—Messieurs, dit-elle aux deux frères Cointet pendant que Cérizet

allait avertir David de la visite de ses confrères, mon mari a connu

chez messieurs Didot d'excellents ouvriers probes et actifs, il se

choisira sans doute un successeur parmi les meilleurs... Ne vaut-il

pas mieux vendre son établissement une vingtaine de mille francs, qui

nous donneront mille francs de rente, que de perdre mille francs par

an au métier que vous nous faites faire? Pourquoi nous avoir envié la

pauvre petite spéculation de notre Almanach, qui d'ailleurs appartenait

à cette imprimerie?

—Eh! pourquoi, madame, ne pas nous en avoir prévenus? nous ne serions

pas allés sur vos brisées, dit gracieusement celui des deux frères

qu'on appelait le grand Cointet.

—Allons donc, messieurs, vous n'avez commencé votre almanach qu'après

avoir appris par Cérizet que je faisais le mien.

En disant ces paroles vivement, elle regarda celui qu'on appelait le

grand Cointet, et lui fit baisser les yeux. Elle acquit ainsi la preuve

de la trahison de Cérizet.

Ce Cointet, le directeur de la papeterie et des affaires, était

beaucoup plus habile commerçant que son frère Jean, qui conduisait

d'ailleurs l'imprimerie avec une grande intelligence, mais dont

la capacité pouvait se comparer à celle d'un colonel; tandis que

Boniface était un général auquel Jean laissait le commandement en

chef. Boniface, homme sec et maigre, à figure jaune comme un cierge et

marbrée de plaques rouges, à bouche serrée, et dont les yeux avaient de

la ressemblance avec ceux des chats, ne s'emportait jamais; il écoutait

avec le calme d'un dévot les plus grosses injures, et répondait

d'une voix douce. Il allait à la messe, à confesse et communiait. Il

cachait sous ses manières patelines, sous un extérieur presque mou,

la ténacité, l'ambition du prêtre et l'avidité du négociant dévoré

par la soif des richesses et des honneurs. Dès 1820, le grand Cointet

voulait tout ce que la bourgeoisie a fini par obtenir à la révolution

de 1830. Plein de haine contre l'aristocratie, indifférent en matière

de religion, il était dévot comme Bonaparte fut montagnard. Son

épine dorsale fléchissait avec une merveilleuse flexibilité devant

la Noblesse et l'Administration pour lesquelles il se faisait petit,

humble et complaisant. Enfin, pour peindre cet homme par un trait

dont la valeur sera bien appréciée par des gens habitués à traiter

les affaires, il portait des conserves à verres bleus à l'aide

desquelles il cachait son regard, sous prétexte de préserver sa vue de

l'éclatante réverbération de la lumière dans une ville où la terre,

où les constructions sont blanches, et où l'intensité du jour est

augmentée par la grande élévation du sol. Quoique sa taille ne fût

qu'un peu au-dessus de la moyenne, il paraissait grand à cause de sa

maigreur, qui annonçait une nature accablée de travail, une pensée en

continuelle fermentation. Sa physionomie jésuitique était complétée

par une chevelure plate, grise, longue, taillée à la façon de celle des

ecclésiastiques, et par son vêtement qui, depuis sept ans, se composait

d'un pantalon noir, de bas noirs, d'un gilet noir et d'une _lévite_ (le

nom méridional d'une redingote) en drap couleur marron. On l'appelait

le grand Cointet pour le distinguer de son frère, qu'on nommait le

gros Cointet, en exprimant ainsi le contraste qui existait autant

entre la taille qu'entre les capacités des deux frères, également

redoutables d'ailleurs. En effet, Jean Cointet, bon gros garçon à

face flamande, brunie par le soleil de l'Angoumois, petit et court,

pansu comme Sancho, le sourire sur les lèvres, les épaules épaisses,

produisait une opposition frappante avec son aîné. Jean ne différait

pas seulement de physionomie et d'intelligence avec son frère, il

professait des opinions presque libérales, il était _Centre Gauche_,

n'allait à la messe que les dimanches, et s'entendait à merveille avec

les commerçants libéraux. Quelques négociants de l'Houmeau prétendaient

que cette divergence d'opinions était un jeu joué par les deux frères.

Le grand Cointet exploitait avec habileté l'apparente bonhomie de son

frère, il se servait de Jean comme d'une massue. Jean se chargeait

des paroles dures, des exécutions qui répugnaient à la mansuétude de

son frère. Jean avait le département des colères, il s'emportait, il

laissait échapper des propositions inacceptables, qui rendaient celles

de son frère plus douces; et ils arrivaient ainsi, tôt ou tard, à leurs

fins.

Ève, avec le tact particulier aux femmes, eut bientôt deviné le

caractère des deux frères; aussi resta-t-elle sur ses gardes en

présence d'adversaires si dangereux. David, déjà mis au fait par sa

femme, écouta d'un air profondément distrait les propositions de ses

ennemis.

—Entendez-vous avec ma femme, dit-il aux deux Cointet en sortant du

cabinet vitré pour retourner dans son petit laboratoire, elle est plus

au fait de mon imprimerie que je ne le suis moi-même. Je m'occupe d'une

affaire qui sera plus lucrative que ce pauvre établissement, et au

moyen de laquelle je réparerai les pertes que j'ai faites avec vous...

—Et comment? dit le gros Cointet en riant.

Ève regarda son mari pour lui recommander la prudence.

—Vous serez mes tributaires, vous et tous ceux qui consomment du

papier, répondit David.

—Et que cherchez-vous donc? demanda Benoît-Boniface Cointet.

Quand Boniface eut lâché sa demande d'un ton doux et d'une façon

insinuante, Ève regarda de nouveau son mari pour l'engager à ne rien

répondre ou à répondre quelque chose qui ne fût rien.

—Je cherche à fabriquer le papier à cinquante pour cent au-dessous du

prix actuel de revient...

Et il s'en alla sans voir le regard que les deux frères échangèrent, et

par lequel ils se disaient:—Cet homme devait être un inventeur; on ne

pouvait pas avoir son encolure et rester oisif!—Exploitons-le! disait

Boniface.—Et comment? disait Jean.

—David agit avec vous comme avec moi, dit madame Séchard. Quand je

fais la curieuse, il se défie sans doute de mon nom, et me jette cette

phrase qui n'est après tout qu'un programme.

—Si votre mari peut réaliser ce programme, il fera certainement

fortune plus rapidement que par l'imprimerie, et je ne m'étonne plus

de lui voir négliger cet établissement, reprit Boniface en se tournant

vers l'atelier désert où Kolb assis sur un ais frottait son pain

avec une gousse d'ail; mais il nous conviendrait peu de voir cette

imprimerie aux mains d'un concurrent actif, remuant, ambitieux, et

peut-être pourrions-nous arriver à nous entendre. Si, par exemple, vous

consentiez à louer pour une certaine somme votre matériel à l'un de nos

ouvriers qui travaillerait pour nous, sous votre nom, comme cela se

fait à Paris, nous occuperions assez ce gars-là pour lui permettre de

vous payer un très-bon loyer et de réaliser de petits profits...

—Cela dépend de la somme, répondit Ève Séchard. Que voulez-vous donner?

ajouta-t-elle en regardant Boniface de manière à lui faire voir qu'elle

comprenait parfaitement son plan.

—Mais quelles seraient vos prétentions? répliqua vivement Jean Cointet.

—Trois mille francs pour six mois, dit-elle.

—Eh! ma chère petite dame, vous parliez de vendre votre imprimerie

vingt mille francs, répliqua tout doucettement Boniface. L'intérêt de

vingt mille francs n'est que de douze cents francs, à six pour cent.

Ève resta pendant un moment tout interdite, et reconnut alors tout le

prix de la discrétion en affaires.

—Vous vous servirez de nos presses, de nos caractères avec lesquels

je vous ai prouvé que je savais faire encore de petites affaires,

reprit-elle, et nous avons des loyers à payer à monsieur Séchard le

père qui ne nous comble pas de cadeaux.

Après une lutte de deux heures, Ève obtint deux mille francs pour six

mois, dont mille seraient payés d'avance. Quand tout fut convenu, les

deux frères lui apprirent que leur intention était de faire à Cérizet

le bail des ustensiles de l'imprimerie. Ève ne put retenir un mouvement

de surprise.

—Ne vaut-il pas mieux prendre quelqu'un qui soit au fait de l'atelier?

dit le gros Cointet.

Ève salua les deux frères sans répondre, et se promit de surveiller

elle-même Cérizet.

—Eh! bien, voilà nos ennemis dans la place! dit en riant David à sa

femme quand au moment du dîner elle lui montra les actes à signer.

—Bah! dit-elle, je réponds de l'attachement de Kolb et de Marion; à

eux deux, ils surveilleront tout. D'ailleurs, nous nous faisons quatre

mille francs de rente d'un mobilier industriel qui nous coûtait de

l'argent, et je te vois un an devant toi pour réaliser tes espérances!

—Tu devais être la femme d'un chercheur d'inventions! dit Séchard en

serrant la main de sa femme avec tendresse.

Si le ménage de David eut une somme suffisante pour passer l'hiver, il

se trouva sous la surveillance de Cérizet, et, sans le savoir, dans la

dépendance du grand Cointet.

—Ils sont à nous! dit en sortant le directeur de la papeterie à son

frère l'imprimeur. Ces pauvres gens vont s'habituer à recevoir le loyer

de leur imprimerie; ils compteront là-dessus, et ils s'endetteront.

Dans six mois nous ne renouvellerons pas le bail, et nous verrons alors

ce que cet homme de génie aura dans son sac, car nous lui proposerons

de le tirer de peine en nous associant pour exploiter sa découverte.

Si quelque rusé commerçant avait pu voir le grand Cointet prononçant

ces mots: _en nous associant_, il aurait compris que le danger du

mariage est encore moins grand à la Mairie qu'au Tribunal de commerce.

N'était-ce pas trop déjà que ces féroces chasseurs fussent sur les

traces de leur gibier? David et sa femme, aidés par Kolb et par Marion,

étaient-ils en état de résister aux ruses d'un Boniface Cointet?

Quand l'époque des couches de madame Séchard arriva, le billet de cinq

cents francs envoyé par Lucien, joint au second payement de Cérizet,

permit de suffire à toutes les dépenses. Ève, sa mère et David, qui se

croyaient oubliés par Lucien, éprouvèrent alors une joie égale à celle

que leur donnaient les premiers succès du poète, dont les débuts dans

le journalisme firent encore plus de tapage à Angoulême qu'à Paris.

Endormi dans une sécurité trompeuse, David chancela sur ses jambes en

recevant de son beau-frère ce mot cruel.

«Mon cher David, j'ai négocié, chez Métivier, trois billets signés

de toi, faits à mon ordre, à un, deux et trois mois d'échéance.

Entre cette négociation et mon suicide, j'ai choisi cette horrible

ressource qui, sans doute, te gênera beaucoup. Je t'expliquerai dans

quelle nécessité je me trouve, et je tâcherai d'ailleurs de t'envoyer

les fonds à l'échéance.

»Brûle ma lettre, ne dis rien ni à ma sœur ni à ma mère, car je

t'avoue avoir compté sur ton héroïsme bien connu de

»Ton frère au désespoir,

»LUCIEN DE RUBEMPRÉ.»

—Ton pauvre frère, dit David à sa femme qui relevait alors de couches,

est dans d'affreux embarras, je lui ai envoyé trois billets de mille

francs, à un, deux et trois mois; prends-en note.

Puis il s'en alla dans les champs afin d'éviter les explications que

sa femme allait lui demander. Mais, en commentant avec sa mère cette

phrase pleine de malheurs, Ève déjà très-inquiète du silence gardé par

son frère depuis six mois, eut de si mauvais pressentiments que, pour

les dissiper, elle se résolut à faire une de ces démarches conseillées

par le désespoir. Monsieur de Rastignac fils était venu passer quelques

jours dans sa famille, et il avait parlé de Lucien en assez mauvais

termes pour que ces nouvelles de Paris, commentées par toutes les

bouches qui les avaient colportées, fussent arrivées jusqu'à la sœur

et à la mère du journaliste. Ève alla chez madame de Rastignac, y

sollicita la faveur d'une entrevue avec le fils, à qui elle fit part

de toutes ses craintes, en lui demandant la vérité sur la situation de

Lucien à Paris. En un moment, Ève apprit la liaison de son frère avec

Coralie, son duel avec Michel Chrestien, causé par sa trahison envers

d'Arthez, enfin toutes les circonstances de la vie de Lucien envenimées

par un dandy spirituel qui sut donner à sa haine et à son envie

les livrées de la pitié, la forme amicale du patriotisme alarmé sur

l'avenir d'un grand homme et les couleurs d'une admiration sincère pour

le talent d'un enfant d'Angoulême, si cruellement compromis. Il parla

des fautes que Lucien avait commises et qui venaient de lui coûter la

protection des plus hauts personnages, de faire déchirer une ordonnance

qui lui conférait les armes et le nom de Rubempré.

—Madame, si votre frère eût été bien conseillé, il serait aujourd'hui

dans la voie des honneurs et le mari de madame de Bargeton; mais que

voulez-vous?... il l'a quittée, insultée! Elle est, à son grand regret,

devenue madame la comtesse Sixte du Châtelet, car elle aimait Lucien.

—Est-il possible?... s'écria madame Séchard.

—Votre frère est un aiglon que les premiers rayons du luxe et de la

gloire ont aveuglé. Quand un aigle tombe, qui peut savoir au fond de

quel précipice il s'arrêtera: la chute d'un grand homme est toujours en

raison de la hauteur à laquelle il est parvenu.

Ève revint épouvantée avec cette dernière phrase qui lui traversa le

cœur comme une flèche. Blessée dans les endroits les plus sensibles

de son âme, elle garda chez elle le plus profond silence; mais plus

d'une larme roula sur les joues et sur le front de l'enfant qu'elle

nourrissait. Il est si difficile de renoncer aux illusions que l'esprit

de famille autorise et qui naissent avec la vie, qu'Ève se défia

d'Eugène de Rastignac, elle voulut entendre la voix d'un véritable ami.

Elle écrivit donc une lettre touchante à d'Arthez, dont l'adresse lui

avait été donnée par Lucien, au temps où Lucien était enthousiaste du

Cénacle, et voici la réponse qu'elle reçut:

«Madame,

«Vous me demandez la vérité sur la vie que mène à Paris monsieur

votre frère, vous voulez être éclairée sur son avenir; et, pour

m'engager à vous répondre franchement, vous me répétez ce que vous en

a dit monsieur de Rastignac, en me demandant si de tels faits sont

vrais. En ce qui me concerne, madame, il faut rectifier, à l'avantage

de Lucien, les confidences de monsieur de Rastignac. Votre frère a

éprouvé des remords, il est venu me montrer la critique de mon livre,

en me disant qu'il ne pouvait se résoudre à la publier, malgré le

danger que sa désobéissance aux ordres de son parti faisait courir à

une personne bien chère. Hélas, madame, la tâche d'un écrivain est

de concevoir les passions, puisqu'il met sa gloire à les exprimer:

j'ai donc compris qu'entre une maîtresse et un ami, l'ami devait

être sacrifié. J'ai facilité son crime à votre frère, j'ai corrigé

moi-même cet article _libellicide_ et l'ai complétement approuvé.

Vous me demandez si Lucien a conservé mon estime et mon amitié.

Ici, la réponse est difficile à faire. Votre frère est dans une

voie où il se perdra. En ce moment, je le plains encore; bientôt,

je l'aurai volontairement oublié, non pas tant à cause de ce qu'il

a déjà fait que de ce qu'il doit faire. Votre Lucien est un homme

de poésie et non un poète, il rêve et ne pense pas, il s'agite et

ne crée pas. Enfin c'est, permettez-moi de le dire, une femmelette

qui aime à paraître, le vice principal du Français. Ainsi Lucien

sacrifiera toujours le meilleur de ses amis au plaisir de montrer

son esprit. Il signerait volontiers demain un pacte avec le démon,

si ce pacte lui donnait pour quelques années une vie brillante et

luxueuse. N'a-t-il pas déjà fait pis en troquant son avenir contre

les passagères délices de sa vie publique avec une actrice? En ce

moment, la jeunesse, la beauté, le dévouement de cette femme, car

il en est adoré, lui cachent les dangers d'une situation que ni la

gloire, ni le succès, ni la fortune ne font accepter par le monde.

Eh! bien, à chaque nouvelle séduction, votre frère ne verra, comme

aujourd'hui, que les plaisirs du moment. Rassurez-vous, Lucien

n'ira jamais jusqu'au crime, il n'en aurait pas la force; mais il

accepterait un crime tout fait, il en partagerait les profits sans en

avoir partagé les dangers: ce qui semble horrible à tout le monde,

même aux scélérats. Il se méprisera lui-même, il se repentira;

mais la nécessité revenant, il recommencerait, car la volonté lui

manque: il est sans force contre les amorces de la volupté, contre

la satisfaction de ses moindres ambitions. Paresseux comme tous les

hommes à poésie, il se croit habile en escamotant les difficultés

au lieu de les vaincre. Il aura du courage à telle heure, mais à

telle autre il sera lâche. Et il ne faut pas plus lui savoir gré

de son courage que lui reprocher sa lâcheté: Lucien est une harpe

dont les cordes se tendent ou s'amollissent au gré des variations de

l'atmosphère. Il pourra faire un beau livre dans une phase de colère

ou de bonheur, et ne pas être sensible au succès, après l'avoir

cependant désiré. Dès les premiers jours de son arrivée à Paris,

il est tombé dans la dépendance d'un jeune homme sans moralité,

mais dont l'adresse et l'expérience au milieu des difficultés de

la vie littéraire l'ont ébloui. Ce prestidigitateur a complétement

séduit Lucien, il l'a entraîné dans une existence sans dignité sur

laquelle, malheureusement pour lui, l'amour a jeté ses prestiges.

Trop facilement accordée, l'admiration est un signe de faiblesse:

on ne doit pas payer en même monnaie un danseur de corde et un

poète. Nous avons été tous blessés de la préférence accordée à

l'intrigue et à la friponnerie littéraire sur le courage et sur

l'honneur de ceux qui conseillaient à Lucien d'accepter le combat

au lieu de dérober le succès, de se jeter dans l'arène au lieu de

se faire un des trompettes de l'orchestre. La Société, madame, est,

par une bizarrerie singulière, pleine d'indulgence pour les jeunes

gens de cette nature; elle les aime, elle se laisse prendre aux

beaux semblants de leurs dons extérieurs; d'eux, elle n'exige rien,

elle excuse toutes leurs fautes, elle leur accorde les bénéfices

des natures complètes en ne voulant voir que leurs avantages, elle

en fait enfin ses enfants gâtés. Au contraire, elle est d'une

sévérité sans bornes pour les natures fortes et complètes. Dans

cette conduite, la Société, si violemment injuste en apparence, est

peut-être sublime: elle s'amuse des bouffons sans leur demander

autre chose que du plaisir, et les oublie promptement; tandis que

pour plier le genou devant la grandeur, elle lui demande toutes ses

divines magnificences. A chaque chose, sa loi: l'éternel diamant

doit être sans tache, la création momentanée de la Mode a le droit

d'être légère, bizarre et sans consistance. Aussi, malgré ses

erreurs, peut-être Lucien réussira-t-il à merveille, il lui suffira

de profiter de quelque veine heureuse, ou de se trouver en bonne

compagnie; mais s'il rencontre un mauvais ange, il ira jusqu'au

fond de l'enfer. C'est un brillant assemblage de belles qualités

brodées sur un fond trop léger; l'âge emporte les fleurs, il ne

reste un jour que le tissu; et, s'il est mauvais, on y voit un

haillon. Tant que Lucien sera jeune, il plaira; mais à trente ans,

dans quelle position sera-t-il? telle est la question que doivent se

faire ceux qui l'aiment sincèrement. Si j'eusse été seul à penser

ainsi de Lucien, peut-être aurai-je évité de vous donner tant de

chagrin par ma sincérité; mais outre qu'éluder par des banalités les

questions posées par votre sollicitude me semblait indigne de vous

dont la lettre est un cri d'angoisse, et de moi dont vous faites

trop d'estime, ceux de mes amis qui ont connu Lucien sont unanimes

en ce jugement: j'ai donc vu l'accomplissement d'un devoir dans la

manifestation de la vérité, quelque terrible qu'elle soit. On peut

tout attendre de Lucien en bien comme en mal. Telle est notre pensée,

en un seul mot, où se résume cette lettre. Si les hasards de sa vie,

maintenant bien misérable, bien chanceuse, ramenaient ce poète vers

vous, usez de toute votre influence pour le garder au sein de sa

famille; car, jusqu'à ce que son caractère ait pris de la fermeté,

Paris sera toujours dangereux pour lui. Il vous appelait, vous et

votre mari, ses anges gardiens, et il vous a sans doute oubliés;

mais il se souviendra de vous au moment où, battu par la tempête, il

n'aura plus que sa famille pour asile, gardez-lui donc votre cœur,

madame: il en aura besoin.

»Agréez, madame, les sincères hommages d'un homme à qui vos

précieuses qualités sont connues, et qui respecte trop vos

maternelles inquiétudes pour ne pas vous offrir ici ses obéissances

en se disant:

»Votre dévoué serviteur,

»D'ARTHEZ.»

Deux jours après avoir lu cette réponse, Ève fut obligée de prendre une

nourrice: son lait tarissait. Après avoir fait un dieu de son frère,

elle le voyait dépravé par l'exercice des plus belles facultés; enfin,

pour elle, il roulait dans la boue. Cette noble créature ne savait

pas transiger avec la probité, avec la délicatesse, avec toutes les

religions domestiques cultivées au foyer de la famille, encore si pur,

si rayonnant au fond de la province. David avait donc eu raison dans

ses prévisions. Quand le chagrin, qui mettait sur son front si blanc

des teintes de plomb, fut confié par Ève à son mari dans une de ces

limpides conversations où le ménage de deux amants peut tout se dire,

David fit entendre de consolantes paroles. Quoiqu'il eût les larmes aux

yeux en voyant le beau sein de sa femme tari par la douleur, et cette

mère au désespoir de ne pouvoir accomplir son œuvre maternelle, il

rassura sa femme en lui donnant quelques espérances.

—Vois-tu, mon enfant, ton frère a péché par l'imagination. Il est si

naturel à un poète de vouloir sa robe de pourpre et d'azur, il court

avec tant d'empressement aux fêtes! Cet oiseau se prend à l'éclat,

au luxe, avec tant de bonne foi que Dieu l'excuse là où la Société le

condamne!

—Mais il nous tue!... s'écria la pauvre femme.

—Il nous tue aujourd'hui comme il nous sauvait il y a quelques mois

en nous envoyant les prémices de son gain! répondit le bon David, qui

eut l'esprit de comprendre que le désespoir menait sa femme au delà

des bornes et qu'elle reviendrait bientôt à son amour pour Lucien.

Mercier disait dans son Tableau de Paris, il y a environ cinquante ans,

que la littérature, la poésie, les lettres et les sciences, que les

créations du cerveau ne pouvaient jamais nourrir un homme; et Lucien,

en sa qualité de poète, n'a pas cru à l'expérience de cinq siècles. Les

moissons arrosées d'encre ne se font (quand elles se font) que dix ou

douze ans après les semailles, et Lucien a pris l'herbe pour la gerbe.

Il aura du moins appris la vie. Après avoir été la dupe d'une femme, il

devait être la dupe du monde et des fausses amitiés. L'expérience qu'il

a gagnée est chèrement payée, voilà tout. Nos ancêtres disaient: Pourvu

qu'un fils de famille revienne avec ses deux oreilles et l'honneur

sauf, tout est bien...

—L'honneur!... s'écria la pauvre Ève. Hélas! à combien de vertus Lucien

a-t-il manqué!... Écrire contre sa conscience! Attaquer son meilleur

ami!... Accepter l'argent d'une actrice!... Se montrer avec elle! Nous

mettre sur la paille!...

—Oh! cela, ce n'est rien!... s'écria David qui s'arrêta.

Le secret du faux commis par son beau-frère allait lui échapper, et

malheureusement Ève, en s'apercevant de ce mouvement, conserva de

vagues inquiétudes.

—Comment rien, répondit-elle. Et où prendrons-nous de quoi payer trois

mille francs?

—D'abord, reprit David, nous allons avoir à renouveler le bail de

l'exploitation de notre imprimerie avec Cérizet. Depuis six mois les

quinze pour cent que les Cointet lui allouent sur les travaux faits

pour eux lui ont donné six cents francs, et il a su gagner cinq cents

francs avec des ouvrages de ville.

—Si les Cointet savent cela, peut-être ne recommenceront-ils pas

le bail; ils auront peur de lui, dit Ève; car Cérizet est un homme

dangereux.

—Eh! que m'importe! s'écria Séchard, dans quelques jours nous serons

riches! Une fois Lucien riche, mon ange, il n'aura que des vertus...

—Ah! David, mon ami, mon ami, quel mot viens-tu de laisser échapper!

En proie à la misère, Lucien serait donc sans force contre le mal! Tu

penses de lui tout ce qu'en pense monsieur d'Arthez! Il n'y a pas de

supériorité sans force, et Lucien est faible... Un ange qu'il ne faut

pas tenter, qu'est-ce?...

La Comédie humaine - Volume 08. Scènes de la vie de Province - Tome 04 · 第 41 / 56 段