A part l'utilité de ces documents pour les nations étrangères qui

pourront y voir le jeu de l'artillerie judiciaire en France, il est

nécessaire que le législateur, si toutefois le législateur a le temps

de lire, connaisse jusqu'où peut aller l'abus de la procédure. Ne

devrait-on pas bâcler une petite loi qui, dans certain cas, interdirait

aux avoués de surpasser _en frais_ la somme qui fait l'objet du procès?

N'y a-t-il pas quelque chose de ridicule à soumettre une propriété

d'un centiare aux formalités qui régissent une terre d'un million! On

comprendra par cet exposé très-sec de toutes les phases par lesquelles

passait le débat, la valeur de ces mots: _la forme, la justice, les

frais!_ dont ne se doute pas l'immense majorité des Français. Voilà ce

qui s'appelle en argot de Palais mettre le feu dans les affaires d'un

homme. Les caractères de l'imprimerie pesant cinq milliers valaient,

au prix de la fonte, deux mille francs. Les trois presses valaient six

cents francs. Le reste du matériel eût été vendu comme du vieux fer et

du vieux bois. Le mobilier du ménage aurait produit tout au plus mille

francs. Ainsi, de valeurs appartenant à Séchard fils et représentant

une somme d'environ quatre mille francs, Cachan et Petit-Claud en

avaient fait le prétexte de sept mille francs de frais sans compter

l'avenir dont la fleur promettait d'assez beaux fruits, comme on va le

voir. Certes les praticiens de France et de Navarre, ceux de Normandie

même, accorderont leur estime et leur admiration à Petit-Claud; mais

les gens de cœur n'accorderont-ils pas une larme de sympathie à Kolb et

à Marion?

Pendant cette guerre, Kolb, assis à la porte de l'allée sur une chaise

tant que David n'avait pas besoin de lui, remplissait les devoirs

d'un chien de garde. Il recevait les actes judiciaires, toujours

surveillés d'ailleurs par un clerc de Petit-Claud. Quand des affiches

annonçaient la vente du matériel composant une imprimerie, Kolb les

arrachait aussitôt que l'afficheur les avait apposées, et il courait

par la ville les ôter en s'écriant:—_Les goquins!... dourman der ein si

prafe ôme! Ed ilz abellent ça de la chistice!_ Marion gagnait pendant

la matinée une pièce de dix sous dans une papeterie et l'employait à

la dépense journalière. Madame Chardon avait recommencé sans murmurer

les fatigantes veilles de son état de garde-malade, et apportait à sa

fille son salaire à la fin de chaque semaine. Elle avait déjà fait

deux neuvaines, en s'étonnant de trouver Dieu sourd à ses prières, et

aveugle aux clartés des cierges qu'elle lui allumait.

Le 2 septembre, Ève reçut la seule lettre que Lucien écrivit après

celle par laquelle il avait annoncé la mise en circulation des trois

billets à son beau-frère et que David avait cachée à sa femme.

—Voilà la troisième lettre que j'aurai eue de lui depuis son départ, se

dit la pauvre sœur en hésitant à décacheter le fatal papier.

En ce moment, elle donnait à boire à son enfant, elle le nourrissait

au biberon, car elle avait été forcée de renvoyer la nourrice par

économie. On peut juger dans quel état la mit la lecture de la lettre

suivante ainsi que David, qu'elle fit lever. Après avoir passé la nuit

à faire du papier, l'inventeur s'était couché vers le jour.

«Paris, 29 août.

»Ma chère sœur,

»Il y a deux jours, à cinq heures du matin, j'ai reçu le dernier

soupir d'une des plus belles créatures de Dieu, la seule femme qui

pouvait m'aimer comme tu m'aimes, comme m'aiment David et ma mère, en

joignant à ces sentiments si désintéressés ce qu'une mère et une sœur

ne sauraient donner: toutes les félicités de l'amour! Après m'avoir

tout sacrifié, peut-être la pauvre Coralie est-elle morte pour moi!

pour moi qui n'ai pas en ce moment de quoi la faire enterrer...

Elle m'eût consolé de la vie; vous seuls, mes chers anges, pourrez

me consoler de sa mort. Cette innocente fille a, je le crois, été

absoute par Dieu, car elle est morte chrétiennement. Oh! Paris!...

Mon Ève, Paris est à la fois toute la gloire et toute l'infamie de la

France, j'y ai déjà perdu bien des illusions, et je vais en perdre

encore d'autres en y mendiant le peu d'argent dont j'ai besoin pour

mettre en terre sainte le corps d'un ange!

»Ton malheureux frère,

»LUCIEN.»

«_P. S._ J'ai dû te causer bien des chagrins par ma légèreté, tu

sauras tout un jour, et tu m'excuseras. D'ailleurs, tu dois être

tranquille: en nous voyant si tourmentés, Coralie et moi, un brave

négociant à qui j'ai fait de cruels soucis, monsieur Camusot, s'est

chargé d'arranger, a-t-il dit, cette affaire.»

—La lettre est encore humide de ses larmes! dit-elle à David en le

regardant avec tant de pitié qu'il éclatait dans ses yeux quelque chose

de son ancienne affection pour Lucien.

—Pauvre garçon, il a dû bien souffrir, s'il était aimé comme il le

dit!... s'écria l'heureux époux d'Ève.

Et le mari comme la femme oublièrent toutes leurs douleurs, devant

le cri de cette douleur suprême. En ce moment, Marion se précipita

disant:—Madame, les voilà!... les voilà!...

—Qui?

—Doublon et ses hommes, le diable, Kolb se bat avec eux, on va vendre.

—Non, non, l'on ne vendra pas, rassurez-vous! s'écria Petit-Claud dont

la voix retentit dans la pièce qui précédait la chambre à coucher, je

viens de signifier un appel. Vous ne devez pas rester sous le poids

d'un jugement qui taxe de mauvaise foi. Je ne me suis pas avisé de me

défendre ici. Pour vous gagner du temps, j'ai laissé bavarder Cachan,

je suis certain de triompher encore une fois à Poitiers...

—Mais combien ce triomphe coûtera-t-il? demanda madame Séchard.

—Des honoraires si vous triomphez, et mille francs si nous perdons.

—Mon Dieu, s'écria la pauvre Ève, mais le remède n'est-il pas pire que

le mal?...

En entendant ce cri de l'innocence éclairée au feu judiciaire,

Petit-Claud resta tout interdit, tant Ève était belle.

Le père Séchard, mandé par Petit-Claud, arriva sur ces entrefaites. La

présence du vieillard dans la chambre à coucher de ses enfants, où son

petit-fils au berceau souriait au malheur, rendit cette scène complète.

—Papa Séchard, dit le jeune avoué, vous me devez sept cents francs pour

votre intervention; mais vous les répéterez contre votre fils, en les

ajoutant à la masse des loyers qui vous sont dus.

Le vieux vigneron saisit la piquante ironie que Petit-Claud mit dans

son accent et dans son air en lui adressant cette phrase.

—Il vous en aurait moins coûté pour cautionner votre fils! lui dit Ève

en quittant le berceau pour venir embrasser le vieillard...

David, accablé par la vue de l'attroupement qui s'était fait devant

sa maison, où la lutte de Kolb et des gens de Doublon avait attiré du

monde, tendit la main à son père sans lui dire bonjour.

—Et comment puis-je vous devoir sept cents francs? demanda le vieillard

à Petit-Claud.

—Mais parce que j'ai, d'abord, _occupé_ pour vous. Comme il s'agit de

vos loyers, vous êtes vis-à-vis de moi solidaire avec votre débiteur.

Si votre fils ne me paye pas ces frais-là vous me les payerez, vous...

Mais, ceci n'est rien, dans quelques heures on voudra mettre David en

prison, l'y laisserez-vous aller?

—Que doit-il?

—Mais quelque chose comme cinq à six mille francs, sans compter ce

qu'il vous doit et ce qu'il doit à sa femme.

Le vieillard, devenu tout défiance, regarda le tableau touchant qui se

présentait à ses regards dans cette chambre bleue et blanche: une belle

femme en pleurs auprès d'un berceau, David fléchissant enfin sous le

poids de ses chagrins, l'avoué qui peut-être l'avait attiré là comme

dans un piége; l'ours crut alors sa paternité mise en jeu par eux, il

eut peur d'être exploité. Il alla voir et caresser l'enfant, qui lui

tendit ses petites mains. Au milieu de tant de soins, l'enfant, soigné

comme celui d'un pair d'Angleterre, avait sur la tête un petit bonnet

brodé doublé de rose.

—Eh! que David s'en tire comme il pourra, moi je ne pense qu'à cet

enfant-là, s'écria le vieux grand-père, et sa mère m'approuvera. David

est si savant, qu'il doit savoir comment payer ses dettes.

—Voilà, dit l'avoué d'un air moqueur, la véritable expression de vos

sentiments. Tenez, papa Séchard, vous êtes jaloux de votre fils.

Écoutez la vérité: vous avez mis David dans la position où il est, en

lui vendant votre imprimerie trois fois ce qu'elle valait, et en le

ruinant pour vous faire payer ce prix usuraire. Oui, ne branlez pas la

tête: le journal vendu aux Cointet et dont le prix a été empoché par

vous en entier, était toute la valeur de votre imprimerie..... Vous

haïssez votre fils parce que vous l'avez dépouillé, parce que vous

en avez fait un homme au-dessus de vous. Vous vous donnez le genre

d'aimer prodigieusement votre petit-fils pour masquer la banqueroute

de sentiments que vous faites à votre fils et à votre bru qui vous

coûteraient de l'argent _hic et nunc_, tandis que votre petit-fils

n'a besoin de votre affection que _in extremis_. Vous aimez ce petit

gars-là pour avoir l'air d'aimer quelqu'un de votre famille, et ne pas

être taxé d'insensibilité. Voilà le fond de votre sac, père Séchard...

—Est-ce pour entendre ça que vous m'avez fait venir? dit le vieillard

d'un ton menaçant en regardant tour à tour son avoué, sa belle-fille et

son fils.

—Mais, monsieur, s'écria la pauvre Ève en s'adressant à Petit-Claud,

avez-vous donc juré notre ruine? Jamais mon mari ne s'est plaint de son

père... Le vigneron regarda sa belle-fille d'un air sournois.—Il m'a

dit cent fois que vous l'aimiez à votre manière, dit-elle au vieillard

en en comprenant la défiance.

D'après les instructions du grand Cointet, Petit-Claud achevait de

brouiller le père et le fils afin que le père ne fît pas sortir David

de la cruelle position où il se trouvait.—Le jour où nous tiendrons

David en prison, avait dit la veille le grand Cointet à Petit-Claud,

vous serez présenté chez madame de Sénonches. L'intelligence que donne

l'affection avait éclairé madame Séchard, qui devinait cette inimitié

de commande, comme elle avait déjà senti la trahison de Cérizet.

Chacun imaginera facilement l'air surpris de David, qui ne pouvait pas

comprendre que Petit-Claud connût si bien et son père et ses affaires.

Le loyal imprimeur ne savait pas les liaisons de son défenseur avec

les Cointet, et d'ailleurs il ignorait que les Cointet fussent dans la

peau de Métivier. Le silence de David était une injure pour le vieux

vigneron; aussi l'avoué profita-t-il de l'étonnement de son client pour

quitter la place.

—Adieu, mon cher David, vous êtes averti, la contrainte par corps n'est

pas susceptible d'être infirmée par l'appel, il ne reste plus que cette

voie à vos créanciers, ils vont la prendre. Ainsi, sauvez-vous!... Ou

plutôt, si vous m'en croyez, tenez, allez voir les frères Cointet, ils

ont des capitaux, et, si votre découverte est faite, si elle tient ses

promesses, associez-vous avec eux; ils sont, après tout, très-bons

enfants...

—Quel secret? demanda le père Séchard.

—Mais croyez-vous votre fils assez niais pour avoir abandonné son

imprimerie sans penser à autre chose? s'écria l'avoué. Il est en train,

m'a-t-il dit, de trouver le moyen de fabriquer pour trois francs la

rame de papier qui revient en ce moment à dix francs.....

—Encore une manière de m'attraper! s'écria le père Séchard. Vous vous

entendez tous ici comme des larrons en foire. Si David a trouvé cela,

il n'a pas besoin de moi, le voilà millionnaire! Adieu, mes petits

amis, bonsoir.

Et le vieillard de s'en aller par les escaliers.

—Songez à vous cacher, dit à David Petit-Claud qui courut après le

vieux Séchard pour l'exaspérer encore.

Le petit avoué retrouva le vigneron grommelant sur la place du Mûrier,

le reconduisit jusqu'à l'Houmeau, et le quitta en le menaçant de

prendre un exécutoire pour les frais qui lui étaient dus, s'il n'était

pas payé dans la semaine.

—Je vous paye, si vous me donnez les moyens de déshériter mon fils

sans nuire à mon petits-fils et à ma bru!... dit le vieux Séchard en

quittant brusquement Petit-Claud.

—Comme le grand Cointet connaît bien son monde!... Ah! il me le disait

bien: ces sept cents francs à donner empêcheront le père de payer les

sept mille francs de son fils, s'écriait le petit avoué en remontant

à Angoulême. Néanmoins ne nous laissons pas _enfoncer_ par ce vieux

finaud de papetier, il est temps de lui demander autre chose que des

paroles.

—Eh! bien, David, mon ami, que comptes-tu faire?... dit Ève à son mari

quand le père Séchard et l'avoué les eurent laissés.

—Mets ta plus grande marmite au feu, mon enfant, s'écria David en

regardant Marion, je tiens mon affaire!

En entendant cette parole, Ève prit son chapeau, son châle, ses

souliers avec une vivacité fébrile.

—Habillez-vous, mon ami, dit-elle à Kolb, vous allez m'accompagner, car

il faut que je sache s'il existe un moyen de sortir de cet enfer...

—Monsieur, s'écria Marion quand Ève fut sortie, soyez donc raisonnable,

ou madame mourra de chagrin. Gagnez de l'argent pour payer ce que vous

devez, et, après, vous chercherez vos trésors à votre aise...

—Tais-toi, Marion, répondit David, la dernière difficulté sera

vaincue. J'aurai tout à la fois un brevet d'invention et un brevet de

perfectionnement.

La plaie des inventeurs, en France, est le brevet de perfectionnement.

Un homme passe dix ans de sa vie à chercher un secret d'industrie, une

machine, une découverte quelconque, il prend un brevet, il se croit

maître de sa chose; il est suivi par un concurrent qui, s'il n'a pas

tout prévu, lui perfectionne son invention par une vis, et la lui ôte

ainsi des mains. Or, en inventant, pour fabriquer le papier, une pâte

à bon marché, tout n'était pas dit! D'autres pouvaient perfectionner

le procédé. David Séchard voulait tout prévoir, afin de ne pas se voir

arracher une fortune cherchée au milieu de tant de contrariétés. Le

papier de Hollande (ce nom reste au papier fabriqué tout en chiffon

de fil de lin, quoique la Hollande n'en fabrique plus) est légèrement

collé; mais il se colle feuille à feuille par une main-d'œuvre qui

renchérit le papier. S'il devenait possible de coller la pâte dans la

cuve, et par une colle peu dispendieuse (ce qui se fait d'ailleurs

aujourd'hui, mais imparfaitement encore), il ne resterait aucun

perfectionnement à trouver. Depuis un mois, David cherchait donc à

coller en cuve la pâte de son papier. Il visait à la fois deux secrets.

Ève alla voir sa mère. Par un hasard favorable, madame Chardon gardait

la femme du premier Substitut, laquelle venait de donner un héritier

présomptif à l'illustre famille des Milaud de Nevers. Ève, en défiance

de tous les officiers ministériels, avait inventé de consulter, sur

sa position, le défenseur légal des veuves et des orphelins, de lui

demander si elle pouvait libérer David en s'obligeant, en vendant ses

droits; mais elle espérait aussi savoir la vérité sur la conduite

ambiguë de Petit-Claud.

Le magistrat, surpris de la beauté de madame Séchard, la reçut,

non-seulement avec les égards dus à une femme, mais encore avec une

espèce de courtoisie à laquelle Ève n'était pas habituée. Elle vit

enfin dans les yeux du magistrat cette expression que, depuis son

mariage, elle n'avait plus trouvée que chez Kolb, et qui, pour les

femmes belles comme Ève, est le _criterium_ avec lequel elles jugent

les hommes. Quand une passion, quand l'intérêt ou l'âge glacent dans

les yeux d'un homme le pétillement de l'obéissance absolue qui y

flambe au jeune âge, une femme entre alors en défiance de cet homme

et se met à l'observer. Les Cointet, Petit-Claud, Cérizet, tous les

gens en qui elle avait deviné des ennemis, l'avaient regardée d'un œil

sec et froid. Elle se sentit donc à l'aise avec le Substitut, qui,

tout en l'accueillant avec grâce, détruisit en peu de mots toutes ses

espérances.

—Il n'est pas certain, madame, lui dit-il, que la Cour Royale réforme

le jugement qui restreint aux meubles meublants l'abandon que vous a

fait votre mari de tout ce qu'il possédait pour vous remplir de vos

reprises. Votre privilége ne doit pas servir à couvrir une fraude.

Mais, comme vous serez admise en qualité de créancière au partage du

prix des objets saisis, que votre beau-père doit exercer également son

privilége pour la somme des loyers dus, il y aura, l'arrêt de la cour

une fois rendu, matière à d'autres contestations, à propos de ce que

nous appelons, en termes de droit, une _contribution_.

—Mais monsieur Petit-Claud nous ruine donc? s'écria-t-elle.

—La conduite de Petit-Claud, reprit le magistrat, est conforme au

mandat donné par votre mari, qui veut, dit son avoué, gagner du temps.

Selon moi, peut-être vaudrait-il mieux se désister de l'appel, et vous

rendre acquéreurs à la vente, vous et votre beau-père, des ustensiles

les plus nécessaires à votre exploitation, vous dans la limite de ce

qui doit vous revenir, lui pour la somme de ses loyers... Mais ce

serait aller trop promptement au but. Les avoués vous grugent!.....

—Je serais alors dans les mains de monsieur Séchard père, à qui je

devrais le loyer des ustensiles et celui de la maison; mon mari n'en

resterait pas moins sous le coup des poursuites de monsieur Métivier,

qui n'aurait presque rien eu...

—Oui, madame.

—Eh! bien, notre position serait pire que celle où nous sommes...

—La force de la loi, madame, appartient en définitive au créancier.

Vous avez reçu trois mille francs, il faut nécessairement les rendre...

—Oh! monsieur, nous croyez-vous donc capables de...

Ève s'arrêta en s'apercevant du danger que sa justification pouvait

faire courir à son frère.

—Oh! je sais bien, reprit le magistrat, que cette affaire est obscure

et du côté des débiteurs, qui sont probes, délicats, grands même!... et

du côté du créancier qui n'est qu'un prête-nom....

Ève épouvantée regardait le magistrat d'un air hébété.

—Vous comprenez, dit-il, en lui jetant un regard plein de grosse

finesse, que nous avons, pour réfléchir à ce qui se passe sous nos

yeux, tout le temps pendant lequel nous sommes assis à écouter les

plaidoieries de messieurs les avocats.

Ève revint au désespoir de son inutilité.

Le soir à sept heures, Doublon apporta le commandement par lequel il

dénonçait la contrainte par corps. A cette heure, la poursuite arriva

donc à son apogée.

—A compter de demain, dit David, je ne pourrai plus sortir que pendant

la nuit.

Ève et madame Chardon fondirent en larmes. Pour elles, se cacher était

un déshonneur.

En apprenant que la liberté de leur maître était menacée, Kolb et

Marion s'alarmèrent d'autant plus que, depuis long-temps, ils l'avaient

jugé dénué de toute malice; et ils tremblèrent tellement pour lui,

qu'ils vinrent trouver madame Chardon, Ève et David, sous prétexte de

savoir à quoi leur dévouement pouvait être utile. Ils arrivèrent au

moment où ces trois êtres, pour qui la vie avait été jusqu'alors si

simple, pleuraient en apercevant la nécessité de cacher David. Mais

comment échapper aux espions invisibles qui, dès à présent, devaient

observer les moindres démarches de cet homme, malheureusement si

distrait?

—_Si matame feut addentre ein betit quard'hire, che fais bousser eine

regonnaissanze dans le gampe ennemi_, dit Kolb, _et vis ferrez que che

m'y gonnais, quoique chaie l'air d'ein Hallemante; gomme che suis ein

frai Vrançais, chai engor te la malice_.

—Oh! madame, dit Marion, laissez-le aller, il ne pense qu'à garder

monsieur, il n'a pas d'autres idées. Kolb n'est pas un Alsacien.

C'est... quoi?... un vrai terre-neuvien!

—Allez, mon bon Kolb, lui dit David, nous avons encore le temps de

prendre un parti.

Kolb courut chez l'huissier, où les ennemis de David, réunis en

conseil, avisaient aux moyens de s'emparer de lui.

L'arrestation des débiteurs est, en province, un fait exorbitant,

anormal, s'il en fût jamais. D'abord, chacun s'y connaît trop bien pour

que personne emploie jamais un moyen si odieux. On doit se trouver,

créanciers et débiteurs, face à face pendant toute la vie. Puis, quand

un commerçant, un banqueroutier, pour se servir des expressions de

la province, qui ne transige guère sur cette espèce de vol légal,

médite une vaste faillite, Paris lui sert de refuge. Paris est en

quelque sorte la Belgique de la province: on y trouve des retraites

presque impénétrables, et le mandat de l'huissier poursuivant expire

aux limites de sa juridiction. Il est d'autres empêchements quasi

dirimants. Ainsi, la loi qui consacre l'inviolabilité du domicile

règne sans exception en province; l'huissier n'y a pas le droit, comme

à Paris, de pénétrer dans une maison tierce pour y venir saisir le

débiteur. Le Législateur a cru devoir excepter Paris, à cause de la

réunion constante de plusieurs familles dans la même maison. Mais, en

province, pour violer le domicile du débiteur lui-même, l'huissier doit

se faire assister du juge de paix. Or, le juge de paix, qui tient sous

sa puissance les huissiers, est à peu près le maître d'accorder ou de

refuser son concours. A la louange des juges de paix, on doit dire que

cette obligation leur pèse, ils ne veulent pas servir des passions

aveugles, ou des vengeances. Il est encore d'autres difficultés non

moins graves et qui tendent à modifier la cruauté tout à fait inutile

de la loi sur la contrainte par corps, par l'action des mœurs qui

change souvent les lois au point de les annuler. Dans les grandes

villes, il existe assez de misérables, de gens dépravés, sans foi ni

loi, pour servir d'espions; mais dans les petites villes chacun se

connaît trop pour pouvoir se mettre aux gages d'un huissier. Quiconque,

dans la classe infime, se prêterait à ce genre de dégradation, serait

obligé de quitter la ville. Ainsi, l'arrestation d'un débiteur n'étant

pas, comme à Paris ou comme dans les grands centres de population,

l'objet de l'industrie privilégiée des Gardes du Commerce, devient une

œuvre de procédure excessivement difficile, un combat de ruse entre le

débiteur et l'huissier dont les inventions ont quelquefois fourni de

très-agréables récits aux Faits-Paris des journaux.

Cointet l'aîné n'avait pas voulu se montrer; mais le gros Cointet,

qui se disait chargé de cette affaire par Métivier, était venu chez

Doublon avec Cérizet, devenu son prote, et dont la coopération avait

été acquise par la promesse d'un billet de mille francs. Doublon devait

compter sur deux de ses praticiens. Ainsi les Cointet avaient déjà

trois limiers pour surveiller leur proie. Au moment de l'arrestation,

Doublon pouvait d'ailleurs employer la gendarmerie, qui, aux termes

des jugements, doit son concours à l'huissier qui la requiert. Ces

cinq personnes étaient donc en ce moment même réunies dans le cabinet

de maître Doublon, situé au rez-de-chaussée de la maison, en suite de

l'Étude.

On entrait à l'Étude par un assez large corridor dallé, qui formait

comme une allée. La maison avait une simple porte bâtarde, de chaque

côté de laquelle se voyaient les panonceaux ministériels dorés, au

centre desquels on lit en lettres noires: HUISSIER. Les deux fenêtres

de l'Étude donnant sur la rue étaient défendues par de forts barreaux

de fer. Le cabinet avait vue sur un jardin, où l'huissier, amant de

Pomone, cultivait lui-même avec un grand succès les espaliers. La

cuisine faisait face à l'Étude, et derrière la cuisine se développait

l'escalier par lequel on montait à l'étage supérieur. Cette maison se

trouvait dans une petite rue, derrière le nouveau Palais de Justice,

alors en construction, et qui ne fut fini qu'après 1830. Ces détails ne

sont pas inutiles à l'intelligence de ce qui advint à Kolb. L'Alsacien

avait inventé de se présenter à l'huissier sous prétexte de lui vendre

son maître, afin d'apprendre ainsi quels seraient les piéges qu'on

lui tendrait, et de l'en préserver. La cuisinière vint ouvrir, Kolb

lui manifesta le désir de parler à monsieur Doublon pour affaires.

Contrariée d'être dérangée pendant qu'elle lavait sa vaisselle, cette

femme ouvrit la porte de l'Étude en disant à Kolb, qui lui était

inconnu, d'y attendre monsieur, pour le moment en conférence dans son

cabinet; puis, elle alla prévenir son maître qu'un homme voulait lui

parler. Cette expression, _un homme_, signifiait si bien un paysan, que

Doublon dit:—Qu'il attende! Kolb s'assit auprès de la porte du cabinet.

—Ah çà! comment comptez-vous procéder? car si nous pouvions l'empoigner

demain matin, ce serait du temps de gagné, disait le gros Cointet.

La Comédie humaine - Volume 08. Scènes de la vie de Province - Tome 04 · 第 45 / 56 段