—Est-ce que je compte sur la mort de mon père?... répondit David. Je

suis sur la trace d'un secret industriel qui me permettra de fabriquer

sans un brin de coton un papier aussi solide que le papier de Hollande,

et à cinquante pour cent au-dessous du prix de revient actuel de la

pâte de coton...

—C'est une fortune, s'écria Petit-Claud qui comprit alors le projet du

grand Cointet.

—Une grande fortune, mon ami, car il faudra, dans dix ans d'ici, dix

fois plus de papier qu'il ne s'en consomme aujourd'hui. Le journalisme

sera la folie de notre temps!

—Personne n'a ton secret?...

—Personne, excepté ma femme.

—Tu n'as pas dit ton projet, ton programme à quelqu'un.... aux Cointet,

par exemple?

—Je leur en ai parlé, mais vaguement, je crois!

Un éclair de générosité passa dans l'âme enfiellée de Petit-Claud qui

essaya de tout concilier, l'intérêt des Cointet, le sien et celui de

Séchard.

—Écoute, David, nous sommes camarades de collége, je te défendrai;

mais, sache-le bien, cette défense à l'encontre des lois te coûtera

cinq à six mille francs!... Ne compromets pas ta fortune. Je crois

que tu seras obligé de partager avec un de nos fabricants. Voyons? tu

y regarderas à deux fois avant d'acheter ou de faire construire une

papeterie... Il te faudra d'ailleurs prendre un brevet d'invention...

Tout cela prendra du temps et voudra de l'argent, les huissiers

fondront sur toi peut-être trop tôt, malgré les détours que nous allons

faire devant eux...

—Je tiens mon secret! répondit David avec la naïveté du savant.

—Eh! bien, ton secret sera ta planche de salut, reprit Petit-Claud

repoussé dans sa première et loyale intention d'éviter un procès par

une transaction, je ne veux pas le savoir; mais écoute moi bien: tâche

de travailler dans les entrailles de la terre, que personne ne te voie

et ne puisse soupçonner tes moyens d'exécution, car ta planche te

serait volée sous tes pieds... Un inventeur cache souvent sous sa peau

un jobard! Vous pensez trop à vos secrets pour pouvoir penser à tout.

On finira par se douter de l'objet de tes recherches, tu es environné

de fabricants! Autant de fabricants, autant d'ennemis! Je te vois comme

le castor au milieu des chasseurs, ne leur donne pas ta peau...

—Merci, mon cher camarade, je me suis dit tout cela, s'écria

Séchard; mais je te suis obligé de me montrer tant de prudence et de

sollicitude!... Il ne s'agit pas de moi dans cette entreprise. A moi,

douze cents francs de rente me suffiraient, et mon père doit m'en

laisser au moins trois fois autant quelque jour... Je vis par l'amour

et par ma pensée!... une vie céleste... Il s'agit de Lucien et de ma

femme; c'est pour eux que je travaille...

—Allons, signe-moi ce pouvoir, et ne t'occupe plus que de ta

découverte. Le jour où il faudra te cacher à cause de la contrainte

par corps, je te préviendrai la veille; car il faut tout prévoir. Et

laisse-moi te dire de ne laisser pénétrer chez toi personne de qui tu

ne sois sûr comme de toi-même.

—Cérizet n'a pas voulu continuer le bail de l'exploitation de mon

imprimerie, et de là sont venus nos petits chagrins d'argent. Il ne

reste donc plus chez moi que Marion, Kolb, un Alsacien qui est comme un

caniche pour moi, ma femme et ma belle-mère...

—Écoute, dit Petit-Claud, défie-toi du caniche...

—Tu ne le connais pas, s'écria David. Kolb, c'est comme moi-même.

—Veux-tu me le laisser éprouver?...

—Oui, dit Séchard.

—Allons, adieu; mais envoie-moi la belle madame Séchard, un pouvoir de

ta femme est indispensable. Et, mon ami, songe bien que le feu est dans

tes affaires, dit Petit-Claud à son camarade en le prévenant ainsi de

tous les malheurs judiciaires qui allaient fondre sur lui.

—Me voilà donc un pied en Bourgogne et un pied en Champagne, se dit

Petit-Claud après avoir reconduit son ami David Séchard jusqu'à la

porte de l'Étude.

En proie aux chagrins que cause le manque d'argent, aux peines que

lui donnait l'état de sa femme, assassinée par l'infamie de Lucien,

David cherchait toujours son problème!... Or, tout en allant de chez

lui chez Petit-Claud, il avait mâché par distraction une tige d'ortie

qu'il avait mise dans de l'eau pour arriver à un rouissage quelconque

des tiges employées comme matière de sa pâte. Il voulait remplacer les

divers brisements opérés par la macération par le tissage, enfin par

l'usage de tout ce qui devient fil, linge, chiffon. Quand il alla par

les rues, assez content de sa conférence avec son ami Petit-Claud, il

se trouva dans les dents une boule de pâte: il la prit sur sa main,

l'étendit et vit une bouillie supérieure à toutes les compositions

qu'il avait obtenues; car le principal inconvénient des pâtes obtenues

des végétaux est un défaut de liant. Ainsi la paille donne un papier

cassant, quasi métallique et sonore. Ces hasards-là ne sont rencontrés

que par les audacieux chercheurs des causes naturelles!

—Je vais, se disait-il, remplacer par l'effet d'une machine et d'un

agent chimique l'opération que je viens de faire machinalement.

Et il apparut à sa femme dans la joie de sa croyance à un triomphe.

—Oh! mon ange, sois sans inquiétude! dit David en voyant que sa

femme avait pleuré. Petit-Claud nous garantit pour quelques mois de

tranquillité. L'on me fera des frais; mais, comme il me l'a dit en me

reconduisant:—Tous les Français ont le droit de faire attendre leurs

créanciers, pourvu qu'ils finissent par leur payer capital, intérêts et

frais!... Eh! bien, nous payerons...

—Et vivre!... dit la pauvre Ève qui pensait à tout.

—Ah! c'est vrai, répondit David en portant la main à son oreille par un

geste inexplicable et familier à presque tous les gens embarrassés.

—Ma mère gardera notre petit Lucien et je puis me remettre à

travailler, dit-elle.

—Ève! ô mon Ève! s'écria David, les larmes aux yeux, en prenant sa

femme et la serrant sur son cœur, Ève! à deux pas d'ici, à Saintes,

au seizième siècle, un des plus grands hommes de la France, car il

ne fut pas seulement l'inventeur des émaux, il fut aussi le glorieux

précurseur de Buffon, de Cuvier, il trouva la géologie avant eux, ce

naïf bonhomme! Bernard de Palissy souffrait la passion des chercheurs

de secrets, mais il voyait sa femme et ses enfants, tout un faubourg

contre lui. Sa femme lui vendait ses outils.... Il errait dans la

campagne, incompris!... pourchassé, montré au doigt!... Mais, moi, je

suis aimé...

—Bien aimé, répondit Ève avec une sainte et placide expression.

—On peut souffrir alors tout ce qu'a souffert ce pauvre Bernard de

Palissy, l'auteur des faïences d'Écouen, et que Charles IX excepta de

la Saint-Barthélemy, qui fit enfin à la face de l'Europe, vieux, riche

et honoré, des cours publics sur sa _science des terres_, comme il

l'appelait.

—Tant que mes doigts auront la force de tenir un fer à repasser, tu ne

manqueras de rien! s'écria la pauvre femme avec l'accent du dévouement

le plus profond. Dans le temps que j'étais première demoiselle chez

madame Prieur, j'avais pour amie une petite fille bien sage, la cousine

à Postel, Basine Clerget; eh! bien, Basine vient de m'annoncer, en

m'apportant mon linge fin, qu'elle succède à madame Prieur: j'irai

travailler chez elle!...

—Ah! tu n'y travailleras pas long-temps! répondit Séchard. J'ai

trouvé...

Pour la première fois la sublime croyance au succès, qui soutient les

inventeurs et leur donne le courage d'aller en avant dans les forêts

vierges du pays des découvertes, fut accueillie par Ève avec un sourire

presque triste, et David baissa la tête par un mouvement funèbre.

—Oh! mon ami, je ne me moque pas, je ne ris pas, je ne doute pas!

s'écria la belle Ève en se mettant à genoux devant son mari. Mais je

vois combien tu avais raison de garder le plus profond silence sur tes

essais, sur tes espérances. Oui, mon ami, les inventeurs doivent cacher

le pénible enfantement de leur gloire à tout le monde, même à leurs

femmes!... Une femme est toujours femme. Ton Ève n'a pu s'empêcher de

sourire en t'entendant dire: J'ai trouvé!... pour la dix-septième fois

depuis un mois.

David se mit à rire si franchement de lui-même qu'Ève lui prit la main

et la baisa saintement. Ce fut un moment délicieux, une de ces roses

d'amour et de tendresse qui fleurissent au bord des plus arides chemins

de la misère et quelquefois au fond des précipices.

Ève redoubla de courage en voyant le malheur redoubler de furie. La

grandeur de son mari, sa naïveté d'inventeur, les larmes qu'elle

surprit parfois dans les yeux de cet homme de cœur et de poésie, tout

développa chez elle une force de résistance inouïe. Elle eut encore une

fois recours au moyen qui lui avait déjà si bien réussi. Elle écrivit à

monsieur Métivier d'annoncer la vente de l'imprimerie en lui offrant de

le payer sur le prix qu'on en obtiendrait et en le suppliant de ne pas

ruiner David en frais inutiles. Devant cette lettre sublime Métivier

fit le mort: son premier commis répondit qu'en l'absence de monsieur

Métivier il ne pouvait pas prendre sur lui d'arrêter les poursuites.

Telle n'était pas la coutume de son patron en affaires. Ève proposa

de renouveler les effets en payant tous les frais, et le commis y

consentit, pourvu que le père de David Séchard donnât sa garantie par

un aval. Ève se rendit alors à pied à Marsac, accompagnée de sa mère

et de Kolb. Elle affronta le vieux vigneron, elle fut charmante, elle

réussit à dérider cette vieille figure; mais, quand, le cœur tremblant,

elle parla de l'aval, elle vit un changement complet et soudain sur

cette face soûlographique.

—Si je laissais à mon fils la liberté de mettre la main à mes

lèvres, au bord de ma caisse, il la plongerait jusqu'au fond de mes

entrailles!... s'écria-t-il. Les enfants mangent tous à même dans la

bourse paternelle. Et comment ai-je fait, moi? Je n'ai jamais coûté

un liard à mes parents. Votre imprimerie est vide. Les souris et les

rats sont seuls à y faire des impressions... Vous êtes belle, vous,

je vous aime; vous êtes une femme travailleuse et soigneuse. Mais mon

fils!... Savez-vous ce qu'est David?... Eh! bien, c'est un fainéant de

savant. Si je l'avais _lairré_ comme on m'a _lairré_, sans se connaître

aux lettres, et que j'en eusse fait un _ours_, comme son père, il

aurait des rentes... Oh! c'est ma croix, ce garçon-là, voyez-vous!

Et, par malheur, il est bien unique, car sa _retiration_ n'existera

jamais! Enfin il vous rend malheureuse... (Ève protesta par un geste de

dénégation absolue.)—Oui, reprit-il en répondant à ce geste, vous avez

été obligée de prendre une nourrice, le chagrin vous a tari votre lait.

Je sais tout, allez! vous êtes au tribunal et tambourinés par la ville.

Je n'étais qu'un _ours_, je ne suis pas savant, je n'ai pas été prote

chez messieurs Didot, la gloire de la typographie; mais jamais je n'ai

reçu de papier timbré! Savez-vous ce que je me dis en allant dans mes

vignes, les soignant et récoltant, et faisant mes petites affaires?...

Je me dis:—Mon pauvre vieux, tu te donnes bien du mal, tu mets écu sur

écu, tu lairreras de beaux biens, ce sera pour les huissiers, pour les

avoués..... ou pour les chimères..... pour les idées... Tenez, mon

enfant, vous êtes mère de ce petit garçon, qui m'a eu l'air d'avoir la

truffe de son grand-père au milieu du visage quand je l'ai tenu sur

les fonts avec madame Chardon, eh! bien, pensez moins à Séchard qu'à

ce petit drôle-là... Je n'ai confiance qu'en vous... Vous pourriez

empêcher la dissipation de mes biens... de mes pauvres biens...

—Mais, mon cher papa Séchard, votre fils sera votre gloire, et

vous le verrez un jour riche par lui-même et avec la croix de la

Légion-d'Honneur à la boutonnière...

—Qué qui fera donc pour cela? demanda le vigneron.

—Vous le verrez! Mais, en attendant, mille écus vous

ruineraient-ils?... Avec mille écus vous feriez cesser les

poursuites... Eh! bien, si vous n'avez pas confiance en lui,

prêtez-les-moi, je vous les rendrai, vous les hypothéquerez sur ma dot,

sur mon travail...

—David Séchard est donc poursuivi? s'écria le vigneron étonné

d'apprendre que ce qu'il croyait une calomnie était vrai. Voilà ce

que c'est que de savoir signer son nom!... Eh mes loyers!... Oh! il

faut, ma petite fille, que j'aille à Angoulême me mettre en règle et

consulter Cachan, mon avoué... Vous avez joliment bien fait de venir...

Un homme averti en vaut deux!

Après une lutte de deux heures, Ève fut obligée de s'en aller, battue

par cet argument invincible:—Les femmes n'entendent rien aux affaires.

Venue avec un vague espoir de réussir, Ève refit le chemin de Marsac à

Angoulême presque brisée. En rentrant, elle arriva précisément à temps

pour recevoir la signification du jugement qui condamnait Séchard à

tout payer à Métivier. En province, la présence d'un huissier à la

porte d'une maison est un événement; mais Doublon venait beaucoup

trop souvent depuis quelque temps pour que le voisinage n'en causât

pas. Aussi Ève n'osait-elle plus sortir de chez elle, elle avait peur

d'entendre des chuchotements à son passage.

—Oh! mon frère, mon frère! s'écria la pauvre Ève en se précipitant dans

son allée et montant les escaliers, je ne puis te pardonner que s'il

s'agissait de ta...

—Hélas, lui dit Séchard, qui venait au-devant d'elle, il s'agissait

d'éviter son suicide.

—N'en parlons donc plus jamais, répondit-elle doucement. La femme qui

l'a emmené dans ce gouffre de Paris est bien criminelle!... et ton

père, mon David, est bien impitoyable!... Souffrons en silence.

Un coup frappé discrètement arrêta quelque tendre parole sur les lèvres

de David, et Marion se présenta remorquant à travers la première pièce

le grand et gros Kolb.

—Madame, dit-elle, Kolb et moi nous avons su que monsieur et madame

étaient bien tourmentés; et, comme nous avons à nous deux seize cents

francs d'économies, nous avons pensé qu'ils ne pouvaient pas être mieux

placés qu'entre les mains de madame...

—_Te matame_, répéta Kolb avec enthousiasme.

—Kolb, s'écria David Séchard, nous ne nous quitterons jamais, porte

mille francs à compte chez Cachan, l'avoué, mais en demandant une

quittance; nous garderons le reste. Kolb, qu'aucune puissance humaine

ne t'arrache un mot sur ce que je fais, sur mes heures d'absence, sur

ce que tu pourras me voir rapporter, et quand je t'enverrai chercher

des herbes, tu sais, qu'aucun œil humain ne te voie... On cherchera,

mon bon Kolb, à te séduire, on t'offrira peut-être des mille, des dix

mille francs pour parler...

—_On m'ovrirait pien tes millions, queu cheu ne tirais bas une motte!

Est-ce que che nei gonnais boind la gonzigne milidaire?_

—Tu es averti, marche, et va prier monsieur Petit-Claud d'assister à la

remise de ces fonds chez monsieur Cachan.

—_Ui_, fit l'Alsacien, _chesbère edre assez riche ein chour pire lui

domper sire le gazaquin, à ced ôme te chistice! Ch'aime bas sa visache!_

—C'est un bon homme, madame, dit la grosse Marion, il est fort comme un

Turc et doux comme un mouton. En voilà un qui ferait le bonheur d'une

femme. C'est lui pourtant qui a eu l'idée de placer ainsi nos gages,

qu'il appelle des _caches_! Pauvre homme! s'il parle mal, il pense

bien, et je l'entends tout de même. Il a l'idée d'aller travailler

chez les autres pour ne nous rien coûter....

—On deviendrait riche uniquement pour pouvoir récompenser ces braves

gens-là, dit Séchard en regardant sa femme.

Ève trouvait cela tout simple, elle n'était pas étonnée de rencontrer

des âmes à la hauteur de la sienne. Son attitude eût expliqué toute

la beauté de son caractère aux êtres les plus stupides, et même à un

indifférent.

—Vous serez riche, mon cher monsieur, vous avez du pain de cuit,

s'écria Marion, votre père vient d'acheter une ferme, il vous en fait,

allez! des rentes...

Dans la circonstance, ces paroles dites par Marion pour diminuer en

quelque sorte le mérite de son action, ne trahissaient-elles pas une

exquise délicatesse?

Comme toutes les choses humaines, la procédure française a des vices.

Néanmoins, de même qu'une arme à deux tranchants, elle sert aussi bien

à la défense qu'à l'attaque. En outre, elle a cela de plaisant, que si

deux avoués s'entendent (et ils peuvent s'entendre sans avoir besoin

d'échanger deux mots, ils se comprennent par la seule marche de leur

procédure!) un procès ressemble alors à la guerre comme la faisait le

premier maréchal de Biron à qui son fils proposait au siége de Rouen

un moyen de prendre la ville en deux jours.—Tu es donc bien pressé,

lui dit-il, d'aller planter nos choux. Deux généraux peuvent éterniser

la guerre en n'arrivant à rien de décisif et ménageant leurs troupes,

selon la méthode des généraux autrichiens que le Conseil Aulique ne

réprimande jamais d'avoir fait manquer une combinaison pour laisser

manger la soupe à leurs soldats. Maître Cachan, Petit-Claud et Doublon

se comportèrent encore mieux que des généraux autrichiens, ils se

modelèrent sur un Autrichien de l'Antiquité, sur Fabius _Cunctator_!

Petit-Claud, malicieux comme un mulet, eut bientôt reconnu tous les

avantages de sa position. Dès que le payement des frais à faire était

garanti par le grand Cointet, il se promit de ruser avec Cachan, et de

faire briller son génie aux yeux du papetier, en créant des incidents

qui retombassent à la charge de Métivier. Mais, malheureusement pour la

gloire de ce jeune Figaro de la Basoche, l'historien doit passer sur le

terrain de ses exploits comme s'il marchait sur des charbons ardents.

Un seul mémoire de frais, comme celui fait à Paris, suffit sans doute

à l'histoire des mœurs contemporaines. Imitons donc le style des

bulletins de la Grande-Armée; car, pour l'intelligence du récit, plus

rapide sera l'énoncé des faits et gestes de Petit-Claud, meilleure sera

cette page exclusivement judiciaire.

Assigné, le 3 juillet, au Tribunal de commerce d'Angoulême, David fit

défaut; le jugement lui fut signifié le 8.

Le 10, Doublon lança un commandement et tenta, le 12, une saisie à

laquelle s'opposa Petit-Claud en réassignant Métivier à quinze jours.

De son côté, Métivier trouva ce temps trop long, réassigna le lendemain

à bref délai, et obtint, le 19, un jugement qui débouta Séchard

de son opposition. Ce jugement, signifié roide le 21, autorisa un

commandement le 22, une signification de contrainte par corps le 23,

et un procès-verbal de saisie le 24. Cette fureur de saisie fut bridée

par Petit-Claud qui s'y opposa en interjetant appel en Cour royale. Cet

appel, réitéré le 15 juillet, traînait Métivier à Poitiers.

—Allez! se dit Petit-Claud, nous resterons là pendant quelque temps.

Une fois l'orage dirigé sur Poitiers, chez un avoué de Cour royale à

qui Petit-Claud donna ses instructions, ce défenseur à double face fit

assigner à bref délai David Séchard, par madame Séchard, en séparation

de biens. Selon l'expression du Palais, il _diligenta_ de manière à

obtenir son jugement de séparation le 28 juillet, il l'inséra dans le

_Courrier de la Charente_, le signifia dûment, et, le 1er août, il

se faisait par-devant notaire une liquidation des reprises de madame

Séchard qui la constituait créancière de son mari pour la faible somme

de dix mille francs que l'amoureux David lui avait reconnue en dot par

le contrat de mariage, et pour le payement de laquelle il lui abandonna

le mobilier de son imprimerie et celui du domicile conjugal.

Pendant que Petit-Claud mettait ainsi à couvert l'avoir du ménage,

il faisait triompher à Poitiers la prétention sur laquelle il avait

basé son appel. Selon lui, David devait d'autant moins être passible

des frais faits à Paris sur Lucien de Rubempré, que le Tribunal

civil de la Seine, les avait, par son jugement, mis à la charge de

Métivier. Ce système, adopté par la Cour, fut consacré dans un arrêt

qui confirma les condamnations portées au jugement du Tribunal de

commerce d'Angoulême contre Séchard fils, en faisant distraction d'une

somme de six cents francs sur les frais de Paris, mis à la charge de

Métivier, en compensant quelques frais entre les parties, eu égard à

l'incident qui motivait l'appel de Séchard. Cet arrêt signifié, le 17

août, à Séchard fils, se traduisit, le 18, en un commandement de payer

le capital, les intérêts, les frais dus, suivis d'un procès-verbal de

saisie le 20. Là, Petit-Claud intervint au nom de madame Séchard et

revendiqua le mobilier comme appartenant à l'épouse, dûment séparée. De

plus, Petit-Claud fit apparaître Séchard père devenu son client. Voici

pourquoi.

Le lendemain de la visite que lui fit sa belle-fille, le vigneron était

venu voir son avoué d'Angoulême, maître Cachan, auquel il demanda la

manière de recouvrer ses loyers compromis dans la bagarre où son fils

était engagé.

—Je ne puis pas _occuper_ pour le père lorsque je poursuis le fils, lui

dit Cachan, mais allez voir Petit-Claud, il est très-habile, et il vous

servira peut-être encore mieux que je ne le ferais...

Au Palais, Cachan dit à Petit-Claud:—Je t'ai envoyé le père Séchard,

_occupe_ pour moi à charge de revanche.

Entre avoués, ces sortes de services se rendent en province comme à

Paris.

Le lendemain du jour où le père Séchard eut donné sa confiance à

Petit-Claud, le grand Cointet vint voir son complice et lui dit:—Tâchez

de donner une leçon au père Séchard! Il est homme à ne jamais pardonner

à son fils de lui coûter mille francs; et ce débours séchera dans son

cœur toute pensée généreuse, s'il en poussait!

—Allez à vos vignes, dit Petit-Claud à son nouveau client, votre fils

n'est pas heureux, ne le grugez pas en mangeant chez lui. Je vous

appellerai quand il en sera temps.

Donc, au nom de Séchard, Petit-Claud prétendit que les presses étant

scellées devenaient d'autant plus immeubles par destination que, depuis

le règne de Louis XIV, la maison servait à une imprimerie. Cachan,

indigné pour le compte de Métivier, qui, après avoir trouvé à Paris les

meubles de Lucien appartenant à Coralie, trouvait encore à Angoulême

les meubles de David appartenant à la femme et au père (il y eut là

de jolies choses dites à l'audience), assigna le père et le fils pour

faire tomber de telles prétentions. «Nous voulons, s'écria-t-il,

démasquer les fraudes de ces hommes qui déploient les plus redoutables

fortifications de la mauvaise foi; qui, des articles les plus innocents

et les plus clairs du Code, font des chevaux de frise pour se

défendre! et de quoi, de payer trois mille francs! pris où... dans la

caisse du pauvre Métivier. Et l'on ose accuser les escompteurs!...

Dans quel temps vivons-nous!... Enfin, je le demande, n'est-ce pas à

qui prendra l'argent de notre voisin?... Vous ne sanctionnerez pas une

prétention qui ferait passer l'immoralité au cœur de la justice!...» Le

tribunal d'Angoulême, ému par la belle plaidoierie de Cachan, rendit

un jugement contradictoire entre toutes les parties, qui donna la

propriété des meubles meublants seulement à madame Séchard, repoussa

les prétentions de Séchard père et le condamna net à payer quatre cent

trente-quatre francs soixante-cinq centimes de frais.

—Le père Séchard est bon, se dirent en riant les avoués, il a voulu

mettre la main dans le plat, qu'il paye!...

Le 26 août, ce jugement fut signifié de manière à pouvoir saisir les

presses et les accessoires de l'imprimerie le 28 août. On apposa

les affiches!... On obtint, sur requête, un jugement pour pouvoir

vendre dans les lieux mêmes. On inséra l'annonce de la vente dans les

journaux, et Doublon se flatta de pouvoir procéder au récolement et à

la vente le 2 septembre.

En ce moment, David Séchard devait, par jugement en règle et par

exécutoires levés, bien légalement, à Métivier la somme totale de

cinq mille deux cent soixante-quinze francs vingt-cinq centimes non

compris les intérêts. Il devait à Petit-Claud douze cents francs et les

honoraires, dont le chiffre était laissé, suivant la noble confiance

des cochers qui vous ont conduit rondement, à sa générosité. Madame

Séchard devait à Petit-Claud environ trois cent cinquante francs, et

des honoraires. Le père Séchard devait ses quatre cent trente-quatre

francs soixante-cinq centimes et Petit-Claud lui demandait cent écus

d'honoraires. Ainsi, le tout pouvait aller à dix mille francs.

La Comédie humaine - Volume 08. Scènes de la vie de Province - Tome 04 · 第 44 / 56 段