rendait des services secrets au Ministère, homme fin et ambitieux
qui se coulait partout. Il salua Lucien avec lequel il s'était déjà
rencontré chez madame du Val-Noble, et il y eut dans son salut un
semblant d'amitié qui devait tromper Lucien. En trouvant là le jeune
journaliste, cet homme qui se faisait en politique ami de tout le
monde, afin de n'être pris au dépourvu par personne, comprit que Lucien
allait obtenir dans le monde autant de succès que dans la littérature.
Il vit un ambitieux en ce poète, et il l'enveloppa de protestations,
de témoignages d'amitié, d'intérêt, de manière à vieillir leur
connaissance et tromper Lucien sur la valeur de ses promesses et de
ses paroles. Des Lupeaulx avait pour principe de bien connaître ceux
dont il voulait se défaire, quand il trouvait en eux des rivaux. Ainsi
Lucien fut bien accueilli par le monde. Il comprit tout ce qu'il
devait au duc de Rhétoré, au ministre, à madame d'Espard, à madame de
Montcornet. Il alla causer avec chacune de ces femmes pendant quelques
moments avant de partir, et déploya pour elles toute la grâce de son
esprit.
—Quelle fatuité! dit des Lupeaulx à la marquise quand Lucien la quitta.
—Il se gâtera avant d'être mûr, dit à la marquise de Marsay en
souriant. Vous devez avoir des raisons cachées pour lui tourner ainsi
la tête.
Lucien trouva Coralie au fond de sa voiture dans la cour, elle était
venue l'attendre; il fut touché de cette attention, et lui raconta sa
soirée. A son grand étonnement, l'actrice approuva les nouvelles idées
qui trottaient déjà dans la tête de Lucien, et l'engagea fortement à
s'enrôler sous la bannière ministérielle.
—Tu n'as que des coups à gagner avec les Libéraux, ils conspirent, ils
ont tué le duc de Berry. Renverseront-ils le gouvernement? Jamais! Par
eux, tu n'arriveras à rien; tandis que, de l'autre côté, tu deviendras
comte de Rubempré. Tu peux rendre des services, être nommé pair de
France, épouser une femme riche. Sois ultra. D'ailleurs, c'est bon
genre, ajouta-t-elle en lançant le mot qui pour elle était la raison
suprême. La Val-Noble, chez qui je suis allée dîner, m'a dit que
Théodore Gaillard fondait décidément son petit journal royaliste appelé
le Réveil, afin de riposter aux plaisanteries du vôtre et du Miroir.
A l'entendre, monsieur de Villèle et son parti seront au Ministère
avant un an. Tâche de profiter de ce changement en te mettant avec eux
pendant qu'ils ne sont rien encore; mais ne dis rien à Étienne ni à tes
amis qui seraient capables de te jouer quelque mauvais tour.
Huit jours après, Lucien se présenta chez madame de Montcornet, où il
éprouva la plus violente agitation en revoyant la femme qu'il avait
tant aimée, et à laquelle sa plaisanterie avait percé le cœur. Louise
aussi s'était métamorphosée! Elle était redevenue ce qu'elle eût été
sans son séjour en province, grande dame. Il y avait dans son deuil une
grâce et une recherche qui annonçaient une veuve heureuse. Lucien crut
être pour quelque chose dans cette coquetterie, et il ne se trompait
pas; mais il avait, comme un ogre, goûté la chair fraîche, il resta
pendant toute cette soirée indécis entre la belle, l'amoureuse, la
voluptueuse Coralie, et la sèche, la hautaine, la cruelle Louise. Il
ne sut pas prendre un parti, sacrifier l'actrice à la grande dame. Ce
sacrifice, madame de Bargeton, qui ressentait alors de l'amour pour
Lucien en le voyant si spirituel et si beau, l'attendit pendant toute
la soirée; elle en fut pour ses frais, pour ses paroles insidieuses,
pour ses mines coquettes, et sortit du salon avec un irrévocable désir
de vengeance.
—Eh! bien, cher Lucien, dit-elle avec une bonté pleine de grâce
parisienne et de noblesse, vous deviez être mon orgueil, et vous m'avez
prise pour votre première victime. Je vous ai pardonné, mon enfant, en
songeant qu'il y avait un reste d'amour dans une pareille vengeance.
Madame de Bargeton reprenait sa position par cette phrase accompagnée
d'un air royal. Lucien, qui croyait avoir mille fois raison, se
trouvait avoir tort. Il ne fut question ni de la terrible lettre
d'adieu par laquelle il avait rompu, ni des motifs de la rupture.
Les femmes du grand monde ont un talent merveilleux pour amoindrir
leurs torts en en plaisantant. Elles peuvent et savent tout effacer
par un sourire, par une question qui joue la surprise. Elles ne se
souviennent de rien, elles expliquent tout, elles s'étonnent, elles
interrogent, elles commentent, elles amplifient, elles querellent,
et finissent par enlever leurs torts comme on enlève une tache par
un petit savonnage: vous les saviez noires, elles deviennent en un
moment blanches et innocentes. Quant à vous, vous êtes bienheureux
de ne pas vous trouver coupable de quelque crime irrémissible. En
un moment, Lucien et Louise avaient repris leurs illusions sur
eux-mêmes, parlaient le langage de l'amitié; mais Lucien, ivre de
vanité satisfaite, ivre de Coralie, qui, disons-le, lui rendait la vie
facile, ne sut pas répondre nettement à ce mot que Louise accompagna
d'un soupir d'hésitation: Êtes-vous heureux? Un non mélancolique eût
fait sa fortune. Il crut être spirituel en expliquant Coralie; il se
dit aimé pour lui-même, enfin toutes les bêtises de l'homme épris.
Madame de Bargeton se mordit les lèvres. Tout fut dit. Madame d'Espard
vint auprès de sa cousine avec madame de Montcornet. Lucien se vit,
pour ainsi dire, le héros de la soirée: il fut caressé, câliné, fêté
par ces trois femmes qui l'entortillèrent avec un art infini. Son
succès dans ce beau et brillant monde ne fut donc pas moindre qu'au
sein du journalisme. La belle mademoiselle des Touches, si célèbre sous
le nom de Camille Maupin, et à qui mesdames d'Espard et de Bargeton
présentèrent Lucien, l'invita pour l'un de ses mercredis à dîner, et
parut émue de cette beauté si justement fameuse. Lucien essaya de
prouver qu'il était encore plus spirituel que beau. Mademoiselle des
Touches exprima son admiration avec cette naïveté d'enjouement et cette
jolie fureur d'amitié superficielle à laquelle se prennent tous ceux
qui ne connaissent pas à fond la vie parisienne, où l'habitude et la
continuité des jouissances rendent si avide de la nouveauté.
—Si je lui plaisais autant qu'elle me plaît, dit Lucien à Rastignac et
à de Marsay, nous abrégerions le roman.....
—Vous savez l'un et l'autre trop bien les écrire pour vouloir en faire,
répondit Rastignac. Entre auteurs, peut-on jamais s'aimer? Il arrive
toujours un certain moment où l'on se dit de petits mots piquants.
—Vous ne feriez pas un mauvais rêve, lui dit en riant de Marsay.
Cette charmante fille a trente ans, il est vrai; mais elle a près de
quatre-vingt mille livres de rente. Elle est adorablement capricieuse,
et le caractère de sa beauté doit se soutenir fort long-temps. Coralie
est une petite sotte, mon cher, bonne pour vous poser; car il ne faut
pas qu'un joli garçon reste sans maîtresse; mais si vous ne faites
pas quelque belle conquête dans le monde, l'actrice vous nuirait à la
longue. Allons, mon cher, supplantez Conti qui va chanter avec Camille
Maupin. De tout temps la poésie a eu le pas sur la musique.
Quand Lucien entendit mademoiselle des Touches et Conti, ses espérances
s'envolèrent.
—Conti chante trop bien, dit-il à des Lupeaulx.
Lucien revint à madame de Bargeton, qui l'emmena dans le salon où était
la marquise d'Espard.
—Eh! bien, ne voulez-vous pas vous intéresser à lui? dit madame de
Bargeton à sa cousine.
—Mais monsieur Chardon, dit la marquise d'un air à la fois impertinent
et doux, doit se mettre en position d'être patronné sans inconvénient.
Pour obtenir l'ordonnance qui lui permettra de quitter le misérable nom
de son père pour celui de sa mère, ne doit-il pas être au moins des
nôtres?
—Avant deux mois j'aurai tout arrangé, dit Lucien.
—Eh! bien, dit la marquise, je verrai mon père et mon oncle qui sont de
service auprès du roi, ils en parleront au chancelier.
Le diplomate et ces deux femmes avaient bien deviné l'endroit sensible
chez Lucien. Ce poète, ravi des splendeurs aristocratiques, ressentait
des mortifications indicibles à s'entendre appeler Chardon, quand
il voyait n'entrer dans les salons que des hommes portant des noms
sonores enchâssés dans des titres. Cette douleur se répéta partout
où il se produisit pendant quelques jours. Il éprouvait d'ailleurs
une sensation tout aussi désagréable en redescendant aux affaires
de son métier, après être allé la veille dans le grand monde, où il
se montrait convenablement avec l'équipage et les gens de Coralie.
Il apprit à monter à cheval pour pouvoir galoper à la portière des
voitures de madame d'Espard, de mademoiselle des Touches et de la
comtesse de Montcornet, privilége qu'il avait tant envié à son arrivée
à Paris. Finot fut enchanté de procurer à son rédacteur essentiel une
entrée de faveur à l'Opéra. Lucien appartint dès lors au monde spécial
des élégants de cette époque. Il rendit à Rastignac et à ses amis du
monde un splendide déjeuner; mais il commit la faute de le donner chez
Coralie. Lucien était trop jeune, trop poète et trop confiant pour
connaître certaines nuances. Une actrice, excellente fille, mais sans
éducation, pouvait-elle lui apprendre la vie? Le provincial prouva de
la manière la plus évidente à ces jeunes gens, pleins de mauvaises
dispositions pour lui, cette collusion d'intérêts entre l'actrice et
lui que tout jeune homme jalouse secrètement et que chacun flétrit.
Celui qui le soir même en plaisanta le plus cruellement fut Rastignac,
quoiqu'il se soutînt dans le monde par des moyens pareils, mais en
gardant si bien les apparences, qu'il pouvait traiter la médisance
de calomnie. Lucien avait promptement appris le whist. Le jeu devint
une passion chez lui. Coralie, pour éviter toute rivalité, loin de
désapprouver Lucien, favorisait ses dissipations avec l'aveuglement
particulier aux sentiments entiers, qui ne voient jamais que le
présent, et qui sacrifient tout, même l'avenir, à la jouissance
du moment. Le caractère de l'amour véritable offre de constantes
similitudes avec l'enfance: il en a l'irréflexion, l'imprudence, la
dissipation, le rire et les pleurs.
A cette époque florissait une société de jeunes gens riches et
désœuvrés appelés _viveurs_, et qui vivaient en effet avec une
incroyable insouciance, intrépides mangeurs, buveurs plus intrépides
encore. Tous bourreaux d'argent et mêlant les plus rudes plaisanteries
à cette existence, non pas folle, mais enragée, ils ne reculaient
devant aucune impossibilité, se faisaient gloire de leurs méfaits,
contenus néanmoins dans de certaines bornes. L'esprit le plus original
couvrait leurs escapades, il était impossible de ne pas les leur
pardonner. Aucun fait n'accuse si hautement l'ilotisme auquel la
Restauration avait condamné la jeunesse. Les jeunes gens, qui ne
savaient à quoi employer leurs forces, ne les jetaient pas seulement
dans le journalisme, dans les conspirations, dans la littérature et
dans l'art, ils les dissipaient dans les plus étranges excès, tant il
y avait de séve et de luxuriantes puissances dans la jeune France.
Travailleuse, cette belle jeunesse voulait le pouvoir et le plaisir;
artiste, elle voulait des trésors; oisive, elle voulait animer ses
passions; de toute manière elle voulait une place, et la politique
ne lui en faisait nulle part. Les viveurs étaient des gens presque
tous doués de facultés éminentes; quelques-uns les ont perdues dans
cette vie énervante, quelques autres y ont résisté. Le plus célèbre de
ces viveurs, le plus spirituel, Rastignac a fini par entrer, conduit
par de Marsay, dans une carrière sérieuse où il s'est distingué. Les
plaisanteries auxquelles ces jeunes gens se sont livrés sont devenues
si fameuses qu'elles ont fourni le sujet de plusieurs vaudevilles.
Lucien lancé par Blondet dans cette société de dissipateurs, y
brilla près de Bixiou, l'un des esprits les plus méchants et le plus
infatigable railleur de ce temps. Pendant tout l'hiver, la vie de
Lucien fut donc une longue ivresse coupée par les faciles travaux du
journalisme; il continua la série de ses petits articles, et fit des
efforts énormes pour produire de temps en temps quelques belles pages
de critique fortement pensée. Mais l'étude était une exception, le
poète ne s'y adonnait que contraint par la nécessité: les déjeuners,
les dîners, les parties de plaisir, les soirées du monde, le jeu
prenaient tout son temps, et Coralie dévorait le reste. Lucien se
défendait de songer au lendemain. Il voyait d'ailleurs ses prétendus
amis se conduisant tous comme lui, défrayés par des prospectus de
librairie chèrement payés, par des primes données à certains articles
nécessaires aux spéculations hasardées, mangeant à même et peu soucieux
de l'avenir. Une fois admis dans le journalisme et dans la littérature
sur un pied d'égalité, Lucien aperçut des difficultés énormes à vaincre
au cas où il voudrait s'élever: chacun consentait à l'avoir pour égal,
nul ne le voulait pour supérieur. Insensiblement il renonça donc à la
gloire littéraire en croyant la fortune politique plus facile à obtenir.
—L'intrigue soulève moins de passions contraires que le talent, ses
menées sourdes n'éveillent l'attention de personne, lui dit un jour
Châtelet avec qui Lucien s'était raccommodé. L'intrigue est d'ailleurs
supérieure au talent. De rien, elle fait quelque chose; tandis que la
plupart du temps les immenses ressources du talent ne servent à rien.
A travers cette vie abondante, pleine de luxe, où toujours le Lendemain
marchait sur les talons de la Veille au milieu d'une orgie et ne
trouvait point le travail promis, Lucien poursuivit donc sa pensée
principale: il était assidu dans le monde, il courtisait madame de
Bargeton, la marquise d'Espard, la comtesse de Montcornet, et ne
manquait jamais une seule des soirées de mademoiselle des Touches. Il
arrivait dans le monde avant une partie de plaisir, après quelque dîner
donné par les auteurs ou par les libraires; il quittait les salons
pour un souper, fruit de quelque pari. Les frais de la conversation
parisienne et le jeu absorbaient le peu d'idées et de forces que lui
laissaient ses excès. Lucien n'eut plus alors cette lucidité d'esprit,
cette froideur de tête nécessaires pour observer autour de lui, pour
déployer le tact exquis que les parvenus doivent employer à tout
instant; il lui fut impossible de reconnaître les moments où madame de
Bargeton revenait à lui, s'éloignait blessée, lui faisait grâce ou le
condamnait de nouveau. Châtelet aperçut les chances qui restaient à son
rival, et devint l'ami de Lucien pour le maintenir dans la dissipation
où se perdaient ses forces. Rastignac, jaloux de son compatriote et qui
trouvait d'ailleurs dans le baron un allié plus sûr et plus utile que
Lucien, en épousa la cause. Aussi, quelques jours après l'entrevue du
Pétrarque et de la Laure d'Angoulême, Rastignac avait-il réconcilié le
poète et le vieux beau de l'Empire au milieu d'un magnifique souper au
Rocher de Cancale. Lucien, qui rentrait toujours le matin et se levait
au milieu de la journée, ne savait pas résister à un amour à domicile
et toujours prêt. Ainsi le ressort de sa volonté, sans cesse assoupli
par une paresse qui le rendait indifférent aux belles résolutions
prises dans les moments où il entrevoyait sa position sous son vrai
jour, devint nul, et ne répondit bientôt plus aux plus fortes pressions
de la misère. Après avoir été très-heureuse de voir Lucien s'amusant,
après l'avoir encouragé en voyant dans cette dissipation des gages pour
la durée de son attachement et des liens dans les nécessités qu'elle
créait, la douce et tendre Coralie eut le courage de recommander à son
amant de ne pas oublier le travail, et fut plusieurs fois obligée de
lui rappeler qu'il avait gagné peu de chose dans son mois. L'amant et
la maîtresse s'endettèrent avec une effrayante rapidité. Les quinze
cents francs restant sur le prix des Marguerites, les premiers cinq
cents francs gagnés par Lucien avaient été promptement dévorés. En
trois mois, ses articles ne produisirent pas au poète plus de mille
francs, et il crut avoir énormément travaillé. Mais Lucien avait adopté
déjà la jurisprudence plaisante des viveurs sur les dettes. Les dettes
sont jolies chez les jeunes gens de vingt-cinq ans; plus tard, personne
ne les pardonne. Il est à remarquer que certaines âmes, vraiment
poétiques, mais où la volonté faiblit, occupées à sentir pour rendre
leurs sensations par des images, manquent essentiellement du sens moral
qui doit accompagner toute observation. Les poètes aiment plutôt à
recevoir en eux des impressions que d'entrer chez les autres y étudier
le mécanisme des sentiments. Ainsi Lucien ne demanda pas compte aux
viveurs de ceux d'entre eux qui disparaissaient, il ne vit pas l'avenir
de ces prétendus amis qui les uns avaient des héritages, les autres des
espérances certaines, ceux-ci des talents reconnus, ceux-là la foi la
plus intrépide en leur destinée et le dessein prémédité de tourner les
lois. Lucien crut à son avenir en se fiant à ces axiomes profonds de
Blondet:
«Tout finit par s'arranger.—Rien ne se dérange chez les gens qui n'ont
rien.—Nous ne pouvons perdre que la fortune que nous cherchons!—En
allant avec le courant, on finit par arriver quelque part.—Un homme
d'esprit qui a pied dans le monde fait fortune quand il le veut!»
Cet hiver, rempli par tant de plaisirs, fut nécessaire à Théodore
Gaillard et à Hector Merlin pour trouver les capitaux qu'exigeait la
fondation du Réveil, dont le premier numéro ne parut qu'en mars 1822.
Cette affaire se traitait chez madame du Val-Noble. Cette élégante
et spirituelle courtisane qui disait, en montrant ses magnifiques
appartements:—Voilà les comptes des mille et une nuits! exerçait une
certaine influence sur les banquiers, les grands seigneurs et les
écrivains du parti royaliste tous habitués à se réunir dans son salon
pour traiter des affaires qui ne pouvaient être traitées que là.
Hector Merlin, à qui la rédaction en chef du Réveil était promise,
devait avoir pour bras droit Lucien, devenu son ami intime, et à qui
le feuilleton d'un des journaux ministériels fut également promis. Ce
changement de front dans la position de Lucien se préparait sourdement
à travers les plaisirs de sa vie. Il se croyait un grand politique en
dissimulant ce coup de théâtre, et comptait beaucoup sur les largesses
ministérielles pour arranger ses comptes, pour dissiper les ennuis
secrets de Coralie. L'actrice, toujours souriant, lui cachait sa
détresse; mais Bérénice, plus hardie, instruisait Lucien. Lucien, comme
tous les poètes, s'apitoyait un moment sur les désastres, il promettait
de travailler, il oubliait sa promesse et noyait ce souci passager
dans ses débauches. Le jour où Coralie apercevait des nuages sur le
front de Lucien, elle grondait Bérénice et disait à son poète que tout
se pacifiait. Madame d'Espard et madame de Bargeton attendaient la
conversation de Lucien pour faire demander au ministre par Châtelet
l'ordonnance tant désirée par le poète. Lucien avait promis de dédier
ses Marguerites à la marquise d'Espard, qui paraissait très-flattée
d'une distinction que les auteurs ont rendue rare depuis qu'ils sont
devenus un pouvoir. Quand Lucien allait le soir chez Dauriat et
demandait où en était son livre, le libraire lui opposait d'excellentes
raisons pour retarder la mise sous presse. Dauriat avait telle ou telle
opération en train qui lui prenait tout son temps, Ladvocat allait
publier un nouveau volume de monsieur Hugo contre lequel il ne fallait
pas se heurter, les secondes Méditations de monsieur de Lamartine
étaient sous presse, et deux importants recueils de poésie ne devaient
pas se rencontrer, Lucien devait d'ailleurs se fier à l'habileté de
son libraire. Cependant les besoins de Lucien devenaient pressants,
et il eut recours à Finot qui lui fit quelques avances sur des
articles. Quand le soir, à souper, Lucien, un peu triste, expliquait
sa situation à ses amis les viveurs, ils noyaient ses scrupules dans
des flots de vin de Champagne glacé de plaisanterie. Les dettes! il
n'y a pas d'homme fort sans dettes! Les dettes représentent des besoins
satisfaits, des vices exigeants. Un homme ne parvient que pressé par la
main de fer de la nécessité.
—Aux grands hommes, le Mont-de-Piété reconnaissant! lui criait Blondet.
—Tout vouloir, c'est devoir tout, criait Bixiou.
—Non, tout devoir, c'est avoir eu tout! répondait des Lupeaulx.
Les viveurs savaient prouver à cet enfant que ses dettes seraient
l'aiguillon d'or avec lequel il piquerait les chevaux attelés au
char de sa fortune. Puis toujours César avec ses quarante millions
de dettes, et Frédéric II recevant de son père un ducat par mois, et
toujours les fameux, les corrupteurs exemples des grands hommes montrés
dans leurs vices et non dans la toute-puissance de leur courage et de
leurs conceptions! Enfin la voiture, les chevaux et le mobilier de
Coralie furent saisis par plusieurs créanciers pour des sommes dont le
total montait à quatre mille francs. Quand Lucien recourut à Lousteau
pour lui redemander le billet de mille francs qu'il lui avait prêté,
Lousteau lui montra des papiers timbrés qui établissaient chez Florine
une position analogue à celle de Coralie; mais Lousteau reconnaissant
lui proposa de faire des démarches nécessaires pour placer l'Archer de
Charles IX.
—Comment Florine en est-elle arrivée là? demanda Lucien.
—Le Matifat s'est effrayé, répondit Lousteau, nous l'avons perdu;
mais si Florine le veut, il payera cher sa trahison! Je te conterai
l'affaire!
Trois jours après la démarche inutile faite par Lucien chez Lousteau,
les deux amants déjeunaient tristement au coin du feu dans la belle
chambre à coucher; Bérénice leur avait cuisiné des œufs sur le plat
dans la cheminée, car la cuisinière, le cocher, les gens étaient
partis. Il était impossible de disposer du mobilier saisi. Il n'y
avait plus dans le ménage aucun objet d'or ou d'argent, ni aucune
valeur intrinsèque, mais tout était d'ailleurs représenté par des
reconnaissances du Mont-de-Piété formant un petit volume in-octavo
très-instructif. Bérénice avait conservé deux couverts. Le petit
journal rendait des services inappréciables à Lucien et à Coralie
en maintenant le tailleur, la marchande de modes et la couturière,
qui tous tremblaient de mécontenter un journaliste capable de
tympaniser leurs établissements. Lousteau vint pendant le déjeuner en
criant:—Hourrah! Vive l'Archer de Charles IX! J'ai _lavé_ pour cent
francs de livres, mes enfants, dit-il, partageons!
Il remit cinquante francs à Coralie, et envoya Bérénice chercher un
déjeuner substantiel.
—Hier, Hector Merlin et moi nous avons dîné avec des libraires, et nous
avons préparé la vente de ton roman par de savantes insinuations. Tu
es en marché avec Dauriat; mais Dauriat lésine, il ne veut pas donner
plus de quatre mille francs pour deux mille exemplaires, et tu veux
six mille francs. Nous t'avons fait deux fois plus grand que Walter
Scott. Oh! tu as dans le ventre des romans incomparables! tu n'offres
pas un livre, mais une affaire; tu n'es pas l'auteur d'un roman plus
ou moins ingénieux, tu seras une collection! Ce mot collection a porté
coup. Ainsi n'oublie pas ton rôle, tu as en portefeuille: _la Grande
mademoiselle_, ou _la France sous Louis XIV_.—_Cotillon Ier_, ou _les
Premiers jours de Louis XV_.—_la Reine et le Cardinal_, ou _Tableau
de Paris sous la Fronde_.—_Le fils de Concini_, ou _Une intrigue de
Richelieu_!... Ces romans seront annoncés sur la couverture. Nous
appelons cette manœuvre berner les succès. On fait sauter ses livres
sur la couverture jusqu'à ce qu'ils deviennent célèbres, et l'on est
alors bien plus grand par les œuvres qu'on ne fait pas que par celles
qu'on a faites. Le _Sous presse_ est l'hypothèque littéraire! Allons,
rions un peu? Voici du vin de Champagne. Tu comprends, Lucien, que nos
hommes ont ouvert des yeux grands comme tes soucoupes.... Tu as donc
encore des soucoupes?
—Elles sont saisies, dit Coralie.