allait avertir David de la visite de ses confrères, mon mari a connu
chez messieurs Didot d'excellents ouvriers probes et actifs, il se
choisira sans doute un successeur parmi les meilleurs... Ne vaut-il
pas mieux vendre son établissement une vingtaine de mille francs, qui
nous donneront mille francs de rente, que de perdre mille francs par
an au métier que vous nous faites faire? Pourquoi nous avoir envié la
pauvre petite spéculation de notre Almanach, qui d'ailleurs appartenait
à cette imprimerie?
—Eh! pourquoi, madame, ne pas nous en avoir prévenus? nous ne serions
pas allés sur vos brisées, dit gracieusement celui des deux frères
qu'on appelait le grand Cointet.
—Allons donc, messieurs, vous n'avez commencé votre almanach qu'après
avoir appris par Cérizet que je faisais le mien.
En disant ces paroles vivement, elle regarda celui qu'on appelait le
grand Cointet, et lui fit baisser les yeux. Elle acquit ainsi la preuve
de la trahison de Cérizet.
Ce Cointet, le directeur de la papeterie et des affaires, était
beaucoup plus habile commerçant que son frère Jean, qui conduisait
d'ailleurs l'imprimerie avec une grande intelligence, mais dont
la capacité pouvait se comparer à celle d'un colonel; tandis que
Boniface était un général auquel Jean laissait le commandement en
chef. Boniface, homme sec et maigre, à figure jaune comme un cierge et
marbrée de plaques rouges, à bouche serrée, et dont les yeux avaient de
la ressemblance avec ceux des chats, ne s'emportait jamais; il écoutait
avec le calme d'un dévot les plus grosses injures, et répondait
d'une voix douce. Il allait à la messe, à confesse et communiait. Il
cachait sous ses manières patelines, sous un extérieur presque mou,
la ténacité, l'ambition du prêtre et l'avidité du négociant dévoré
par la soif des richesses et des honneurs. Dès 1820, le grand Cointet
voulait tout ce que la bourgeoisie a fini par obtenir à la révolution
de 1830. Plein de haine contre l'aristocratie, indifférent en matière
de religion, il était dévot comme Bonaparte fut montagnard. Son
épine dorsale fléchissait avec une merveilleuse flexibilité devant
la Noblesse et l'Administration pour lesquelles il se faisait petit,
humble et complaisant. Enfin, pour peindre cet homme par un trait
dont la valeur sera bien appréciée par des gens habitués à traiter
les affaires, il portait des conserves à verres bleus à l'aide
desquelles il cachait son regard, sous prétexte de préserver sa vue de
l'éclatante réverbération de la lumière dans une ville où la terre,
où les constructions sont blanches, et où l'intensité du jour est
augmentée par la grande élévation du sol. Quoique sa taille ne fût
qu'un peu au-dessus de la moyenne, il paraissait grand à cause de sa
maigreur, qui annonçait une nature accablée de travail, une pensée en
continuelle fermentation. Sa physionomie jésuitique était complétée
par une chevelure plate, grise, longue, taillée à la façon de celle des
ecclésiastiques, et par son vêtement qui, depuis sept ans, se composait
d'un pantalon noir, de bas noirs, d'un gilet noir et d'une _lévite_ (le
nom méridional d'une redingote) en drap couleur marron. On l'appelait
le grand Cointet pour le distinguer de son frère, qu'on nommait le
gros Cointet, en exprimant ainsi le contraste qui existait autant
entre la taille qu'entre les capacités des deux frères, également
redoutables d'ailleurs. En effet, Jean Cointet, bon gros garçon à
face flamande, brunie par le soleil de l'Angoumois, petit et court,
pansu comme Sancho, le sourire sur les lèvres, les épaules épaisses,
produisait une opposition frappante avec son aîné. Jean ne différait
pas seulement de physionomie et d'intelligence avec son frère, il
professait des opinions presque libérales, il était _Centre Gauche_,
n'allait à la messe que les dimanches, et s'entendait à merveille avec
les commerçants libéraux. Quelques négociants de l'Houmeau prétendaient
que cette divergence d'opinions était un jeu joué par les deux frères.
Le grand Cointet exploitait avec habileté l'apparente bonhomie de son
frère, il se servait de Jean comme d'une massue. Jean se chargeait
des paroles dures, des exécutions qui répugnaient à la mansuétude de
son frère. Jean avait le département des colères, il s'emportait, il
laissait échapper des propositions inacceptables, qui rendaient celles
de son frère plus douces; et ils arrivaient ainsi, tôt ou tard, à leurs
fins.
Ève, avec le tact particulier aux femmes, eut bientôt deviné le
caractère des deux frères; aussi resta-t-elle sur ses gardes en
présence d'adversaires si dangereux. David, déjà mis au fait par sa
femme, écouta d'un air profondément distrait les propositions de ses
ennemis.
—Entendez-vous avec ma femme, dit-il aux deux Cointet en sortant du
cabinet vitré pour retourner dans son petit laboratoire, elle est plus
au fait de mon imprimerie que je ne le suis moi-même. Je m'occupe d'une
affaire qui sera plus lucrative que ce pauvre établissement, et au
moyen de laquelle je réparerai les pertes que j'ai faites avec vous...
—Et comment? dit le gros Cointet en riant.
Ève regarda son mari pour lui recommander la prudence.
—Vous serez mes tributaires, vous et tous ceux qui consomment du
papier, répondit David.
—Et que cherchez-vous donc? demanda Benoît-Boniface Cointet.
Quand Boniface eut lâché sa demande d'un ton doux et d'une façon
insinuante, Ève regarda de nouveau son mari pour l'engager à ne rien
répondre ou à répondre quelque chose qui ne fût rien.
—Je cherche à fabriquer le papier à cinquante pour cent au-dessous du
prix actuel de revient...
Et il s'en alla sans voir le regard que les deux frères échangèrent, et
par lequel ils se disaient:—Cet homme devait être un inventeur; on ne
pouvait pas avoir son encolure et rester oisif!—Exploitons-le! disait
Boniface.—Et comment? disait Jean.
—David agit avec vous comme avec moi, dit madame Séchard. Quand je
fais la curieuse, il se défie sans doute de mon nom, et me jette cette
phrase qui n'est après tout qu'un programme.
—Si votre mari peut réaliser ce programme, il fera certainement
fortune plus rapidement que par l'imprimerie, et je ne m'étonne plus
de lui voir négliger cet établissement, reprit Boniface en se tournant
vers l'atelier désert où Kolb assis sur un ais frottait son pain
avec une gousse d'ail; mais il nous conviendrait peu de voir cette
imprimerie aux mains d'un concurrent actif, remuant, ambitieux, et
peut-être pourrions-nous arriver à nous entendre. Si, par exemple, vous
consentiez à louer pour une certaine somme votre matériel à l'un de nos
ouvriers qui travaillerait pour nous, sous votre nom, comme cela se
fait à Paris, nous occuperions assez ce gars-là pour lui permettre de
vous payer un très-bon loyer et de réaliser de petits profits...
—Cela dépend de la somme, répondit Ève Séchard. Que voulez-vous donner?
ajouta-t-elle en regardant Boniface de manière à lui faire voir qu'elle
comprenait parfaitement son plan.
—Mais quelles seraient vos prétentions? répliqua vivement Jean Cointet.
—Trois mille francs pour six mois, dit-elle.
—Eh! ma chère petite dame, vous parliez de vendre votre imprimerie
vingt mille francs, répliqua tout doucettement Boniface. L'intérêt de
vingt mille francs n'est que de douze cents francs, à six pour cent.
Ève resta pendant un moment tout interdite, et reconnut alors tout le
prix de la discrétion en affaires.
—Vous vous servirez de nos presses, de nos caractères avec lesquels
je vous ai prouvé que je savais faire encore de petites affaires,
reprit-elle, et nous avons des loyers à payer à monsieur Séchard le
père qui ne nous comble pas de cadeaux.
Après une lutte de deux heures, Ève obtint deux mille francs pour six
mois, dont mille seraient payés d'avance. Quand tout fut convenu, les
deux frères lui apprirent que leur intention était de faire à Cérizet
le bail des ustensiles de l'imprimerie. Ève ne put retenir un mouvement
de surprise.
—Ne vaut-il pas mieux prendre quelqu'un qui soit au fait de l'atelier?
dit le gros Cointet.
Ève salua les deux frères sans répondre, et se promit de surveiller
elle-même Cérizet.
—Eh! bien, voilà nos ennemis dans la place! dit en riant David à sa
femme quand au moment du dîner elle lui montra les actes à signer.
—Bah! dit-elle, je réponds de l'attachement de Kolb et de Marion; à
eux deux, ils surveilleront tout. D'ailleurs, nous nous faisons quatre
mille francs de rente d'un mobilier industriel qui nous coûtait de
l'argent, et je te vois un an devant toi pour réaliser tes espérances!
—Tu devais être la femme d'un chercheur d'inventions! dit Séchard en
serrant la main de sa femme avec tendresse.
Si le ménage de David eut une somme suffisante pour passer l'hiver, il
se trouva sous la surveillance de Cérizet, et, sans le savoir, dans la
dépendance du grand Cointet.
—Ils sont à nous! dit en sortant le directeur de la papeterie à son
frère l'imprimeur. Ces pauvres gens vont s'habituer à recevoir le loyer
de leur imprimerie; ils compteront là-dessus, et ils s'endetteront.
Dans six mois nous ne renouvellerons pas le bail, et nous verrons alors
ce que cet homme de génie aura dans son sac, car nous lui proposerons
de le tirer de peine en nous associant pour exploiter sa découverte.
Si quelque rusé commerçant avait pu voir le grand Cointet prononçant
ces mots: _en nous associant_, il aurait compris que le danger du
mariage est encore moins grand à la Mairie qu'au Tribunal de commerce.
N'était-ce pas trop déjà que ces féroces chasseurs fussent sur les
traces de leur gibier? David et sa femme, aidés par Kolb et par Marion,
étaient-ils en état de résister aux ruses d'un Boniface Cointet?
Quand l'époque des couches de madame Séchard arriva, le billet de cinq
cents francs envoyé par Lucien, joint au second payement de Cérizet,
permit de suffire à toutes les dépenses. Ève, sa mère et David, qui se
croyaient oubliés par Lucien, éprouvèrent alors une joie égale à celle
que leur donnaient les premiers succès du poète, dont les débuts dans
le journalisme firent encore plus de tapage à Angoulême qu'à Paris.
Endormi dans une sécurité trompeuse, David chancela sur ses jambes en
recevant de son beau-frère ce mot cruel.
«Mon cher David, j'ai négocié, chez Métivier, trois billets signés
de toi, faits à mon ordre, à un, deux et trois mois d'échéance.
Entre cette négociation et mon suicide, j'ai choisi cette horrible
ressource qui, sans doute, te gênera beaucoup. Je t'expliquerai dans
quelle nécessité je me trouve, et je tâcherai d'ailleurs de t'envoyer
les fonds à l'échéance.
»Brûle ma lettre, ne dis rien ni à ma sœur ni à ma mère, car je
t'avoue avoir compté sur ton héroïsme bien connu de
»Ton frère au désespoir,
»LUCIEN DE RUBEMPRÉ.»
—Ton pauvre frère, dit David à sa femme qui relevait alors de couches,
est dans d'affreux embarras, je lui ai envoyé trois billets de mille
francs, à un, deux et trois mois; prends-en note.
Puis il s'en alla dans les champs afin d'éviter les explications que
sa femme allait lui demander. Mais, en commentant avec sa mère cette
phrase pleine de malheurs, Ève déjà très-inquiète du silence gardé par
son frère depuis six mois, eut de si mauvais pressentiments que, pour
les dissiper, elle se résolut à faire une de ces démarches conseillées
par le désespoir. Monsieur de Rastignac fils était venu passer quelques
jours dans sa famille, et il avait parlé de Lucien en assez mauvais
termes pour que ces nouvelles de Paris, commentées par toutes les
bouches qui les avaient colportées, fussent arrivées jusqu'à la sœur
et à la mère du journaliste. Ève alla chez madame de Rastignac, y
sollicita la faveur d'une entrevue avec le fils, à qui elle fit part
de toutes ses craintes, en lui demandant la vérité sur la situation de
Lucien à Paris. En un moment, Ève apprit la liaison de son frère avec
Coralie, son duel avec Michel Chrestien, causé par sa trahison envers
d'Arthez, enfin toutes les circonstances de la vie de Lucien envenimées
par un dandy spirituel qui sut donner à sa haine et à son envie
les livrées de la pitié, la forme amicale du patriotisme alarmé sur
l'avenir d'un grand homme et les couleurs d'une admiration sincère pour
le talent d'un enfant d'Angoulême, si cruellement compromis. Il parla
des fautes que Lucien avait commises et qui venaient de lui coûter la
protection des plus hauts personnages, de faire déchirer une ordonnance
qui lui conférait les armes et le nom de Rubempré.
—Madame, si votre frère eût été bien conseillé, il serait aujourd'hui
dans la voie des honneurs et le mari de madame de Bargeton; mais que
voulez-vous?... il l'a quittée, insultée! Elle est, à son grand regret,
devenue madame la comtesse Sixte du Châtelet, car elle aimait Lucien.
—Est-il possible?... s'écria madame Séchard.
—Votre frère est un aiglon que les premiers rayons du luxe et de la
gloire ont aveuglé. Quand un aigle tombe, qui peut savoir au fond de
quel précipice il s'arrêtera: la chute d'un grand homme est toujours en
raison de la hauteur à laquelle il est parvenu.
Ève revint épouvantée avec cette dernière phrase qui lui traversa le
cœur comme une flèche. Blessée dans les endroits les plus sensibles
de son âme, elle garda chez elle le plus profond silence; mais plus
d'une larme roula sur les joues et sur le front de l'enfant qu'elle
nourrissait. Il est si difficile de renoncer aux illusions que l'esprit
de famille autorise et qui naissent avec la vie, qu'Ève se défia
d'Eugène de Rastignac, elle voulut entendre la voix d'un véritable ami.
Elle écrivit donc une lettre touchante à d'Arthez, dont l'adresse lui
avait été donnée par Lucien, au temps où Lucien était enthousiaste du
Cénacle, et voici la réponse qu'elle reçut:
«Madame,
«Vous me demandez la vérité sur la vie que mène à Paris monsieur
votre frère, vous voulez être éclairée sur son avenir; et, pour
m'engager à vous répondre franchement, vous me répétez ce que vous en
a dit monsieur de Rastignac, en me demandant si de tels faits sont
vrais. En ce qui me concerne, madame, il faut rectifier, à l'avantage
de Lucien, les confidences de monsieur de Rastignac. Votre frère a
éprouvé des remords, il est venu me montrer la critique de mon livre,
en me disant qu'il ne pouvait se résoudre à la publier, malgré le
danger que sa désobéissance aux ordres de son parti faisait courir à
une personne bien chère. Hélas, madame, la tâche d'un écrivain est
de concevoir les passions, puisqu'il met sa gloire à les exprimer:
j'ai donc compris qu'entre une maîtresse et un ami, l'ami devait
être sacrifié. J'ai facilité son crime à votre frère, j'ai corrigé
moi-même cet article _libellicide_ et l'ai complétement approuvé.
Vous me demandez si Lucien a conservé mon estime et mon amitié.
Ici, la réponse est difficile à faire. Votre frère est dans une
voie où il se perdra. En ce moment, je le plains encore; bientôt,
je l'aurai volontairement oublié, non pas tant à cause de ce qu'il
a déjà fait que de ce qu'il doit faire. Votre Lucien est un homme
de poésie et non un poète, il rêve et ne pense pas, il s'agite et
ne crée pas. Enfin c'est, permettez-moi de le dire, une femmelette
qui aime à paraître, le vice principal du Français. Ainsi Lucien
sacrifiera toujours le meilleur de ses amis au plaisir de montrer
son esprit. Il signerait volontiers demain un pacte avec le démon,
si ce pacte lui donnait pour quelques années une vie brillante et
luxueuse. N'a-t-il pas déjà fait pis en troquant son avenir contre
les passagères délices de sa vie publique avec une actrice? En ce
moment, la jeunesse, la beauté, le dévouement de cette femme, car
il en est adoré, lui cachent les dangers d'une situation que ni la
gloire, ni le succès, ni la fortune ne font accepter par le monde.
Eh! bien, à chaque nouvelle séduction, votre frère ne verra, comme
aujourd'hui, que les plaisirs du moment. Rassurez-vous, Lucien
n'ira jamais jusqu'au crime, il n'en aurait pas la force; mais il
accepterait un crime tout fait, il en partagerait les profits sans en
avoir partagé les dangers: ce qui semble horrible à tout le monde,
même aux scélérats. Il se méprisera lui-même, il se repentira;
mais la nécessité revenant, il recommencerait, car la volonté lui
manque: il est sans force contre les amorces de la volupté, contre
la satisfaction de ses moindres ambitions. Paresseux comme tous les
hommes à poésie, il se croit habile en escamotant les difficultés
au lieu de les vaincre. Il aura du courage à telle heure, mais à
telle autre il sera lâche. Et il ne faut pas plus lui savoir gré
de son courage que lui reprocher sa lâcheté: Lucien est une harpe
dont les cordes se tendent ou s'amollissent au gré des variations de
l'atmosphère. Il pourra faire un beau livre dans une phase de colère
ou de bonheur, et ne pas être sensible au succès, après l'avoir
cependant désiré. Dès les premiers jours de son arrivée à Paris,
il est tombé dans la dépendance d'un jeune homme sans moralité,
mais dont l'adresse et l'expérience au milieu des difficultés de
la vie littéraire l'ont ébloui. Ce prestidigitateur a complétement
séduit Lucien, il l'a entraîné dans une existence sans dignité sur
laquelle, malheureusement pour lui, l'amour a jeté ses prestiges.
Trop facilement accordée, l'admiration est un signe de faiblesse:
on ne doit pas payer en même monnaie un danseur de corde et un
poète. Nous avons été tous blessés de la préférence accordée à
l'intrigue et à la friponnerie littéraire sur le courage et sur
l'honneur de ceux qui conseillaient à Lucien d'accepter le combat
au lieu de dérober le succès, de se jeter dans l'arène au lieu de
se faire un des trompettes de l'orchestre. La Société, madame, est,
par une bizarrerie singulière, pleine d'indulgence pour les jeunes
gens de cette nature; elle les aime, elle se laisse prendre aux
beaux semblants de leurs dons extérieurs; d'eux, elle n'exige rien,
elle excuse toutes leurs fautes, elle leur accorde les bénéfices
des natures complètes en ne voulant voir que leurs avantages, elle
en fait enfin ses enfants gâtés. Au contraire, elle est d'une
sévérité sans bornes pour les natures fortes et complètes. Dans
cette conduite, la Société, si violemment injuste en apparence, est
peut-être sublime: elle s'amuse des bouffons sans leur demander
autre chose que du plaisir, et les oublie promptement; tandis que
pour plier le genou devant la grandeur, elle lui demande toutes ses
divines magnificences. A chaque chose, sa loi: l'éternel diamant
doit être sans tache, la création momentanée de la Mode a le droit
d'être légère, bizarre et sans consistance. Aussi, malgré ses
erreurs, peut-être Lucien réussira-t-il à merveille, il lui suffira
de profiter de quelque veine heureuse, ou de se trouver en bonne
compagnie; mais s'il rencontre un mauvais ange, il ira jusqu'au
fond de l'enfer. C'est un brillant assemblage de belles qualités
brodées sur un fond trop léger; l'âge emporte les fleurs, il ne
reste un jour que le tissu; et, s'il est mauvais, on y voit un
haillon. Tant que Lucien sera jeune, il plaira; mais à trente ans,
dans quelle position sera-t-il? telle est la question que doivent se
faire ceux qui l'aiment sincèrement. Si j'eusse été seul à penser
ainsi de Lucien, peut-être aurai-je évité de vous donner tant de
chagrin par ma sincérité; mais outre qu'éluder par des banalités les
questions posées par votre sollicitude me semblait indigne de vous
dont la lettre est un cri d'angoisse, et de moi dont vous faites
trop d'estime, ceux de mes amis qui ont connu Lucien sont unanimes
en ce jugement: j'ai donc vu l'accomplissement d'un devoir dans la
manifestation de la vérité, quelque terrible qu'elle soit. On peut
tout attendre de Lucien en bien comme en mal. Telle est notre pensée,
en un seul mot, où se résume cette lettre. Si les hasards de sa vie,
maintenant bien misérable, bien chanceuse, ramenaient ce poète vers
vous, usez de toute votre influence pour le garder au sein de sa
famille; car, jusqu'à ce que son caractère ait pris de la fermeté,
Paris sera toujours dangereux pour lui. Il vous appelait, vous et
votre mari, ses anges gardiens, et il vous a sans doute oubliés;
mais il se souviendra de vous au moment où, battu par la tempête, il
n'aura plus que sa famille pour asile, gardez-lui donc votre cœur,
madame: il en aura besoin.
»Agréez, madame, les sincères hommages d'un homme à qui vos
précieuses qualités sont connues, et qui respecte trop vos
maternelles inquiétudes pour ne pas vous offrir ici ses obéissances
en se disant:
»Votre dévoué serviteur,
»D'ARTHEZ.»
Deux jours après avoir lu cette réponse, Ève fut obligée de prendre une
nourrice: son lait tarissait. Après avoir fait un dieu de son frère,
elle le voyait dépravé par l'exercice des plus belles facultés; enfin,
pour elle, il roulait dans la boue. Cette noble créature ne savait
pas transiger avec la probité, avec la délicatesse, avec toutes les
religions domestiques cultivées au foyer de la famille, encore si pur,
si rayonnant au fond de la province. David avait donc eu raison dans
ses prévisions. Quand le chagrin, qui mettait sur son front si blanc
des teintes de plomb, fut confié par Ève à son mari dans une de ces
limpides conversations où le ménage de deux amants peut tout se dire,
David fit entendre de consolantes paroles. Quoiqu'il eût les larmes aux
yeux en voyant le beau sein de sa femme tari par la douleur, et cette
mère au désespoir de ne pouvoir accomplir son œuvre maternelle, il
rassura sa femme en lui donnant quelques espérances.
—Vois-tu, mon enfant, ton frère a péché par l'imagination. Il est si
naturel à un poète de vouloir sa robe de pourpre et d'azur, il court
avec tant d'empressement aux fêtes! Cet oiseau se prend à l'éclat,
au luxe, avec tant de bonne foi que Dieu l'excuse là où la Société le
condamne!
—Mais il nous tue!... s'écria la pauvre femme.
—Il nous tue aujourd'hui comme il nous sauvait il y a quelques mois
en nous envoyant les prémices de son gain! répondit le bon David, qui
eut l'esprit de comprendre que le désespoir menait sa femme au delà
des bornes et qu'elle reviendrait bientôt à son amour pour Lucien.
Mercier disait dans son Tableau de Paris, il y a environ cinquante ans,
que la littérature, la poésie, les lettres et les sciences, que les
créations du cerveau ne pouvaient jamais nourrir un homme; et Lucien,
en sa qualité de poète, n'a pas cru à l'expérience de cinq siècles. Les
moissons arrosées d'encre ne se font (quand elles se font) que dix ou
douze ans après les semailles, et Lucien a pris l'herbe pour la gerbe.
Il aura du moins appris la vie. Après avoir été la dupe d'une femme, il
devait être la dupe du monde et des fausses amitiés. L'expérience qu'il
a gagnée est chèrement payée, voilà tout. Nos ancêtres disaient: Pourvu
qu'un fils de famille revienne avec ses deux oreilles et l'honneur
sauf, tout est bien...
—L'honneur!... s'écria la pauvre Ève. Hélas! à combien de vertus Lucien
a-t-il manqué!... Écrire contre sa conscience! Attaquer son meilleur
ami!... Accepter l'argent d'une actrice!... Se montrer avec elle! Nous
mettre sur la paille!...
—Oh! cela, ce n'est rien!... s'écria David qui s'arrêta.
Le secret du faux commis par son beau-frère allait lui échapper, et
malheureusement Ève, en s'apercevant de ce mouvement, conserva de
vagues inquiétudes.
—Comment rien, répondit-elle. Et où prendrons-nous de quoi payer trois
mille francs?
—D'abord, reprit David, nous allons avoir à renouveler le bail de
l'exploitation de notre imprimerie avec Cérizet. Depuis six mois les
quinze pour cent que les Cointet lui allouent sur les travaux faits
pour eux lui ont donné six cents francs, et il a su gagner cinq cents
francs avec des ouvrages de ville.
—Si les Cointet savent cela, peut-être ne recommenceront-ils pas
le bail; ils auront peur de lui, dit Ève; car Cérizet est un homme
dangereux.
—Eh! que m'importe! s'écria Séchard, dans quelques jours nous serons
riches! Une fois Lucien riche, mon ange, il n'aura que des vertus...
—Ah! David, mon ami, mon ami, quel mot viens-tu de laisser échapper!
En proie à la misère, Lucien serait donc sans force contre le mal! Tu
penses de lui tout ce qu'en pense monsieur d'Arthez! Il n'y a pas de
supériorité sans force, et Lucien est faible... Un ange qu'il ne faut
pas tenter, qu'est-ce?...