Le mariage cause à une jeune fille de profondes perturbations morales

et physiques; mais, en se mariant dans les conditions bourgeoises

de la classe moyenne, elle doit de plus étudier des intérêts tout

nouveaux, et s'initier à des affaires; de là, pour elle, une phase

où nécessairement elle reste en observation sans agir. L'amour de

David pour sa femme en retarda malheureusement l'éducation, il n'osa

pas lui dire l'état des choses, ni le lendemain des noces, ni les

jours suivants. Malgré la détresse profonde à laquelle le condamnait

l'avarice de son père, le pauvre imprimeur ne put se résoudre à gâter

sa lune de miel par le triste apprentissage de sa profession laborieuse

et par les enseignements nécessaires à la femme d'un commerçant.

Aussi, les mille francs, le seul avoir, furent-ils dévorés plus par le

ménage que par l'atelier. L'insouciance de David et l'ignorance de sa

femme dura trois mois! Le réveil fut terrible. A l'échéance du billet

souscrit par David à Pastel, le ménage se trouva sans argent, et la

cause de cette dette était assez connue à Ève pour qu'elle sacrifiât

à son acquittement et ses bijoux de mariée et son argenterie. Le soir

même du payement de cet effet, Ève voulut faire causer David sur ses

affaires, car elle avait remarqué qu'il s'occupait de tout autre chose

que de son imprimerie. En effet, dès le second mois de son mariage,

David passa la majeure partie de son temps sous l'appentis situé au

fond de la cour, dans une petite pièce qui lui servait à fondre ses

rouleaux. Trois mois après son arrivée à Angoulême, il avait substitué,

aux pelotes à tamponner les caractères, l'encrier à table et à cylindre

où l'encre se façonne et se distribue au moyen de rouleaux composés

de colle forte et de mélasse. Ce premier perfectionnement de la

typographie fut tellement incontestable, qu'aussitôt après en avoir vu

l'effet, les frères Cointet l'adoptèrent. David avait adossé au mur

mitoyen de cette espèce de cuisine un fourneau à bassine en cuivre,

sous prétexte de dépenser moins de charbon pour refondre ses rouleaux,

dont les moules rouillés étaient rangés le long de la muraille, et

qu'il ne refondit pas deux fois. Non-seulement il mit à cette pièce une

solide porte en chêne, intérieurement garnie en tôle, mais encore il

remplaça les sales carreaux du châssis d'où venait la lumière par des

vitres en verre cannelé, pour empêcher de voir du dehors l'objet de

ses occupations. Au premier mot que dit Ève à David au sujet de leur

avenir, il la regarda d'un air inquiet et l'arrêta par ces paroles:—Mon

enfant, je sais tout ce que doit t'inspirer la vue d'un atelier désert

et l'espèce d'anéantissement commercial où je reste; mais, vois-tu,

reprit-il en l'amenant à la fenêtre de leur chambre et lui montrant

le réduit mystérieux, notre fortune est là.... Nous aurons à souffrir

encore pendant quelques mois; mais souffrons avec patience, et

laisse-moi résoudre un problème d'industrie qui fera cesser toutes nos

misères.

David était si bon, son dévouement devait être si bien cru sur parole,

que la pauvre femme, préoccupée comme toutes les femmes de la dépense

journalière, se donna pour tâche de sauver à son mari les ennuis du

ménage. Elle quitta donc la jolie chambre bleue et blanche où elle se

contentait de travailler à des ouvrages de femme en devisant avec sa

mère, et descendit dans une des deux cages de bois situées au fond

de l'atelier pour étudier le mécanisme commercial de la typographie.

Durant ces trois mois, l'inerte imprimerie de David avait été désertée

par les ouvriers jusqu'alors nécessaires à ses travaux, et qui s'en

allèrent un à un. Accablés de besogne, les frères Cointet employaient

non-seulement les ouvriers du département alléchés par la perspective

de faire chez eux de fortes journées, mais encore quelques-uns de

Bordeaux, d'où venaient surtout les apprentis qui se croyaient assez

habiles pour se soustraire aux conditions de l'apprentissage. En

examinant les ressources que pouvait présenter l'imprimerie Séchard,

Ève n'y trouva plus que trois personnes. D'abord l'apprenti que David

se plaisait à former chez les Didot, comme font presque tous les protes

qui, dans le grand nombre d'ouvriers auquel ils commandent, s'attachent

plus particulièrement à quelques-uns d'entre eux; David avait emmené

cet apprenti, nommé Cérizet, à Angoulême, où il s'était perfectionné;

puis Marion, attachée à la maison comme un chien de garde; enfin Kolb,

un Alsacien, jadis homme de peine chez messieurs Didot. Pris par le

service militaire, Kolb se trouva par hasard à Angoulême, où David le

reconnut à une revue, au moment où son temps de service expirait. Kolb

alla voir David et s'amouracha de la grosse Marion en découvrant chez

elle toutes les qualités qu'un homme de sa classe demande à une femme:

cette santé vigoureuse qui brunit les joues, cette force masculine

qui permettait à Marion de soulever une _forme de caractères_ avec

aisance, cette probité religieuse à laquelle tiennent les Alsaciens, ce

dévouement à ses maîtres qui révèle un bon caractère, et enfin cette

économie à laquelle elle devait une petite somme de mille francs, du

linge, des robes et des effets d'une propreté provinciale. Marion,

grosse et grasse, âgée de trente-six ans, assez flattée de se voir

l'objet des attentions d'un cuirassier haut de cinq pieds sept pouces,

bien bâti, fort comme un bastion, lui suggéra naturellement l'idée de

devenir imprimeur. Au moment où l'Alsacien reçut son congé définitif,

Marion et David en avaient fait un _ours_ assez distingué, qui ne

savait néanmoins ni lire ni écrire.

La composition des ouvrages dits _de ville_ ne fut pas tellement

abondante pendant ce trimestre que Cérizet n'eût pu y suffire. A la

fois compositeur, metteur en pages, et prote de l'imprimerie, Cérizet

réalisait ce que Kant appelle une triplicité phénoménale: il composait,

il corrigeait sa composition, il inscrivait les commandes, et dressait

les factures; mais, le plus souvent sans ouvrage, il lisait des romans,

dans sa cage au fond de l'atelier, attendant la commande d'une affiche

ou d'un billet de _faire part_. Marion, formée par Séchard père,

façonnait le papier, le trempait, aidait Kolb à l'imprimer, retendait,

le rognait, et n'en faisait pas moins la cuisine, en allant au marché

de grand matin.

Quand Ève se fit rendre compte de ce premier trimestre par Cérizet,

elle trouva que la recette était de quatre cents francs. La dépense, à

raison de trois francs par jour pour Cérizet et Kolb, qui avaient pour

leur journée, l'un deux et l'autre un franc, s'élevait à trois cents

francs. Or, comme le prix des fournitures exigées par les ouvrages

fabriqués et livrés se montait à cent et quelques francs, il fut clair

pour Ève que pendant les trois premiers mois de son mariage David avait

perdu ses loyers, l'intérêt des capitaux représentés par la valeur

de son matériel et de son brevet, les gages de Marion, l'encre, et

enfin les bénéfices que doit faire un imprimeur, ce monde de choses

exprimées en langage d'imprimerie par le mot _étoffes_, expression

due aux draps, aux soieries employées à rendre la pression de la vis

moins dure aux caractères par l'interposition d'un carré d'étoffe

(le blanchet) entre la platine de la presse et le papier qui reçoit

l'impression. Après avoir compris en gros les moyens de l'imprimerie

et ses résultats, Ève devina combien peu de ressources offrait cet

atelier desséché par l'activité dévorante des frères Cointet, à la

fois fabricants de papier, journalistes, imprimeurs, brevetés de

l'Évêché, fournisseurs de la Ville et de la Préfecture. Le journal

que, deux ans auparavant, les Séchard père et fils avaient vendu

vingt-deux mille francs, rapportait alors dix-huit mille francs par

an. Ève reconnut les calculs cachés sous l'apparente générosité des

frères Cointet qui laissaient à l'imprimerie Séchard assez d'ouvrage

pour subsister, et pas assez pour qu'elle leur fît concurrence.

En prenant la conduite des affaires, elle commença par dresser un

inventaire exact de toutes les valeurs. Elle employa Kolb, Marion et

Cérizet à ranger l'atelier, le nettoyer et y mettre de l'ordre. Puis,

par une soirée où David revenait d'une excursion dans les champs,

suivi d'une vieille femme qui lui portait un énorme paquet enveloppé

de linges, Ève lui demanda des conseils pour tirer parti des débris

que leur avait laissés le père Séchard, en lui promettant de diriger

à elle seule les affaires. D'après l'avis de son mari, madame Séchard

employa tous les restants de papiers qu'elle avait trouvés et mis par

espèces, à imprimer sur deux colonnes et sur une seule feuille ces

légendes populaires coloriées que les paysans collent sur les murs

de leurs chaumières, l'histoire du Juif-Errant, Robert-le-Diable, la

Belle-Maguelonne, le récit de quelques miracles. Ève fit de Kolb un

colporteur. Cérizet ne perdit pas un instant, il composa ces pages

naïves et leurs grossiers ornements depuis le matin jusqu'au soir.

Marion suffisait au tirage. Madame Chardon se chargea de tous les

soins domestiques, car Ève coloria les gravures. En deux mois, grâce

à l'activité de Kolb et à sa probité, madame Séchard vendit, à douze

lieues à la ronde d'Angoulême, trois mille feuilles qui lui coûtèrent

trente francs à fabriquer et qui lui rapportèrent, à raison de deux

sous pièce, trois cents francs. Mais quand toutes les chaumières et les

cabarets furent tapissés de ces légendes, il fallut songer à quelque

autre spéculation, car l'Alsacien ne pouvait pas voyager au delà du

département. Ève, qui remuait tout dans l'imprimerie, y trouva la

collection des figures nécessaires à l'impression d'un almanach dit

des Bergers, où les choses sont représentées par des signes, par des

images, des gravures en rouge, en noir ou en bleu. Le vieux Séchard,

qui ne savait ni lire ni écrire, avait jadis gagné beaucoup d'argent à

imprimer ce livre destiné à ceux qui ne savent pas lire. Cet almanach,

qui se vend un sou, consiste en une feuille pliée soixante-quatre fois,

ce qui constitue un in-64 de cent vingt-huit pages. Tout heureuse

du succès de ses feuilles volantes, industrie à laquelle s'adonnent

surtout les petites imprimeries de province, madame Séchard entreprit

l'Almanach des Bergers sur une grande échelle en y consacrant ses

bénéfices. Le papier de l'Almanach des Bergers, dont plusieurs millions

d'exemplaires se vendent annuellement en France, est plus grossier que

celui de l'Almanach Liégeois, et coûte environ quatre francs la rame.

Imprimée, cette rame, qui contient cinq cents feuilles, se vend donc, à

raison d'un sou la feuille, vingt-cinq francs. Madame Séchard résolut

d'employer cent rames à un premier tirage, ce qui faisait cinquante

mille almanachs à placer et deux mille francs de bénéfice à recueillir.

Quoique distrait comme devait l'être un homme si profondément occupé,

David fut surpris, en donnant un coup d'œil à son atelier, d'entendre

grogner une presse, et de voir Cérizet toujours debout composant sous

la direction de madame Séchard. Le jour où il y entra pour surveiller

les opérations entreprises par Ève, ce fut un beau triomphe pour elle

que l'approbation de son mari qui trouva l'affaire de l'almanach

excellente. Aussi David promit-il ses conseils pour l'emploi des

encres des diverses couleurs que nécessitent les configurations de cet

almanach où tout parle aux yeux. Enfin, il voulut refondre lui-même

les rouleaux dans son atelier mystérieux pour aider, autant qu'il le

pouvait, sa femme dans cette grande petite entreprise.

Au milieu de cette activité furieuse, vinrent les désolantes lettres

par lesquelles Lucien apprit à sa mère, à sa sœur et à son beau-frère

son insuccès et sa détresse à Paris. On doit comprendre alors qu'en

envoyant à cet enfant gâté trois cents francs, Ève, madame Chardon et

David avaient offert au poète, chacun de leur côté, le plus pur de

leur sang. Accablée par ces nouvelles et désespérée de gagner si peu

en travaillant avec tant de courage, Ève n'accueillit pas sans effroi

l'événement qui met le comble à la joie des jeunes ménages. En se

voyant sur le point de devenir mère, elle se dit:—Si mon cher David

n'a pas atteint le but de ses recherches au moment de mes couches, que

deviendrions-nous?... Et qui conduira les affaires naissantes de notre

pauvre imprimerie?

L'Almanach des Bergers devait être bien fini avant le premier janvier;

or, Cérizet, sur qui roulait toute la composition, y mettait une

lenteur d'autant plus désespérante que madame Séchard ne connaissait

pas assez l'imprimerie pour le réprimander. Elle se contenta d'observer

ce jeune Parisien. Orphelin du grand hospice des Enfants-Trouvés de

Paris, Cérizet avait été placé chez messieurs Didot comme apprenti. De

quatorze à dix-sept ans, il fut le Séide de Séchard, qui le mit sous

la direction d'un des plus habiles ouvriers, et qui en fit son gamin,

son page typographique; car David s'intéressa naturellement à Cérizet

en lui trouvant de l'intelligence et il conquit son affection en lui

procurant quelques plaisirs et des douceurs que lui interdisait son

indigence. Doué d'une assez jolie petite figure chafouine, à chevelure

rousse, les yeux d'un bleu trouble, Cérizet importa les mœurs du gamin

de Paris dans la capitale de l'Angoumois. Son esprit vif et railleur,

sa malignité l'y rendirent redoutable. Moins surveillé par David à

Angoulême, soit que plus âgé il inspirât plus de confiance à son

mentor, soit que l'imprimeur comptât sur l'influence de la province,

Cérizet devint, à l'insu de son tuteur, le don Juan en casquette de

trois ou quatre petites ouvrières, et se déprava complétement. Sa

moralité, fille des cabarets parisiens, prit l'intérêt personnel pour

unique loi. D'ailleurs, Cérizet, qui, selon l'expression populaire,

devait _tirer à la conscription_ l'année suivante, se voyait sans

carrière; aussi fit-il des dettes en pensant que dans six mois il

deviendrait soldat, et qu'alors aucun de ses créanciers ne pourrait

courir après lui. David conservait quelque autorité sur ce garçon,

non pas à cause de son titre de maître, non pas pour s'être intéressé

à lui, mais parce que l'ex-gamin de Paris reconnaissait en David une

haute intelligence. Cérizet fraternisa bientôt avec les ouvriers

des Cointet, attiré vers eux par la puissance de la veste, de la

blouse, enfin par l'esprit de corps, plus influent peut-être dans

les classes inférieures que dans les classes supérieures. Dans cette

fréquentation, Cérizet perdit le peu de bonnes doctrines que David lui

avait inculquées; néanmoins, quand on le plaisantait sur les _sabots_

de son atelier, terme de mépris donné par les ours aux vieilles presses

des Séchard, en lui montrant les magnifiques presses en fer, au nombre

de douze, qui fonctionnaient dans l'immense atelier des Cointet, où la

seule presse en bois existant servait à faire les épreuves, il prenait

encore le parti de David et jetait avec orgueil ces paroles au nez des

_blagueurs_:—Avec ses sabots mon Naïf ira plus loin que les vôtres avec

leurs bilboquets en fer d'où il ne sort que des livres de messe! Il

cherche un secret qui fera la queue à toutes les imprimeries de France

et de Navarre!...

—En attendant, méchant prote à quarante sous, tu as pour bourgeois une

repasseuse! lui répondait-on.

—Tiens, elle est jolie, répliquait Cérizet, et c'est plus agréable à

voir que les _mufles_ de vos bourgeois.

—Est-ce que la vue de sa femme te nourrit?

De la sphère du cabaret ou de la porte de l'imprimerie où ces disputes

amicales avaient lieu, quelques lueurs parvinrent aux frères Cointet

sur la situation de l'imprimerie Séchard; ils apprirent la spéculation

tentée par Ève, et jugèrent nécessaire d'arrêter dans son essor une

entreprise qui pouvait mettre cette pauvre femme dans une voie de

prospérité.

—Donnons-lui sur les doigts, afin de la dégoûter du commerce, se dirent

les deux frères.

Celui des deux Cointet qui dirigeait l'imprimerie rencontra Cérizet,

et lui proposa de lire des épreuves pour eux, à tant par épreuve, pour

soulager leur correcteur qui ne pouvait suffire à la lecture de leurs

ouvrages. En travaillant quelques heures de nuit, Cérizet gagna plus

avec les frères Cointet qu'avec David Séchard pendant sa journée. Il

s'ensuivit quelques relations entre les Cointet et Cérizet, à qui l'on

reconnut de grandes facultés, et qu'on plaignit d'être placé dans une

situation si défavorable à ses intérêts.

—Vous pourriez, lui dit un jour l'un des Cointet, devenir prote d'une

imprimerie considérable où vous gagneriez six francs par jour, et avec

votre intelligence vous arriveriez à vous faire intéresser un jour dans

les affaires.

—A quoi cela peut-il me servir d'être un bon prote? répondit Cérizet,

je suis orphelin, je fais partie du contingent de l'année prochaine,

et, si je tombe au sort, qui est-ce qui me payera un homme?...

—Si vous vous rendez utile, répondit le riche imprimeur, pourquoi ne

vous avancerait-on pas la somme nécessaire à votre libération?

—Ce ne sera pas toujours mon naïf? dit Cérizet.

—Bah! peut-être aura-t-il trouvé le secret qu'il cherche...

Cette phrase fut dite de manière à réveiller les plus mauvaises pensées

chez celui qui l'écoutait; aussi Cérizet lança-t-il au fabricant de

papier un regard qui valait la plus pénétrante interrogation.

—Je ne sais pas de quoi il s'occupe, répondit-il prudemment en trouvant

_le bourgeois_ muet, mais ce n'est pas un homme à chercher des

capitales dans son bas de casse!

—Tenez, mon ami, dit l'imprimeur en prenant six feuilles du Paroissien

du Diocèse et les tendant à Cérizet, si vous pouvez nous avoir corrigé

cela pour demain, vous aurez demain dix-huit francs. Nous ne sommes pas

méchants, nous faisons gagner de l'argent au prote de notre concurrent!

Enfin, nous pourrions laisser madame Séchard s'engager dans l'affaire

de l'Almanach des Bergers, et la ruiner: eh! bien, nous vous permettons

de lui dire que nous avons entrepris un Almanach des Bergers, et de lui

faire observer qu'elle n'arrivera pas la première sur la place.....

On doit comprendre maintenant pourquoi Cérizet allait si lentement sur

la composition de l'Almanach. En apprenant que les Cointet troublaient

sa pauvre petite spéculation, Ève fut saisie de terreur, et voulut voir

une preuve d'attachement dans la communication assez hypocritement

faite par Cérizet de la concurrence qui l'attendait; mais elle surprit

bientôt chez son unique compositeur quelques indices d'une curiosité

trop vive qu'elle voulut attribuer à son âge.

—Cérizet, lui dit-elle un matin, vous vous posez sur le pas de la porte

et vous attendez monsieur Séchard au passage afin d'examiner ce qu'il

cache, vous regardez dans la cour quand il sort de l'atelier à fondre

les rouleaux, au lieu d'achever la composition de notre almanach.

Tout cela n'est pas bien, surtout quand vous me voyez, moi sa femme,

respectant ses secrets et me donnant tant de mal pour lui laisser

la liberté de se livrer à ses travaux. Si vous n'aviez pas perdu de

temps, l'almanach serait fini, Kolb en vendrait déjà, les Cointet ne

pourraient nous faire aucun tort.

—Eh! madame, répondit Cérizet, pour quarante sous par jour que je gagne

ici, croyez-vous que ce ne soit pas assez de vous faire pour cent sous

de composition! Mais si je n'avais pas des épreuves à lire le soir pour

les frères Cointet, je pourrais bien me nourrir de son.

—Vous êtes ingrat de bonne heure, vous ferez votre chemin, répondit

Ève atteinte au cœur moins par les reproches de Cérizet que par la

grossièreté de son accent, par sa menaçante attitude et par l'agression

de ses regards.

—Ce ne sera toujours pas avec une femme pour bourgeois, car alors le

mois n'a pas souvent trente jours.

En se sentant blessée dans sa dignité de femme, Ève jeta sur Cérizet un

regard foudroyant et remonta chez elle. Quand David vint dîner, elle

lui dit:—Es-tu sûr, mon ami, de ce petit drôle de Cérizet?

—Cérizet? répondit-il. Eh! c'est mon gamin, je l'ai formé, je l'ai eu

pour teneur de copie, je l'ai mis à la casse, enfin il me doit d'être

tout ce qu'il est! Autant demander à un père s'il est sûr de son

enfant...

Ève apprit à son mari que Cérizet lisait des épreuves pour le compte

des Cointet.

—Pauvre garçon! il faut bien qu'il vive, répondit David avec l'humilité

d'un maître qui se sentait en faute.

—Oui; mais, mon ami, voici la différence qui existe entre Kolb et

Cérizet; Kolb fait vingt lieues tous les jours, dépense quinze ou vingt

sous, nous rapporte sept, huit, quelquefois neuf francs de feuilles

vendues, et ne me demande que ses vingt sous, sa dépense payée. Kolb

se couperait la main plutôt que de tirer le barreau d'une presse chez

les Cointet, et il ne regarderait pas les choses que tu jettes dans la

cour, quand on lui offrirait mille écus; tandis que Cérizet les ramasse

et les examine.

Les belles âmes arrivent difficilement à croire au mal, à

l'ingratitude, il leur faut de rudes leçons avant de reconnaître

l'étendue de la corruption humaine; puis, quand leur éducation en ce

genre est faite, elles s'élèvent à une indulgence qui est le dernier

degré du mépris.

—Bah! pure curiosité de gamin de Paris, s'écria donc David.

—Eh! bien, mon ami, fais-moi le plaisir de descendre à l'atelier,

d'examiner ce que ton gamin a composé depuis un mois, et de me dire si,

pendant ce mois, il n'aurait pas dû finir notre almanach...

Après le dîner, David reconnut que l'Almanach aurait dû être composé

en huit jours; puis, en apprenant que les Cointet en préparaient un

semblable, il vint au secours de sa femme: il fit interrompre à Kolb

la vente des feuilles d'images et dirigea tout dans son atelier; il

mit en train lui-même une forme que Kolb dut tirer avec Marion, tandis

que lui-même tira l'autre avec Cérizet, en surveillant les impressions

en encres de diverses couleurs. Chaque couleur exige une impression

séparée. Quatre encres différentes veulent donc quatre coups de presse.

Imprimé quatre fois pour une, l'Almanach des Bergers coûte alors tant à

établir, qu'il se fabrique exclusivement dans les ateliers de province

où la main d'œuvre et les intérêts du capital engagé dans l'imprimerie

sont presque nuls. Ce produit, quelque grossier qu'il soit, est donc

interdit aux imprimeries d'où sortent de beaux ouvrages. Pour la

première fois depuis la retraite du vieux Séchard, on vit alors deux

presses roulant dans ce vieil atelier. Quoique l'almanach fût, dans son

genre, un chef-d'œuvre, néanmoins Ève fut obligée de le donner à deux

liards, car les frères Cointet donnèrent le leur à trois centimes aux

colporteurs; elle fit ses frais avec le colportage, elle gagna sur les

ventes directement faites par Kolb; mais sa spéculation fut manquée. En

se voyant devenu l'objet de la défiance de sa belle patronne, Cérizet

se posa dans son for intérieur en adversaire, et il se dit: «Tu me

soupçonnes, je me vengerai!» Le gamin de Paris est ainsi fait. Cérizet

accepta donc de messieurs Cointet frères des émoluments évidemment

trop forts pour la lecture des épreuves qu'il allait chercher à leur

bureau tous les soirs et qu'il leur rendait tous les matins. En causant

tous les jours davantage avec eux, il se familiarisa, finit par

apercevoir la possibilité de se libérer du service militaire qu'on lui

présentait comme appât; et, loin d'avoir à le corrompre, les Cointet

entendirent de lui les premiers mots relativement à l'espionnage et

à l'exploitation du secret que cherchait David. Inquiète en voyant

combien elle devait peu compter sur Cérizet et dans l'impossibilité de

trouver un autre Kolb, Ève résolut de renvoyer l'unique compositeur en

qui sa seconde vue de femme aimante lui fit voir un traître; mais comme

c'était la mort de son imprimerie, elle prit une résolution virile:

elle pria par une lettre monsieur Métivier, le correspondant de David

Séchard, des Cointet et de presque tous les fabricants de papier du

département, de faire mettre dans le Journal de la Librairie, à Paris,

l'annonce suivante:

«A céder, une imprimerie en pleine activité, matériel et brevet, située

à Angoulême. S'adresser, pour les conditions, à monsieur Métivier, rue

Serpente.»

Après avoir lu le numéro du journal où se trouvait cette annonce, les

Cointet se dirent:—Cette petite femme ne manque pas de tête, il est

temps de nous rendre maîtres de son imprimerie en lui donnant de quoi

vivre; autrement, nous pourrions rencontrer un adversaire dans le

successeur de David, et notre intérêt est de toujours avoir un œil dans

cet atelier.

Mus par cette pensée, les frères Cointet vinrent parler à David

Séchard. Ève, à qui les deux frères s'adressèrent, éprouva la plus vive

joie en voyant le rapide effet de sa ruse, car ils ne lui cachèrent pas

leur dessein de proposer à monsieur Séchard de faire des impressions à

leur compte: ils étaient encombrés, leurs presses ne pouvaient suffire

à leurs travaux, ils avaient demandé des ouvriers à Bordeaux, et se

faisaient fort d'occuper les trois presses de David.

La Comédie humaine - Volume 08. Scènes de la vie de Province - Tome 04 · 第 40 / 56 段