Angleterre. «Malgré ses éclatants succès à Paris,

notre jeune poète s'est souvenu que l'hôtel de Bargeton avait été

le berceau de ses triomphes, que l'aristocratie angoumoisine avait

applaudi, la première, à ses poésies; que l'épouse de monsieur le

comte du Châtelet, préfet de notre département, avait encouragé ses

premiers pas dans la carrière des Muses, et il est revenu parmi

nous!... L'Houmeau tout entier s'est ému quand, hier, notre Lucien de

Rubempré s'est présenté. La nouvelle de son retour a produit partout

la plus vive sensation. Il est certain que la ville d'Angoulême ne se

laissera pas devancer par l'Houmeau dans les honneurs qu'on parle de

décerner à celui qui, soit dans la Presse, soit dans la Littérature,

a représenté si glorieusement notre ville à Paris. Lucien, à la fois

poète religieux et royaliste, a bravé la fureur des partis; il est

venu, dit-on, se reposer des fatigues d'une lutte qui fatiguerait des

athlètes plus forts encore que des hommes de poésie et de rêverie.

»Par une pensée éminemment politique, à laquelle nous applaudissons,

et que madame la comtesse du Châtelet a eue, dit-on, la première,

il est question de rendre à notre grand poète le titre et le nom

de l'illustre famille des Rubempré, dont l'unique héritière est

madame Chardon, sa mère. Rajeunir ainsi, par des talents et par des

gloires nouvelles, les vieilles familles près de s'éteindre est, chez

l'immortel auteur de la Charte, une nouvelle preuve de son constant

désir exprimé par ces mots: _union et oubli_.

«Notre poète est descendu chez sa sœur, madame Séchard.»

A la rubrique d'Angoulême se trouvaient les nouvelles suivantes:

«Notre préfet, monsieur le comte du Châtelet, déjà nommé gentilhomme

ordinaire de la Chambre de S. M., vient d'être fait Conseiller d'État

en service extraordinaire.

»Hier toutes les autorités se sont présentées chez monsieur le préfet.

»Madame la comtesse Sixte du Châtelet recevra tous les jeudis.

«Le maire de l'Escarbas, monsieur de Nègrepelisse, représentant

de la branche cadette des d'Espard, père de madame du Châtelet,

récemment nommé comte, Pair de France, et Commandeur de l'ordre royal

de Saint-Louis, est, dit-on, désigné pour présider le grand collége

électoral d'Angoulême aux prochaines élections.»

—Tiens, dit Lucien à sa sœur en lui apportant le journal.

Après avoir lu l'article attentivement, Ève rendit la feuille à Lucien

d'un air pensif.

—Que dis-tu de cela?... lui demanda Lucien étonné d'une prudence qui

ressemblait à de la froideur.

—Mon ami, répondit-elle, ce journal appartient aux Cointet, ils sont

absolument les maîtres d'y insérer des articles, et ne peuvent avoir

la main forcée que par la Préfecture ou par l'Évêché. Supposes-tu ton

ancien rival, aujourd'hui préfet, assez généreux pour chanter ainsi tes

louanges? Oublies-tu que les Cointet nous poursuivent sous le nom de

Métivier et veulent sans doute amener David à les faire profiter de ses

découvertes?... De quelque part que vienne cet article, je le trouve

inquiétant. Tu n'excitais ici que des haines, des jalousies; on t'y

calomniait en vertu du proverbe: _Nul n'est prophète en son pays_, et

voilà que tout change en un clin d'œil!...

—Tu ne connais pas l'amour-propre des villes de province, répondit

Lucien. On est allé dans une petite ville du Midi recevoir en triomphe,

aux portes de la ville, un jeune homme qui avait remporté le prix

d'honneur au grand concours, en voyant en lui un grand homme en herbe!

—Écoute-moi, mon cher Lucien, je ne veux pas te sermonner, je te dirai

tout dans un seul mot: ici défie-toi des plus petites choses.

—Tu as raison, répondit Lucien surpris de trouver sa sœur si peu

enthousiaste.

Le poète était au comble de la joie de voir changer en un triomphe sa

mesquine et honteuse rentrée à Angoulême.

—Vous ne croyez pas au peu de gloire qui nous coûte si cher! s'écria

Lucien après une heure de silence pendant laquelle il s'amassa comme un

orage dans son cœur.

Pour toute réponse, Ève regarda Lucien, et ce regard le rendit honteux

de son accusation.

Quelques instants avant le dîner, un garçon de bureau de la préfecture

apporta une lettre adressée à M. Lucien Chardon et qui parut donner

gain de cause à la vanité du poète que le monde disputait à la famille.

Cette lettre était l'invitation suivante.

_Monsieur le comte Sixte du Châtelet et madame la comtesse du

Châtelet prient M. Lucien Chardon de leur faire l'honneur de dîner

avec eux le quinze septembre prochain._

R. S. V. P.

A cette lettre était jointe cette carte de visite:

=LE COMTE SIXTE DU CHATELET=

_Gentilhomme ordinaire de la Chambre du Roi,

Préfet de la Charente, Conseiller d'Etat._

—Vous êtes en faveur, dit le père Séchard, on parle de vous en ville

comme d'un grand personnage... On se dispute entre Angoulême et

l'Houmeau à qui vous tortillera des couronnes...

—Ma chère Ève, dit Lucien à l'oreille de sa sœur, je me retrouve

absolument comme j'étais à l'Houmeau le jour où je devais aller chez

madame de Bargeton: je suis sans habit pour le dîner du préfet.

—Tu comptes donc accepter cette invitation? s'écria madame Séchard

effrayée.

Il s'engagea, sur la question d'aller ou de ne pas aller à la

Préfecture, une polémique entre le frère et la sœur. Le bon sens de

la femme de province disait à Ève qu'on ne doit se montrer au monde

qu'avec un visage riant, en costume complet, et en tenue irréprochable;

mais elle cachait sa vraie pensée:—Où le dîner du préfet mènera-t-il

Lucien? Que peut pour lui le grand monde d'Angoulême? Ne machine-t-on

pas quelque chose contre lui?

Lucien finit par dire à sa sœur avant d'aller se coucher:—Tu ne sais

pas quelle est mon influence; la femme du préfet a peur du journaliste;

et d'ailleurs dans la comtesse du Châtelet il y a toujours Louise de

Nègrepelisse! Une femme qui vient d'obtenir tant de faveurs peut sauver

David! Je lui dirai la découverte que mon frère vient de faire, et ce

ne sera rien pour elle que d'obtenir un secours de dix mille francs au

ministère.

A onze heures du soir, Lucien, sa sœur, sa mère et le père Séchard,

Marion et Kolb furent réveillés par la musique de la ville à laquelle

s'était réunie celle de la garnison et trouvèrent la place du Mûrier

pleine de monde. Une sérénade fut donnée à Lucien Chardon de Rubempré

par les jeunes gens d'Angoulême. Lucien se mit à la fenêtre de sa sœur,

et dit au milieu du plus profond silence, après le dernier morceau:—Je

remercie mes compatriotes de l'honneur qu'ils me font, je tâcherai de

m'en rendre digne; ils me pardonneront de ne pas en dire davantage: mon

émotion est si vive que je ne saurais continuer.

—Vive l'auteur de _l'Archer de Charles IX_!...

—Vive l'auteur des _Marguerites_!

—Vive Lucien de Rubempré!

Après ces trois salves, criées par quelques voix, trois couronnes

et des bouquets furent adroitement jetés par la croisée dans

l'appartement. Dix minutes après, la place du Mûrier était vide, le

silence y régnait.

—J'aimerais mieux dix mille francs, dit le vieux Séchard qui tourna,

retourna les couronnes et les bouquets d'un air profondément narquois.

Mais vous leur avez donné des marguerites, ils vous rendent des

bouquets, vous faites dans les fleurs.

—Voilà l'estime que vous faites des honneurs que me décernent mes

concitoyens! s'écria Lucien, dont la physionomie offrit une expression

entièrement dénuée de mélancolie et qui véritablement rayonna de

satisfaction. Si vous connaissiez les hommes, papa Séchard, vous

verriez qu'il ne se rencontre pas deux moments semblables dans la

vie. Il n'y a qu'un enthousiasme véritable à qui l'on puisse devoir

de semblables triomphes!... Ceci, ma chère mère et ma bonne sœur,

efface bien des chagrins. Lucien embrassa sa sœur et sa mère comme l'on

s'embrasse dans ces moments où la joie déborde à flots si larges qu'il

faut la jeter dans le cœur d'un ami. (Faute d'un ami, disait un jour

Bixiou, un auteur ivre de son succès embrasse son portier.)

—Eh bien! ma chère enfant, dit-il à Ève, pourquoi pleures-tu?... Ah!

c'est de joie...

—Hélas! dit Ève à sa mère avant de se recoucher et quand elles furent

seules, dans un poète il y a, je crois, une jolie femme de la pire

espèce...

—Tu as raison, répondit la mère en hochant la tête. Lucien a déjà tout

oublié non-seulement de ses malheurs, mais des nôtres.

La mère et la fille se séparèrent sans oser se dire toutes leurs

pensées.

Dans les pays dévorés par le sentiment d'insubordination sociale caché

sous le mot _égalité_, tout triomphe est un de ces miracles qui ne va

pas, comme certains miracles d'ailleurs, sans la coopération d'adroits

machinistes. Sur dix ovations obtenues par des hommes vivants et

décernées au sein de la patrie, il y en a neuf dont les causes sont

étrangères à l'homme. Le triomphe de Voltaire sur les planches du

Théâtre-Français n'était-il pas celui de la philosophie de son siècle?

En France on ne peut triompher que quand tout le monde se couronne sur

la tête du triomphateur. Aussi les deux femmes avaient-elles raison

dans leurs pressentiments. Le succès du grand homme de province était

trop antipathique aux mœurs immobiles d'Angoulême pour ne pas avoir

été mis en scène par des intérêts ou par un machiniste passionné,

collaborations également perfides. Ève, comme la plupart des femmes

d'ailleurs, se défiait par sentiment et sans pouvoir se justifier à

elle-même sa défiance. Elle se dit en s'endormant:—«Qui donc aime

assez ici mon frère pour avoir excité le pays?... Les _Marguerites_ ne

sont d'ailleurs pas encore publiées, comment peut-on le féliciter d'un

succès à venir?...» Ce triomphe était en effet l'œuvre de Petit-Claud.

Le jour où le curé de Marsac lui annonça le retour de Lucien, l'avoué

dînait pour la première fois chez madame de Sénonches, qui devait

recevoir officiellement la demande de la main de sa pupille. Ce fut

un de ces dîners de famille dont la solennité se trahit plus par les

toilettes que par le nombre des convives. Quoiqu'en famille, on se

sait en représentation, et les intentions percent dans toutes les

contenances. Françoise était mise comme en étalage. Madame de Sénonches

avait arboré les pavillons de ses toilettes les plus recherchées.

Monsieur du Hautoy était en habit noir. Monsieur de Sénonches, à qui sa

femme avait écrit l'arrivée de madame du Châtelet qui devait se montrer

pour la première fois chez elle et la présentation officielle d'un

prétendu pour Françoise, était revenu de chez monsieur de Pimentel.

Cointet, vêtu de son plus bel habit marron à coupe ecclésiastique,

offrit aux regards un diamant de six mille francs sur son jabot, la

vengeance du riche commerçant sur l'aristocrate pauvre. Petit-Claud,

épilé, peigné, savonné, n'avait pu se défaire de son petit air sec.

Il était impossible de ne pas comparer cet avoué maigrelet, serré

dans ses habits, à une vipère gelée; mais l'espoir augmentait si

bien la vivacité de ses yeux de pie, il mit tant de glace sur sa

figure, il se gourma si bien, qu'il arriva juste à la dignité d'un

petit procureur du roi ambitieux. Madame de Sénonches avait prié ses

intimes de ne pas dire un mot sur la première entrevue de sa pupille

avec un prétendu, ni de l'apparition de la préfète, en sorte qu'elle

s'attendit à voir ses salons pleins. En effet, monsieur le préfet

et sa femme avaient fait leurs visites officielles par cartes, en

réservant l'honneur des visites personnelles comme un moyen d'action.

Aussi l'aristocratie d'Angoulême était-elle travaillée d'une si énorme

curiosité, que plusieurs personnes du camp de Chandour se proposèrent

de venir à l'hôtel Bargeton, car on s'obstinait à ne pas appeler cette

maison l'hôtel de Sénonches. Les preuves du crédit de la comtesse du

Châtelet avaient réveillé bien des ambitions; et d'ailleurs on la

disait tellement changée à son avantage que chacun voulait en juger

par soi-même. En apprenant de Cointet, pendant le chemin, la grande

nouvelle de la faveur que Zéphirine avait obtenue de la préfète pour

pouvoir lui présenter le futur de la chère Françoise, Petit-Claud se

flatta de tirer parti de la fausse position où le retour de Lucien

mettait Louise de Nègrepelisse.

Monsieur et madame de Sénonches avaient pris des engagements si lourds

en achetant leur maison, qu'en gens de province ils ne s'avisèrent pas

d'y faire le moindre changement. Aussi, le premier mot de Zéphirine à

Louise fut-il, en allant à sa rencontre, quand on l'annonça:—Ma chère

Louise, voyez.... vous êtes encore ici chez vous!... en lui montrant

le petit lustre à pendeloques, les boiseries et le mobilier qui jadis

avaient fasciné Lucien.

—C'est, ma chère, ce que je veux le moins me rappeler, dit

gracieusement madame la préfète en jetant un regard autour d'elle pour

examiner l'assemblée.

La Comédie humaine - Volume 08. Scènes de la vie de Province - Tome 04 · 第 48 / 56 段