Une fois l'élan donné, personne ne peut plus l'arrêter. Le colonel

du régiment en garnison offrit sa musique. Le maître-d'hôtel de la

Cloche, dont les expéditions de dindes truffées vont jusqu'en Chine et

s'envoient dans les plus magnifiques porcelaines, le fameux aubergiste

de l'Houmeau, chargé du repas, avait décoré sa grande salle avec des

draps sur lesquels des couronnes de laurier entremêlées de bouquets

faisaient un effet superbe. A cinq heures quarante personnes étaient

réunies là, toutes en habit de cérémonie. Une foule de cent et quelques

habitants, attirés principalement par la présence des musiciens dans la

cour, représentait les concitoyens.

—Tout Angoulême est là! dit Petit-Claud en se mettant à la fenêtre.

—Je n'y comprends rien, disait Postel à sa femme, qui vint pour écouter

la musique. Comment! le préfet, le Receveur-Général, le Colonel, le

directeur de la Poudrerie, notre Député, le Maire, le proviseur, le

directeur de la fonderie de Ruelle, le Président, le Procureur du Roi,

monsieur Milaud, toutes les autorités viennent d'arriver!...

Quand on se mit à table, l'orchestre militaire commença par des

variations sur l'air de _Vive le Roi, vive la France!_ qui n'a pu

devenir populaire. Il était cinq heures du soir. A huit heures un

dessert de soixante-cinq plats, remarquable par un Olympe en sucreries

surmonté de la France en chocolat, donna le signal des toasts.

—Messieurs, dit le préfet en se levant, au Roi!... à la Légitimité!

N'est-ce pas à la paix que les Bourbons nous ont ramenée que nous

devons la génération de poètes et de penseurs qui maintient dans les

mains de la France le sceptre de la littérature!...

—Vive le Roi! crièrent les convives, parmi lesquels les ministériels

étaient en force.

Le vénérable proviseur se leva.

—Au jeune poète, dit-il, au héros du jour, qui a su allier à la grâce

et à la poésie de Pétrarque, dans un genre que Boileau déclarait si

difficile, le talent du prosateur!

—Bravo! bravo!

Le colonel se leva.

—Messieurs, au Royaliste! car le héros de cette fête a eu le courage de

défendre les bons principes!

—Bravo! dit le préfet, qui donna le ton aux applaudissements.

Petit-Claud se leva.

—Tous les camarades de Lucien à la gloire du collége d'Angoulême, au

vénérable proviseur qui nous est si cher, et à qui nous devons reporter

tout ce qui lui appartient dans nos succès!...

Le vieux proviseur, qui ne s'attendait pas à ce toast, s'essuya les

yeux. Lucien se leva: le plus profond silence s'établit, et le poète

devint blanc. En ce moment le vieux proviseur, qui se trouvait à sa

gauche, lui posa sur la tête une couronne de laurier. On battit des

mains. Lucien eut des larmes dans les yeux et dans la voix.

—Il est gris, dit à Petit-Claud le futur procureur du Roi de Nevers.

—Ce n'est pas le vin qui l'a grisé, répondit l'avoué.

—Mes chers compatriotes, mes chers camarades, dit enfin Lucien, je

voudrais avoir la France entière pour témoin de cette scène. C'est

ainsi qu'on élève les hommes, et qu'on obtient dans notre pays les

grandes œuvres et les grandes actions. Mais, voyant le peu que j'ai

fait et le grand honneur que j'en reçois, je ne puis que me trouver

confus et m'en remettre à l'avenir du soin de justifier l'accueil

d'aujourd'hui. Le souvenir de ce moment me rendra des forces au milieu

de luttes nouvelles. Permettez-moi de signaler à vos hommages celle qui

fut et ma première muse et ma protectrice et de boire aussi à ma ville

natale: donc à la belle comtesse Sixte du Châtelet et à la noble ville

d'Angoulême.

—Il ne s'en est pas mal tiré, dit le Procureur du Roi, qui hocha la

tête en signe d'approbation; car nos toasts étaient préparés, et le

sien est improvisé.

A dix heures les convives s'en allèrent par groupes. David Séchard,

entendant cette musique extraordinaire, dit à Basine:—Que se passe-t-il

donc a l'Houmeau?

—L'on donne, répondit-elle, une fête à votre beau-frère Lucien...

—Je suis sûr, dit-il, qu'il aura dû regretter de ne pas m'y voir!

A minuit Petit-Claud reconduisit Lucien jusque sur la place du Mûrier.

Là Lucien dit à l'avoué:—Mon cher, entre nous c'est à la vie, à la mort.

—Demain, dit l'avoué, l'on signe mon contrat de mariage, chez madame de

Sénonches, avec mademoiselle Françoise de La Haye, sa pupille; fais-moi

le plaisir d'y venir; madame de Sénonches m'a prié de t'y amener, et

tu y verras la préfète, qui sera très-flattée de ton toast, dont on va

sans doute lui parler.

—J'avais bien mes idées, dit Lucien.

—Oh! tu sauveras David!

—J'en suis sûr, répondit le poète.

En ce moment David se montra comme par enchantement. Voici pourquoi. Il

se trouvait dans une position assez difficile: sa femme lui défendait

absolument et de recevoir Lucien et de lui faire savoir le lieu de

sa retraite, tandis que Lucien lui écrivait les lettres les plus

affectueuses en lui disant que sous peu de jours il aurait réparé le

mal. Or mademoiselle Clerget avait remis à David les deux lettres

suivantes en lui disant le motif de la fête dont la musique arrivait à

son oreille.

«Mon ami, fais comme si Lucien n'était pas ici; ne t'inquiète de

rien, et grave dans ta chère tête cette proposition: notre sécurité

vient tout entière de l'impossibilité où sont tes ennemis de savoir

où tu es. Tel est mon malheur que j'ai plus de confiance en Kolb,

en Marion, en Basine, qu'en mon frère. Hélas! mon pauvre Lucien

n'est plus le candide et tendre poète que nous avons connu. C'est

précisément parce qu'il veut se mêler de tes affaires et qu'il a la

présomption de faire payer nos dettes (par orgueil, mon David!...)

que je le crains. Il a reçu de Paris de beaux habits et cinq pièces

d'or dans une belle bourse. Il les a mises à ma disposition, et

nous vivons de cet argent. Nous avons enfin un ennemi de moins: ton

père nous a quittés, et nous devons son départ à Petit-Claud, qui

a démêlé les intentions du père Séchard et qui les a sur-le-champ

annihilées en lui disant que tu ne ferais plus rien sans lui; que

lui, Petit-Claud, ne te laisserait rien céder de ta découverte sans

une indemnité préalable de trente mille francs: d'abord quinze mille

pour te liquider, quinze mille que tu toucherais dans tous les

cas, succès ou insuccès. Petit-Claud est inexplicable pour moi. Je

t'embrasse comme une femme embrasse son mari malheureux. Notre petit

Lucien va bien. Quel spectacle que celui de cette fleur qui se colore

et grandit au milieu de nos tempêtes domestiques! Ma mère, comme

toujours, prie Dieu et t'embrasse presque aussi tendrement que

«Ton ÈVE.»

Petit-Claud et les Cointet, effrayés de la ruse paysanne du vieux

Séchard, s'en étaient, comme on voit, d'autant mieux débarrassés que

ses vendanges le rappelaient à ses vignes de Marsac.

La lettre de Lucien, incluse dans celle d'Ève, était ainsi conçue:

«Mon cher David, tout va bien. Je suis armé de pied en cap; j'entre

en campagne aujourd'hui, dans deux jours j'aurai fait bien du chemin.

Avec quel plaisir je t'embrasserai quand tu seras libre et quitte

de mes dettes! Mais je suis blessé, pour la vie et au cœur, de la

défiance que ma sœur et ma mère continuent à me témoigner. Ne sais-je

pas déjà que tu te caches chez Basine? Toutes les fois que Basine

vient à la maison, j'ai de tes nouvelles et la réponse à mes lettres.

Il est d'ailleurs évident que ma sœur ne pouvait compter que sur son

amie d'atelier. Aujourd'hui je serai bien près de toi et cruellement

marri de ne pas te faire assister à la fête que l'on me donne.

L'amour-propre d'Angoulême m'a valu un petit triomphe qui, dans

quelques jours, sera entièrement oublié, mais où ta joie aurait été

la seule de sincère. Enfin, encore quelques jours, et tu pardonneras

tout à celui qui compte pour plus que toutes les gloires du monde

d'être

»Ton frère,

»LUCIEN.»

David eut le cœur vivement tiraillé par ces deux forces, quoiqu'elles

fussent inégales; car il adorait sa femme, et son amitié pour Lucien

s'était diminuée d'un peu d'estime. Mais dans la solitude la force

des sentiments change entièrement. L'homme seul, et en proie à des

préoccupations comme celles qui dévoraient David, cède à des pensées

contre lesquelles il trouverait des points d'appui dans le milieu

ordinaire de la vie. Ainsi, en lisant la lettre de Lucien au milieu des

fanfares de ce triomphe inattendu, il fut profondément ému d'y voir

exprimé le regret sur lequel il comptait. Les âmes tendres ne résistent

pas à ces petits effets de sentiment, qu'ils estiment aussi puissants

chez les autres que chez eux. N'est-ce pas la goutte d'eau qui tombe

de la coupe pleine?... Aussi, vers minuit, toutes les supplications de

Basine ne purent-elles empêcher David d'aller voir Lucien.

—Personne, lui dit-il, ne se promène à cette heure dans les rues

d'Angoulême, on ne me verra pas, l'on ne peut pas m'arrêter la nuit;

et, dans le cas où je serais rencontré, je puis me servir du moyen

inventé par Kolb pour revenir dans ma cachette. Il y a d'ailleurs trop

long-temps que je n'ai embrassé ma femme et mon enfant.

Basine céda devant toutes ces raisons assez plausibles, et laissa

sortir David, qui criait:—Lucien! au moment où Lucien et Petit-Claud

se disaient bonsoir. Et les deux frères se jetèrent dans les bras l'un

de l'autre en pleurant. Il n'y a pas beaucoup de moments semblables

dans la vie. Lucien sentait l'effusion d'une de ces amitiés _quand

même_, avec lesquelles on ne compte jamais et qu'on se reproche d'avoir

trompées. David éprouvait le besoin de pardonner. Ce généreux et noble

inventeur voulait surtout sermonner Lucien et dissiper les nuages qui

voilaient l'affection de la sœur et du frère. Devant ces considérations

de sentiment, tous les dangers engendrés par le défaut d'argent avaient

disparu.

Petit-Claud dit à son client:—Allez chez vous, profitez au moins de

votre imprudence, embrassez votre femme et votre enfant! et qu'on ne

vous voie pas!

—Quel malheur! se dit Petit-Claud, qui resta seul sur la place du

Mûrier. Ah! si j'avais là Cérizet...

Au moment où l'avoué se parlait à lui-même le long de l'enceinte

en planches faite autour de la place où s'élève orgueilleusement

aujourd'hui le Palais-de-Justice, il entendit cogner derrière lui sur

une planche, comme quand quelqu'un cogne du doigt à une porte.

—J'y suis, dit Cérizet, dont la voix passait entre la fente de deux

planches mal jointes. J'ai vu David sortant de l'Houmeau. Je commençais

à soupçonner le lieu de sa retraite, maintenant j'en suis sûr, et sais

où le pincer; mais, pour lui tendre un piége, il est nécessaire que je

sache quelque chose des projets de Lucien, et voilà que vous les faites

rentrer. Au moins restez là sous un prétexte quelconque. Quand David

et Lucien sortiront, amenez-les près de moi; ils se croiront seuls, et

j'entendrai les derniers mots de leur adieu.

—Tu es un maître diable! dit tout bas Petit-Claud.

—Nom d'un petit bonhomme, s'écria Cérizet, que ne ferait-on pas pour

avoir ce que vous m'avez promis!

Petit-Claud quitta les planches et se promena sur la place du Mûrier

en regardant les fenêtres de la chambre où la famille était réunie et

pensant à son avenir comme pour se donner du courage; car l'adresse de

Cérizet lui permettait de frapper le dernier coup. Petit-Claud était un

de ces hommes profondément retors et traîtreusement doubles, qui ne se

laissent jamais prendre aux amorces du présent ni aux leurres d'aucun

attachement après avoir observé les changements du cœur humain et la

stratégie des intérêts. Aussi avait-il d'abord peu compté sur Cointet.

Dans le cas où l'œuvre de son mariage aurait manqué sans qu'il eût

le droit d'accuser le grand Cointet de traîtrise, il s'était mis en

mesure de le chagriner; mais, depuis son succès à l'hôtel de Bargeton,

Petit-Claud jouait franc jeu. Son arrière-trame, devenue inutile,

était dangereuse pour la situation politique à laquelle il aspirait.

Voici les bases sur lesquelles il voulait asseoir son importance

future. Gannerac et quelques gros négociants commençaient à former dans

l'Houmeau un comité libéral qui se rattachait par les relations du

commerce aux chefs de l'Opposition. L'avénement du ministère Villèle,

accepté par Louis XVIII mourant, était le signal d'un changement de

conduite dans l'Opposition, qui, depuis la mort de Napoléon, renonçait

au moyen dangereux des conspirations. Le parti libéral organisait au

fond des provinces son système de résistance légale: il tendit à se

rendre maître de la matière électorale, afin d'arriver à son but par la

conviction des masses. Enragé libéral et fils de l'Houmeau, Petit-Claud

fut le promoteur, l'âme et le conseil secret de l'Opposition de la

basse-ville, opprimée par l'aristocratie de la ville haute. Le premier

il fit apercevoir le danger de laisser les Cointet disposer à eux seuls

de la presse dans le département de la Charente, où l'Opposition devait

avoir un organe, afin de ne pas rester en arrière des autres villes.

—Que chacun de nous donne un billet de cinq cents francs à Gannerac, il

aura vingt et quelques mille francs pour acheter l'imprimerie Séchard,

dont nous serons alors les maîtres en en tenant le propriétaire par un

prêt, dit Petit-Claud.

L'avoué fit adopter cette idée, en vue de corroborer ainsi sa double

position vis-à-vis de Cointet et de Séchard, et il jeta naturellement

les yeux sur un drôle de l'encolure de Cérizet pour en faire l'homme

dévoué du parti.

—Si tu peux découvrir ton ancien bourgeois et le mettre entre mes

mains, dit-il à l'ancien prote de Séchard, on te prêtera vingt mille

francs pour acheter son imprimerie, et probablement tu seras à la tête

d'un journal. Ainsi, marche.

Plus sûr de l'activité d'un homme comme Cérizet que de celle de tous

les Doublon du monde, Petit-Claud avait alors promis au grand Cointet

l'arrestation de Séchard. Mais depuis que Petit-Claud caressait

l'espérance d'entrer dans la magistrature, il prévoyait la nécessité

de tourner le dos aux libéraux, et il avait si bien monté les esprits

à l'Houmeau que les fonds nécessaires à l'acquisition de l'imprimerie

étaient réalisés. Petit-Claud résolut de laisser aller les choses à

leur cours naturel.

—Bah! se dit-il, Cérizet commettra quelque délit de presse, et j'en

profiterai pour montrer mes talents...

Il alla vers la porte de l'imprimerie et dit à Kolb qui faisait

sentinelle:—Monte avertir David de profiter de l'heure pour s'en aller,

et prenez bien vos précautions; je m'en vais, il est une heure...

Lorsque Kolb quitta le pas de la porte, Marion vint prendre sa place.

Lucien et David descendirent, Kolb les précéda de cent pas en avant

et Marion les suivit de cent pas en arrière. Quand les deux frères

passèrent le long des planches, Lucien parlait avec chaleur à David.

—Mon ami, lui dit-il, mon plan est d'une excessive simplicité; mais

comment en parler devant Ève, qui n'en comprendrait jamais les moyens?

Je suis sûr que Louise a dans le fond du cœur un désir que je saurai

réveiller, je la veux uniquement pour me venger de cet imbécile de

préfet. Si nous nous aimons, ne fût-ce qu'une semaine, je lui ferai

demander au ministère un encouragement de vingt mille francs pour toi.

Demain je reverrai cette créature dans ce petit boudoir où nos amours

ont commencé, et où, selon Petit-Claud, il n'y a rien de changé: j'y

jouerai la comédie. Aussi, après demain matin, te ferai-je remettre

par Basine un petit mot pour te dire si j'ai été sifflé... Qui sait,

peut-être seras-tu libre... Comprends-tu maintenant pourquoi j'ai voulu

des habits de Paris? Ce n'est pas en haillons qu'on peut jouer l'amour.

A six heures du matin, Cérizet vint voir Petit-Claud.

—Demain, à midi, Doublon peut préparer son coup; il prendra notre

homme, j'en réponds, lui dit le Parisien: je dispose de l'une des

ouvrières de mademoiselle Clerget, comprenez-vous?...

Après avoir écouté le plan de Cérizet, Petit-Claud courut chez Cointet.

—Faites en sorte que ce soir monsieur du Hautoy se soit décidé à donner

à Françoise la nue propriété de ses biens, vous signerez dans deux

jours un acte de Société avec Séchard. Je ne me marierai que huit jours

après le contrat; ainsi nous serons bien dans les termes de nos petites

conventions: _donnant donnant_. Mais épions bien ce soir ce qui se

passera chez madame de Sénonches entre Lucien et madame la comtesse du

Châtelet, car tout est là... Si Lucien espère réussir par la préfète,

je tiens David.

—Vous serez, je crois, garde des sceaux, dit Cointet.

—Et pourquoi pas? monsieur de Peyronnet l'est bien! dit Petit-Claud qui

n'avait pas encore tout à fait dépouillé la peau du libéral.

L'état douteux de mademoiselle de La Haye lui valut la présence de

la plupart des nobles d'Angoulême à la signature de son contrat. La

pauvreté de ce futur ménage marié sans corbeille avivait l'intérêt que

le monde aime à témoigner; car il en est de la bienfaisance comme des

triomphes: on aime une charité qui satisfait l'amour-propre. Aussi la

marquise de Pimentel, la comtesse du Châtelet, monsieur de Sénonches

et deux ou trois habitués de la maison firent-ils à Françoise quelques

cadeaux dont on parlait beaucoup en ville. Ces jolies bagatelles

réunies au trousseau préparé depuis un an par Zéphirine, aux bijoux

du parrain et aux présents d'usage du marié, consolèrent Françoise et

piquèrent la curiosité de plusieurs mères qui amenèrent leurs filles.

Petit-Claud et Cointet avaient déjà remarqué que les nobles d'Angoulême

les toléraient l'un et l'autre dans leur Olympe comme une nécessité:

l'un était le régisseur de la fortune, le subrogé-tuteur de Françoise;

l'autre était indispensable à la signature du contrat comme le pendu à

une exécution; mais le lendemain de son mariage, si madame Petit-Claud

conservait le droit de venir chez sa marraine, le mari s'y voyait

difficilement admis, et il se promettait bien de s'imposer à ce monde

orgueilleux. Rougissant de ses obscurs parents, l'avoué fit rester sa

mère à Mansle où elle s'était retirée, il la pria de se dire malade et

de lui donner son consentement par écrit. Assez humilié de se voir sans

parents, sans protecteurs, sans signature de son côté, Petit-Claud se

trouvait donc très-heureux de présenter dans l'homme célèbre un ami

acceptable, et que la comtesse désirait revoir. Aussi vint-il prendre

Lucien en voiture. Pour cette mémorable soirée, le poète avait fait

une toilette qui devait lui donner, sans contestation, une supériorité

sur tous les hommes. Madame de Sénonches avait d'ailleurs annoncé le

héros du moment, et l'entrevue de deux amants brouillés était une de

ces scènes dont on est particulièrement friand en province. Lucien

était passé à l'état de _Lion_: on le disait si beau, si changé, si

merveilleux, que les femmes de l'Angoulême noble avaient toutes une

velléité de le revoir. Suivant la mode de cette époque à laquelle on

doit la transition de l'ancienne culotte de bal aux ignobles pantalons

actuels, il avait mis un pantalon noir collant. Les hommes dessinaient

encore leurs formes au grand désespoir des gens maigres ou mal faits;

et celles de Lucien étaient _apolloniennes_. Ses bas de soie gris à

jour, ses petits souliers, son gilet de satin noir, sa cravate, tout

fut scrupuleusement tiré, collé pour ainsi dire sur lui. Sa blonde

et abondante chevelure frisée faisait valoir son front blanc, autour

duquel les boucles se relevaient avec une grâce cherchée. Ses yeux,

pleins d'orgueil, étincelaient. Ses petites mains de femme, belles

sous le gant, ne devaient pas se laisser voir dégantées. Il copia son

maintien sur celui de de Marsay, le fameux dandy parisien, en tenant

d'une main sa canne et son chapeau qu'il ne quitta pas, et il se servit

de l'autre pour faire des gestes rares à l'aide desquels il commenta

ses phrases.

Lucien aurait bien voulu se glisser dans le salon, à la manière de

ces gens célèbres qui, par une fausse modestie, se baisseraient sous

la porte Saint-Denis. Mais Petit-Claud, qui n'avait qu'un ami, en

abusa. Ce fut presque pompeusement qu'il amena Lucien jusqu'à madame

de Sénonches au milieu de la soirée. A son passage, le poète entendit

des murmures qui jadis lui eussent fait perdre la tête, et qui le

trouvèrent froid; il était sûr de valoir, à lui seul, tout l'Olympe

d'Angoulême.

—Madame, dit-il à madame de Sénonches, j'ai déjà félicité mon ami

Petit-Claud, qui est de l'étoffe dont on fait les gardes des sceaux,

d'avoir le bonheur de vous appartenir, quelque faibles que soient

les liens entre une marraine et sa filleule (ce fut dit d'un air

épigrammatique très-bien senti par toutes les femmes qui écoutaient

sans en avoir l'air). Mais, pour mon compte, je bénis une circonstance

qui me permet de vous offrir mes hommages.

Ce fut dit sans embarras et dans une pose de grand seigneur en visite

chez de petites gens. Lucien écouta la réponse entortillée que lui fit

Zéphirine, en jetant un regard de circumnavigation dans le salon, afin

d'y préparer ses effets. Aussi put-il saluer avec grâce et en nuançant

ses sourires Francis du Hautoy et le préfet qui le saluèrent; puis il

vint enfin à madame du Châtelet en feignant de l'apercevoir. Cette

rencontre était si bien l'événement de la soirée, que le contrat de

mariage où les gens marquants allaient mettre leur signature, conduits

dans la chambre à coucher, soit par le notaire, soit par Françoise,

fut oublié. Lucien fit quelques pas vers Louise de Nègrepelisse; et,

avec cette grâce parisienne, pour elle à l'état de souvenir depuis son

arrivée, il lui dit assez haut:

—Est-ce à vous, madame, que je dois l'invitation qui me procure le

plaisir de dîner après-demain à la préfecture?...

—Vous ne la devez, monsieur, qu'à votre gloire, répliqua sèchement

Louise un peu choquée de la tournure agressive de la phrase méditée par

Lucien pour blesser l'orgueil de son ancienne protectrice.

—Ah! madame la comtesse, dit Lucien d'un air à la fois fin et fat, il

m'est impossible de vous amener l'homme s'il est dans votre disgrâce.

Et, sans attendre de réponse, il tourna sur lui-même en apercevant

l'évêque, qu'il salua très-noblement.

—Votre Grandeur a été presque prophète, dit-il d'une voix charmante,

et je tâcherai qu'elle le soit tout à fait. Je m'estime heureux d'être

venu ce soir ici, puisque je puis vous présenter mes respects.

Lucien entraîna Monseigneur dans une conversation qui dura dix

minutes. Toutes les femmes regardaient Lucien comme un phénomène.

Son impertinence inattendue avait laissé madame du Châtelet sans

voix ni réponse. En voyant Lucien l'objet de l'admiration de toutes

les femmes; en suivant, de groupe en groupe, le récit que chacune se

faisait à l'oreille des phrases échangées où Lucien l'avait comme

aplatie en ayant l'air de la dédaigner, elle fut pincée au cœur par une

contraction d'amour-propre.

—S'il ne venait pas demain, après cette phrase, quel scandale?

pensa-t-elle. D'où lui vient cette fierté? Mademoiselle des Touches

serait-elle éprise de lui?...

—Il est si beau!—On dit qu'elle a couru chez lui, à Paris, le

lendemain de la mort de l'actrice!... Peut-être est-il venu sauver son

beau-frère, et s'est-il trouvé derrière notre calèche à Mansle, par un

accident de voyage. Ce matin-là, Lucien nous a singulièrement toisés,

Sixte et moi. Ce fut une myriade de pensées, et, malheureusement pour

Louise, elle s'y laissait aller en regardant Lucien qui causait avec

l'évêque comme s'il eût été le roi du salon: il ne saluait personne

et attendait qu'on vînt à lui, promenant son regard avec une variété

d'expression, avec une aisance digne de de Marsay, son modèle. Il ne

quitta pas le prélat pour aller saluer monsieur de Sénonches, qui se

fit voir à peu de distance.

Au bout de dix minutes, Louise n'y tint plus. Elle se leva, marcha

jusqu'à l'évêque et lui dit:—Que vous dit-on donc, Monseigneur, pour

vous faire si souvent sourire?

Lucien se recula de quelques pas pour laisser discrètement madame de

Châtelet avec le prélat.

—Ah! madame la comtesse, ce jeune homme a bien de l'esprit!... il

m'expliquait comment il vous devait toute sa force...

—Je ne suis pas ingrat, moi, madame!... dit Lucien en lançant un regard

de reproche qui charma la comtesse.

—Entendons-nous, dit-elle en ramenant à elle Lucien par un geste

d'éventail, venez avec Monseigneur, par ici!... Sa Grandeur sera notre

juge.

Et elle montra le boudoir en y entraînant l'évêque.

—Elle fait faire un drôle de métier à Monseigneur, dit une femme du

camp Chandour assez haut pour être entendue.

—Notre juge!... dit Lucien en regardant tour à tour le prélat et la

préfète, il y aura donc un coupable?

Louise de Nègrepelisse s'assit sur le canapé de son ancien boudoir.

Après y avoir fait asseoir Lucien à côté d'elle et Monseigneur de

l'autre côté, elle se mit à parler.

La Comédie humaine - Volume 08. Scènes de la vie de Province - Tome 04 · 第 50 / 56 段