dit, vous ne savez rien de monsieur du Hautoy, ni de madame de
Sénonches, ni de mademoiselle de La Haye; seulement, quand il en sera
temps, dans deux mois, vous demanderez cette jeune personne en mariage.
Quand nous aurons à nous voir, vous viendrez ici, le soir. N'écrivons
point.
—Vous voulez donc ruiner Séchard? demanda Petit-Claud.
—Pas tout à fait; mais il faut le tenir pendant quelque temps en
prison...
—Et dans quel but?...
—Me croyez-vous assez niais pour vous le dire? si vous avez l'esprit de
le deviner, vous aurez celui de vous taire.
—Le père Séchard est riche, dit le Petit-Claud en entrant déjà dans les
idées de Boniface et apercevant une cause d'insuccès.
—Tant que le père vivra, il ne donnera pas un liard à son fils, et cet
ex-typographe n'a pas encore envie de faire tirer son billet de mort...
—C'est entendu! dit Petit-Claud qui se décida promptement. Je ne vous
demande pas de garanties, je suis avoué; si j'étais joué, nous aurions
à compter ensemble.
—Le drôle ira loin, pensa Cointet en saluant Petit-Claud.
Le lendemain de cette conférence, le 30 avril, les frères Cointet
firent présenter le premier des trois billets fabriqués par Lucien.
Par malheur, l'effet fut remis à la pauvre madame Séchard, qui, en
reconnaissant l'imitation de la signature de son mari par Lucien,
appela David et lui dit à brûle-pourpoint:—Tu n'as pas signé ce
billet?...
—Non! lui dit-il. Ton frère était si pressé, qu'il a signé pour moi.....
Ève rendit le billet au garçon de caisse de la maison Cointet frères en
lui disant:—Nous ne sommes pas en mesure.
Puis, en se sentant défaillir, elle monta dans sa chambre, où David la
suivit.
—Mon ami, dit Ève à Séchard d'une voix mourante, cours chez messieurs
Cointet, ils auront des égards pour toi; prie-les d'attendre; et
d'ailleurs fais-leur observer qu'au renouvellement du bail de Cérizet
ils te devront mille francs.
David alla sur-le-champ chez ses ennemis.
Un prote peut toujours devenir imprimeur, mais il n'y a pas toujours
un négociant chez un habile typographe; aussi David, qui connaissait
peu les affaires, resta-t-il court devant le grand Cointet lorsque,
après lui avoir, la gorge serrée et le cœur palpitant, assez mal débité
ses excuses et formulé sa requête, il en reçut cette réponse:—Ceci ne
nous regarde en rien, nous tenons le billet de Métivier, Métivier nous
payera. Adressez-vous à monsieur Métivier.
—Oh! dit Ève en apprenant cette réponse, du moment où le billet
retourne à monsieur Métivier, nous pouvons être tranquilles.
Le lendemain, Victor-Ange-Herménégilde Doublon, huissier de messieurs
Cointet, fit le protêt à deux heures, heure où la Place du Mûrier
est pleine de monde; et, malgré le soin qu'il eut de causer sur la
porte de l'allée avec Marion et Kolb, le protêt n'en fut pas moins
connu de tout le Commerce d'Angoulême dans la soirée. D'ailleurs,
les formes hypocrites de maître Doublon, à qui le grand Cointet
avait recommandé les plus grands égards, pouvaient-elles sauver Ève
et David de l'ignominie commerciale qui résulte d'une suspension de
payement? qu'on en juge! Ici, les longueurs vont paraître trop courtes.
Quatre-vingt-dix lecteurs sur cent seront affriolés par les détails
suivants comme par la nouveauté la plus piquante. Ainsi sera prouvée
encore une fois la vérité de cet axiome:
Il n'y a rien de moins connu que ce que tout le monde doit savoir, LA
LOI!
Certes, à l'immense majorité des Français, le mécanisme d'un des
rouages de la Banque, bien décrit, offrira l'intérêt d'un chapitre de
voyage dans un pays étranger. Lorsqu'un négociant envoie de la ville
où il a son établissement un de ses billets à une personne demeurant
dans une autre ville, comme David était censé l'avoir fait pour obliger
Lucien, il change l'opération si simple, d'un effet souscrit entre
négociants de la même ville pour affaires de commerce, en quelque chose
qui ressemble à la lettre de change tirée d'une place sur une autre.
Ainsi, en prenant les trois effets à Lucien, Métivier était obligé,
pour en toucher le montant, de les envoyer à messieurs Cointet frères;
ses correspondants. De là une première perte pour Lucien, désignée sous
le nom de _commission pour change de place_, et qui s'était traduite
par un tant pour cent rabattu sur chaque effet, outre l'escompte. Les
effets Séchard avaient donc passé dans la catégorie des affaires de
Banque. Vous ne sauriez croire à quel point la qualité de banquier,
jointe au titre auguste de créancier, change la condition du débiteur.
Ainsi, _en Banque_ (saisissez bien cette expression?), dès qu'un effet
transmis de la place de Paris à la place d'Angoulême est impayé, les
banquiers se doivent à eux-mêmes de s'adresser ce que la loi nomme
un _Compte de retour_. Calembour à part, jamais les romanciers n'ont
inventé de conte plus invraisemblable que celui-là; car voici les
ingénieuses plaisanteries à la Mascarille qu'un certain article du Code
de Commerce autorise, et dont l'explication vous démontrera combien
d'atrocités se cachent sous ce mot terrible: _la Légalité_!
Dès que maître Doublon eut fait enregistrer son protêt, il l'apporta
lui-même à messieurs Cointet frères. L'huissier était en compte avec
ces Loups-Cerviers d'Angoulême, et leur faisait un crédit de six mois
que le grand Cointet menait à un an par la manière dont il le soldait,
tout en disant de mois en mois, à ce sous-Loup-Cervier:—Doublon, vous
faut-il de l'argent? Ce n'est pas tout encore! Doublon favorisait
d'une remise cette puissante maison qui gagnait ainsi quelque chose
sur chaque acte, un rien, une misère, un franc cinquante centimes sur
un protêt!..... Le grand Cointet se mit à son bureau tranquillement, y
prit un petit carré de papier timbré de trente-cinq centimes tout en
causant avec Doublon de manière à savoir de lui des renseignements sur
l'état vrai des commerçants.
—Eh! bien, êtes-vous content du petit Gannerac?...
—Il ne va pas mal. Dame! un roulage...
—Ah! le fait est qu'il a du tirage! On m'a dit que sa femme lui causait
beaucoup de dépenses...
—A lui?... s'écria Doublon d'un air narquois.
Et le Loup-Cervier, qui venait d'achever de régler son papier, écrivit
en ronde le sinistre intitulé sous lequel il dressa le compte suivant.
(_Sic!_)
COMPTE DE RETOUR ET FRAIS,
_A un effet de_ MILLE FRANCS, _daté d'Angoulême le dix février mil
huit cent vingt-deux, souscrit par_ SÉCHARD FILS, _à l'ordre de_
LUCIEN CHARDON dit DE RUBEMPRÉ, _passé à l'ordre de_ MÉTIVIER, _et
à notre ordre, échu le trente avril dernier, protesté par_ DOUBLON,
_huissier, le premier mai mil huit cent vingt-deux_.
_Principal_ 1,000
_Protêt_ 12 35
_Commission à un demi pour cent_ 5 »
_Commission de courtage d'un quart p. cent_ 2 50
_Timbre de notre retraite et du présent_ 1 35
_Intérêts et ports de lettres_ 3 »
----———-
1,024 20
_Change de place à un et un quart pour 0/0
sur 1,024 20._ 13 25
—---———-
1,037 45
_Mille trente-sept francs quarante-cinq centimes, de laquelle somme
nous nous remboursons en notre traite à vue sur monsieur Métivier,
rue Serpente, à Paris, à l'ordre de monsieur Gannerac de l'Houmeau._
_Angoulême, le deux mai mil huit cent vingt-deux_,
COINTET frères.
Au bas de ce petit mémoire, fait avec toute l'habitude d'un praticien,
car il causait toujours avec Doublon, le grand Cointet écrivit la
déclaration suivante:
«_Nous soussignés, Postel, maître pharmacien à l'Houmeau, et
Gannerac, commissionnaire en roulage, négociants en cette ville,
certifions que le change de notre place sur Paris est de un et un
quart pour cent._
«_Angoulême, le trois mai mil huit cent vingt-deux._»
—Tenez, Doublon, faites-moi le plaisir d'aller chez Postel et
chez Gannerac, les prier de faire signer cette déclaration, et
rapportez-la-moi demain matin.
Et Doublon, au fait de ces instruments de torture, s'en alla, comme
s'il se fût agi de la chose la plus simple. Évidemment le protêt aurait
été remis, comme à Paris, sous enveloppe, tout Angoulême devait être
instruit de l'état malheureux dans lequel étaient les affaires de ce
pauvre Séchard. Et de combien d'accusations son apathie ne fut-elle pas
l'objet! les uns le disaient perdu par l'amour excessif qu'il portait
à sa femme; les autres l'accusaient de trop d'affection pour son
beau-frère. Et quelles atroces conclusions chacun ne tirait-il pas de
ces prémisses! on ne devait jamais épouser les intérêts de ses proches!
On approuvait la dureté du père Séchard envers son fils, on l'admirait!
Maintenant, vous tous qui, par des raisons quelconques, oubliez
de _faire honneur à vos engagements_, examinez bien les procédés
parfaitement légaux, par lesquels, en dix minutes, on fait, en Banque,
rapporter vingt-huit francs d'intérêt à un capital de mille francs?
Le premier article de ce _Compte de Retour_ en est la seule chose
incontestable.
Le deuxième article contient la part du Fisc et de l'huissier. Les six
francs que perçoit le Domaine en enregistrant le chagrin du débiteur
et fournissant le papier timbré, feront vivre l'abus encore pendant
long-temps! Vous savez, d'ailleurs, que cet article donne un bénéfice
d'un franc cinquante centimes au Banquier à cause de la remise faite
par Doublon.
La commission d'un demi pour cent, objet du troisième article, est
prise sous ce prétexte ingénieux, que ne pas recevoir son payement
équivaut, en banque, à escompter un effet. Quoique ce soit absolument
le contraire, rien de plus semblable que de donner mille francs ou de
ne pas les encaisser. Quiconque a présenté des effets à l'escompte,
sait, qu'outre les six pour cent dus légalement, l'escompteur prélève,
sous l'humble nom de commission, un tant pour cent qui représente les
intérêts que lui donne, au-dessus du taux légal, le génie avec lequel
il fait valoir ses fonds. Plus il peut gagner d'argent, plus il vous en
demande. Aussi faut-il escompter chez les sots, c'est moins cher. Mais
en Banque y a-t-il des sots?.....
La loi oblige le banquier à faire certifier par un Agent de change
le taux du change. Dans les Places assez malheureuses pour ne pas
avoir de Bourse, l'Agent de change est suppléé par deux négociants.
La commission dite de courtage due à l'Agent est fixée à un quart
pour cent de la somme exprimée dans l'effet protesté. L'usage s'est
introduit de compter cette commission comme donnée aux négociants qui
remplacent l'Agent, et le banquier la met tout simplement dans sa
caisse. De là le troisième article de ce charmant compte.
Le quatrième article comprend le coût du carré de papier timbré sur
lequel est rédigé le _Compte de Retour_ et celui du timbre de ce qu'on
appelle si ingénieusement la retraite, c'est-à-dire la nouvelle traite
tirée par le banquier sur son confrère, pour se rembourser.
Le cinquième article comprend le prix des ports de lettres et les
intérêts légaux de la somme pendant tout le temps qu'elle peut manquer
dans la caisse du banquier.
Enfin le change de place, l'objet même de la Banque, est ce qu'il en
coûte pour se faire payer d'une place à l'autre.
Maintenant épluchez ce compte, où, selon la manière de supputer du
Polichinelle de la chanson napolitaine si bien jouée par Lablache,
quinze et cinq font vingt-deux! Évidemment la signature de messieurs
Postel et Gannerac était une affaire de complaisance: les Cointet
certifiaient au besoin pour Gannerac ce que Gannerac certifiait
pour les Cointet. C'est la mise en pratique de ce proverbe connu,
_Passez-moi la rhubarbe, je vous passerai le séné_. Messieurs Cointet
frères, se trouvant en compte courant avec Métivier, n'avaient pas
besoin de faire traite. Entre eux, un effet retourné ne produisait
qu'une ligne de plus au _crédit_ ou au _débit_.
Ce compte fantastique se réduisait donc en réalité à mille francs dus,
au protêt de treize francs, et à un demi pour cent d'intérêt pour un
mois de retard, en tout peut-être mille dix-huit francs.
Si une grande maison de banque a tous les jours, en moyenne, un _Compte
de retour_ sur une valeur de mille francs, elle touche tous les jours
vingt-huit francs par la Grâce de Dieu et les constitutions de la
Banque, royauté formidable inventée par les juifs au douzième siècle,
et qui domine aujourd'hui les trônes et les peuples. En d'autres
termes, mille francs rapportent alors à cette maison vingt-huit
francs par jour ou dix mille deux cent vingt francs par an. Triplez
la moyenne des _Comptes de Retour_, et vous apercevrez un revenu de
trente mille francs, donné par ces capitaux fictifs. Aussi rien de
plus amoureusement cultivé que les _Comptes de Retour_. David Séchard
serait venu payer son effet, le trois mai, ou le lendemain même du
protêt, messieurs Cointet frères lui eussent dit: «Nous avons retourné
votre effet à monsieur Métivier!» quand même l'effet se fût encore
trouvé sur leur bureau. Le _Compte de Retour_ est acquis le soir même
du protêt. Ceci, dans le langage de la banque de province, s'appelle:
_faire suer les écus_. Les seuls ports de lettres produisent quelque
vingt mille francs à la maison Keller qui correspond avec le monde
entier, et les _Comptes de Retour_ payent la loge aux Italiens, la
voiture et la toilette de madame la Baronne de Nucingen. Le _port
de lettre_ est un abus d'autant plus effroyable que les banquiers
s'occupent de dix affaires semblables en dix lignes d'une lettre.
Chose étrange! le Fisc a sa part dans cette prime arrachée au malheur,
et le Trésor Public s'enfle ainsi des infortunes commerciales. Quant
à la Banque, elle jette au débiteur, du haut de ses comptoirs, cette
parole pleine de raison:—Pourquoi n'êtes-vous pas en mesure? à laquelle
malheureusement on ne peut rien répondre. Ainsi le _Compte de Retour_
est un conte plein de fictions terribles pour lequel les débiteurs,
qui réfléchiront sur cette page instructive, éprouveront désormais un
effroi salutaire.
Le quatre mai, Métivier reçut de messieurs Cointet frères le _Compte de
Retour_ avec un ordre de poursuivre à outrance à Paris monsieur Lucien
Chardon dit de Rubempré.
Quelques jours après, Ève reçut, en réponse à la lettre qu'elle écrivit
à monsieur Métivier, le petit mot suivant, qui la rassura complétement.
«A MONSIEUR SÉCHARD FILS, IMPRIMEUR A ANGOULÊME.
»J'ai reçu en son temps votre estimée du 5 courant. J'ai compris,
d'après vos explications relativement à l'effet impayé du 30 avril
dernier, que vous aviez obligé votre beau-frère, monsieur de
Rubempré, qui fait assez de dépenses pour que ce soit vous rendre
service que de le contraindre à payer: il est dans une situation à ne
pas se laisser long-temps poursuivre. Si votre honoré beau-frère ne
payait point, je ferais fond sur la loyauté de votre vieille maison,
et me dis, comme toujours,
»Votre dévoué serviteur,
»MÉTIVIER.»
—Eh! bien, dit Ève à David, mon frère saura par cette poursuite que nous
n'avons pas pu payer.
Quel changement cette parole n'annonçait-elle pas chez Ève? L'amour
grandissant que lui inspirait le caractère de David, de mieux en mieux
connu, prenait dans son cœur la place de l'affection fraternelle. Mais
à combien d'illusions ne disait-elle pas adieu?...
Voyons maintenant tout le chemin que fit le _Compte de Retour_ sur
la place de Paris? Un tiers porteur, nom commercial de celui qui
possède un effet par transmission, est libre, aux termes de la loi, de
poursuivre uniquement celui des divers débiteurs de cet effet qui lui
présente la chance d'être payé le plus promptement. En vertu de cette
faculté, Lucien fut poursuivi par l'huissier de monsieur Métivier.
Voici quelles furent les phases de cette action, d'ailleurs entièrement
inutile. Métivier, derrière lequel se cachaient les Cointet,
connaissait l'insolvabilité de Lucien; mais toujours dans l'esprit de
la loi, l'insolvabilité _de fait_ n'existe _en droit_ qu'après avoir
été constatée. On constata donc l'impossibilité d'obtenir de Lucien le
payement de l'effet, de la manière suivante. L'huissier de Métivier
dénonça, le 5 mai, le _Compte de Retour_ et le protêt d'Angoulême à
Lucien, en l'assignant au Tribunal de commerce de Paris pour entendre
dire une foule de choses, entre autres qu'il serait condamné par
corps comme négociant. Quand, au milieu de sa vie de cerf aux abois,
Lucien lut ce grimoire, il recevait la signification d'un jugement
obtenu contre lui par défaut au Tribunal de commerce. Coralie, sa
maîtresse, ignorant ce dont il s'agissait, imagina que Lucien avait
obligé son beau-frère; elle lui donna tous les actes ensemble, trop
tard. Une actrice voit trop d'acteurs en huissiers dans les vaudevilles
pour croire au papier timbré. Lucien eut des larmes aux yeux, il
s'apitoya sur Séchard, il eut honte de son faux, et il voulut payer.
Naturellement, il consulta ses amis sur ce qu'il devait faire pour
gagner du temps. Mais quand Lousteau, Blondet, Bixiou, Nathan eurent
instruit Lucien du peu de cas qu'un poète devait faire du Tribunal
de commerce, juridiction établie pour les boutiquiers, le poète se
trouvait déjà sous le coup d'une saisie. Il voyait à sa porte cette
petite affiche jaune dont la couleur déteint sur les portières, qui a
la vertu la plus astringente sur le crédit, qui porte l'effroi dans
le cœur des moindres fournisseurs, et qui surtout glace le sang dans
les veines des poètes assez sensibles pour s'attacher à ces morceaux
de bois, à ces guenilles de soie, à ces tas de laine coloriée, à ces
brimborions appelés mobilier. Quand on vint pour enlever les meubles
de Coralie, l'auteur des _Marguerites_ alla trouver un ami de Bixiou,
Desroches, un premier clerc qui venait de traiter d'une Étude, et
qui se mit à rire en voyant tant d'effroi chez Lucien pour si peu de
chose.—Ce n'est rien, mon cher, vous voulez gagner du temps?—Le plus
possible.—Eh! bien, opposez-vous à l'exécution du jugement. Allez
trouver un de mes amis, Signol, un agréé, portez-lui vos pièces, il
renouvellera l'opposition, se présentera pour vous, et déclinera
la compétence du Tribunal de commerce. Ceci ne fera pas la moindre
difficulté, vous êtes un journaliste assez connu. Si vous êtes assigné
devant le Tribunal civil, vous viendrez me voir, ça me regardera:
je me charge de faire promener ceux qui veulent chagriner la belle
Coralie. Le vingt-huit mai, Lucien, assigné devant le Tribunal civil,
y fut condamné plus promptement que ne le pensait Desroches, car on
poursuivait Lucien à outrance. Quand une nouvelle saisie fut pratiquée,
lorsque l'affiche jaune vint encore dorer les pilastres de la porte de
Coralie et qu'on voulut enlever le mobilier, Desroches, un peu sot de
s'être _laissé pincer par_ son _confrère_ (telle fut son expression),
s'y opposa, prétendant, avec raison d'ailleurs, que le mobilier
appartenait à mademoiselle Coralie: il introduisit un référé. Sur le
référé, le Président du Tribunal renvoya les parties à l'audience,
où la propriété des meubles fut adjugée à l'actrice par un jugement.
Métivier, qui appela de ce jugement, fut débouté de son appel par un
arrêt, le trente juillet.
Le sept août, maître Cachan reçut par la diligence un énorme dossier
intitulé:
MÉTIVIER
CONTRE
SÉCHARD ET LUCIEN CHARDON.
La première pièce était la jolie petite note suivante, dont
l'exactitude est garantie; elle a été copiée.
_Billet du 30 avril dernier, souscrit par Séchard
fils, ordre Lucien de Rubempré (2 mai). Compte de
retour:_ 1,037 fr. 45 c.
(_5 Mai._)
_Dénonciation du compte de retour et du protêt avec
assignation devant le Tribunal de commerce de
Paris, pour le 7 mai_ 8 75
(_7 Mai._)
_Jugement, condamnation par défaut, avec contrainte
par corps_ 35 »
(_10 Mai._)
_Signification du jugement_ 8 50
(_12 Mai._)
_Commandement_ 5 50
(_14 Mai._)
_Procès-verbal de saisie_ 16 »
(_18 Mai._)
_Procès-verbal d'apposition d'affiches_ 15 25
(_19 Mai._)
_Insertion au journal_ 4 »
(_24 Mai._)
_Procès-verbal de récolement précédant l'enlèvement,
et contenant opposition à l'exécution du jugement
par le sieur Lucien de Rubempré_ 12 »
(_27 Mai._)
_Jugement du Tribunal qui, faisant droit, renvoie,
sur l'opposition dûment réitérée, les parties
devant le Tribunal civil_ 35 »
(_28 Mai._)
_Assignation à bref délai par Métivier, devant
le Tribunal civil avec constitution d'avoué_ 6 50
(_2 Juin._)
_Jugement contradictoire qui condamne Lucien Chardon
à payer les causes du compte de retour et laisse à
la charge du poursuivant les frais faits devant le
Tribunal de commerce_ 150 »
(_6 Juin._)
_Signification dudit_ 10 »
(_15 Juin._)
_Commandement_ 5 50
(_19 Juin._)
_Procès-verbal tendant à saisie, et contenant opposition
à cette saisie par la demoiselle Coralie, qui prétend
que le mobilier lui appartient et demande d'aller en
référé sur l'heure, dans le cas où l'on voudrait
passer outre_ 20 »
_Ordonnance du Président, qui renvoie les parties
à l'audience en état de référé_ 40 »
(_19 Juin._)
_Jugement qui adjuge la propriété des meubles à ladite
demoiselle Coralie_ 250 »
(_20 Juin._)
_Appel par Métivier_ 17 »
(_30 Juin._)
_Arrêt confirmatif du jugement_ 250 »
——------
_Total_ 889 »
========
_Billet du 31 mai_ 1,037 45
_Dénonciation à Lucien_ 8 75
————----
1,046 20
========
_Billet du 30 juin, compte de retour_ 1,037 45
_Dénonciation à Lucien_ 8 75
————----
1,046 20
Ces pièces étaient accompagnées d'une lettre par laquelle Métivier
donnait l'ordre à maître Cachan, avoué d'Angoulême, de poursuivre David
Séchard par tous les moyens de droit. Maître Victor-Ange-Herménégilde
Doublon assigna donc David Séchard, le 3 juillet, au Tribunal de
commerce d'Angoulême pour le payement de la somme totale de quatre
mille dix-huit francs quatre-vingt-cinq centimes, montant des trois
effets et des frais déjà faits. Le jour où Doublon devait lui apporter
à elle-même le commandement de payer cette somme énorme pour elle, Ève
reçut dans la matinée cette lettre foudroyante écrite par Métivier:
«A MONSIEUR SÉCHARD FILS, IMPRIMEUR A ANGOULÊME.
»Votre beau-frère, monsieur Chardon, est un homme d'une insigne
mauvaise foi qui a mis son mobilier sous le nom d'une actrice avec
laquelle il vit, et vous auriez dû, Monsieur, me prévenir loyalement
de ces circonstances afin de ne pas me laisser faire des poursuites
inutiles, car vous n'avez pas répondu à ma lettre du 10 mai dernier.
Ne trouvez donc pas mauvais que je vous demande immédiatement le
remboursement des trois effets et de tous mes débours.
»Agréez mes salutations.
»MÉTIVIER.»
En n'entendant plus parler de rien, Ève, peu savante en droit
commercial, pensait que son frère avait réparé son crime en payant les
billets fabriqués.
—Mon ami, dit-elle à son mari, cours avant tout chez Petit-Claud,
explique-lui notre position, et consulte-le.
—Mon ami, dit le pauvre imprimeur en entrant dans le cabinet de son
camarade chez lequel il avait couru précipitamment, je ne savais pas,
quand tu es venu m'annoncer ta nomination en m'offrant tes services,
que je pourrais en avoir sitôt besoin.
Petit-Claud étudia la belle figure de penseur que lui présenta cet
homme assis dans un fauteuil en face de lui, car il n'écouta pas le
détail d'affaires qu'il connaissait mieux que ne les savait celui
qui les lui expliquait. En voyant entrer Séchard inquiet, il s'était
dit:—Le tour est fait! Cette scène se joue assez souvent au fond du
cabinet des avoués.—Pourquoi les Cointet le persécutent-ils?... se
demandait Petit-Claud. Il est dans l'esprit des avoués de pénétrer tout
aussi bien dans l'âme de leurs clients que dans celle des adversaires:
ils doivent connaître l'envers aussi bien que l'endroit de la trame
judiciaire.
—Tu veux gagner du temps, répondit enfin Petit-Claud à Séchard quand
Séchard eut fini. Que te faut-il, quelque chose comme trois ou quatre
mois?
—Oh! quatre mois! je suis sauvé, s'écria David à qui Petit-Claud parut
être un ange.
—Eh! bien, l'on ne touchera à aucun de tes meubles, et l'on ne pourra
pas t'arrêter avant trois ou quatre mois... Mais cela te coûtera bien
cher, dit Petit-Claud.
—Eh! qu'est-ce que cela me fait! s'écria Séchard.
—Tu attends des rentrées, en es-tu sûr?... demanda l'avoué presque
surpris de la facilité avec laquelle son client entrait dans la
machination.
—Dans trois mois je serai riche, répondit l'inventeur avec une
assurance d'inventeur.
—Ton père n'est pas encore en pré, répondit Petit-Claud, il tient à
rester dans les vignes.