On annonça des Lupeaulx, un maître des requêtes en faveur et qui

rendait des services secrets au Ministère, homme fin et ambitieux

qui se coulait partout. Il salua Lucien avec lequel il s'était déjà

rencontré chez madame du Val-Noble, et il y eut dans son salut un

semblant d'amitié qui devait tromper Lucien. En trouvant là le jeune

journaliste, cet homme qui se faisait en politique ami de tout le

monde, afin de n'être pris au dépourvu par personne, comprit que Lucien

allait obtenir dans le monde autant de succès que dans la littérature.

Il vit un ambitieux en ce poète, et il l'enveloppa de protestations,

de témoignages d'amitié, d'intérêt, de manière à vieillir leur

connaissance et tromper Lucien sur la valeur de ses promesses et de

ses paroles. Des Lupeaulx avait pour principe de bien connaître ceux

dont il voulait se défaire, quand il trouvait en eux des rivaux. Ainsi

Lucien fut bien accueilli par le monde. Il comprit tout ce qu'il

devait au duc de Rhétoré, au ministre, à madame d'Espard, à madame de

Montcornet. Il alla causer avec chacune de ces femmes pendant quelques

moments avant de partir, et déploya pour elles toute la grâce de son

esprit.

—Quelle fatuité! dit des Lupeaulx à la marquise quand Lucien la quitta.

—Il se gâtera avant d'être mûr, dit à la marquise de Marsay en

souriant. Vous devez avoir des raisons cachées pour lui tourner ainsi

la tête.

Lucien trouva Coralie au fond de sa voiture dans la cour, elle était

venue l'attendre; il fut touché de cette attention, et lui raconta sa

soirée. A son grand étonnement, l'actrice approuva les nouvelles idées

qui trottaient déjà dans la tête de Lucien, et l'engagea fortement à

s'enrôler sous la bannière ministérielle.

—Tu n'as que des coups à gagner avec les Libéraux, ils conspirent, ils

ont tué le duc de Berry. Renverseront-ils le gouvernement? Jamais! Par

eux, tu n'arriveras à rien; tandis que, de l'autre côté, tu deviendras

comte de Rubempré. Tu peux rendre des services, être nommé pair de

France, épouser une femme riche. Sois ultra. D'ailleurs, c'est bon

genre, ajouta-t-elle en lançant le mot qui pour elle était la raison

suprême. La Val-Noble, chez qui je suis allée dîner, m'a dit que

Théodore Gaillard fondait décidément son petit journal royaliste appelé

le Réveil, afin de riposter aux plaisanteries du vôtre et du Miroir.

A l'entendre, monsieur de Villèle et son parti seront au Ministère

avant un an. Tâche de profiter de ce changement en te mettant avec eux

pendant qu'ils ne sont rien encore; mais ne dis rien à Étienne ni à tes

amis qui seraient capables de te jouer quelque mauvais tour.

Huit jours après, Lucien se présenta chez madame de Montcornet, où il

éprouva la plus violente agitation en revoyant la femme qu'il avait

tant aimée, et à laquelle sa plaisanterie avait percé le cœur. Louise

aussi s'était métamorphosée! Elle était redevenue ce qu'elle eût été

sans son séjour en province, grande dame. Il y avait dans son deuil une

grâce et une recherche qui annonçaient une veuve heureuse. Lucien crut

être pour quelque chose dans cette coquetterie, et il ne se trompait

pas; mais il avait, comme un ogre, goûté la chair fraîche, il resta

pendant toute cette soirée indécis entre la belle, l'amoureuse, la

voluptueuse Coralie, et la sèche, la hautaine, la cruelle Louise. Il

ne sut pas prendre un parti, sacrifier l'actrice à la grande dame. Ce

sacrifice, madame de Bargeton, qui ressentait alors de l'amour pour

Lucien en le voyant si spirituel et si beau, l'attendit pendant toute

la soirée; elle en fut pour ses frais, pour ses paroles insidieuses,

pour ses mines coquettes, et sortit du salon avec un irrévocable désir

de vengeance.

—Eh! bien, cher Lucien, dit-elle avec une bonté pleine de grâce

parisienne et de noblesse, vous deviez être mon orgueil, et vous m'avez

prise pour votre première victime. Je vous ai pardonné, mon enfant, en

songeant qu'il y avait un reste d'amour dans une pareille vengeance.

Madame de Bargeton reprenait sa position par cette phrase accompagnée

d'un air royal. Lucien, qui croyait avoir mille fois raison, se

trouvait avoir tort. Il ne fut question ni de la terrible lettre

d'adieu par laquelle il avait rompu, ni des motifs de la rupture.

Les femmes du grand monde ont un talent merveilleux pour amoindrir

leurs torts en en plaisantant. Elles peuvent et savent tout effacer

par un sourire, par une question qui joue la surprise. Elles ne se

souviennent de rien, elles expliquent tout, elles s'étonnent, elles

interrogent, elles commentent, elles amplifient, elles querellent,

et finissent par enlever leurs torts comme on enlève une tache par

un petit savonnage: vous les saviez noires, elles deviennent en un

moment blanches et innocentes. Quant à vous, vous êtes bienheureux

de ne pas vous trouver coupable de quelque crime irrémissible. En

un moment, Lucien et Louise avaient repris leurs illusions sur

eux-mêmes, parlaient le langage de l'amitié; mais Lucien, ivre de

vanité satisfaite, ivre de Coralie, qui, disons-le, lui rendait la vie

facile, ne sut pas répondre nettement à ce mot que Louise accompagna

d'un soupir d'hésitation: Êtes-vous heureux? Un non mélancolique eût

fait sa fortune. Il crut être spirituel en expliquant Coralie; il se

dit aimé pour lui-même, enfin toutes les bêtises de l'homme épris.

Madame de Bargeton se mordit les lèvres. Tout fut dit. Madame d'Espard

vint auprès de sa cousine avec madame de Montcornet. Lucien se vit,

pour ainsi dire, le héros de la soirée: il fut caressé, câliné, fêté

par ces trois femmes qui l'entortillèrent avec un art infini. Son

succès dans ce beau et brillant monde ne fut donc pas moindre qu'au

sein du journalisme. La belle mademoiselle des Touches, si célèbre sous

le nom de Camille Maupin, et à qui mesdames d'Espard et de Bargeton

présentèrent Lucien, l'invita pour l'un de ses mercredis à dîner, et

parut émue de cette beauté si justement fameuse. Lucien essaya de

prouver qu'il était encore plus spirituel que beau. Mademoiselle des

Touches exprima son admiration avec cette naïveté d'enjouement et cette

jolie fureur d'amitié superficielle à laquelle se prennent tous ceux

qui ne connaissent pas à fond la vie parisienne, où l'habitude et la

continuité des jouissances rendent si avide de la nouveauté.

—Si je lui plaisais autant qu'elle me plaît, dit Lucien à Rastignac et

à de Marsay, nous abrégerions le roman.....

—Vous savez l'un et l'autre trop bien les écrire pour vouloir en faire,

répondit Rastignac. Entre auteurs, peut-on jamais s'aimer? Il arrive

toujours un certain moment où l'on se dit de petits mots piquants.

—Vous ne feriez pas un mauvais rêve, lui dit en riant de Marsay.

Cette charmante fille a trente ans, il est vrai; mais elle a près de

quatre-vingt mille livres de rente. Elle est adorablement capricieuse,

et le caractère de sa beauté doit se soutenir fort long-temps. Coralie

est une petite sotte, mon cher, bonne pour vous poser; car il ne faut

pas qu'un joli garçon reste sans maîtresse; mais si vous ne faites

pas quelque belle conquête dans le monde, l'actrice vous nuirait à la

longue. Allons, mon cher, supplantez Conti qui va chanter avec Camille

Maupin. De tout temps la poésie a eu le pas sur la musique.

Quand Lucien entendit mademoiselle des Touches et Conti, ses espérances

s'envolèrent.

—Conti chante trop bien, dit-il à des Lupeaulx.

Lucien revint à madame de Bargeton, qui l'emmena dans le salon où était

la marquise d'Espard.

—Eh! bien, ne voulez-vous pas vous intéresser à lui? dit madame de

Bargeton à sa cousine.

—Mais monsieur Chardon, dit la marquise d'un air à la fois impertinent

et doux, doit se mettre en position d'être patronné sans inconvénient.

Pour obtenir l'ordonnance qui lui permettra de quitter le misérable nom

de son père pour celui de sa mère, ne doit-il pas être au moins des

nôtres?

—Avant deux mois j'aurai tout arrangé, dit Lucien.

—Eh! bien, dit la marquise, je verrai mon père et mon oncle qui sont de

service auprès du roi, ils en parleront au chancelier.

Le diplomate et ces deux femmes avaient bien deviné l'endroit sensible

chez Lucien. Ce poète, ravi des splendeurs aristocratiques, ressentait

des mortifications indicibles à s'entendre appeler Chardon, quand

il voyait n'entrer dans les salons que des hommes portant des noms

sonores enchâssés dans des titres. Cette douleur se répéta partout

où il se produisit pendant quelques jours. Il éprouvait d'ailleurs

une sensation tout aussi désagréable en redescendant aux affaires

de son métier, après être allé la veille dans le grand monde, où il

se montrait convenablement avec l'équipage et les gens de Coralie.

Il apprit à monter à cheval pour pouvoir galoper à la portière des

voitures de madame d'Espard, de mademoiselle des Touches et de la

comtesse de Montcornet, privilége qu'il avait tant envié à son arrivée

à Paris. Finot fut enchanté de procurer à son rédacteur essentiel une

entrée de faveur à l'Opéra. Lucien appartint dès lors au monde spécial

des élégants de cette époque. Il rendit à Rastignac et à ses amis du

monde un splendide déjeuner; mais il commit la faute de le donner chez

Coralie. Lucien était trop jeune, trop poète et trop confiant pour

connaître certaines nuances. Une actrice, excellente fille, mais sans

éducation, pouvait-elle lui apprendre la vie? Le provincial prouva de

la manière la plus évidente à ces jeunes gens, pleins de mauvaises

dispositions pour lui, cette collusion d'intérêts entre l'actrice et

lui que tout jeune homme jalouse secrètement et que chacun flétrit.

Celui qui le soir même en plaisanta le plus cruellement fut Rastignac,

quoiqu'il se soutînt dans le monde par des moyens pareils, mais en

gardant si bien les apparences, qu'il pouvait traiter la médisance

de calomnie. Lucien avait promptement appris le whist. Le jeu devint

une passion chez lui. Coralie, pour éviter toute rivalité, loin de

désapprouver Lucien, favorisait ses dissipations avec l'aveuglement

particulier aux sentiments entiers, qui ne voient jamais que le

présent, et qui sacrifient tout, même l'avenir, à la jouissance

du moment. Le caractère de l'amour véritable offre de constantes

similitudes avec l'enfance: il en a l'irréflexion, l'imprudence, la

dissipation, le rire et les pleurs.

A cette époque florissait une société de jeunes gens riches et

désœuvrés appelés _viveurs_, et qui vivaient en effet avec une

incroyable insouciance, intrépides mangeurs, buveurs plus intrépides

encore. Tous bourreaux d'argent et mêlant les plus rudes plaisanteries

à cette existence, non pas folle, mais enragée, ils ne reculaient

devant aucune impossibilité, se faisaient gloire de leurs méfaits,

contenus néanmoins dans de certaines bornes. L'esprit le plus original

couvrait leurs escapades, il était impossible de ne pas les leur

pardonner. Aucun fait n'accuse si hautement l'ilotisme auquel la

Restauration avait condamné la jeunesse. Les jeunes gens, qui ne

savaient à quoi employer leurs forces, ne les jetaient pas seulement

dans le journalisme, dans les conspirations, dans la littérature et

dans l'art, ils les dissipaient dans les plus étranges excès, tant il

y avait de séve et de luxuriantes puissances dans la jeune France.

Travailleuse, cette belle jeunesse voulait le pouvoir et le plaisir;

artiste, elle voulait des trésors; oisive, elle voulait animer ses

passions; de toute manière elle voulait une place, et la politique

ne lui en faisait nulle part. Les viveurs étaient des gens presque

tous doués de facultés éminentes; quelques-uns les ont perdues dans

cette vie énervante, quelques autres y ont résisté. Le plus célèbre de

ces viveurs, le plus spirituel, Rastignac a fini par entrer, conduit

par de Marsay, dans une carrière sérieuse où il s'est distingué. Les

plaisanteries auxquelles ces jeunes gens se sont livrés sont devenues

si fameuses qu'elles ont fourni le sujet de plusieurs vaudevilles.

Lucien lancé par Blondet dans cette société de dissipateurs, y

brilla près de Bixiou, l'un des esprits les plus méchants et le plus

infatigable railleur de ce temps. Pendant tout l'hiver, la vie de

Lucien fut donc une longue ivresse coupée par les faciles travaux du

journalisme; il continua la série de ses petits articles, et fit des

efforts énormes pour produire de temps en temps quelques belles pages

de critique fortement pensée. Mais l'étude était une exception, le

poète ne s'y adonnait que contraint par la nécessité: les déjeuners,

les dîners, les parties de plaisir, les soirées du monde, le jeu

prenaient tout son temps, et Coralie dévorait le reste. Lucien se

défendait de songer au lendemain. Il voyait d'ailleurs ses prétendus

amis se conduisant tous comme lui, défrayés par des prospectus de

librairie chèrement payés, par des primes données à certains articles

nécessaires aux spéculations hasardées, mangeant à même et peu soucieux

de l'avenir. Une fois admis dans le journalisme et dans la littérature

sur un pied d'égalité, Lucien aperçut des difficultés énormes à vaincre

au cas où il voudrait s'élever: chacun consentait à l'avoir pour égal,

nul ne le voulait pour supérieur. Insensiblement il renonça donc à la

gloire littéraire en croyant la fortune politique plus facile à obtenir.

—L'intrigue soulève moins de passions contraires que le talent, ses

menées sourdes n'éveillent l'attention de personne, lui dit un jour

Châtelet avec qui Lucien s'était raccommodé. L'intrigue est d'ailleurs

supérieure au talent. De rien, elle fait quelque chose; tandis que la

plupart du temps les immenses ressources du talent ne servent à rien.

A travers cette vie abondante, pleine de luxe, où toujours le Lendemain

marchait sur les talons de la Veille au milieu d'une orgie et ne

trouvait point le travail promis, Lucien poursuivit donc sa pensée

principale: il était assidu dans le monde, il courtisait madame de

Bargeton, la marquise d'Espard, la comtesse de Montcornet, et ne

manquait jamais une seule des soirées de mademoiselle des Touches. Il

arrivait dans le monde avant une partie de plaisir, après quelque dîner

donné par les auteurs ou par les libraires; il quittait les salons

pour un souper, fruit de quelque pari. Les frais de la conversation

parisienne et le jeu absorbaient le peu d'idées et de forces que lui

laissaient ses excès. Lucien n'eut plus alors cette lucidité d'esprit,

cette froideur de tête nécessaires pour observer autour de lui, pour

déployer le tact exquis que les parvenus doivent employer à tout

instant; il lui fut impossible de reconnaître les moments où madame de

Bargeton revenait à lui, s'éloignait blessée, lui faisait grâce ou le

condamnait de nouveau. Châtelet aperçut les chances qui restaient à son

rival, et devint l'ami de Lucien pour le maintenir dans la dissipation

où se perdaient ses forces. Rastignac, jaloux de son compatriote et qui

trouvait d'ailleurs dans le baron un allié plus sûr et plus utile que

Lucien, en épousa la cause. Aussi, quelques jours après l'entrevue du

Pétrarque et de la Laure d'Angoulême, Rastignac avait-il réconcilié le

poète et le vieux beau de l'Empire au milieu d'un magnifique souper au

Rocher de Cancale. Lucien, qui rentrait toujours le matin et se levait

au milieu de la journée, ne savait pas résister à un amour à domicile

et toujours prêt. Ainsi le ressort de sa volonté, sans cesse assoupli

par une paresse qui le rendait indifférent aux belles résolutions

prises dans les moments où il entrevoyait sa position sous son vrai

jour, devint nul, et ne répondit bientôt plus aux plus fortes pressions

de la misère. Après avoir été très-heureuse de voir Lucien s'amusant,

après l'avoir encouragé en voyant dans cette dissipation des gages pour

la durée de son attachement et des liens dans les nécessités qu'elle

créait, la douce et tendre Coralie eut le courage de recommander à son

amant de ne pas oublier le travail, et fut plusieurs fois obligée de

lui rappeler qu'il avait gagné peu de chose dans son mois. L'amant et

la maîtresse s'endettèrent avec une effrayante rapidité. Les quinze

cents francs restant sur le prix des Marguerites, les premiers cinq

cents francs gagnés par Lucien avaient été promptement dévorés. En

trois mois, ses articles ne produisirent pas au poète plus de mille

francs, et il crut avoir énormément travaillé. Mais Lucien avait adopté

déjà la jurisprudence plaisante des viveurs sur les dettes. Les dettes

sont jolies chez les jeunes gens de vingt-cinq ans; plus tard, personne

ne les pardonne. Il est à remarquer que certaines âmes, vraiment

poétiques, mais où la volonté faiblit, occupées à sentir pour rendre

leurs sensations par des images, manquent essentiellement du sens moral

qui doit accompagner toute observation. Les poètes aiment plutôt à

recevoir en eux des impressions que d'entrer chez les autres y étudier

le mécanisme des sentiments. Ainsi Lucien ne demanda pas compte aux

viveurs de ceux d'entre eux qui disparaissaient, il ne vit pas l'avenir

de ces prétendus amis qui les uns avaient des héritages, les autres des

espérances certaines, ceux-ci des talents reconnus, ceux-là la foi la

plus intrépide en leur destinée et le dessein prémédité de tourner les

lois. Lucien crut à son avenir en se fiant à ces axiomes profonds de

Blondet:

«Tout finit par s'arranger.—Rien ne se dérange chez les gens qui n'ont

rien.—Nous ne pouvons perdre que la fortune que nous cherchons!—En

allant avec le courant, on finit par arriver quelque part.—Un homme

d'esprit qui a pied dans le monde fait fortune quand il le veut!»

Cet hiver, rempli par tant de plaisirs, fut nécessaire à Théodore

Gaillard et à Hector Merlin pour trouver les capitaux qu'exigeait la

fondation du Réveil, dont le premier numéro ne parut qu'en mars 1822.

Cette affaire se traitait chez madame du Val-Noble. Cette élégante

et spirituelle courtisane qui disait, en montrant ses magnifiques

appartements:—Voilà les comptes des mille et une nuits! exerçait une

certaine influence sur les banquiers, les grands seigneurs et les

écrivains du parti royaliste tous habitués à se réunir dans son salon

pour traiter des affaires qui ne pouvaient être traitées que là.

Hector Merlin, à qui la rédaction en chef du Réveil était promise,

devait avoir pour bras droit Lucien, devenu son ami intime, et à qui

le feuilleton d'un des journaux ministériels fut également promis. Ce

changement de front dans la position de Lucien se préparait sourdement

à travers les plaisirs de sa vie. Il se croyait un grand politique en

dissimulant ce coup de théâtre, et comptait beaucoup sur les largesses

ministérielles pour arranger ses comptes, pour dissiper les ennuis

secrets de Coralie. L'actrice, toujours souriant, lui cachait sa

détresse; mais Bérénice, plus hardie, instruisait Lucien. Lucien, comme

tous les poètes, s'apitoyait un moment sur les désastres, il promettait

de travailler, il oubliait sa promesse et noyait ce souci passager

dans ses débauches. Le jour où Coralie apercevait des nuages sur le

front de Lucien, elle grondait Bérénice et disait à son poète que tout

se pacifiait. Madame d'Espard et madame de Bargeton attendaient la

conversation de Lucien pour faire demander au ministre par Châtelet

l'ordonnance tant désirée par le poète. Lucien avait promis de dédier

ses Marguerites à la marquise d'Espard, qui paraissait très-flattée

d'une distinction que les auteurs ont rendue rare depuis qu'ils sont

devenus un pouvoir. Quand Lucien allait le soir chez Dauriat et

demandait où en était son livre, le libraire lui opposait d'excellentes

raisons pour retarder la mise sous presse. Dauriat avait telle ou telle

opération en train qui lui prenait tout son temps, Ladvocat allait

publier un nouveau volume de monsieur Hugo contre lequel il ne fallait

pas se heurter, les secondes Méditations de monsieur de Lamartine

étaient sous presse, et deux importants recueils de poésie ne devaient

pas se rencontrer, Lucien devait d'ailleurs se fier à l'habileté de

son libraire. Cependant les besoins de Lucien devenaient pressants,

et il eut recours à Finot qui lui fit quelques avances sur des

articles. Quand le soir, à souper, Lucien, un peu triste, expliquait

sa situation à ses amis les viveurs, ils noyaient ses scrupules dans

des flots de vin de Champagne glacé de plaisanterie. Les dettes! il

n'y a pas d'homme fort sans dettes! Les dettes représentent des besoins

satisfaits, des vices exigeants. Un homme ne parvient que pressé par la

main de fer de la nécessité.

—Aux grands hommes, le Mont-de-Piété reconnaissant! lui criait Blondet.

—Tout vouloir, c'est devoir tout, criait Bixiou.

—Non, tout devoir, c'est avoir eu tout! répondait des Lupeaulx.

Les viveurs savaient prouver à cet enfant que ses dettes seraient

l'aiguillon d'or avec lequel il piquerait les chevaux attelés au

char de sa fortune. Puis toujours César avec ses quarante millions

de dettes, et Frédéric II recevant de son père un ducat par mois, et

toujours les fameux, les corrupteurs exemples des grands hommes montrés

dans leurs vices et non dans la toute-puissance de leur courage et de

leurs conceptions! Enfin la voiture, les chevaux et le mobilier de

Coralie furent saisis par plusieurs créanciers pour des sommes dont le

total montait à quatre mille francs. Quand Lucien recourut à Lousteau

pour lui redemander le billet de mille francs qu'il lui avait prêté,

Lousteau lui montra des papiers timbrés qui établissaient chez Florine

une position analogue à celle de Coralie; mais Lousteau reconnaissant

lui proposa de faire des démarches nécessaires pour placer l'Archer de

Charles IX.

—Comment Florine en est-elle arrivée là? demanda Lucien.

—Le Matifat s'est effrayé, répondit Lousteau, nous l'avons perdu;

mais si Florine le veut, il payera cher sa trahison! Je te conterai

l'affaire!

Trois jours après la démarche inutile faite par Lucien chez Lousteau,

les deux amants déjeunaient tristement au coin du feu dans la belle

chambre à coucher; Bérénice leur avait cuisiné des œufs sur le plat

dans la cheminée, car la cuisinière, le cocher, les gens étaient

partis. Il était impossible de disposer du mobilier saisi. Il n'y

avait plus dans le ménage aucun objet d'or ou d'argent, ni aucune

valeur intrinsèque, mais tout était d'ailleurs représenté par des

reconnaissances du Mont-de-Piété formant un petit volume in-octavo

très-instructif. Bérénice avait conservé deux couverts. Le petit

journal rendait des services inappréciables à Lucien et à Coralie

en maintenant le tailleur, la marchande de modes et la couturière,

qui tous tremblaient de mécontenter un journaliste capable de

tympaniser leurs établissements. Lousteau vint pendant le déjeuner en

criant:—Hourrah! Vive l'Archer de Charles IX! J'ai _lavé_ pour cent

francs de livres, mes enfants, dit-il, partageons!

Il remit cinquante francs à Coralie, et envoya Bérénice chercher un

déjeuner substantiel.

—Hier, Hector Merlin et moi nous avons dîné avec des libraires, et nous

avons préparé la vente de ton roman par de savantes insinuations. Tu

es en marché avec Dauriat; mais Dauriat lésine, il ne veut pas donner

plus de quatre mille francs pour deux mille exemplaires, et tu veux

six mille francs. Nous t'avons fait deux fois plus grand que Walter

Scott. Oh! tu as dans le ventre des romans incomparables! tu n'offres

pas un livre, mais une affaire; tu n'es pas l'auteur d'un roman plus

ou moins ingénieux, tu seras une collection! Ce mot collection a porté

coup. Ainsi n'oublie pas ton rôle, tu as en portefeuille: _la Grande

mademoiselle_, ou _la France sous Louis XIV_.—_Cotillon Ier_, ou _les

Premiers jours de Louis XV_.—_la Reine et le Cardinal_, ou _Tableau

de Paris sous la Fronde_.—_Le fils de Concini_, ou _Une intrigue de

Richelieu_!... Ces romans seront annoncés sur la couverture. Nous

appelons cette manœuvre berner les succès. On fait sauter ses livres

sur la couverture jusqu'à ce qu'ils deviennent célèbres, et l'on est

alors bien plus grand par les œuvres qu'on ne fait pas que par celles

qu'on a faites. Le _Sous presse_ est l'hypothèque littéraire! Allons,

rions un peu? Voici du vin de Champagne. Tu comprends, Lucien, que nos

hommes ont ouvert des yeux grands comme tes soucoupes.... Tu as donc

encore des soucoupes?

—Elles sont saisies, dit Coralie.

La Comédie humaine - Volume 08. Scènes de la vie de Province - Tome 04 · 第 33 / 56 段