tous tes manuscrits, s'ils en voient un seul. En librairie, on demande
à voir le manuscrit, on a la prétention de le lire. Laissons aux
libraires leur fatuité: jamais ils ne lisent de livres, autrement ils
n'en publieraient pas tant! Hector et moi, nous avons laissé pressentir
qu'à cinq mille francs tu concéderais trois mille exemplaires en
deux éditions. Donne-moi le manuscrit de l'Archer, après demain nous
déjeunons chez les libraires et nous les enfonçons!
—Qui est-ce? dit Lucien.
—Deux associés, deux bons garçons, assez ronds en affaires, nommés
Fendant et Cavalier. L'un est un ancien premier commis de la maison
Vidal et Porchon, l'autre est le plus habile voyageur du quai des
Augustins, tous deux établis depuis un an. Après avoir perdu quelques
légers capitaux à publier des romans traduits de l'anglais, mes
gaillards veulent maintenant exploiter les romans indigènes. Le bruit
court que ces deux marchands de papier noirci risquent uniquement les
capitaux des autres, mais il t'est, je pense, assez indifférent de
savoir à qui appartient l'argent qu'on te donnera.
Le surlendemain, les deux journalistes étaient invités à déjeuner rue
Serpente, dans l'ancien quartier de Lucien, où Lousteau conservait
toujours sa chambre rue de la Harpe; et Lucien, qui vint y prendre son
ami, la vit dans le même état où elle était le soir de son introduction
dans le monde littéraire, mais il ne s'en étonna plus: son éducation
l'avait initié aux vicissitudes de la vie des journalistes, il en
concevait tout. Le grand homme de province avait reçu, joué, perdu le
prix de plus d'un article en perdant aussi l'envie de le faire; il
avait écrit plus d'une colonne d'après les procédés ingénieux que lui
avait décrits Lousteau quand ils avaient descendu de la rue de la Harpe
au Palais-Royal. Tombé sous la dépendance de Barbet et de Braulard, il
trafiquait des livres et des billets de théâtres; enfin il ne reculait
devant aucun éloge, ni devant aucune attaque; il éprouvait même en ce
moment une espèce de joie à tirer de Lousteau tout le parti possible
avant de tourner le dos aux Libéraux, qu'il se proposait d'attaquer
d'autant mieux qu'il les avait plus étudiés. De son côté, Lousteau
recevait, au préjudice de Lucien, une somme de cinq cents francs en
argent de Fendant et Cavalier, sous le nom de commission, pour avoir
procuré ce futur Walter Scott aux deux libraires en quête d'un Scott
français.
La maison Fendant et Cavalier était une de ces maisons de librairie
établies sans aucune espèce de capital, comme il s'en établissait
beaucoup alors, et comme il s'en établira toujours, tant que la
papeterie et l'imprimerie continueront à faire crédit à la librairie,
pendant le temps de jouer sept à huit de ces coups de cartes appelés
publications. Alors comme aujourd'hui, les ouvrages s'achetaient aux
auteurs en billets souscrits à des échéances de six, neuf et douze
mois, payement fondé sur la nature de la vente qui se solde entre
libraires par des valeurs encore plus longues. Ces libraires payaient
en même monnaie les papetiers et les imprimeurs, qui avaient ainsi
pendant un an entre les mains, _gratis_, toute une librairie composée
d'une douzaine ou d'une vingtaine d'ouvrages. En supposant deux ou
trois succès, le produit des bonnes affaires soldait les mauvaises,
et ils se soutenaient en entant livre sur livre. Si les opérations
étaient toutes douteuses, ou si, pour leur malheur, ils rencontraient
de bons livres qui ne pouvaient se vendre qu'après avoir été goûtés,
appréciés par le vrai public; si les escomptes de leurs valeurs étaient
onéreux, s'ils subissaient eux-mêmes des faillites, ils déposaient
tranquillement leur bilan, sans nul souci, préparés par avance à ce
résultat. Ainsi toutes les chances étaient en leur faveur, ils jouaient
sur le grand tapis vert de la spéculation les fonds d'autrui, non les
leurs. Fendant et Cavalier se trouvaient dans cette situation, Cavalier
avait apporté son savoir-faire, Fendant y avait joint son industrie.
Le fonds social méritait éminemment ce titre, car il consistait en
quelques milliers de francs, épargnes péniblement amassées par leurs
maîtresses, sur lesquels ils s'étaient attribué l'un et l'autre des
appointements assez considérables, très-scrupuleusement dépensés en
dîners offerts aux journalistes et aux auteurs, au spectacle où se
faisaient, disaient-ils, les affaires. Ces demi-fripons passaient tous
deux pour habiles; mais Fendant était plus rusé que Cavalier. Digne de
son nom, Cavalier voyageait, Fendant dirigeait les affaires à Paris.
Cette association fut ce qu'elle sera toujours entre deux libraires, un
duel.
Les associés occupaient le rez-de-chaussée d'un de ces vieux hôtels
de la rue Serpente, où le cabinet de la maison se trouvait au bout de
vastes salons convertis en magasins. Ils avaient déjà publié beaucoup
de romans, tels que la _Tour du Nord_, _le Marchand de Bénarès_, _la
Fontaine du Sépulcre_, _Tekeli_, les romans de Galt, auteur anglais
qui n'a pas réussi en France. Le succès de Walter Scott éveillait tant
l'attention de la librairie sur les produits de l'Angleterre, que les
libraires étaient tous préoccupés, en vrais Normands, de la conquête
de l'Angleterre; ils y cherchaient du Walter Scott, comme plus tard on
devait chercher des asphaltes dans les terrains caillouteux, du bitume
dans les marais, et réaliser des bénéfices sur les chemins de fer en
projet. Une des plus grandes niaiseries du commerce parisien est de
vouloir trouver le succès dans les analogues, quand il est dans les
contraires. A Paris surtout, le succès tue le succès. Aussi sous le
titre de _Les Strelitz_, ou _la Russie il y a cent ans_, Fendant et
Cavalier inséraient-ils bravement en grosses lettres, _dans le genre
de Walter Scott_. Fendant et Cavalier avaient soif d'un succès: un
bon livre pouvait leur servir à écouler leurs ballots de pile, et ils
avaient été affriolés par la perspective d'avoir des articles dans
les journaux, la grande condition de la vente d'alors, car il est
extrêmement rare qu'un livre soit acheté pour sa propre valeur, il
est presque toujours publié par des raisons étrangères à son mérite.
Fendant et Cavalier voyaient en Lucien le journaliste, et dans son
livre une fabrication dont la première vente leur faciliterait une
fin de mois. Les journalistes trouvèrent les associés dans leur
cabinet, le traité tout prêt, les billets signés. Cette promptitude
émerveilla Lucien. Fendant était un petit homme maigre, porteur d'une
sinistre physionomie: l'air d'un Kalmouk, petit front bas, nez rentré,
bouche serrée, deux petits yeux noir éveillés, les contours du visage
tourmentés, un teint aigre, une voix qui ressemblait au son que rend
une cloche fêlée, enfin tous les dehors d'un fripon consommé; mais
il compensait ces désavantages par le mielleux de ses discours, il
arrivait à ses fins par la conversation. Cavalier, garçon tout rond et
que l'on aurait pris pour un conducteur de diligence plutôt que pour
un libraire, avait des cheveux d'un blond hasardé, le visage allumé,
l'encolure épaisse et le verbe éternel du commis-voyageur.
—Nous n'aurons pas de discussions, dit Fendant en s'adressant à Lucien
et à Lousteau. J'ai lu l'ouvrage, il est très-littéraire et nous
convient si bien que j'ai déjà remis le manuscrit à l'imprimerie. Le
traité est rédigé d'après les bases convenues; d'ailleurs, nous ne
sortons jamais des conditions que nous y avons stipulées. Nos effets
sont à six, neuf et douze mois, vous les escompterez facilement, et
nous vous rembourserons l'escompte. Nous nous sommes réservé le droit
de donner un autre titre à l'ouvrage, nous n'aimons pas l'Archer de
Charles IX, il ne pique pas assez la curiosité des lecteurs, il y a
plusieurs rois du nom de Charles, et dans le Moyen-Age il se trouvait
tant d'Archers! Ah! si vous disiez le Soldat de Napoléon! mais l'Archer
de Charles IX?... Cavalier serait obligé de faire un cours d'histoire
de France pour placer chaque exemplaire en province.
—Si vous connaissiez les gens à qui nous avons affaire, s'écria
Cavalier.
—_La Saint-Barthélemy_ vaudrait mieux, reprit Fendant.
—_Catherine de Médicis_, ou _la France sous Charles IX_, dit Cavalier,
ressemblerait plus à un titre de Walter Scott.
—Enfin nous le déterminerons quand l'ouvrage sera imprimé, reprit
Fendant.
—Comme vous voudrez, dit Lucien, pourvu que le titre me convienne.
Le traité lu, signé, les doubles échangés, Lucien mit les billets
dans sa poche avec une satisfaction sans égale. Puis tous quatre, ils
montèrent chez Fendant où ils firent le plus vulgaire des déjeuners:
des huîtres, des beefteaks, des rognons au vin de Champagne et du
fromage de Brie; mais ces mets furent accompagnés par des vins exquis,
dus à Cavalier qui connaissait un voyageur du commerce des vins. Au
moment de se mettre à table apparut l'imprimeur à qui était confiée
l'impression du roman, et qui vint surprendre Lucien en lui apportant
les deux premières feuilles de son livre en épreuves.
—Nous voulons marcher rapidement, dit Fendant à Lucien, nous comptons
sur votre livre, et nous avons diantrement besoin d'un succès.
Le déjeuner, commencé vers midi, ne fut fini qu'à cinq heures.
—Où trouver de l'argent? dit Lucien à Lousteau.
—Allons voir Barbet, répondit Étienne.
Les deux amis descendirent, un peu échauffés et avinés, vers le quai
des Augustins.
—Coralie est surprise au dernier point de la perte que Florine a faite,
Florine ne la lui a dite qu'hier en t'attribuant ce malheur, elle
paraissait aigrie au point de te quitter, dit Lucien à Lousteau.
—C'est vrai, dit Lousteau qui ne conserva pas sa prudence et s'ouvrit
à Lucien. Mon ami, car tu es mon ami, toi, Lucien, tu m'as prêté mille
francs et tu ne me les as encore demandés qu'une fois. Défie-toi du
jeu. Si je ne jouais pas, je serais heureux. Je dois à Dieu et au
diable. J'ai dans ce moment-ci les Gardes du Commerce à mes trousses.
Enfin je suis forcé, quand je vais au Palais-Royal, de doubler des caps
dangereux.
Dans la langue des viveurs, doubler un cap dans Paris, c'est faire
un détour, soit pour ne pas passer devant un créancier, soit pour
éviter l'endroit où il peut être rencontré. Lucien qui n'allait pas
indifféremment par toutes les rues, connaissait la manœuvre sans en
connaître le nom.
—Tu dois donc beaucoup?
—Une misère! reprit Lousteau. Mille écus me sauveraient. J'ai voulu
me ranger, ne plus jouer, et, pour me liquider, j'ai fait un peu de
_chantage_.
—Qu'est-ce que le Chantage? dit Lucien à qui ce mot était inconnu.
—Le Chantage est une invention de la presse anglaise, importée
récemment en France. Les _Chanteurs_ sont des gens placés de manière à
disposer des journaux. Jamais un directeur de journal, ni un rédacteur
en chef, n'est censé tremper dans le chantage. On a des Giroudeau,
des Philippe Bridau. Ces _bravi_ viennent trouver un homme qui, pour
certaines raisons, ne veut pas qu'on s'occupe de lui. Beaucoup de
gens ont sur la conscience des peccadilles plus ou moins originales.
Il y a beaucoup de fortunes suspectes à Paris, obtenues par des voies
plus ou moins légales, souvent par des manœuvres criminelles, et qui
fourniraient de délicieuses anecdotes, comme la gendarmerie de Fouché
cernant les espions du préfet de police qui, n'étant pas dans le secret
de la fabrication des faux billets de la banque anglaise, allaient
saisir les imprimeurs clandestins protégés par le ministre; puis
l'histoire des diamants du prince Galathione, l'affaire Maubreuil, la
succession Pombreton, etc. Le Chanteur s'est procuré quelque pièce, un
document important, il demande un rendez-vous à l'homme enrichi. Si
l'homme compromis ne donne pas une somme quelconque, le Chanteur lui
montre la presse prête à l'entamer, à dévoiler ses secrets. L'homme
riche a peur, il finance. Le tour est fait. Vous vous livrez à quelque
opération périlleuse, elle peut succomber à une suite d'articles: on
vous détache un Chanteur qui vous propose le rachat des articles. Il
y a des ministres à qui l'on envoie des Chanteurs, et qui stipulent
avec eux que le journal attaquera leurs actes politiques et non leur
personne, ou qui livrent leur personne et demandent grâce pour leur
maîtresse. Des Lupeaulx, ce joli maître des requêtes que tu connais,
est perpétuellement occupé de ces sortes de négociations avec les
journalistes. Le drôle s'est fait une position merveilleuse au
centre du pouvoir par ses relations: il est à la fois le mandataire
de la presse et l'ambassadeur des ministres, il maquignonne les
amours-propres, il étend même ce commerce aux affaires politiques, il
obtient des journaux leur silence sur tel emprunt, sur telle concession
accordés sans concurrence ni publicité dans laquelle on donne une part
aux loups-cerviers de la banque libérale. Tu as fait un peu de chantage
avec Dauriat, il t'a donné mille écus pour t'empêcher de décrier
Nathan. Dans le dix-huitième siècle où le journalisme était au maillot,
le chantage se faisait au moyen de pamphlets dont la destruction était
achetée par les favorites et les grands seigneurs. L'inventeur du
Chantage est l'Arétin, un très-grand homme d'Italie qui imposait les
rois comme de nos jours tel journal impose les acteurs.
—Qu'as-tu pratiqué contre le Matifat pour avoir tes mille écus?
—J'ai fait attaquer Florine dans six journaux, et Florine s'est
plainte à Matifat. Matifat a prié Braulard de découvrir la raison de
ces attaques. Braulard a été joué par Finot. Finot, au profit de qui
je _chantais_, a dit au droguiste que tu démolissais Florine dans
l'intérêt de Coralie. Giroudeau est venu dire confidentiellement à
Matifat que tout s'arrangerait s'il voulait vendre son sixième de
propriété dans la Revue de Finot moyennant dix mille francs. Finot
me donnait mille écus en cas de succès. Matifat allait conclure
l'affaire, heureux de retrouver dix mille francs sur ses trente mille
qui lui paraissaient aventurés, car depuis quelques jours Florine lui
disait que la Revue de Finot ne prenait pas. Au lieu d'un dividende
à recevoir, il était question d'un nouvel appel de fonds. Avant de
déposer son bilan, le directeur du Panorama-Dramatique a eu besoin de
négocier quelques effets de complaisance; et, pour les faire placer
par Matifat, il l'a prévenu du tour que lui jouait Finot. Matifat, en
fin commerçant, a quitté Florine, a gardé son sixième, et nous voit
maintenant venir. Finot et moi, nous hurlons de désespoir. Nous avons
eu le malheur d'attaquer un homme qui ne tient pas à sa maîtresse,
un misérable sans cœur ni âme. Malheureusement le commerce que fait
Matifat n'est pas justiciable de la presse, il est inattaquable dans
ses intérêts. On ne critique pas un droguiste comme on critique des
chapeaux, des choses de mode, des théâtres ou des affaires d'art.
Le cacao, le poivre, les couleurs, les bois de teinture, l'opium ne
peuvent pas se déprécier. Florine est aux abois, le Panorama ferme
demain, elle ne sait que devenir.
—Par suite de la fermeture du théâtre, Coralie débute dans quelques
jours au Gymnase, dit Lucien, elle pourra servir Florine.
—Jamais! dit Lousteau. Coralie n'a pas d'esprit, mais elle n'est
pas encore assez bête pour se donner une rivale! Nos affaires sont
furieusement gâtées! Mais Finot est tellement pressé de rattraper son
sixième...
—Et pourquoi?
—L'affaire est excellente, mon cher. Il y a chance de vendre le journal
trois cent mille francs. Finot aurait alors un tiers, plus une
commission allouée par ses associés et qu'il partage avec des Lupeaulx.
Aussi vais-je lui proposer un coup de chantage.
—Mais, le chantage, c'est la bourse ou la vie?
—Bien mieux, dit Lousteau. C'est la bourse ou l'honneur. Avant-hier,
un petit journal au propriétaire duquel on avait refusé un crédit,
a dit que la montre à répétition entourée de diamants appartenant à
l'une des notabilités de la capitale se trouvait d'une façon bizarre
entre les mains d'un soldat de la garde royale, et il promettait le
récit de cette aventure digne des Mille et une Nuits. La notabilité
s'est empressée d'inviter le rédacteur en chef à dîner. Le rédacteur
en chef a certes gagné quelque chose, mais l'histoire contemporaine a
perdu l'anecdote de la montre. Toutes les fois que tu verras la presse
acharnée après quelques gens puissants, sache qu'il y a là-dessous des
escomptes refusés, des services qu'on n'a pas voulu rendre. Ce chantage
relatif à la vie privée est ce que craignent le plus les riches
Anglais, il entre pour beaucoup dans les revenus secrets de la presse
britannique, infiniment plus dépravée que ne l'est la nôtre. Nous
sommes des enfants! En Angleterre, on achète une lettre compromettante
cinq à six mille francs pour la revendre.
—Quel moyen as-tu trouvé d'empoigner Matifat? dit Lucien.
—Mon cher, reprit Lousteau, ce vil épicier a écrit les lettres les plus
curieuses à Florine: orthographe, style, pensées, tout est d'un comique
achevé. Matifat craint beaucoup sa femme; nous pouvons, sans le nommer,
sans qu'il puisse se plaindre, l'atteindre au sein de ses lares et de
ses pénates où il se croit en sûreté. Juge de sa fureur en voyant le
premier article d'un petit roman de mœurs, intitulé les Amours d'un
Droguiste, quand il aura été loyalement prévenu du hasard qui met entre
les mains des rédacteurs de tel journal des lettres où il parle du
petit Cupidon, où il écrit _gamet_ pour jamais, où il dit de Florine
qu'elle l'aide à traverser le désert de la vie, ce qui peut faire
croire qu'il la prend pour un chameau. Enfin, il y a de quoi désopiler
la rate des abonnés pendant quinze jours dans cette correspondance
éminemment drôlatique. On lui donnera la peur d'une lettre anonyme
par laquelle on mettrait sa femme au fait de la plaisanterie. Florine
voudra-t-elle prendre sur elle de paraître poursuivre Matifat? Elle
a encore des principes, c'est-à-dire des espérances. Peut-être
garde-t-elle les lettres pour elle, et veut-elle une part. Elle est
rusée, elle est mon élève. Mais quand elle saura que le Garde du
Commerce n'est pas une plaisanterie, quand Finot lui aura fait un
présent convenable, ou donné l'espoir d'un engagement, elle me livrera
les lettres, que je remettrai contre écus à Finot. Finot donnera la
correspondance à son oncle, et Giroudeau fera capituler le droguiste.
Cette confidence dégrisa Lucien, il pensa d'abord qu'il avait des amis
extrêmement dangereux; puis il songea qu'il ne fallait pas se brouiller
avec eux, car il pouvait avoir besoin de leur terrible influence au cas
où madame d'Espard, madame de Bargeton et Châtelet lui manqueraient de
parole. Étienne et Lucien étaient alors arrivés sur le quai devant la
misérable boutique de Barbet.
—Barbet, dit Étienne au libraire, nous avons cinq mille francs de
Fendant et Cavalier à six, neuf et douze mois; voulez-vous nous
escompter leurs billets?
—Je les prends pour mille écus, dit Barbet avec un calme imperturbable.
—Mille écus! s'écria Lucien.
—Vous ne les trouverez chez personne, reprit le libraire. Ces messieurs
feront faillite avant trois mois; mais je connais chez eux deux bons
ouvrages dont la vente est _dure_, ils ne peuvent pas attendre, je les
leur achèterai comptant et leur rendrai leurs valeurs: par ce moyen,
j'aurai deux mille francs de diminution sur les marchandises.
—Veux-tu perdre deux mille francs? dit Étienne à Lucien.
—Non! s'écria Lucien épouvanté de cette première affaire.
—Tu as tort, répondit Étienne.
—Vous ne négocierez leur papier nulle part, dit Barbet. Le livre de
monsieur est le dernier coup de cartes de Fendant et Cavalier, ils
ne peuvent l'imprimer qu'en laissant les exemplaires en dépôt chez
leur imprimeur, un succès ne les sauvera que pour six mois, car, tôt
ou tard, ils sauteront! Ces gens-là boivent plus de petits verres
qu'ils ne vendent de livres! Pour moi leurs effets représentent une
affaire, et vous pouvez alors en trouver une valeur supérieure à celle
que donneront les escompteurs qui se demanderont ce que vaut chaque
signature. Le commerce de l'escompteur consiste à savoir si trois
signatures donneront chacune trente pour cent en cas de faillite.
D'abord, vous n'offrez que deux signatures et chacune ne vaut pas dix
pour cent.
Les deux amis se regardèrent, surpris d'entendre sortir de la bouche
de ce cuistre une analyse où se trouvait en peu de mots tout l'esprit
de l'escompte.
—Pas de phrases, Barbet, dit Lousteau. Chez quel escompteur
pouvons-nous aller?
—Le père Chaboisseau, quai Saint-Michel, vous savez, a fait la dernière
fin de mois de Fendant. Si vous refusez ma proposition, voyez chez lui;
mais vous me reviendrez, et je ne vous donnerai plus alors que deux
mille cinq cents francs.
Étienne et Lucien allèrent sur le quai Saint-Michel dans une petite
maison à allée, où demeurait ce Chaboisseau, l'un des escompteurs de la
librairie; ils le trouvèrent au second étage dans un appartement meublé
de la façon la plus originale. Ce banquier subalterne, et néanmoins
millionnaire, aimait le style grec. La corniche de la chambre était
une grecque. Drapé par une étoffe teinte en pourpre et disposée à la
grecque le long de la muraille comme le fond d'un tableau de David,
le lit, d'une forme très-pure, datait du temps de l'Empire où tout se
fabriquait dans ce goût. Les fauteuils, les tables, les lampes, les
flambeaux, les moindres accessoires sans doute choisis avec patience
chez les marchands de meubles, respiraient la grâce fine et grêle mais
élégante de l'Antiquité. Ce système mythologique et léger formait une
opposition bizarre avec les mœurs de l'escompteur. Il est à remarquer
que les hommes les plus fantasques se trouvent parmi les gens adonnés
au commerce de l'argent. Ces gens sont, en quelque sorte, les libertins
de la pensée. Pouvant tout posséder, et conséquemment blasés, ils se
livrent à des efforts énormes pour se sortir de leur indifférence. Qui
sait les étudier trouve toujours une manie, un coin du cœur par où ils
sont accessibles. Chaboisseau paraissait retranché dans l'Antiquité
comme dans un camp imprenable.
—Il est sans doute digne de son enseigne, dit en souriant Étienne à
Lucien.
Chaboisseau, petit homme à cheveux poudrés, à redingote verdâtre, gilet
couleur noisette, décoré d'une culotte noire et terminé par des bas
chinés et des souliers qui craquaient sous le pied, prit les billets,
les examina; puis il les rendit à Lucien gravement.
—Messieurs Fendant et Cavalier sont de charmants garçons, des jeunes
gens pleins d'intelligence, mais je me trouve sans argent, dit-il d'une
voix douce.
—Mon ami sera coulant sur l'escompte, répondit Étienne.
—Je ne prendrais ces valeurs pour aucun avantage, dit le petit homme
dont les mots glissèrent sur la proposition de Lousteau comme le
couteau de la guillotine sur la tête d'un homme.
Les deux amis se retirèrent; en traversant l'antichambre, jusqu'où les
reconduisit prudemment Chaboisseau, Lucien aperçut un tas de bouquins
que l'escompteur, ancien libraire, avait achetés et parmi lesquels
brilla tout à coup aux yeux du romancier l'ouvrage de l'architecte
Ducerceau sur les maisons royales et les célèbres châteaux de France
dont les plans sont dessinés dans ce livre avec une grande exactitude.
—Me céderiez-vous cet ouvrage? dit Lucien.
—Oui, dit Chaboisseau qui d'escompteur redevint libraire.
—Quel prix?
—Cinquante francs.
—C'est cher, mais il me le faut; et je n'aurais pour vous payer que les
valeurs dont vous ne voulez pas.
—Vous avez un effet de cinq cents francs à six mois, je vous le
prendrai, dit Chaboisseau qui sans doute devait à Fendant et Cavalier
un reliquat de bordereau pour une somme équivalente.
Les deux amis rentrèrent dans la chambre grecque, où Chaboisseau fit
un petit bordereau à six pour cent d'intérêt et six pour cent de
commission, ce qui produisit une déduction de trente francs; il porta
sur le compte les cinquante francs, prix du Ducerceau, et tira de sa
caisse, pleine de beaux écus, quatre cent vingt francs.
—Ah çà! monsieur Chaboisseau, les effets sont tous bons ou tous
mauvais, pourquoi ne nous escomptez-vous pas les autres?
—Je n'escompte pas, je me paye d'une vente, dit le bonhomme.