—Il n'a pas volé son nom de Naïf, rien ne sera plus facile, s'écria

Cérizet.

En reconnaissant la voix du gros Cointet, mais surtout en entendant ces

deux phrases, Kolb devina sur-le-champ qu'il s'agissait de son maître,

et son étonnement alla croissant quand il distingua la voix de Cérizet.

—_Eine karson qui a manché son bain_, s'écria-t-il frappé d'épouvante.

—Mes enfants, dit Doublon, voici ce qu'il faut faire. Nous

échelonnerons notre monde à de grandes distances, depuis la rue de

Beaulieu et la place du Mûrier, dans tous les sens, de manière à suivre

le Naïf, ce surnom me plaît, sans qu'il puisse s'en apercevoir, nous ne

le quitterons pas qu'il ne soit entré dans la maison où il se croira

caché; nous lui laisserons quelques jours de sécurité, puis nous l'y

rencontrerons quelque jour avant le lever ou le coucher du soleil.

—Mais en ce moment que fait-il? il peut nous échapper, dit le gros

Cointet.

—Il est chez lui, dit maître Doublon; s'il sortait, je le saurais. J'ai

l'un de mes praticiens sur la place du Mûrier en observation, un autre

au coin du Palais, et un autre à trente pas de ma maison. Si notre

homme sortait, ils siffleraient; et il n'aurait pas fait trois pas, que

je le saurais déjà par cette communication télégraphique.

Les huissiers donnent à leurs recors le nom honnête de praticiens.

Kolb n'avait pas compté sur un si favorable hasard, il sortit doucement

de l'Étude et dit à la servante:—Monsieur Doublon est occupé pour

long-temps, je reviendrai demain matin de bonne heure.

L'Alsacien, en sa qualité de cavalier, avait été saisi par une idée

qu'il alla sur-le-champ mettre à exécution. Il courut chez un loueur

de chevaux de sa connaissance, y choisit un cheval, le fit seller, et

revint en toute hâte chez son maître, où il trouva madame Ève dans la

plus profonde désolation.

—Qu'y a-t-il, Kolb? demanda l'imprimeur en trouvant à l'Alsacien un air

à la fois joyeux et effrayé.

—_Vus êdes endourés de goquins. Le plis sire ede te gager mon maîdre.

Montame a-d-elle bensé à meddre monzière quelque bard?_

Quand l'honnête Kolb eut expliqué la trahison de Cérizet, les

circonvallations tracées autour de la maison, la part que le gros

Cointet prenait à cette affaire, et fait pressentir les ruses que

méditeraient de tels hommes contre son maître, les plus fatales lueurs

éclairèrent la position de David.

—C'est les Cointet qui te poursuivent, s'écria la pauvre Ève anéantie,

et voilà pourquoi Métivier se montrait si dur.... Ils sont papetiers,

ils veulent ton secret.

—Mais que faire pour leur échapper? s'écria madame Chardon.

—_Si montame beud affoir ein bedide entroid à meddre monzière_, demanda

Kolb, _che bromets de l'y gontuire sans qu'on le zache chamais_.

—N'entrez que de nuit chez Basine Clerget, répondit Ève, j'irai

convenir de tout avec elle. Dans cette circonstance, Basine est une

autre moi-même.

—Les espions te suivront, dit enfin David qui recouvra quelque présence

d'esprit. Il s'agit de trouver un moyen de prévenir Basine sans

qu'aucun de nous y aille.

—_Montame beud y hâler_, dit Kolb. _Foissi ma gompinazion: che fais

sordir affec monsière, nus emmènerons sir nos draces les sivleurs.

Bentant ce demps, matame ira chez matemoiselle Clerchet, èle ne sera

pas zuifie. Chai ein gefal, che prents monsière en groube; ed, ti

tiaple, si l'on nus addrabe!_

—Eh! bien, adieu, mon ami, s'écria la pauvre femme en se jetant dans

les bras de son mari; aucun de nous n'ira te voir, car nous pourrions

te faire prendre. Il faut nous dire adieu pour tout le temps que

durera cette prison volontaire. Nous correspondrons par la poste,

Basine y jettera tes lettres, et je t'écrirai sous son nom.

A leur sortie David et Kolb entendirent les sifflements, et menèrent

les espions jusqu'au bas de la porte Palet où demeurait le loueur de

chevaux. Là, Kolb prit son maître en croupe, en lui recommandant de se

bien tenir à lui.

—_Zifflez, zifflez, mes pons hâmis! Che me mogue de vus dous!_ s'écria

Kolb. _Vus n'addraberez bas ein fieux gafalier._

Et le vieux cavalier piqua des deux dans la campagne avec une rapidité

qui devait mettre et qui mit les espions dans l'impossibilité de les

suivre, ni de savoir où ils allaient.

Ève alla chez Postel sous le prétexte assez ingénieux de le consulter.

Après avoir subi les insultes de cette pitié qui ne prodigue que des

paroles, elle quitta le ménage Postel, et put gagner, sans être vue,

la maison de Basine, à qui elle confia ses chagrins en lui demandant

secours et protection. Basine, qui pour plus de discrétion avait fait

entrer Ève dans sa chambre, ouvrit la porte d'un cabinet contigu

dont le jour venait d'un châssis à tabatière et sur lequel aucun

œil ne pouvait avoir de vue. Les deux amies débouchèrent une petite

cheminée dont le tuyau longeait celui de la cheminée de l'atelier où

les ouvrières entretenaient du feu pour leurs fers. Ève et Basine

étendirent de mauvaises couvertures sur le carreau pour assourdir le

bruit, si David en faisait par mégarde; elles lui mirent un lit de

sangle pour dormir, un fourneau pour ses expériences, une table et une

chaise pour s'asseoir et pour écrire. Basine promit de lui donner à

manger la nuit; et, comme personne ne pénétrait jamais dans sa chambre,

David pouvait défier tous ses ennemis, et même la police.

—Enfin, dit Ève en embrassant son amie, il est en sûreté.

Ève retourna chez Postel pour éclaircir quelque doute qui, dit-elle,

la ramenait chez un si savant juge du Tribunal de commerce, et elle se

fit reconduire par lui chez elle en écoutant ses doléances.—Si vous

m'aviez épousée, en seriez-vous là?... Ce sentiment était au fond de

toutes les phrases du petit pharmacien. Au retour, Postel trouva sa

femme jalouse de l'admirable beauté de madame Séchard, et, furieuse

de la politesse de son mari, Léonie fut apaisée par l'opinion que

le pharmacien prétendit avoir de la supériorité des petites femmes

rousses sur les grandes femmes brunes, qui selon lui, étaient, comme

de beaux chevaux, toujours à l'écurie. Il donna sans doute quelques

preuves de sincérité, car le lendemain madame Postel le mignardait.

—Nous pouvons être tranquilles, dit Ève à sa mère et à Marion, qu'elle

trouva, selon l'expression de Marion, encore _saisies_.

—Oh! ils sont partis, dit Marion quand Ève regarda machinalement dans

sa chambre.

—_U vaud-il nus diriger?..._ demanda Kolb quand il fut à une lieue sur

la grande route de Paris.

—A Marsac, répondit David; puisque tu m'as mis sur ce chemin-là, je

vais faire une dernière tentative sur le cœur de mon père.

—_C'haimerais mié monder à l'assaut t'une padderie te ganons, barce

qu'il n'a boind de cuer, mennesier fôdre bère._

Le vieux pressier ne croyait pas en son fils; il le jugeait, comme juge

le peuple, d'après les résultats. D'abord, il ne croyait pas avoir

dépouillé David; puis, sans s'arrêter à la différence des temps, il

se disait:—Je l'ai mis à cheval sur une imprimerie, comme je m'y suis

trouvé moi-même; et lui, qui en savait mille fois plus que moi, n'a

pas su marcher! Incapable de comprendre son fils, il le condamnait, et

se donnait sur cette haute intelligence une sorte de supériorité en se

disant:—Je lui conserve du pain. Jamais les moralistes ne parviendront

à faire comprendre toute l'influence que les sentiments exercent

sur les intérêts. Cette influence est aussi puissante que celle des

intérêts sur les sentiments. Toutes les lois de la nature ont un double

effet, en sens inverse l'une de l'autre. David, lui, comprenait son

père et il avait la sublime charité de l'excuser. Arrivés à huit heures

à Marsac, Kolb et David surprirent le bonhomme vers la fin de son dîner

qui se rapprochait forcément de son coucher.

—Je te vois par autorité de justice, dit le père à son fils avec un

sourire amer.

—_Gommand, mon maîdre et fus, bouffez-vus vus rengondrer... il foyache

tans les cieux et vus êdes tuchurs tans les fignes..._ s'écria Kolb

indigné. _Bayez, bayez! c'edde fôdre édat te bère..._

—Allons, Kolb va-t'en, mets le cheval chez madame Courtois afin de ne

pas en embarrasser mon père, et sache que les pères ont toujours raison.

Kolb s'en alla grommelant comme un chien qui, grondé par son maître

pour sa prudence, proteste encore en obéissant. David, sans dire ses

secrets, offrit alors à son père de lui donner la preuve la plus

évidente de sa découverte, en lui proposant un intérêt dans cette

affaire pour prix des sommes qui lui devenaient nécessaires, soit pour

se libérer immédiatement, soit pour se livrer à l'exploitation de son

secret.

—Eh! comment me prouveras-tu que tu peux faire avec rien du beau

papier qui ne coûte rien? demanda l'ancien typographe en lançant à son

fils un regard aviné, mais fin, curieux, avide. Vous eussiez dit un

éclair sortant d'un nuage pluvieux, car le vieil ours, fidèle à ses

traditions, ne se couchait jamais sans être coiffé de nuit. Son bonnet

de nuit consistait en deux bouteilles d'excellent vin vieux que, selon

son expression, il _sirotait_.

—Rien de plus simple, répondit David. Je n'ai pas de papier sur moi,

je suis venu par ici pour fuir Doublon; et, me voyant sur la route de

Marsac, j'ai pensé que je pourrais bien trouver chez vous les facilités

que j'aurais chez un usurier. Je n'ai rien sur moi que mes habits.

Enfermez-moi dans un local bien clos, où personne ne puisse pénétrer,

où personne ne puisse me voir, et...

—Comment, dit le vieillard en jetant à son fils un effroyable regard,

tu ne me laisseras pas te voir faisant tes opérations...

—Mon père, répondit David, vous m'avez prouvé qu'il n'y avait pas de

père dans les affaires...

—Ah! tu te défies de celui qui t'a donné la vie.

—Non, mais de celui qui m'a ôté les moyens de vivre.

—Chacun pour soi, tu as raison! dit le vieillard. Eh! bien, je te

mettrai dans mon cellier.

—J'y entre avec Kolb, vous me donnerez un chaudron pour faire ma pâte,

reprit David sans avoir aperçu le coup d'œil que lui lança son père,

puis vous irez me chercher des tiges d'artichaut, des tiges d'asperges,

des orties à dard, des roseaux que vous couperez aux bords de votre

petite rivière. Demain matin, je sortirai de votre cellier avec du

magnifique papier.

—Si c'est possible... s'écria l'Ours en laissant échapper un hoquet, je

te donnerai peut-être... je verrai si je puis te donner..... bah!...

vingt-cinq mille francs, à la condition de m'en faire gagner autant

tous les ans...

—Mettez-moi à l'épreuve, j'y consens! s'écria David. Kolb, monte à

cheval, pousse jusqu'à Mansle, achètes-y un grand tamis de crin chez un

boisselier, de la colle chez un épicier, et reviens en toute hâte.

—Tiens, bois... dit le père en mettant devant son fils une bouteille

de vin, du pain, et des restes de viandes froides. Prends des forces,

je vais t'aller faire tes provisions de chiffons verts; car ils sont

verts, tes chiffons! j'ai même peur qu'ils ne soient un peu trop verts.

Deux heures après, sur les onze heures du soir, le vieillard enfermait

son fils et Kolb dans une petite pièce adossée à son cellier, couverte

en tuiles creuses, et où se trouvaient les ustensiles nécessaires à

brûler les vins de l'Angoumois qui fournissent, comme on sait, toutes

les eaux-de-vie dites de Cognac.

—Oh! mais je suis là comme dans une fabrique... voilà du bois et des

bassines, s'écria David.

—Eh! bien, à demain, dit le père Séchard, je vais vous enfermer, et je

lâcherai mes deux chiens, je suis sûr qu'on ne vous apportera pas de

papier. Montre-moi des feuilles demain, je te déclare que je serai ton

associé, les affaires seront alors claires et bien menées...

Kolb et David se laissèrent enfermer et passèrent deux heures environ

à briser, à préparer les tiges, en se servant de deux madriers. Le

feu brillait, l'eau bouillait. Vers deux heures du matin, Kolb, moins

occupé que David, entendit un soupir tourné comme un hoquet d'ivrogne;

il prit une des deux chandelles et se mit à regarder partout; il

aperçut alors la figure violacée du père Séchard qui remplissait une

petite ouverture carrée, pratiquée au-dessus de la porte par laquelle

on communiquait du cellier au brûloir et cachée par des futailles

vides. Le malicieux vieillard avait introduit son fils et Kolb dans

son brûloir par la porte extérieure qui servait à passer les pièces

pour les livrer. Cette autre porte intérieure permettait de rouler les

poinçons du cellier dans le brûloir sans faire le tour par la cour.

—_Ah! baba! ceci n'ed bas de cheu, fus foulez vilouder fôdre vils...

Safez-vus ce que vus vaides, quand fus pufez eine poudeille te bon fin?

Vus appreufez ein goquin._

—Oh! mon père, dit David.

—Je venais savoir si vous aviez besoin de quelque chose, dit le

vigneron quasi dégrisé.

—_Et c'edde bar indérêd pir nus que affez bris eine bedide egelle?..._

dit Kolb qui ouvrit la porte après en avoir débarrassé l'entrée et qui

trouva le vieillard monté sur une échelle courte, en chemise.

—Risquer votre santé! s'écria David.

—Je crois que je suis somnambule, dit le vieillard honteux en

descendant. Ton défaut de confiance en ton père m'a fait rêver, je

songeais que tu t'entendais avec le diable pour réaliser l'impossible.

—_Le tiaple, c'ed fôdre bassion pire les bedits chaunets!_ s'écria Kolb.

—Allez vous recoucher, mon père, dit David; enfermez-nous si vous

voulez, mais épargnez-vous la peine de revenir: Kolb va faire

sentinelle.

Le lendemain, à quatre heures, David sortit du brûloir, ayant fait

disparaître toutes les traces de ses opérations, et vint apporter à son

père une trentaine de feuilles de papier dont la finesse, la blancheur,

la consistance, la force ne laissaient rien à désirer et qui portait

pour filigranes les marques des fils plus forts les uns que les autres

du tamis de crin. Le vieillard prit ces échantillons, il y appliqua la

langue en ours habitué, depuis son jeune âge, à faire de son palais une

éprouvette à papiers; il les mania, les chiffonna, les plia, les soumit

à toutes les épreuves que les typographes font subir aux papiers pour

en reconnaître les qualités, et quoiqu'il n'y eût rien à redire, il ne

voulut pas s'avouer vaincu.

—Il faut savoir ce que ça deviendra sous presse!... dit-il pour se

dispenser de louer son fils.

—_Trôle t'ome!_ s'écria Kolb.

Le vieillard, devenu froid, couvrit, sous sa dignité paternelle, une

irrésolution jouée.

—Je ne veux pas vous tromper, mon père, ce papier-là me semble encore

devoir encore coûter trop cher, et je veux résoudre le problème du

collage en cuve... il ne me reste plus que cet avantage à conquérir...

—Ah! tu voudrais m'attraper!

—Mais, vous le dirai-je? je colle bien en cuve, mais jusqu'à présent

la colle ne pénètre pas également ma pâte, et donne au papier le rêche

d'une brosse.

—Eh! bien, perfectionne ton collage en cuve, et tu auras mon argent.

—_Mon maîdre ne ferra chamais la gouleur te fodre archant!_

Évidemment le vieillard voulait faire payer à David la honte qu'il

avait bue la nuit; aussi le traita-t-il plus que froidement.

—Mon père, dit David qui renvoya Kolb, je ne vous en ai jamais voulu

d'avoir estimé votre imprimerie à un prix exorbitant, et de me l'avoir

vendue à votre seule estimation; j'ai toujours vu le père en vous. Je

me suis dit: Laissons un vieillard, qui s'est donné bien du mal, qui

m'a certainement élevé mieux que je ne devais l'être, jouir en paix

et à sa manière du fruit de ses travaux. Je vous ai même abandonné le

bien de ma mère, et j'ai pris sans murmurer la vie obérée que vous

m'aviez faite. Je me suis promis de gagner une belle fortune sans

vous importuner. Eh! bien, ce secret, je l'ai trouvé, les pieds dans

le feu, sans pain chez moi, tourmenté pour des dettes qui ne sont pas

les miennes... Oui, j'ai lutté patiemment jusqu'à ce que mes forces

se soient épuisées. Peut-être me devez-vous des secours!... mais ne

pensez pas à moi, voyez une femme et un petit enfant!...—là, David ne

put retenir ses larmes—et prêtez-leur aide et protection. Serez-vous

au-dessous de Marion et de Kolb qui m'ont donné leurs économies?

s'écria le fils en voyant son père froid comme un marbre de presse.

—Et ça ne t'a pas suffi... s'écria le vieillard sans éprouver la

moindre vergogne, mais tu dévorerais la France... Bonsoir! moi, je suis

trop ignorant pour me fourrer dans des exploitations où il n'y aurait

que moi d'exploité. Le Singe ne mangera pas l'Ours, dit-il en faisant

allusion à leur surnom d'atelier. Je suis vigneron, je ne suis pas

banquier... Et puis, vois-tu, des affaires entre père et fils, ça va

mal. Dînons, tiens, tu ne diras pas que je ne te donne rien!...

David était un de ces êtres à cœur profond qui peuvent y repousser

leurs souffrances de manière à en faire un secret pour ceux qui leur

sont chers; aussi chez eux, quand la douleur déborde ainsi, est-ce leur

effort suprême. Ève avait bien compris ce beau caractère d'homme. Mais

le père vit, dans ce flot de douleur ramené du fond à la surface, la

plainte vulgaire des enfants qui veulent _attraper leurs pères_, et il

prit l'excessif abattement de son fils pour la honte de l'insuccès.

Le père et le fils se quittèrent brouillés. David et Kolb revinrent

à minuit environ à Angoulême, où ils entrèrent à pied avec autant de

précautions qu'en eussent pris des voleurs pour un vol. Vers une heure

du matin, David fut introduit, sans témoin, chez mademoiselle Basine

Clerget, dans l'asile impénétrable préparé pour lui par sa femme.

En entrant là, David allait y être gardé par la plus ingénieuse de

toutes les pitiés, celle d'une grisette. Le lendemain matin, Kolb se

vanta d'avoir fait sauver son maître à cheval, et de ne l'avoir quitté

qu'après l'avoir mis dans une patache qui devait l'emmener aux environs

de Limoges. Une assez grande provision de matières premières fut

emmagasinée dans la cave de Basine, en sorte que Kolb, Marion, madame

Séchard et sa mère purent n'avoir aucune relation avec mademoiselle

Clerget.

Deux jours après cette scène avec son fils, le vieux Séchard, qui se

vit encore à lui vingt jours avant de se livrer aux occupations de

la vendange, accourut chez sa belle-fille, amené par son avarice.

Il ne dormait plus, il voulait savoir si la découverte offrait

quelques chances de fortune, et pensait à veiller au grain, selon

son expression. Il vint habiter, au-dessus de l'appartement de sa

belle-fille, une des deux chambres en mansarde qu'il s'était réservées,

et vécut en fermant les yeux sur le dénûment pécuniaire qui affligeait

le ménage de son fils. On lui devait des loyers, on pouvait bien le

nourrir! Il ne trouvait rien d'étrange à ce qu'on se servît de couverts

en fer étamé.

—J'ai commencé comme ça, répondit-il à sa belle-fille quand elle

s'excusa de ne pas le servir en argenterie.

Marion fut obligée de s'engager envers les marchands pour tout ce qui

se consommerait au logis. Kolb servait les maçons à vingt sous par

jour. Enfin, bientôt il ne resta plus que dix francs à la pauvre Ève

qui, dans l'intérêt de son enfant et de David, sacrifiait ses dernières

ressources à bien recevoir le vigneron. Elle espérait toujours que

ses chatteries, que sa respectueuse affection, que sa résignation

attendriraient l'avare; mais elle le trouvait toujours insensible.

Enfin, en lui voyant l'œil froid des Cointet, de Petit-Claud et de

Cérizet, elle voulut observer son caractère et deviner ses intentions;

mais ce fut peine perdue! Le père Séchard se rendait impénétrable en

restant toujours entre deux vins. L'ivresse est un double voile. A la

faveur de sa griserie, aussi souvent jouée que réelle, le bonhomme

essayait d'arracher à Ève les secrets de David. Tantôt il caressait,

tantôt il effrayait sa belle-fille. Quand Ève lui répondait qu'elle

ignorait tout, il lui disait:—Je boirai tout mon bien, _je le mettrai

en viager_... Ces luttes déshonorantes fatiguaient la pauvre victime

qui, pour ne pas manquer de respect à son beau-père, avait fini par

garder le silence. Un jour, poussée à bout, elle lui dit:—Mais, mon

père, il y a une manière bien simple de tout avoir; payez les dettes de

David, il reviendra ici, vous vous entendrez ensemble.

—Ah! voilà tout ce que vous voulez avoir de moi, s'écria-t-il, c'est

bon à savoir.

Le père Séchard, qui ne croyait pas en son fils, croyait aux Cointet.

Les Cointet, qu'il alla consulter, l'éblouirent à dessein, en lui

disant qu'il s'agissait de millions dans les recherches entreprises par

son fils.

—Si David peut prouver qu'il a réussi, je n'hésiterai pas à mettre en

société ma papeterie en comptant à votre fils sa découverte pour une

valeur égale, lui dit le grand Cointet.

Le défiant vieillard prit tant d'informations en prenant des petits

verres avec les ouvriers, il questionna si bien Petit-Claud en faisant

l'imbécile, qu'il finit par soupçonner les Cointet de se cacher

derrière Métivier; il leur attribua le plan de ruiner l'imprimerie

Séchard et de se faire payer par lui en l'amorçant avec la découverte,

car le vieil homme du peuple ne pouvait pas deviner la complicité de

Petit-Claud, ni les trames ourdies pour s'emparer tôt ou tard de ce

beau secret industriel. Enfin, un jour, le vieillard, exaspéré de ne

pouvoir vaincre le silence de sa belle-fille et de ne pas même obtenir

d'elle de savoir où David s'était caché, résolut de forcer la porte de

l'atelier à fondre les rouleaux, après avoir fini par apprendre que son

fils y faisait ses expériences. Il descendit de grand matin et se mit à

travailler la serrure.

—Eh! bien, que faites-vous donc là, papa Séchard?... lui cria Marion

qui se levait au jour pour aller à sa fabrique et qui bondit jusqu'à la

tremperie.

—Ne suis-je pas chez moi, Marion? fit le bonhomme honteux.

—Ah! çà, devenez-vous voleur sur vos vieux jours... vous êtes à jeun,

cependant... Je vas conter cela tout chaud à madame.

—Tais-toi, Marion, dit le vieillard en tirant de sa poche deux écus de

six francs. Tiens...

—Je me tairai, mais n'y revenez pas! lui dit Marion en le menaçant du

doigt, ou je le dirais à tout Angoulême.

Dès que le vieillard fut sorti, Marion monta chez sa maîtresse.

—Tenez, madame, j'ai soutiré douze francs à votre beau-père, les

voilà...

—Et comment as-tu fait?...

—Ne voulait-il pas voir les bassines et les provisions de monsieur,

histoire de découvrir le secret. Je savais bien qu'il n'y avait plus

rien dans la petite cuisine; mais je lui ai fait peur comme s'il allait

voler son fils, et il m'a donné deux écus pour me taire...

En ce moment, Basine apporta joyeusement à son amie une lettre de

David, écrite sur du magnifique papier, et qu'elle lui remit en secret.

«Mon Ève adorée, je t'écris à toi la première sur la première feuille

de papier obtenue par mes procédés. J'ai réussi à résoudre le problème

du collage en cuve! La livre de pâte revient, même en supposant la mise

en culture spéciale de bons terrains pour les produits que j'emploie,

à cinq sous. Ainsi la rame de douze livres emploiera pour trois francs

de pâte collée. Je suis sûr de supprimer la moitié du poids des

livres. L'enveloppe, la lettre, les échantillons, sont de diverses

fabrications. Je t'embrasse, nous serons heureux par la fortune, la

seule chose qui nous manquait.»

—Tenez, dit Ève à son beau-père en lui tendant les échantillons, donnez

à votre fils le prix de votre récolte, et laissez-lui faire sa fortune,

il vous rendra dix fois ce que vous lui aurez donné, car il a réussi!...

Le père Séchard courut aussitôt chez les Cointet. Là, chaque

échantillon fut essayé, minutieusement examiné: les uns étaient collés,

les autres sans colle; ils étaient étiquetés depuis trois francs

jusqu'à dix francs par rame; les uns étaient d'une pureté métallique,

les autres doux comme du papier de Chine, il y en avait de toutes les

nuances possibles du blanc. Des juifs examinant des diamants n'auraient

pas eu les yeux plus animés que ne l'étaient ceux des Cointet et du

vieux Séchard.

—Votre fils est en bon chemin, dit le gros Cointet.

—Eh! bien, payez ses dettes, dit le vieux pressier.

—Bien volontiers, s'il veut nous prendre pour associés, répondit le

grand Cointet.

—Vous êtes des _chauffeurs_! s'écria l'ours retiré, vous poursuivez

mon fils sous le nom de Métivier, et vous voulez que je vous paye,

voilà tout. Pas si bête, bourgeois!...

Les deux frères se regardèrent, mais ils se continrent.

La Comédie humaine - Volume 08. Scènes de la vie de Province - Tome 04 · 第 46 / 56 段