quand ils arrivèrent chez Dauriat, où Lousteau pria Gabusson de
leur indiquer un escompteur. Les deux amis prirent un cabriolet à
l'heure et allèrent au boulevard Poissonnière, munis d'une lettre de
recommandation que leur avait donnée Gabusson, en leur annonçant le
plus bizarre et le plus étrange _particulier_, selon son expression.
—Si Samanon ne prend pas vos valeurs, avait dit Gabusson, personne ne
vous les escomptera.
Bouquiniste au rez-de-chaussée, marchand d'habits au premier étage,
vendeur de gravures prohibées au second, Samanon était encore
prêteur sur gages. Aucun des personnages introduits dans les romans
d'Hoffmann, aucun des sinistres avares de Walter Scott ne peut être
comparé à ce que la nature sociale et parisienne s'était permis de
créer en cet homme, si toutefois Samanon est un homme. Lucien ne put
réprimer un geste d'effroi à l'aspect de ce petit vieillard sec,
dont les os voulaient percer le cuir parfaitement tanné, taché de
nombreuses plaques vertes ou jaunes, comme une peinture de Titien ou
de Paul Véronèse vue de près. Samanon avait un œil immobile et glacé,
l'autre vif et luisant. L'avare, qui semblait se servir de cet œil mort
en escomptant, et employer l'autre à vendre ses gravures obscènes,
portait une petite perruque plate dont le noir poussait au rouge, et
sous laquelle se redressaient des cheveux blancs; son front jaune
avait une attitude menaçante, ses joues étaient creusées carrément
par la saillie des mâchoires, ses dents encore blanches paraissaient
tirées sur ses lèvres comme celles d'un cheval qui bâille. Le contraste
de ses yeux et la grimace de cette bouche, tout lui donnait un air
passablement féroce. Les poils de sa barbe, durs et pointus, devaient
piquer comme autant d'épingles. Une petite redingote râpée arrivée à
l'état d'amadou, une cravate noire déteinte, usée par sa barbe, et qui
laissait voir un cou ridé comme celui d'un dindon, annonçaient peu
l'envie de racheter par la toilette une physionomie sinistre. Les deux
journalistes trouvèrent cet homme assis dans un comptoir horriblement
sale, et occupé à coller des étiquettes au dos de quelques vieux livres
achetés à une vente. Après avoir échangé un coup d'œil par lequel ils
se communiquèrent les mille questions que soulevait l'existence d'un
pareil personnage, Lucien et Lousteau le saluèrent en lui présentant
la lettre de Gabusson et les valeurs de Fendant et Cavalier. Pendant
que Samanon lisait, il entra dans cette obscure boutique un homme d'une
haute intelligence, vêtu d'une petite redingote qui paraissait avoir
été taillée dans une couverture de zinc, tant elle était solidifiée par
l'alliage de mille substances étrangères.
—J'ai besoin de mon habit, de mon pantalon noir et de mon gilet de
satin, dit-il à Samanon en lui présentant une carte numérotée.
Dès que Samanon eut tiré le bouton en cuivre d'une sonnette, il
descendit une femme qui paraissait être Normande à la fraîcheur de sa
riche carnation.
—Prête à monsieur ses habits, dit-il en tendant la main à l'auteur. Il
y a plaisir à travailler avec vous; mais un de vos amis m'a amené un
petit jeune homme qui m'a rudement attrapé!
—On l'attrape! dit l'artiste aux deux journalistes en leur montrant
Samanon par un geste profondément comique.
Ce grand homme donna, comme donnent les lazzaroni pour ravoir un jour
leurs habits de fête au _Monte-di-Pieta_, trente sous que la main jaune
et crevassée de l'escompteur prit et fit tomber dans la caisse de son
comptoir.
—Quel singulier commerce fais-tu? dit Lousteau à ce grand artiste livré
à l'opium et qui retenu par la contemplation en des palais enchantés ne
voulait ou ne pouvait rien créer.
—Cet homme prête beaucoup plus que le Mont-de-Piété sur les objets
engageables, et il a de plus l'épouvantable charité de vous les
laisser reprendre dans les occasions où il faut que l'on soit vêtu,
répondit-il. Je vais ce soir dîner chez les Keller avec ma maîtresse.
Il m'est plus facile d'avoir trente sous que deux cents francs, et je
viens chercher ma garde-robe, qui, depuis six mois, a rapporté cent
francs; Samanon a déjà dévoré ma bibliothèque livre à livre.
—Et sou à sou, dit en riant Lousteau.
—Je vous donnerai quinze cents francs, dit Samanon à Lucien.
Lucien fit un bond comme si l'escompteur lui avait plongé dans le cœur
une broche de fer rougi. Samanon regardait les billets avec attention,
en examinant les dates.
—Encore, dit le marchand, ai-je besoin de voir Fendant qui devrait me
déposer des livres. Vous ne valez pas grand'chose, dit-il à Lucien,
vous vivez avec Coralie, et ses meubles sont saisis.
Lousteau regarda Lucien qui reprit ses billets et sauta de la boutique
sur le boulevard en disant:—Est-ce le diable? Le poète contempla
pendant quelques instants cette petite boutique, devant laquelle tous
les passants devaient sourire, tant elle était piteuse, tant les
petites caisses à livres étiquetés étaient mesquines et sales, en se
demandant:—Quel commerce fait-on là?
Quelques moments après, le grand inconnu, qui devait assister, à dix
ans de là, l'entreprise immense mais sans base, des Saint-simoniens,
sortit très-bien vêtu, sourit aux deux journalistes, et se dirigea vers
le passage des Panoramas avec eux, pour y compléter sa toilette en se
faisant cirer ses bottes.
—Quand on voit entrer Samanon chez un libraire, chez un marchand de
papier ou chez un imprimeur, ils sont perdus, dit l'artiste aux deux
écrivains. Samanon est alors comme un croque-mort qui vient prendre
mesure d'une bière.
—Tu n'escompteras plus tes billets, dit alors Étienne à Lucien.
—Là où Samanon refuse, dit l'inconnu, personne n'accepte, car il
est l'_ultima ratio_! C'est un des _moutons_ de Gigonnet, de Palma,
Werbrust, Gobseck et autres crocodiles qui nagent sur la place de
Paris, et avec lesquels tout homme dont la fortune est à faire doit tôt
ou tard se rencontrer.
—Si tu ne peux pas escompter tes billets à cinquante pour cent, reprit
Étienne, il faut les échanger contre des écus.
—Comment?
—Donne-les à Coralie, elle les présentera chez Camusot.—Tu te
révoltes, reprit Lousteau que Lucien arrêta en faisant un bond. Quel
enfantillage! Peux-tu mettre en balance ton avenir et une semblable
niaiserie?
—Je vais toujours porter cet argent à Coralie, dit Lucien.
—Autre sottise! s'écria Lousteau. Tu n'apaiseras rien avec quatre cents
francs là où il en faut quatre mille. Gardons de quoi nous griser en
cas de perte, et joue!
—Le conseil est bon, dit le grand inconnu.
A quatre pas de Frascati, ces paroles eurent une vertu magnétique.
Les deux amis renvoyèrent leur cabriolet et montèrent au jeu. D'abord
ils gagnèrent trois mille francs, revinrent à cinq cents, regagnèrent
trois mille sept cents francs; puis ils retombèrent à cent sous, se
retrouvèrent à deux mille francs, et les risquèrent sur Pair, pour
les doubler d'un seul coup; Pair n'avait pas passé depuis cinq coups,
ils y pontèrent la somme; Impair sortit encore. Lucien et Lousteau
dégringolèrent alors par l'escalier de ce pavillon célèbre, après
avoir consumé deux heures en émotions dévorantes. Ils avaient gardé
cent francs. Sur les marches du petit péristyle à deux colonnes qui
soutenaient extérieurement une petite marquise en tôle que plus d'un
œil a contemplée avec amour ou désespoir, Lousteau dit en voyant le
regard enflammé de Lucien:—Ne mangeons que cinquante francs.
Les deux journalistes remontèrent. En une heure, ils arrivèrent à mille
écus; ils mirent les mille écus sur Rouge, qui avait passé cinq fois,
en se fiant au hasard auquel ils devaient leur perte précédente. Noir
sortit. Il était six heures.
—Ne mangeons que vingt-cinq francs, dit Lucien.
Cette nouvelle tentative dura peu, les vingt-cinq francs furent
perdus en dix coups. Lucien jeta rageusement ses derniers vingt-cinq
francs sur le chiffre de son âge, et gagna: rien ne peut dépeindre
le tremblement de sa main quand il prit le râteau pour retirer les
écus que le banquier jeta. Il donna dix louis à Lousteau et lui
dit:—Sauve-toi chez Véry!
Lousteau comprit Lucien et alla commander le dîner.
Lucien, resté seul au jeu, porta ses trente louis sur Rouge et gagna.
Enhardi par la voix secrète qu'entendent parfois les joueurs, il laissa
le tout sur Rouge et gagna; son ventre devint alors un brasier! Malgré
la voix, il reporta les cent vingt louis sur Noir et perdit. Il sentit
alors en lui la sensation délicieuse qui succède, chez les joueurs, à
leurs horribles agitations, quand, n'ayant plus rien à risquer, ils
rentrent dans la vie réelle et quittent le palais ardent où se passent
leurs rêves fugaces. Il rejoignit Lousteau chez Véry où il se rua,
selon l'expression de La Fontaine, en cuisine, et noya ses soucis dans
le vin. A neuf heures, il était si complétement gris, qu'il ne comprit
pas pourquoi sa portière de la rue de Vendôme le renvoyait rue de la
Lune.
—Mademoiselle Coralie a quitté son appartement et s'est installée dans
la maison dont l'adresse est écrite sur ce papier.
Lucien, trop ivre pour s'étonner de quelque chose, remonta dans le
fiacre qui l'avait amené, se fit conduire rue de la Lune, et se dit à
lui-même des calembours sur le nom de la rue. Pendant cette matinée,
la faillite du Panorama-Dramatique avait éclaté. L'actrice effrayée
s'était empressée de vendre tout son mobilier du consentement de ses
créanciers au petit père Cardot qui, pour ne pas changer la destination
de cet appartement, y mit Florentine. Coralie avait tout payé, tout
liquidé et satisfait le propriétaire. Pendant le temps que prit cette
opération, qu'elle appelait _une lessive_, Bérénice garnissait, des
meubles indispensables achetés d'occasion, un petit appartement de
trois pièces, au quatrième étage d'une maison rue de la Lune, à deux
pas du Gymnase. Coralie y attendait Lucien, ayant sauvé de toutes ses
splendeurs son amour sans souillure et un sac de douze cents francs.
Lucien, dans son ivresse, raconta ses malheurs à Coralie et à Bérénice.
—Tu as bien fait, mon ange, lui dit l'actrice en le serrant dans ses
bras. Bérénice saura bien négocier tes billets à Braulard.
Le lendemain matin, Lucien s'éveilla dans les joies enchanteresses
que lui prodigua Coralie. L'actrice redoubla d'amour et de tendresse,
comme pour compenser par les plus riches trésors du cœur l'indigence
de son nouveau ménage. Elle était ravissante de beauté, ses cheveux
échappés de dessous un foulard tordu, blanche et fraîche, les yeux
rieurs, la parole gaie comme le rayon de soleil levant qui entra par
les fenêtres pour dorer cette charmante misère. La chambre, encore
décente, était tendue d'un papier vert d'eau à bordure rouge, ornée de
deux glaces, l'une à la cheminée, l'autre au-dessus de la commode. Un
tapis d'occasion, acheté par Bérénice de ses deniers, malgré les ordres
de Coralie, déguisait le carreau nu et froid du plancher. La garde-robe
des deux amants tenait dans une armoire à glace et dans la commode.
Les meubles d'acajou étaient garnis en étoffe de coton bleu. Bérénice
avait sauvé du désastre une pendule et deux vases de porcelaine, quatre
couverts en argent et six petites cuillers. La salle à manger, qui se
trouvait avant la chambre à coucher, ressemblait à celle du ménage
d'un employé à douze cents francs. La cuisine faisait face au palier.
Au-dessus Bérénice couchait dans une mansarde. Le loyer ne s'élevait
pas à plus de cent écus. Cette horrible maison avait une fausse porte
cochère. Le portier logeait dans un des vantaux condamné, percé d'un
croisillon par où il surveillait dix-sept locataires. Cette ruche
s'appelle une maison de produit en style de notaire. Lucien aperçut un
bureau, un fauteuil, de l'encre, des plumes et du papier. La gaieté
de Bérénice qui comptait sur le début de Coralie au Gymnase, celle de
l'actrice qui regardait son rôle, un cahier de papier noué avec un bout
de faveur bleue, chassèrent les inquiétudes et la tristesse du poète
dégrisé.
—Pourvu que dans le monde on ne sache rien de cette dégringolade, nous
nous en tirerons, dit-il. Après tout, nous avons quatre mille cinq
cents francs devant nous! Je vais exploiter ma nouvelle position dans
les journaux royalistes. Demain, nous inaugurons le Réveil, je me
connais maintenant en journalisme, j'en ferai!
Coralie, qui ne vit que de l'amour dans ces paroles, baisa les lèvres
qui les avaient prononcées. En ce moment, Bérénice avait mis la table
auprès du feu, et venait de servir un modeste déjeuner composé d'œufs
brouillés, de deux côtelettes et de café à la crème. On frappa. Trois
amis sincères, d'Arthez, Léon Giraud et Michel Chrestien apparurent aux
yeux étonnés de Lucien qui vivement touché leur offrit de partager son
déjeuner.
—Non, dit d'Arthez. Nous venons pour des affaires plus sérieuses que
de simples consolations, car nous savons tout, nous revenons de la rue
de Vendôme. Vous connaissez mes opinions, Lucien. Dans toute autre
circonstance, je me réjouirais de vous voir adoptant mes convictions
politiques; mais, dans la situation où vous vous êtes mis en écrivant
aux journaux libéraux, vous ne sauriez passer dans les rangs des Ultras
sans flétrir à jamais votre caractère et souiller votre existence. Nous
venons vous conjurer au nom de notre amitié, quelque affaiblie qu'elle
soit, de ne pas vous entacher ainsi. Vous avez attaqué les Romantiques,
la Droite et le Gouvernement; vous ne pouvez pas maintenant défendre le
Gouvernement, la Droite et les Romantiques.
—Les raisons qui me font agir sont tirées d'un ordre de pensées
supérieur, la fin justifiera tout, dit Lucien.
—Vous ne comprenez peut-être pas la situation dans laquelle nous
sommes, lui dit Léon Giraud. Le Gouvernement, la Cour, les Bourbons,
le parti absolutiste, ou, si vous voulez tout comprendre dans une
expression générale, le système opposé au système constitutionnel,
et qui se divise en plusieurs fractions toutes divergentes dès qu'il
s'agit des moyens à prendre pour étouffer la Révolution, est au
moins d'accord sur la nécessité de supprimer la Presse. La fondation
du Réveil, de la Foudre, du Drapeau blanc, tous journaux destinés
à répondre aux calomnies, aux injures, aux railleries de la presse
libérale, que je n'approuve pas en ceci, car cette méconnaissance de
la grandeur de notre sacerdoce est précisément ce qui nous a conduits
à publier un journal digne et grave dont l'influence sera dans peu de
temps respectable et sentie, imposante et digne, dit-il en faisant
une parenthèse; eh! bien, cette artillerie royaliste et ministérielle
est un premier essai de représailles, entrepris pour rendre aux
Libéraux trait pour trait, blessure pour blessure. Que croyez-vous
qu'il arrivera, Lucien? Les abonnés sont en majorité du Côté Gauche.
Dans la Presse, comme à la guerre, la victoire se trouvera du côté des
gros bataillons! Vous serez des infâmes, des menteurs, des ennemis
du peuple; les autres seront des défenseurs de la patrie, des gens
honorables, des martyrs, quoique plus hypocrites et plus perfides que
vous, peut-être. Ce moyen augmentera l'influence pernicieuse de la
Presse, en légitimant et consacrant ses plus odieuses entreprises.
L'injure et la personnalité deviendront un de ses droits publics,
adopté pour le profit des abonnés et passé en force de chose jugée
par un usage réciproque. Quand le mal se sera révélé dans toute son
étendue, les lois restrictives et prohibitives, la Censure, mise à
propos de l'assassinat du duc de Berry et levée depuis l'ouverture des
Chambres, reviendra. Savez-vous ce que le peuple français conclura de
ce débat? il admettra les insinuations de la presse libérale, il croira
que les Bourbons veulent attaquer les résultats matériels et acquis de
la Révolution, il se lèvera quelque beau jour et chassera les Bourbons.
Non-seulement vous salissez votre vie, mais vous serez un jour dans le
parti vaincu. Vous êtes trop jeune, trop nouveau venu dans la Presse;
vous en connaissez trop peu les ressorts secrets, les rubriques; vous
y avez excité trop de jalousie, pour résister au _tolle_ général qui
s'élèvera contre vous dans les journaux libéraux. Vous serez entraîné
par la fureur des partis, qui sont encore dans le paroxysme de la
fièvre; seulement leur fièvre a passé, des actions brutales de 1815 et
1816, dans les idées, dans les luttes orales de la Chambre et dans les
débats de la Presse.
—Mes amis, dit Lucien, je ne suis pas l'étourdi, le poète que vous
voulez voir en moi. Quelque chose qui puisse arriver, j'aurai conquis
un avantage que jamais le triomphe du parti libéral ne peut me donner.
Quand vous aurez la victoire, mon affaire sera faite.
—Nous te couperons... les cheveux, dit en riant Michel Chrestien.
—J'aurai des enfants alors, répondit Lucien, et me couper la tête, ce
sera ne rien couper.
Les trois amis ne comprirent pas Lucien, chez qui ses relations
avec le grand monde avaient développé au plus haut degré l'orgueil
nobiliaire et les vanités aristocratiques. Le poète voyait, avec raison
d'ailleurs, une immense fortune dans sa beauté, dans son esprit appuyés
du nom et du titre de comte de Rubempré. Madame d'Espard, madame de
Bargeton et madame de Montcornet le tenaient par ce fil comme un
enfant tient un hanneton. Lucien ne volait plus que dans un cercle
déterminé. Ces mots: «Il est des nôtres, il pense bien!» dits trois
jours auparavant dans les salons de mademoiselle des Touches, l'avaient
enivré, ainsi que les félicitations qu'il avait reçues des ducs de
Lenoncourt, de Navarreins et de Grandlieu, de Rastignac, de Blondet,
de la belle duchesse de Maufrigneuse, du comte d'Esgrignon, de des
Lupeaulx, des gens les plus influents et les mieux en cour du parti
royaliste.
—Allons! tout est dit, répliqua d'Arthez. Il te sera plus difficile
qu'à tout autre de te conserver pur et d'avoir ta propre estime. Tu
souffriras beaucoup, je te connais, quand tu te verras méprisé par
ceux-là même à qui tu te seras dévoué.
Les trois amis dirent adieu à Lucien sans lui tendre amicalement la
main. Lucien resta pendant quelques instants pensif et triste.
—Eh! laisse donc ces niais-là, dit Coralie en sautant sur les genoux de
Lucien et lui jetant ses beaux bras frais autour du cou, ils prennent
la vie au sérieux, et la vie est une plaisanterie. D'ailleurs tu seras
comte Lucien de Rubempré. Je ferai, s'il le faut, des agaceries à la
chancellerie. Je sais par où prendre ce libertin de des Lupeaulx,
qui fera signer ton ordonnance. Ne t'ai-je pas dit que, quand il te
faudrait une marche de plus pour saisir ta proie, tu aurais le cadavre
de Coralie!
Le lendemain, Lucien laissa mettre son nom parmi ceux des
collaborateurs du Réveil. Ce nom fut annoncé comme une conquête dans
le prospectus, distribué par les soins du ministère à cent mille
exemplaires. Lucien vint au repas triomphal, qui dura neuf heures, chez
Robert, à deux pas de Frascati, et auquel assistaient les coryphées
de la presse royaliste: Martinville, Auger, Destains et une foule
d'auteurs encore vivants qui, dans ce temps-là, _faisaient de la
monarchie et de la religion_, selon une expression consacrée.
—Nous allons leur en donner, aux libéraux! dit Hector Merlin.
—Messieurs! répondit Nathan qui s'enrôla sous cette bannière en jugeant
bien qu'il valait mieux avoir pour soi que contre soi l'autorité dans
l'exploitation du théâtre à laquelle il songeait, si nous leur faisons
la guerre, faisons-la sérieusement; ne nous tirons pas des balles
de liége! Attaquons tous les écrivains classiques et libéraux sans
distinction d'âge ni de sexe, passons-les au fil de la plaisanterie, et
ne faisons pas de quartier.
—Soyons honorables, ne nous laissons pas gagner par les exemplaires,
les présents, l'argent des libraires. Faisons la restauration du
journalisme.
—Bien! dit Martinville. _Justum et tenacem propositi virum!_ Soyons
implacables et mordants. Je ferai de Lafayette ce qu'il est: Gilles
Premier!
—Moi, dit Lucien, je me charge des héros du _Constitutionnel_, du
sergent Mercier, des Œuvres complètes de monsieur Jouy, des illustres
orateurs de la Gauche!
Une guerre à mort fut résolue et votée à l'unanimité, à une heure du
matin, par les rédacteurs qui noyèrent toutes leurs nuances et toutes
leurs idées dans un punch flamboyant.
—_Nous nous sommes donné une fameuse culotte monarchique et
religieuse_, dit sur le seuil de la porte un des écrivains les plus
célèbres de la littérature romantique.
Ce mot historique, révélé par un libraire qui assistait au dîner, parut
le lendemain dans le Miroir; mais la révélation fut attribuée à Lucien.
Cette défection fut le signal d'un effroyable tapage dans les journaux
libéraux, Lucien devint leur bête noire, et fut tympanisé de la plus
cruelle façon: on raconta les infortunes de ses sonnets, on apprit au
public que Dauriat aimait mieux perdre mille écus que de les imprimer,
on l'appela le poète sans sonnets!
Un matin, dans ce même journal où Lucien avait débuté si brillamment,
il lut les lignes suivantes écrites uniquement pour lui, car le public
ne pouvait guère comprendre cette plaisanterie:
⁂ _Si le libraire Dauriat persiste à ne pas publier les sonnets du
futur Pétrarque français, nous agirons en ennemis généreux, nous
ouvrirons nos colonnes à ces poèmes qui doivent être piquants, à en
juger par celui-ci que nous communique un ami de l'auteur._
Et, sous cette terrible annonce, le poète lut ce sonnet qui le fit
pleurer à chaudes larmes.
Une plante chétive et de louche apparence
Surgit un beau matin dans un parterre en fleurs;
A l'en croire, pourtant, de splendides couleurs
Témoigneraient un jour de sa noble semence:
On la toléra donc! Mais, par reconnaissance,
Elle insulta bientôt ses plus brillantes sœurs,
Qui, s'indignant enfin de ses grands airs casseurs,
La mirent au défi de prouver sa naissance.
Elle fleurit alors. Mais un vil baladin
Ne fut jamais sifflé comme tout le jardin
Honnit, siffla, railla ce calice vulgaire.
Puis, le maître, en passant, la brisa sans pardon;
Et le soir sur sa tombe un âne seul vint braire,
Car ce n'était vraiment qu'un ignoble CHARDON!
Vernou parla de la passion de Lucien pour le jeu, et signala d'avance
l'Archer comme une œuvre anti-nationale où l'auteur prenait le parti
des égorgeurs catholiques contre les victimes calvinistes. En huit
jours, cette querelle s'envenima. Lucien comptait sur son ami Lousteau
qui lui devait mille francs, et avec lequel il avait eu des conventions
secrètes; mais Lousteau devint l'ennemi juré de Lucien. Voici comment.
Depuis trois mois Nathan aimait Florine et ne savait comment l'enlever
à Lousteau, pour qui d'ailleurs elle était une providence. Dans la
détresse et le désespoir où se trouvait cette actrice en se voyant sans
engagement, Nathan, le collaborateur de Lucien, vint voir Coralie, et
la pria d'offrir à Florine un rôle dans une pièce de lui, se faisant
fort de procurer un engagement conditionnel au Gymnase à l'actrice
sans théâtre. Florine, enivrée d'ambition, n'hésita pas. Elle avait eu
le temps d'observer Lousteau. Nathan était un ambitieux littéraire et
politique, un homme qui avait autant d'énergie que de besoins, tandis
que chez Lousteau les vices tuaient le vouloir. L'actrice, qui voulut
reparaître environnée d'un nouvel éclat, livra les lettres du droguiste
à Nathan, et Nathan les fit racheter par Matifat contre le sixième du
journal convoité par Finot. Florine eut alors un magnifique appartement
rue Hauteville, et prit Nathan pour protecteur à la face de tout le
journalisme et du monde théâtral. Lousteau fut si cruellement atteint
par cet événement qu'il pleura vers la fin d'un dîner que ses amis lui
donnèrent pour le consoler. Dans cette orgie, les convives trouvèrent
que Nathan avait joué son jeu. Quelques écrivains comme Finot et Vernou
savaient la passion du dramaturge pour Florine; mais, au dire de tous,
Lucien, en maquignonnant cette affaire, avait manqué aux plus saintes
lois de l'amitié. L'esprit de parti, le désir de servir ses nouveaux
amis rendaient le nouveau royaliste inexcusable.
—Nathan est emporté par la logique des passions; tandis que le grand
homme de province, comme dit Blondet, cède à des calculs! s'écria
Bixiou.