l'escompte, répliqua le gros Cointet; nous nous croirions assez heureux
de pouvoir payer notre chiffon comptant, et nous faisons encore des
billets à notre marchand.
—Il faut tenter une expérience en grand, répondit froidement le
grand Cointet, car ce qui réussit dans une marmite échoue dans une
fabrication entreprise sur une grande échelle. Délivrez votre fils.
—Oui, mais mon fils en liberté m'admettra-t-il comme son associé?
demanda le vieux Séchard.
—Ceci ne nous regarde pas, dit le gros Cointet. Est-ce que vous croyez,
mon bonhomme, que quand vous aurez donné dix mille francs à votre fils,
tout sera dit? Un brevet d'invention coûte deux mille francs, il faudra
faire des voyages à Paris; puis, avant de se lancer dans des avances,
il est prudent de fabriquer, comme dit mon frère, mille rames, risquer
des cuvées entières afin de se rendre compte. Voyez-vous, il n'y a rien
dont il faille plus se défier que des inventeurs.
—Moi, dit le grand Cointet, j'aime le pain tout cuit.
Le vieillard passa la nuit à ruminer ce dilemme: Si je paye les
dettes de David, il est libre, et une fois libre il n'a pas besoin de
m'associer à sa fortune. Il sait bien que je l'ai roulé dans l'affaire
de notre première association; il n'en voudra pas faire une seconde.
Mon intérêt serait donc de le tenir en prison, malheureux.
Les Cointet connaissaient assez le père Séchard pour savoir qu'ils
chasseraient de compagnie.
Donc ces trois hommes disaient:—Pour faire une société basée sur le
secret, il faut des expériences; et, pour faire ces expériences, il
faut libérer David Séchard. David libéré nous échappe. Chacun avait
de plus une petite arrière-pensée. Petit-Claud se disait:—Après mon
mariage, je serai franc du collier avec les Cointet; mais jusque-là je
les tiens. Le grand Cointet se disait:—J'aimerais mieux avoir David
sous clef, je serais le maître. Le vieux Séchard se disait:—Si je paye
ses dettes, mon fils me salue avec un remercîment. Ève, attaquée,
menacée par le vigneron d'être chassée de la maison, ne voulait ni
révéler l'asile de son mari, ni même lui proposer d'accepter un
sauf-conduit. Elle n'était pas certaine de réussir à cacher David
une seconde fois aussi bien que la première, elle répondait donc à
son beau-père:—Libérez votre fils, vous saurez tout. Aucun des quatre
intéressés, qui se trouvaient tous comme devant une table bien servie,
n'osait toucher au festin, tant il craignait de se voir devancé; et
tous s'observaient en se défiant les uns des autres.
Quelques jours après la réclusion de Séchard, Petit-Claud était venu
trouver le grand Cointet à sa papeterie.
—J'ai fait de mon mieux, lui dit-il, David s'est mis volontairement
dans une prison qui nous est inconnue, et il y cherche en paix quelque
perfectionnement. Si vous n'avez pas atteint à votre but, il n'y a pas
de ma faute, tiendrez-vous votre promesse?
—Oui, si nous réussissons, répondit le grand Cointet. Le père Séchard
est ici depuis quelques jours, il est venu nous faire des questions sur
la fabrication du papier, le vieil avare a flairé l'invention de son
fils, il en veut profiter, il y a donc quelque espérance d'arriver à
une association. Vous êtes l'avoué du père et du fils...
—Ayez le Saint-Esprit de les livrer, reprit Petit-Claud en souriant.
—Oui, répondit Cointet. Si vous réussissez ou à mettre David en prison
ou à le mettre dans nos mains par un acte de société, vous serez le
mari de mademoiselle de La Haye.
—Est-ce bien là votre _ultimatum_? dit Petit-Claud.
—_Yès!_ fit Cointet, puisque nous parlons des langues étrangères.
—Voici le mien en bon français, reprit Petit-Claud d'un ton sec.
—Ah! voyons, répliqua Cointet d'un air curieux.
—Présentez-moi demain à madame de Sénonches, faites qu'il y ait pour
moi quelque chose de positif, enfin accomplissez votre promesse, ou
je paye la dette de Séchard et je m'associe avec lui en revendant ma
charge. Je ne veux pas être joué. Vous m'avez parlé net, je me sers du
même langage. J'ai fait mes preuves, faites les vôtres. Vous avez tout,
je n'ai rien. Si je n'ai pas de gages de votre sincérité, je prends
votre jeu.
Le grand Cointet prit son chapeau, son parapluie, son air jésuite, et
sortit en disant à Petit-Claud de le suivre.
—Vous verrez, mon cher ami, si je ne vous ai pas préparé les voies?...
dit le négociant à l'avoué.
En un moment, le fin et rusé papetier avait reconnu le danger de sa
position, et vu dans Petit-Claud un de ces hommes avec lesquels il
faut jouer franc jeu. Déjà, pour être en mesure et par acquit de
conscience, il avait, sous prétexte de donner un état de la situation
financière de mademoiselle de La Haye, jeté quelques paroles dans
l'oreille de l'ancien Consul-général.
—J'ai l'affaire de Françoise, car avec trente mille francs de dot,
aujourd'hui, dit-il en souriant, une fille ne doit pas être exigeante.
—Nous en parlerons, avait répondu Francis du Hautoy. Depuis le départ
de madame de Bargeton, la position de madame de Sénonches est bien
changée: nous pourrons marier Françoise à quelque bon vieux gentilhomme
campagnard.
—Et elle se conduira mal, dit le papetier en prenant son air froid.
Eh! mariez-la donc à un jeune homme capable, ambitieux, que vous
protégerez, et qui mettra sa femme dans une belle position.
—Nous verrons, avait répété Francis; la marraine doit être avant tout
consultée.
A la mort de monsieur de Bargeton, Louise de Nègrepelisse avait fait
vendre l'hôtel de la rue du Minage. Madame de Sénonches, qui se
trouvait petitement logée, décida monsieur de Sénonches à acheter
cette maison, le berceau des ambitions de Lucien et où cette scène a
commencé. Zéphirine de Sénonches avait formé le plan de succéder à
madame de Bargeton dans l'espèce de royauté qu'elle avait exercée,
d'avoir un salon, de faire enfin la grande dame. Une scission avait
eu lieu dans la haute société d'Angoulême entre ceux qui, lors du
duel de monsieur Bargeton et de monsieur de Chandour, tinrent qui
pour l'innocence de Louise de Nègrepelisse, qui pour les calomnies
de Stanislas de Chandour. Madame de Sénonches se déclara pour les
Bargeton, et conquit d'abord tous ceux de ce parti. Puis, quand elle
fut installée dans son hôtel, elle profita des accoutumances de bien
des gens qui venaient y jouer depuis tant d'années. Elle reçut tous
les soirs et l'emporta décidément sur Amélie de Chandour, qui se posa
comme son antagoniste. Les espérances de Francis du Hautoy, qui se vit
au cœur de l'aristocratie d'Angoulême, allaient jusqu'à vouloir marier
Françoise avec le vieux monsieur de Séverac, que madame du Brossard
n'avait pu capturer pour sa fille. Le retour de madame de Bargeton,
devenue préfète d'Angoulême, augmenta les prétentions de Zéphirine
pour sa bien-aimée filleule. Elle se disait que la comtesse Sixte du
Châtelet userait de son crédit pour celle qui s'était constituée son
champion. Le papetier, qui savait son Angoulême sur le bout du doigt,
apprécia d'un coup d'œil toutes ces difficultés; mais il résolut de
se tirer de ce pas difficile par une de ces audaces que Tartufe seul
se serait permise. Le petit avoué, très-surpris de la loyauté de son
commanditaire en chicane, le laissait à ses préoccupations en cheminant
de la papeterie à l'hôtel de la rue du Minage, où, sur le palier,
les deux importuns furent arrêtés par ces mots:—Monsieur et madame
déjeunent.
—Annoncez-nous tout de même, répondit le grand Cointet.
Et, sur son nom, le dévot commerçant, aussitôt introduit, présenta
l'avocat à la précieuse Zéphirine, qui déjeunait en tête à tête avec
monsieur Francis du Hautoy et mademoiselle de La Haye. Monsieur de
Sénonches était allé, comme toujours, ouvrir la chasse chez monsieur de
Pimentel.
—Voici, madame, le jeune avocat-avoué de qui je vous ai parlé, et qui
se chargera de l'émancipation de votre belle pupille.
L'ancien diplomate examina Petit-Claud, qui, de son côté, regardait
à la dérobée la _belle pupille_. Quant à la surprise de Zéphirine, à
qui jamais Cointet ni Francis n'avaient dit un mot, elle fut telle que
sa fourchette lui tomba des mains. Mademoiselle de La Haye, espèce de
pie-grièche à figure rechignée, de taille peu gracieuse, maigre, à
cheveux d'un blond fade, était, malgré son petit air aristocratique,
excessivement difficile à marier. Ces mots: _père et mère inconnus_
de son acte de naissance, lui interdisaient en réalité la sphère où
l'amitié de sa marraine et de Francis la voulait placer. Mademoiselle
de La Haye, ignorant sa position, faisait la difficile: elle eût rejeté
le plus riche commerçant de l'Houmeau. La grimace assez significative
inspirée à mademoiselle de La Haye par l'aspect du maigre avoué,
Cointet la retrouva sur les lèvres de Petit-Claud. Madame de Sénonches
et Francis paraissaient se consulter pour savoir de quelle manière
congédier Cointet et son protégé. Cointet, qui vit tout, pria monsieur
du Hautoy de lui accorder un moment d'audience, et passa dans le salon
avec le diplomate.
—Monsieur, lui dit-il nettement, la paternité vous aveugle. Vous
marierez difficilement votre fille; et, dans votre intérêt à tous,
je vous ai mis dans l'impossibilité de reculer; car j'aime Françoise
comme on aime une pupille. Petit-Claud sait tout!..... Son excessive
ambition vous garantit le bonheur de votre chère petite. D'abord
Françoise fera de son mari tout ce qu'elle voudra; mais vous, aidé par
la préfète qui nous arrive, vous en ferez un procureur du roi. Monsieur
Milaud est nommé décidément à Nevers. Petit-Claud vendra sa charge,
vous obtiendrez facilement pour lui la place de second substitut, et
il deviendra bientôt procureur du roi, puis président du tribunal,
député...
Revenu dans la salle à manger, Francis fut charmant pour le prétendu
de sa fille. Il regarda madame de Sénonches d'une certaine manière,
et finit cette scène de présentation en invitant Petit-Claud à dîner
pour le lendemain afin de causer affaires. Puis il reconduisit le
négociant et l'avoué jusque dans la cour en disant à Petit-Claud que,
sur la recommandation de Cointet, il était disposé, ainsi que madame
de Sénonches, à confirmer tout ce que le gardien de la fortune de
mademoiselle de La Haye aurait disposé pour le bonheur de ce petit ange.
—Ah! qu'elle est laide! s'écria Petit-Claud. Je suis pris!...
—Elle a l'air distingué, répondit Cointet; mais, si elle était
belle, vous la donnerait-on?... Hé! mon cher, il y a plus d'un petit
propriétaire à qui trente mille francs, la protection de madame de
Sénonches et celle de la comtesse du Châtelet iraient à merveille;
d'autant plus que monsieur Francis du Hautoy ne se mariera jamais, et
que cette fille est son héritière..... Votre mariage est fait!...
—Et comment?
—Voilà ce que je viens de dire, repartit le grand Cointet en racontant
à l'avoué son trait d'audace. Mon cher, monsieur Milaud va, dit-on,
être nommé procureur du roi à Nevers: vous vendrez votre charge, et
dans dix ans vous serez garde des sceaux. Vous êtes assez audacieux
pour ne reculer devant aucun des services que demandera la cour.
—Eh! bien, trouvez-vous demain, à quatre heures et demie, sur la place
du Mûrier, répondit l'avoué, fanatisé par les probabilités de cet
avenir; j'aurai vu le père Séchard, et nous arriverons à un acte de
société où le père et le fils appartiendront au Saint-Esprit.
Au moment où le vieux curé de Marsac montait les rampes d'Angoulême
pour aller instruire Ève de l'état où se trouvait son frère, David
était caché depuis onze jours à deux portes de celle du pharmacien
Postel, que le digne prêtre venait de quitter.
Quand l'abbé Marron déboucha sur la place du Mûrier, il y trouva les
trois hommes, remarquables chacun dans leur genre, qui pesaient de
tout leur poids sur l'avenir et sur le présent du pauvre prisonnier
volontaire: le père Séchard, le grand Cointet, le petit avoué
maigrelet. Trois hommes, trois cupidités! mais trois cupidités aussi
différentes que les hommes. L'un avait inventé de trafiquer de son
fils, l'autre de son client, et le grand Cointet achetait toutes ces
infamies en se flattant de ne rien payer. Il était environ cinq heures,
et la plupart de ceux qui revenaient dîner chez eux s'arrêtaient pour
regarder pendant un moment ces trois hommes.
—Que diable le vieux père Séchard et le grand Cointet ont-ils donc à se
dire?... pensaient les plus curieux.
—Il s'agit sans doute entre eux de ce pauvre malheureux qui laisse sa
femme, sa belle-mère et son enfant sans pain, répondait-on.
—Envoyez donc vos enfants apprendre un état à Paris! disait un
esprit-fort de province.
—Hé! que venez-vous faire par ici, monsieur le curé? s'écria le
vigneron en apercevant l'abbé Marron aussitôt qu'il déboucha sur la
place.
—Je viens pour les vôtres, répondit le vieillard.
—Encore une idée de mon fils!... dit le vieux Séchard.
—Il vous en coûterait bien peu de rendre tout le monde heureux, dit le
prêtre en indiquant les fenêtres où madame Séchard montrait entre les
rideaux sa belle tête; car elle apaisait les cris de son enfant en le
faisant sauter et lui chantant une chanson.
—Apportez-vous des nouvelles de mon fils, dit le père, ou, ce qui
vaudrait mieux, de l'argent?
—Non, dit monsieur Marron; j'apporte à la sœur des nouvelles du frère.
—De Lucien?... s'écria Petit-Claud.
—Oui. Le pauvre jeune homme est venu de Paris à pied. Je l'ai trouvé
chez Courtois mourant de fatigue et de misère, répondit le prêtre...
Oh! il est bien malheureux!
Petit-Claud salua le prêtre et prit le grand Cointet par le bras en
disant à haute voix:—Nous dînons chez madame de Sénonches, il est temps
de nous habiller!... Et à deux pas il lui dit à l'oreille:
—Quand on a le petit, on a bientôt la mère. Nous tenons David...
—Je vous ai marié, mariez-moi, dit le grand Cointet en laissant
échapper un sourire faux.
—Lucien est mon camarade de collége, nous étions _copins_!... En huit
jours je saurai bien quelque chose de lui. Faites en sorte que les bans
se publient, et je vous réponds de mettre David en prison. Ma mission
finit avec son écrou.
—Ah! s'écria tout doucement le grand Cointet, la belle affaire serait
de prendre le brevet à notre nom!
En entendant cette dernière phrase, le petit avoué maigrelet frissonna.
En ce moment Ève voyait entrer son beau-père et l'abbé Marron, qui, par
un seul mot, venait de dénouer le drame judiciaire.
—Tenez, madame Séchard, dit le vieil ours à sa belle-fille, voici notre
curé qui vient sans doute nous en raconter de belles sur votre frère.
—Oh! s'écria la pauvre Ève atteinte au cœur, que peut-il donc lui être
encore arrivé!
Cette exclamation annonçait tant de douleurs ressenties, tant
d'appréhensions, et de tant de sortes, que l'abbé Marron se hâta de
dire:—Rassurez-vous, madame, il vit!
—Seriez-vous assez bon, mon père, dit Ève au vieux vigneron, pour aller
chercher ma mère: elle entendra ce que monsieur doit avoir à nous dire
de Lucien.
Le vieillard alla chercher madame Chardon, à laquelle il dit:—Vous
aurez à en découdre avec l'abbé Marron, qui est bon homme _quoique
prêtre_. Le dîner sera sans doute retardé, je reviens dans une heure.
Et le vieillard, insensible à tout ce qui ne sonnait ou ne reluisait
pas or, laissa la vieille femme sans voir l'effet du coup qu'il venait
de lui porter.
Le malheur qui pesait sur ses deux enfants, l'avortement des espérances
assises sur la tête de Lucien, le changement si peu prévu d'un
caractère qu'on crut pendant si long-temps énergique et probe; enfin,
tous les événements arrivés depuis dix-huit mois avaient déjà rendu
madame Chardon méconnaissable. Elle n'était pas seulement noble de
race, elle était encore noble de cœur, et adorait ses enfants. Aussi
avait-elle souffert plus de maux en ces derniers six mois que depuis
son veuvage. Lucien avait eu la chance d'être Rubempré par ordonnance
du roi, de recommencer cette famille, d'en faire revivre le titre et
les armes, de devenir grand! Et il était tombé dans la fange! Car,
plus sévère pour lui que la sœur, elle avait regardé Lucien comme
perdu, le jour où elle apprit l'affaire des billets. Les mères veulent
quelquefois se tromper; mais elles connaissent toujours bien les
enfants qu'elles ont nourris, qu'elles n'ont pas quittés, et, dans
les discussions que soulevaient entre David et sa femme les chances
de Lucien à Paris, madame Chardon, tout en paraissant partager les
illusions d'Ève sur son frère, tremblait que David n'eût raison, car
il parlait comme elle entendait parler sa conscience de mère. Elle
connaissait trop la délicatesse de sensation de sa fille pour pouvoir
lui exprimer ses douleurs, elle était donc forcée de les dévorer dans
ce silence dont sont capables seulement les mères qui savent aimer
leurs enfants.
Ève, de son côté, suivait avec terreur les ravages que faisaient les
chagrins chez sa mère, elle la voyait passant de la vieillesse à la
décrépitude, et allant toujours! La mère et la fille se faisaient donc
l'une à l'autre de ces nobles mensonges qui ne trompent point. Dans la
vie de cette mère, la phrase du féroce vigneron fut la goutte d'eau
qui devait remplir la coupe des afflictions, madame Chardon se sentit
atteinte au cœur.
Aussi, quand Ève dit au prêtre:—Monsieur, voici ma mère! quand l'abbé
regarda ce visage macéré comme celui d'une vieille religieuse, encadré
de cheveux entièrement blanchis, mais embelli par l'air doux et calme
des femmes pieusement résignées, et qui marchent, comme on dit, à la
volonté de Dieu, comprit-il toute la vie de ces deux créatures. Le
prêtre n'eut plus de pitié pour le bourreau, pour Lucien, il frémit en
devinant tous les supplices subis par les victimes.
—Ma mère, dit Ève en s'essuyant les yeux, mon pauvre frère est bien
près de nous, il est à Marsac.
—Et pourquoi pas ici? demanda madame Chardon.
L'abbé Marron raconta tout ce que Lucien lui avait dit des misères de
son voyage, et les malheurs de ses derniers jours à Paris. Il peignit
les angoisses qui venaient d'agiter le poète quand il avait appris
quels étaient au sein de sa famille les effets de ses imprudences et
quelles étaient ses appréhensions sur l'accueil qui pouvait l'attendre
à Angoulême.
—En est-il arrivé à douter de nous? dit madame Chardon.
—Le malheureux est venu vers vous à pied, en subissant les plus
horribles privations, et il revient disposé à entrer dans les chemins
les plus humbles de la vie... à réparer ses fautes.
—Monsieur, dit la sœur, malgré le mal qu'il nous a fait, j'aime mon
frère, comme on aime le corps d'un être qui n'est plus; et l'aimer
ainsi, c'est encore l'aimer plus que beaucoup de sœurs n'aiment leurs
frères. Il nous a rendus bien pauvres; mais qu'il vienne, il partagera
le chétif morceau de pain qui nous reste, enfin ce qu'il nous a laissé.
Ah! s'il ne nous avait pas quittés, monsieur, nous n'aurions pas perdu
nos plus chers trésors.
—Et c'est la femme qui nous l'a enlevé dont la voiture l'a ramené,
s'écria madame Chardon. Parti dans la calèche de madame de Bargeton, à
côté d'elle, il est revenu derrière!
—A quoi puis-je vous être utile dans la situation où vous êtes? dit le
brave curé qui cherchait une phrase de sortie.
—Eh! monsieur, répondit madame Chardon, plaie d'argent n'est pas
mortelle, dit-on; mais ces plaies-là ne peuvent pas avoir d'autre
médecin que le malade.
—Si vous aviez assez d'influence pour déterminer mon beau-père à aider
son fils, vous sauveriez toute une famille, dit madame Séchard.
—Il ne croit pas en vous, et il m'a paru très-exaspéré contre votre
mari, dit le vieillard à qui les paraphrases du vigneron avaient fait
considérer les affaires de Séchard comme un guêpier où il ne fallait
pas mettre le pied.
Sa mission terminée, le prêtre alla dîner chez son petit-neveu Postel,
qui dissipa le peu de bonne volonté de son vieil oncle en donnant,
comme tout Angoulême, raison au père contre le fils.
—Il y a de la ressource avec des dissipateurs, dit en finissant le
petit Postel; mais avec ceux qui font des expériences, on se ruinerait.
La curiosité du curé de Marsac était entièrement satisfaite, ce qui,
dans toutes les provinces de France, est le principal but de l'excessif
intérêt qu'on s'y témoigne. Dans la soirée, il mit le poète au courant
de tout ce qui se passait chez les Séchard, en lui donnant son voyage
comme une mission dictée par la charité la plus pure.
—Vous avez endetté votre sœur et votre beau-frère de dix à douze mille
francs, dit-il en terminant; et personne, mon cher monsieur, n'a cette
bagatelle à prêter au voisin. En Angoumois, nous ne sommes pas riches.
Je croyais qu'il s'agissait de beaucoup moins quand vous me parliez de
billets.
Après avoir remercié le vieillard de ses bontés, le poète lui dit:
—La parole de pardon, que vous m'apportez, est pour moi le vrai trésor.
Le lendemain, Lucien partit de très-grand matin de Marsac pour
Angoulême, où il entra vers neuf heures, une canne à la main, vêtu
d'une petite redingote assez endommagée par le voyage et d'un pantalon
noir à teintes blanches. Ses bottes usées disaient d'ailleurs assez
qu'il appartenait à la classe infortunée des piétons. Aussi ne se
dissimulait-il pas l'effet que devait produire sur ses compatriotes
le contraste de son retour et de son départ. Mais, le cœur encore
pantelant sous l'étreinte des remords que lui causait le récit du
vieux prêtre, il acceptait pour le moment cette punition, décidé
d'affronter les regards des personnes de sa connaissance. Il se disait
en lui-même:—Je suis héroïque! Toutes ces natures de poète commencent
par se duper elles-mêmes. A mesure qu'il marcha dans l'Houmeau, son âme
lutta entre la honte de ce retour et la poésie de ces souvenirs. Son
cœur battit en passant devant la porte de Postel, où, fort heureusement
pour lui, Léonie Marron se trouva seule dans la boutique avec son
enfant. Il vit avec plaisir (tant sa vanité conservait de force) le nom
de son père effacé. Depuis son mariage, Postel avait fait repeindre sa
boutique, et mis au-dessus, comme à Paris: PHARMACIE. En gravissant
la rampe de la Porte-Palet, Lucien éprouva l'influence de l'air
natal, il ne sentit plus le poids de ses infortunes, et se dit avec
délices:—Je vais donc les revoir! Il atteignit la place du Mûrier sans
avoir rencontré personne: un bonheur qu'il espérait à peine, lui qui
jadis se promenait en triomphateur dans sa ville! Marion et Kolb, en
sentinelle sur la porte, se précipitèrent dans l'escalier en criant:—Le
voilà! Lucien revit le vieil atelier et la vieille cour, il trouva
dans l'escalier sa sœur et sa mère, et ils s'embrassèrent en oubliant
pour un instant tous leurs malheurs dans cette étreinte. En famille,
on compose presque toujours avec le malheur; on s'y fait un lit, et
l'espérance en fait accepter la dureté. Si Lucien offrait l'image du
désespoir, il en offrait aussi la poésie: le soleil des grands chemins
lui avait bruni le teint; une profonde mélancolie, empreinte dans
ses traits, jetait ses ombres sur son front de poète. Ce changement
annonçait tant de souffrances, qu'à l'aspect des traces laissées par la
misère sur sa physionomie, le seul sentiment possible était la pitié.
L'imagination partie du sein de la famille y trouvait au retour de
tristes réalités. Ève eut au milieu de sa joie le sourire des saintes
au milieu de leur martyre. Le chagrin rend sublime le visage d'une
jeune femme très-belle. La gravité qui remplaçait dans la figure de
sa sœur la complète innocence qu'il y avait vue à son départ pour
Paris, parlait trop éloquemment à Lucien pour qu'il n'en reçût pas une
impression douloureuse. Aussi la première effusion des sentiments, si
vive, si naturelle, fut-elle suivie de part et d'autre d'une réaction:
chacun craignait de parler. Lucien ne put cependant s'empêcher de
chercher par un regard celui qui manquait à cette réunion. Ce regard
bien compris fit fondre en larmes Ève, et par contre-coup Lucien. Quant
à madame Chardon, elle resta blême, et en apparence impassible. Ève se
leva, descendit pour épargner à son frère un mot dur, et alla dire à
Marion:—Mon enfant, Lucien aime les fraises, il faut en trouver!...
—Oh! j'ai bien pensé que vous vouliez fêter monsieur Lucien. Soyez
tranquille, vous aurez un joli petit déjeuner et un bon dîner aussi.