—Eh! c'est une nature qui n'est belle que dans son milieu, dans sa

sphère, dans son ciel. Lucien n'est pas fait pour lutter, je lui

épargnerai la lutte. Tiens, vois! je suis trop près du résultat pour ne

pas t'initier aux moyens. Il sortit de sa poche plusieurs feuillets de

papier blanc de la grandeur d'un in-octavo, les brandit victorieusement

et les apporta sur les genoux de sa femme.—Une rame de ce papier,

format grand-raisin, ne coûtera pas plus de cinq francs, dit-il en

faisant manier les échantillons à Ève, qui laissait voir une surprise

enfantine à l'aspect d'une si petite chose apportée comme preuve de

résultats si grands.

A une question de sa femme, qui ne savait pas ce que voulait dire ce

mot grand-raisin, Séchard lui donna sur la papeterie des renseignements

qui ne seront point déplacés dans une œuvre dont l'existence matérielle

est due autant au papier qu'à la presse.

Le papier, produit non moins merveilleux que l'impression à laquelle

il sert de base, existait depuis long-temps en Chine quand, par les

filières souterraines du commerce, il parvint dans l'Asie-Mineure, où,

vers l'an 750, selon quelques traditions, on faisait usage d'un papier

de coton broyé et réduit en bouillie. La nécessité de remplacer le

parchemin, dont le prix était excessif, fit trouver, par une imitation

du _papier bombycien_ (tel fut le nom du papier de coton en Orient),

le papier de chiffon, les uns disent à Bâle, en 1170, par des Grecs

réfugiés; les autres disent à Padoue, en 1301, par un Italien nommé

Pax. Ainsi le papier se perfectionna lentement et obscurément; mais

il est certain que déjà sous Charles VI on fabriquait à Paris la pâte

des cartes à jouer. Lorsque les immortels Faust, Coster et Guttemberg

eurent inventé LE LIVRE, des artisans, inconnus comme tant de grands

artistes de cette époque, approprièrent la papeterie aux besoins de

la typographie. Dans ce quinzième siècle, si vigoureux et si naïf,

les noms des différents formats de papier, de même que les noms

donnés aux caractères, portèrent l'empreinte de la naïveté du temps.

Ainsi le Raisin, le Jésus, le Colombier, le papier Pot, l'Écu, le

Coquille, le Couronne, furent ainsi nommés de la grappe, de l'image de

Notre-Seigneur, de la couronne, de l'écu, du pot, enfin du filigrane

marqué au milieu de la feuille, comme plus tard, sous Napoléon, on y

mit un aigle: d'où le papier dit grand-aigle. De même, on appela les

caractères Cicéro, Saint-Augustin, Gros-Canon, des livres de liturgie,

des œuvres théologiques et des traités de Cicéron auxquels ces

caractères furent d'abord employés. L'_italique_ fut inventé par les

Alde, à Venise: de là son nom. Avant l'invention du papier mécanique,

dont la longueur est sans limites, les plus grands formats étaient le

Grand-Jésus ou le Grand-Colombier; encore ce dernier ne servait-il

guère que pour les atlas ou pour les gravures. En effet, les dimensions

du papier d'impression étaient soumises à celles des marbres de la

presse. A l'époque où Séchard cherchait à résoudre le problème de la

fabrication du papier à bon marché, l'existence du papier continu

paraissait une chimère en France, quoique déjà Denis Robert d'Essone

eût, vers 1799, inventé pour le fabriquer une machine que depuis

Didot-Saint-Léger essaya de perfectionner. Le papier vélin, inventé

par Ambroise Didot, ne date que de 1780. Ce rapide aperçu démontre

invinciblement que toutes les grandes acquisitions de l'industrie et

de l'intelligence se sont faites avec une excessive lenteur et par

des agrégations inaperçues, absolument comme procède la Nature. Pour

arriver à leur perfection, l'écriture, le langage peut-être!... ont eu

les mêmes tâtonnements que la typographie et la papeterie.

—Des chiffonniers ramassent dans l'Europe entière les chiffons, les

vieux linges, et achètent les débris de toute espèce de tissus,

dit Séchard à sa femme en terminant. Ces débris, triés par sortes,

s'emmagasinent chez les marchands de chiffons en gros, qui fournissent

les papeteries. Pour te donner une idée de ce commerce, apprends, mon

enfant, qu'en 1814 le banquier Cardon, propriétaire des cuves de Buges

et de Langlée, où Léorier de l'Isle essaya dès 1776 la solution du

problème dont s'occupa ton père, avait un procès avec un sieur Proust

à propos d'une erreur de deux millions pesant de chiffons dans un

compte de dix millions de livres, environ quatre millions de francs. Le

fabricant lave ses chiffons et les réduit en une bouillie claire qui se

passe, absolument comme une cuisinière passe une sauce à son tamis, sur

un châssis en fer appelé _forme_, et dont l'intérieur est rempli par

une étoffe métallique au milieu de laquelle se trouve le filigrane qui

donne son nom au papier. De la grandeur de la _forme_ dépend alors la

grandeur du papier.

—Eh! bien, comment as-tu fait ces essais? dit Ève à David.

—Avec un vieux tamis en crin que j'ai pris à Marion, répondit-il.

—Tu n'es donc pas encore content? demanda-t-elle.

—La question n'est pas dans la fabrication, elle est dans le prix de

revient de la pâte; car je ne suis qu'un des derniers entrés dans cette

voie difficile. Madame Masson, dès 1794, essayait de convertir les

papiers imprimés en papier blanc; elle a réussi, mais à quel prix! En

Angleterre, vers 1800, le marquis de Salisbury tentait, en même temps

que Séguin en 1801, en France, d'employer la paille à la fabrication

du papier. Une foule de grands esprits a tourné autour de l'idée que

je veux réaliser. Dans le temps où j'étais chez messieurs Didot, on

s'en occupait déjà comme on s'en occupe encore; car aujourd'hui le

perfectionnement cherché par ton père est devenu l'une des nécessités

les plus impérieuses de ce temps-ci. Voici pourquoi. Le linge de fil

est, à cause de sa cherté, remplacé par le linge de coton. Quoique la

durée du fil, comparée à celle du coton, rende, en définitive, le fil

moins cher que le coton, comme il s'agit toujours pour les pauvres de

sortir une somme quelconque de leurs poches, ils préfèrent donner moins

que plus, et subissent, en vertu du _væ victis!_ des pertes énormes.

La classe bourgeoise agit comme le pauvre. Ainsi le linge de fil va

manquer, et l'on sera forcé de se servir de chiffons de coton. Aussi

l'Angleterre, où le coton a remplacé le fil chez les quatre cinquièmes

de la population, a-t-elle commencé à fabriquer le papier de coton. Ce

papier, qui d'abord a l'inconvénient de se couper et de se casser, se

dissout dans l'eau si facilement qu'un livre en papier de coton s'y

mettrait en bouillie en y restant un quart d'heure, tandis qu'un vieux

livre ne serait pas perdu en y restant deux heures. On ferait sécher

le vieux livre; et, quoique jauni, passé, le texte en serait encore

lisible, l'œuvre ne serait pas détruite. Nous arrivons à un temps où,

les fortunes diminuant par leur égalisation, tout s'appauvrira: nous

voudrons du linge et des livres à bon marché, comme on commence à

vouloir de petits tableaux, faute d'espace pour en placer de grands.

Les chemises et les livres ne dureront pas, voilà tout. La solidité

des produits s'en va de toutes parts. Aussi le problème à résoudre

est-il de la plus haute importance pour la littérature, pour les

sciences et pour la politique. Il y eut donc un jour dans mon cabinet

une vive discussion sur les ingrédients dont on se sert en Chine pour

fabriquer le papier. Là, grâce aux matières premières, la papeterie

a, dès son origine, atteint une perfection qui manque à la nôtre. On

s'occupait alors beaucoup du papier de Chine, que sa légèreté, sa

finesse rendent bien supérieur au nôtre, car ces précieuses qualités

ne l'empêchent pas d'être consistant; et, quelque mince qu'il soit,

il n'offre aucune transparence. Un correcteur très-instruit (à Paris

il se rencontre des savants parmi les correcteurs: Fourier et Pierre

Leroux sont en ce moment correcteurs chez Lachevardière!.....); donc

le comte de Saint-Simon, correcteur pour le moment, vint nous voir au

milieu de la discussion. Il nous dit alors que, selon Kempfer et Du

Halde, le _broussonatia_ fournissait aux Chinois la matière de leur

papier tout végétal, comme le nôtre d'ailleurs. Un autre correcteur

soutint que le papier de Chine se fabriquait principalement avec une

matière animale, avec la soie, si abondante en Chine. Un pari se fit

devant moi. Comme messieurs Didot sont les imprimeurs de l'Institut,

naturellement le débat fut soumis à des membres de cette assemblée de

savants. M. Marcel, ancien directeur de l'imprimerie impériale, désigné

comme arbitre, renvoya les deux correcteurs par-devant monsieur l'abbé

Grozier, bibliothécaire à l'Arsenal. Au jugement de l'abbé Grozier,

les correcteurs perdirent tous deux leur pari. Le papier de Chine ne

se fabrique ni avec de la soie ni avec le _broussonatia_; sa pâte

provient des fibres du bambou triturées. L'abbé Grozier possédait un

livre chinois, ouvrage à la fois iconographique et technologique, où se

trouvaient de nombreuses figures représentant la fabrication du papier

dans toutes ses phases, et il nous montra les tiges de bambou peintes

en tas dans le coin d'un atelier à papier supérieurement dessiné. Quand

Lucien m'a dit que ton père, par une sorte d'intuition particulière

aux hommes de talent, avait entrevu le moyen de remplacer les débris

du linge par une matière végétale excessivement commune, immédiatement

prise à la production territoriale, comme font les Chinois en se

servant de tiges fibreuses, j'ai classé tous les essais tentés par

mes prédécesseurs en les répétant, et je me suis mis enfin à étudier

la question. Le bambou est un roseau: j'ai naturellement pensé aux

roseaux de notre pays. Notre roseau commun, l'_arundo phragmitis_, a

fourni les feuilles de papier que tu tiens. Mais je vais employer les

orties, les chardons; car pour maintenir le bon marché de la matière

première, il faut s'adresser à des substances végétales qui puissent

venir dans les marécages et dans les mauvais terrains: elles seront à

vil prix. Le secret gît tout entier dans une préparation à donner à

ces tiges. En ce moment mon procédé n'est pas encore assez simple. La

main-d'œuvre n'est rien en Chine; une journée y vaut trois sous; aussi

les Chinois peuvent-ils, au sortir de la forme, appliquer leur papier

feuille à feuille entre des tables de porcelaine blanche chauffées,

au moyen desquelles ils le pressent et lui donnent ce lustre, cette

consistance, cette légèreté, cette douceur de satin, qui en font le

premier papier du monde. Eh! bien, il faut remplacer les procédés du

Chinois par quelque machine. On arrive par des machines à résoudre

le problème du bon marché que procure à la Chine le bas prix de sa

main-d'œuvre. Si nous parvenions à fabriquer à bas prix du papier d'une

qualité semblable à celui de la Chine, nous diminuerions de plus de

moitié le poids et l'épaisseur des livres. Un Voltaire relié, qui, sur

nos papiers vélins, pèse deux cent cinquante livres, n'en pèserait

pas cinquante sur papier de Chine. Et voilà, certes, une conquête.

L'emplacement nécessaire aux bibliothèques sera une question de plus en

plus difficile à résoudre à une époque où le rapetissement général des

choses et des hommes atteint tout, jusqu'à leurs habitations. A Paris,

les grands hôtels, les grands appartements seront tôt ou tard démolis;

il n'y aura bientôt plus de fortunes en harmonie avec les constructions

de nos pères. Quelle honte pour notre époque de fabriquer des livres

sans durée! Encore dix ans, et le papier de Hollande, c'est-à-dire le

papier fait en chiffon de fil, sera complétement impossible. Je veux y

aviser et donner à la fabrication du papier en France le privilége dont

jouit notre littérature, en faire un monopole pour notre pays, comme

les Anglais ont celui du fer, de la houille ou des poteries communes.

Je veux être le Jacquart de la papeterie.

Ève se leva, mue par un enthousiasme et par une admiration que la

simplicité de David excitait; elle ouvrit ses bras et le serra sur son

cœur en penchant sa tête sur son épaule.

—Tu me récompenses comme si j'avais déjà trouvé, lui dit-il.

Pour toute réponse, Ève montra sa belle figure tout inondée de larmes,

et resta pendant un moment sans pouvoir parler.

—Je n'embrasse pas l'homme de génie, dit-elle, mais le consolateur! A

une gloire tombée, tu m'opposes une gloire qui s'élève. Aux chagrins

que me cause l'abaissement d'un frère, tu opposes la grandeur du

mari... Oui, tu seras grand comme les Graindorge, les Rouvet, les Van

Robais, comme le Persan qui nous a donné la garance, comme tous ces

hommes dont tu m'as parlé, dont les noms restent obscurs parce qu'en

perfectionnant une industrie ils ont fait le bien sans éclat.

—Que font-ils à cette heure?... disait Boniface.

Le grand Cointet se promenait sur la place du Mûrier avec Cérizet en

examinant les ombres de la femme et du mari qui se dessinaient sur les

rideaux de mousseline; car il venait causer tous les jours à minuit

avec Cérizet, chargé de surveiller les moindres démarches de son ancien

patron.

—Il lui montre, sans doute, les papiers qu'il a fabriqués ce matin,

répondit Cérizet.

—De quelles substances s'est-il servi? demanda le fabricant de papier.

—Impossible de le deviner, répondit Cérizet, j'ai troué le toit, j'ai

grimpé dessus, et j'ai vu mon naïf, pendant la nuit dernière, faisant

bouillir sa pâte dans la bassine en cuivre; j'ai eu beau examiner

ses approvisionnements amoncelés dans un coin, tout ce que j'ai pu

remarquer, c'est que les matières premières ressemblent à des tas de

filasse...

—N'allez pas plus loin, dit Boniface Cointet d'une voix pateline à

son espion, ce serait improbe!... Madame Séchard vous proposera de

renouveler votre bail de l'exploitation de l'imprimerie, dites que

vous voulez vous faire imprimeur, offrez la moitié de ce que valent le

brevet et le matériel, et si l'on y consentait, venez me trouver. En

tout cas, traînez en longueur... Ils sont sans argent.

—Sans un sou! dit Cérizet.

—Sans un sou, répéta le grand Cointet.—Ils sont à moi, se dit-il.

La maison Métivier et la maison Cointet frères joignaient la qualité

de Banquiers à leur métier de commissionnaires en papeterie, et

de papetiers-imprimeurs; titre pour lequel ils se gardaient bien

d'ailleurs de payer patente. Le Fisc n'a pas encore trouvé le moyen de

contrôler les affaires commerciales au point de forcer tous ceux qui

font subrepticement la banque à prendre patente de banquier, laquelle

à Paris, par exemple, coûte cinq cents francs. Mais les frères Cointet

et Métivier, pour être ce qu'on appelle à la Bourse des _marrons_, n'en

remuaient pas moins entre eux quelques centaines de mille francs par

trimestre sur les places de Paris, de Bordeaux et d'Angoulême. Or, dans

la soirée même, la maison Cointet frères avait reçu de Paris les trois

mille francs d'effets faux fabriqués par Lucien. Le grand Cointet avait

aussitôt bâti sur cette dette une formidable machine dirigée, comme on

va le voir, contre le patient et pauvre inventeur.

Le lendemain, à sept heures du matin, Boniface Cointet se promenait le

long de la prise d'eau qui alimentait sa vaste papeterie, et dont le

bruit couvrait celui des paroles. Il y attendait un jeune homme, âgé de

vingt-neuf ans, depuis six semaines avoué près le Tribunal de première

instance d'Angoulême, et nommé Pierre Petit-Claud.

—Vous étiez au collége d'Angoulême en même temps que David Séchard?

dit le grand Cointet en saluant le jeune avoué qui se gardait bien de

manquer à l'appel du riche fabricant.

—Oui, monsieur, répondit Petit-Claud en se mettant au pas du grand

Cointet.

—Avez-vous renouvelé connaissance?

—Nous nous sommes rencontrés deux fois tout au plus depuis son retour.

Il ne pouvait pas en être autrement: j'étais enfoui dans l'Étude ou

au Palais les jours ordinaires; et, le dimanche ou les jours de fête,

je travaillais à compléter mon instruction, car j'attendais tout de

moi-même...

Le grand Cointet hocha la tête en signe d'approbation.

—Quand David et moi nous nous sommes revus, il m'a demandé ce que je

devenais. Je lui ai dit qu'après avoir fait mon Droit à Poitiers,

j'étais devenu premier clerc de maître Olivet, et que j'espérais un

jour ou l'autre traiter de cette charge... Je connaissais beaucoup plus

Lucien Chardon, qui se fait maintenant appeler de Rubempré, l'amant de

madame de Bargeton, notre grand poète, enfin le beau-frère de David

Séchard.

—Vous pouvez alors aller annoncer à David votre nomination et lui

offrir vos services, dit le grand Cointet.

—Cela ne se fait pas, répondit le jeune avoué.

—Il n'a jamais eu de procès, il n'a pas d'avoué, cela peut se faire,

répondit Cointet qui toisait à l'abri de ses lunettes le petit avoué.

Fils d'un tailleur de l'Houmeau, dédaigné par ses camarades de collége,

Pierre Petit-Claud paraissait avoir une certaine portion de fiel

extravasée dans le sang. Son visage offrait une de ces colorations à

teintes sales et brouillées qui accusent d'anciennes maladies, les

veilles de la misère, et presque toujours des sentiments mauvais. Le

style familier de la conversation fournit une expression qui peut

peindre ce garçon en deux mots: il était cassant et pointu. Sa voix

fêlée s'harmoniait à l'aigreur de sa face, à son air grêle, et à la

couleur indécise de son œil de pie. L'œil de pie est, suivant une

observation de Napoléon, un indice d'improbité.—Regardez un tel,

disait-il à Las-Cazes à Sainte-Hélène en lui parlant d'un de ses

confidents qu'il fut forcé de renvoyer pour cause de malversations,

je ne sais pas comment j'ai pu m'y tromper si long-temps, il a l'œil

d'une pie. Aussi, quand le grand Cointet eut bien examiné ce petit

avoué maigrelet, piqué de petite vérole, à cheveux rares, dont le front

et le crâne se confondaient déjà, quant il le vit faisant déjà poser

à sa délicatesse le poing sur la hanche, se dit-il:—Voilà mon homme.

En effet, Petit-Claud, abreuvé de dédains, dévoré par une corrosive

envie de parvenir, avait eu l'audace, quoique sans fortune, d'acheter

la charge de son patron trente mille francs, en comptant sur un mariage

pour se libérer; et, suivant l'usage, il comptait sur son patron pour

lui trouver une femme, car le prédécesseur a toujours intérêt à marier

son successeur, pour se faire payer sa charge. Petit-Claud comptait

encore plus sur lui-même, car il ne manquait pas d'une certaine

supériorité, rare en province, mais dont le principe était dans sa

haine. Grande haine, grands efforts.

Il se trouve une grande différence entre les avoués de Paris et les

avoués de province, et le grand Cointet était trop habile pour ne

pas mettre à profit les petites passions auxquelles obéissent ces

petits avoués. A Paris, un avoué remarquable, et il y en a beaucoup,

comporte un peu des qualités qui distinguent le diplomate: le nombre

des affaires, la grandeur des intérêts, l'étendue des questions

qui lui sont confiées, le dispensent de voir dans la Procédure un

moyen de fortune. Arme offensive ou défensive, la Procédure n'est

plus pour lui, comme autrefois, un objet de lucre. En province, au

contraire, les avoués cultivent ce qu'on appelle dans les Études de

Paris la _Broutille_, cette foule de petits actes qui surchargent

les mémoires de frais et consomment du papier timbré. Ces bagatelles

occupent l'avoué de province, il voit des frais à faire là où l'avoué

de Paris ne se préoccupe que des honoraires. L'honoraire est ce que

le client doit, en sus des frais, à son avoué pour la conduite plus

ou moins habile de son affaire. Le Fisc est pour moitié dans les

frais, tandis que les honoraires sont tout entiers pour l'avoué.

Disons-le hardiment! Les honoraires payés sont rarement en harmonie

avec les honoraires demandés et dûs pour les services que rend un

bon avoué. Les avoués, les médecins et les avocats de Paris sont,

comme les courtisanes avec leurs amants d'occasion, excessivement en

garde contre la reconnaissance de leurs clients. Le client, avant et

après l'affaire, pourrait faire deux admirables tableaux de genre,

dignes de Meissonnier, et qui seraient sans doute enchéris par des

Avoués-Honoraires. Il existe entre l'avoué de Paris et l'avoué de

province une autre différence. L'avoué de Paris plaide rarement, il

parle quelquefois au Tribunal dans les Référés; mais, en 1822, dans

la plupart des départements (depuis, l'avocat a pullulé), les avoués

étaient avocats et plaidaient eux-mêmes leurs causes. De cette double

vie, il résulte un double travail qui donne à l'avoué de province

les vices intellectuels de l'avocat, sans lui ôter les pesantes

obligations de l'avoué. L'avoué de province devient bavard, et perd

cette lucidité de jugement, si nécessaire à la conduite des affaires.

En se dédoublant ainsi, un homme supérieur trouve souvent en lui-même

deux hommes médiocres. A Paris, l'avoué ne se dépensant point en

paroles au Tribunal, ne plaidant pas souvent le Pour et le Contre, peut

conserver de la rectitude dans les idées. S'il dispose la balistique

du Droit, s'il fouille dans l'arsenal des moyens que présentent

les contradictions de la Jurisprudence, il garde sa conviction sur

l'affaire, à laquelle il s'efforce de préparer un triomphe. En un mot,

la pensée grise beaucoup moins que la parole. A force de parler, un

homme finit par croire à ce qu'il dit; tandis qu'on peut agir contre sa

pensée sans la vicier, et faire gagner un mauvais procès sans soutenir

qu'il est bon, comme le fait l'avocat plaidant. Aussi le vieil avoué de

Paris peut-il faire, beaucoup mieux qu'un vieil avocat, un bon juge.

Un avoué de province a donc bien des raisons d'être un homme médiocre:

il épouse de petites passions, il mène de petites affaires, il vit en

faisant des frais, il abuse du Code de Procédure, et il plaide! En un

mot, il a beaucoup d'infirmités. Aussi, quand il se rencontre parmi les

avoués de province un homme remarquable, est-il vraiment supérieur!

—Je croyais, monsieur, que vous m'aviez mandé pour vos affaires,

répondit Petit-Claud en faisant de cette observation une épigramme par

le regard qu'il lança sur les impénétrables lunettes du grand Cointet.

—Pas d'ambages, répliqua Boniface Cointet. Écoutez-moi...

Après ce mot, gros de confidences, Cointet alla s'asseoir sur un banc

en invitant Petit-Claud à l'imiter.

—Quand monsieur du Hautoy passa par Angoulême en 1804 pour aller à

Valence en qualité de consul, il y connut madame de Sénonches, alors

mademoiselle Zéphirine, et il en eut une fille, dit Cointet tout bas

à l'oreille de son interlocuteur... Oui, reprit-il en voyant faire

un haut-le-corps à Petit-Claud, le mariage de mademoiselle Zéphirine

avec monsieur de Sénonches a suivi promptement cet accouchement

clandestin. Cette fille, élevée à la campagne chez ma mère, est

mademoiselle Françoise de La Haye, dont prend soin madame de Sénonches

qui, selon l'usage, est sa marraine. Comme ma mère, fermière de la

vieille madame de Cardanet, la grand'mère de mademoiselle Zéphirine,

avait le secret de l'unique héritière des Cardanet et des Sénonches de

la branche aînée, on m'a chargé de faire valoir la petite somme que

monsieur Francis du Hautoy destina dans le temps à sa fille. Ma fortune

s'est faite avec ces dix mille francs, qui se montent à trente mille

francs aujourd'hui. Madame de Sénonches donnera bien le trousseau,

l'argenterie et quelque mobilier à sa pupille; moi, je puis vous faire

avoir la fille, mon garçon, dit Cointet en frappant sur le genou de

Petit-Claud. En épousant Françoise de La Haye, vous augmenterez votre

clientèle de celle d'une grande partie de l'aristocratie d'Angoulême.

Cette alliance, par la main gauche, vous ouvre un avenir magnifique...

La position d'un avocat-avoué paraîtra suffisante: on ne veut pas

mieux, je le sais.

—Que faut-il faire?... dit avidement Petit-Claud, car vous avez maître

Cachan pour avoué...

—Aussi ne quitterai-je pas brusquement Cachan pour vous, vous n'aurez

ma clientèle que plus tard, dit finement le grand Cointet. Ce qu'il

faut faire, mon ami? eh! mais les affaires de David Séchard. Ce pauvre

diable a mille écus de billets à nous payer, il ne les payera pas,

vous le défendrez contre les poursuites de manière à faire énormément

de frais... Soyez sans inquiétude, marchez, entassez les incidents.

Doublon, mon huissier, qui sera chargé de l'actionner, sous la

direction de Cachan, n'ira pas de main morte... A bon écouteur, un mot

suffit. Maintenant, jeune homme?...

Il se fit une pause éloquente pendant laquelle ces deux hommes se

regardèrent.

La Comédie humaine - Volume 08. Scènes de la vie de Province - Tome 04 · 第 42 / 56 段