—Et nos sonnets! dit Michel Chrestien, ne nous vaudraient-ils pas le

triomphe de Pétrarque?

—L'or (Laure) y est déjà pour quelque chose, dit Dauriat dont le

calembour excita des acclamations générales.

—_Faciamus experimentum in anima vili_, répondit Lucien en souriant.

—Eh! malheur à ceux que le Journal ne discutera pas, et auxquels il

jettera des couronnes à leur début! Ceux-là seront relégués comme des

saints dans leur niche, et personne n'y fera plus la moindre attention,

dit Vernou.

—On leur dira comme Champcenetz au marquis de Genlis, qui regardait

trop amoureusement sa femme:—Passez, bonhomme, on vous a déjà donné,

dit Blondet.

—En France, le succès tue, dit Finot. Nous y sommes trop jaloux les uns

des autres pour ne pas vouloir oublier et faire oublier les triomphes

d'autrui.

—C'est en effet la contradiction qui donne la vie en littérature, dit

Claude Vignon.

—Comme dans la nature, où elle résulte de deux principes qui se

combattent, s'écria Fulgence. Le triomphe de l'un sur l'autre est la

mort.

—Comme en politique, ajouta Michel Chrestien.

—Nous venons de le prouver, dit Lousteau. Dauriat vendra cette semaine

deux mille exemplaires du livre de Nathan. Pourquoi? Le livre attaqué

sera bien défendu.

—Comment un article semblable, dit Merlin en prenant l'épreuve de son

journal du lendemain, n'enlèverait-il pas une édition?

—Lisez-moi l'article? dit Dauriat. Je suis libraire partout, même en

soupant.

Merlin lut le triomphant article de Lucien, qui fut applaudi par toute

l'assemblée.

—Cet article aurait-il pu se faire sans le premier? demanda Lousteau.

Dauriat tira de sa poche l'épreuve du troisième article et le lut.

Finot suivit avec attention la lecture de cet article destiné au second

numéro de sa Revue; et, en sa qualité de rédacteur en chef, il exagéra

son enthousiasme.

—Messieurs, dit-il, si Bossuet vivait dans notre siècle, il n'eût pas

écrit autrement.

—Je le crois bien, dit Merlin. Bossuet aujourd'hui serait journaliste.

—A Bossuet II! dit Claude Vignon en élevant son verre et saluant

ironiquement Lucien.

—A mon Christophe Colomb! répondit Lucien en portant un toast à Dauriat.

—Bravo! cria Nathan.

—Est-ce un surnom? demanda méchamment Merlin en regardant à la fois

Finot et Lucien.

—Si vous continuez ainsi, dit Dauriat, nous ne pourrons pas vous

suivre, et ces messieurs, ajouta-t-il en montrant Matifat et Camusot,

ne vous comprendront plus. La plaisanterie est comme le coton qui filé

trop fin, casse, a dit Bonaparte.

—Messieurs, dit Lousteau, nous sommes témoins d'un fait grave,

inconcevable, inouï, vraiment surprenant. N'admirez-vous pas la

rapidité avec laquelle notre ami s'est changé de provincial en

journaliste?

—Il était né journaliste, dit Dauriat.

—Mes enfants, dit alors Finot en se levant, et tenant une bouteille de

vin de Champagne à la main, nous avons protégé tous et tous encouragé

les débuts de notre amphitryon dans la carrière où il a surpassé

nos espérances. En deux mois il a fait ses preuves par les beaux

articles que nous connaissons: je propose de le baptiser journaliste

authentiquement.

—Une couronne de roses afin de constater sa double victoire, cria

Bixiou en regardant Coralie.

Coralie fit un signe à Bérénice qui alla chercher de vieilles fleurs

artificielles dans les cartons de l'actrice. Une couronne de roses fut

bientôt tressée dès que la grosse femme de chambre eut apporté des

fleurs avec lesquelles se parèrent grotesquement ceux qui se trouvaient

les plus ivres. Finot, le grand-prêtre, versa quelques gouttes de vin

de Champagne sur la belle tête blonde de Lucien en prononçant avec

une délicieuse gravité ces paroles sacramentales:—Au nom du Timbre,

du Cautionnement et de l'Amende, je le baptise journaliste. Que tes

articles te soient légers!

—Et payés sans déduction des blancs! dit Merlin.

En ce moment Lucien aperçut les visages attristés de Michel Chrestien,

de Joseph Bridau et de Fulgence Ridal qui prirent leurs chapeaux et

sortirent au milieu d'un hurrah d'imprécations.

—Voilà de singuliers chrétiens? dit Merlin.

—Fulgence était un bon garçon, reprit Lousteau; mais _ils_ l'ont

perverti de morale.

—Qui? demanda Claude Vignon.

—Des jeunes hommes graves qui s'assemblent dans un _musico_

philosophique et religieux de la rue des Quatre-Vents, où l'on

s'inquiète du sens général de l'Humanité... répondit Blondet.

—Oh! oh! oh!

—... On y cherche à savoir si elle tourne sur elle-même, dit Blondet

en continuant, ou si elle est en progrès. Ils étaient très-embarrassés

entre la ligne droite et la ligne courbe, ils trouvaient un non-sens au

triangle biblique, et il leur est alors apparu je ne sais quel prophète

qui s'est prononcé pour la spirale.

—Des hommes réunis peuvent inventer des bêtises plus dangereuses,

s'écria Lucien qui voulut défendre le Cénacle.

—Tu prends ces théories-là pour des paroles oiseuses, dit Félicien

Vernou, mais il vient un moment où elles se transforment en coups de

fusil ou en guillotine.

—Ils n'en sont encore, dit Bixiou, qu'à chercher la pensée

providentielle du vin de Champagne, le sens humanitaire des pantalons

et la petite bête qui fait aller le monde. Ils ramassent des grands

hommes tombés, comme Vico, Saint-Simon, Fourier. J'ai bien peur qu'ils

ne tournent la tête à mon pauvre Joseph Bridau.

—Y enseigne-t-on la gymnastique et l'orthopédie des esprits? demanda

Merlin.

—Ça se pourrait, répondit Finot. Rastignac m'a dit que Bianchon donnait

dans ces rêveries.

—Leur chef visible n'est-il pas d'Arthez, dit Nathan, un petit jeune

homme qui doit nous avaler tous?

—C'est un homme de génie! s'écria Lucien.

—J'aime mieux un verre de vin de Xérès, dit Claude Vignon en souriant.

En ce moment, chacun expliquait son caractère à son voisin. Quand les

gens d'esprit en arrivent à vouloir s'expliquer eux-mêmes, à donner la

clef de leurs cœurs, il est sûr que l'ivresse les a pris en croupe.

Une heure après, tous les convives, devenus les meilleurs amis du

monde, se traitaient de grands hommes, d'hommes forts, de gens à qui

l'avenir appartenait. Lucien, en qualité de maître de maison, avait

conservé quelque lucidité dans l'esprit: il écouta des sophismes qui le

frappèrent et achevèrent l'œuvre de sa démoralisation.

—Mes enfants, dit Finot, le parti libéral est obligé de raviver sa

polémique, car il n'a rien à dire en ce moment contre le gouvernement,

et vous comprenez dans quel embarras se trouve alors l'Opposition. Qui

de vous veut écrire une brochure pour demander le rétablissement du

droit d'aînesse, afin de faire crier contre les desseins secrets de la

Cour? La brochure sera bien payée.

—Moi, dit Hector Merlin, c'est dans mes opinions.

—Ton parti dirait que tu le compromets, répliqua Finot. Félicien,

charge-toi de cette brochure, Dauriat l'éditera, nous garderons le

secret.

—Combien donne-t-on? dit Vernou.

—Six cents francs! Tu signeras: le comte C...

—Ça va! dit Vernou.

—Vous allez donc élever le canard jusqu'à la politique, reprit Lousteau.

—C'est l'affaire de Chabot transportée dans la sphère des idées,

reprit Finot. On attribue des intentions au Gouvernement, et l'on

déchaîne contre lui l'opinion publique.

—Je serai toujours dans le plus profond étonnement de voir un

gouvernement abandonnant la direction des idées à des drôles comme nous

autres, dit Claude Vignon.

—Si le Ministère commet la sottise de descendre dans l'arène, reprit

Finot, on le mène tambour battant; s'il se pique, on envenime la

question, on désaffectionne les masses. Le Journal ne risque jamais

rien, là où le pouvoir a toujours tout à perdre.

—La France est annulée jusqu'au jour où le Journal sera mis hors la

loi, reprit Claude Vignon. Vous faites d'heure en heure des progrès,

dit-il à Finot. Vous serez les Jésuites, moins la foi, la pensée fixe,

la discipline et l'union.

Chacun regagna les tables de jeu. Les lueurs de l'aurore firent bientôt

pâlir les bougies.

—Tes amis de la rue des Quatre-Vents étaient tristes comme des

condamnés à mort, dit Coralie à son amant.

—Ils étaient les juges, répondit le poète.

—Les juges sont plus amusants que ça, dit Coralie.

Lucien vit pendant un mois son temps pris par des soupers, des dîners,

des déjeuners, des soirées, et fut entraîné par un courant invincible

dans un tourbillon de plaisirs et de travaux faciles. Il ne calcula

plus. La puissance du calcul au milieu des complications de la vie

est le sceau des grandes volontés que les poètes, les gens faibles

ou purement spirituels ne contrefont jamais. Comme la plupart des

journalistes, Lucien vécut au jour le jour, dépensant son argent à

mesure qu'il le gagnait, ne songeant point aux charges périodiques

de la vie parisienne, si écrasantes pour ces bohémiens. Sa mise et

sa tournure rivalisaient avec celles des dandies les plus célèbres.

Coralie aimait, comme tous les fanatiques, à parer son idole; elle se

ruina pour donner à son cher poète cet élégant mobilier des élégants

qu'il avait tant désiré pendant sa première promenade aux Tuileries.

Lucien eut alors des cannes merveilleuses, une charmante lorgnette,

des boutons de diamants, des anneaux pour ses cravates du matin, des

bagues à la chevalière, enfin des gilets mirifiques en assez grand

nombre pour pouvoir assortir les couleurs de sa mise. Il passa bientôt

dandy. Le jour où il se rendit à l'invitation du diplomate allemand,

sa métamorphose excita une sorte d'envie contenue chez les jeunes gens

qui s'y trouvèrent, et qui tenaient le haut du pavé dans le royaume

de la fashion, tels que de Marsay, Vandenesse, Ajuda-Pinto, Maxime de

Treilles, Rastignac, le duc de Maufrigneuse, Beaudenord, Manerville,

etc. Les hommes du monde sont jaloux entre eux à la manière des femmes.

La comtesse de Montcornet et la marquise d'Espard, pour qui le dîner se

donnait, eurent Lucien entre elles, et le comblèrent de coquetteries.

—Pourquoi donc avez-vous quitté le monde! lui demanda la marquise,

il était si disposé à vous bien accueillir, à vous fêter. J'ai une

querelle à vous faire! vous me deviez une visite, et je l'attends

encore. Je vous ai aperçu l'autre jour à l'Opéra, vous n'avez pas

daigné venir me voir ni me saluer.

—Votre cousine, madame, m'a si positivement signifié mon congé...

—Vous ne connaissez pas les femmes, répondit madame d'Espard en

interrompant Lucien. Vous avez blessé le cœur le plus angélique et

l'âme la plus noble que je connaisse. Vous ignorez tout ce que Louise

voulait faire pour vous, et combien elle mettait de finesse dans son

plan. Oh! elle eût réussi, fit-elle à une muette dénégation de Lucien.

Son mari qui maintenant est mort, comme il devait mourir, d'une

indigestion, n'allait-il pas lui rendre, tôt ou tard, sa liberté?

Croyez-vous qu'elle voulût être madame Chardon? Le titre de comtesse de

Rubempré valait bien la peine d'être conquis. Voyez-vous? l'amour est

une grande vanité qui doit s'accorder, surtout en mariage, avec toutes

les autres vanités. Je vous aimerais à la folie, c'est-à-dire assez

pour vous épouser, il me serait très-dur de m'appeler madame Chardon.

Convenez-en? Maintenant, vous avez vu les difficultés de la vie à

Paris, vous savez combien de détours il faut faire pour arriver au but;

eh! bien, avouez que pour un inconnu sans fortune, Louise aspirait à

une faveur presque impossible, elle devait donc ne rien négliger. Vous

avez beaucoup d'esprit, mais quand nous aimons, nous en avons encore

plus que l'homme le plus spirituel. Ma cousine voulait employer ce

ridicule Châtelet... Je vous dois des plaisirs, vos articles contre lui

m'ont fait bien rire! dit-elle en s'interrompant.

Lucien ne savait plus que penser. Initié aux trahisons et aux perfidies

du journalisme, il ignorait celles du monde; aussi, malgré sa

perspicacité, devait-il recevoir de rudes leçons.

—Comment, madame, dit le poète dont la curiosité fut vivement éveillée,

ne protégez-vous pas le Héron?

—Mais dans le monde on est forcé de faire des politesses à ses plus

cruels ennemis, de paraître s'amuser avec les ennuyeux, et souvent on

sacrifie en apparence ses amis pour les mieux servir. Vous êtes donc

encore bien neuf? Comment, vous qui voulez écrire, vous ignorez les

tromperies courantes du monde. Si ma cousine a semblé vous sacrifier au

Héron, ne le fallait-il pas pour mettre cette influence à profit pour

vous, car notre homme est très-bien vu par le Ministère actuel; aussi,

lui avons-nous démontré que jusqu'à un certain point vos attaques le

servaient, afin de pouvoir vous raccommoder tous deux, un jour. On a

dédommagé Châtelet de vos persécutions. Comme le disait des Lupeaulx

aux ministres: Pendant que les journaux tournent Châtelet en ridicule,

ils laissent en repos le Ministère.

—Monsieur Blondet m'a fait espérer que j'aurais le plaisir de vous

voir chez vous, dit la comtesse de Montcornet pendant le temps que la

marquise abandonna Lucien à ses réflexions. Vous y trouverez quelques

artistes, des écrivains et une femme qui a le plus vif désir de vous

connaître, mademoiselle des Touches, un de ces talents rares parmi

notre sexe, et chez qui sans doute vous irez. Mademoiselle des Touches,

Camille Maupin, si vous voulez, a l'un des salons les plus remarquables

de Paris, elle est prodigieusement riche; on lui a dit que vous êtes

aussi beau que spirituel, elle se meurt d'envie de vous voir.

Lucien ne put que se confondre en remercîments, et jeta sur Blondet

un regard d'envie. Il y avait autant de différence entre une femme

du genre et de la qualité de la comtesse de Montcornet et Coralie

qu'entre Coralie et une fille des rues. Cette comtesse, jeune, belle

et spirituelle, avait, pour beauté spéciale, la blancheur excessive

des femmes du Nord; sa mère était née princesse Scherbellof, aussi le

ministre, avant de dîner, lui avait-il prodigué ses plus respectueuses

attentions. La marquise avait alors achevé de sucer dédaigneusement une

aile de poulet.

—Ma pauvre Louise, dit-elle à Lucien, avait tant d'affection pour vous!

j'étais dans la confidence du bel avenir qu'elle rêvait pour vous:

elle aurait supporté bien des choses, mais quel mépris vous lui avez

marqué en lui renvoyant ses lettres! Nous pardonnons les cruautés, il

faut encore croire en nous pour nous blesser; mais l'indifférence!...

l'indifférence est comme la glace des pôles, elle étouffe tout. Allons,

convenez-en, vous avez perdu des trésors par votre faute. Pourquoi

rompre? Quand même vous eussiez été dédaigné, n'avez-vous pas votre

fortune à faire, votre nom à reconquérir? Louise pensait à tout cela.

—Pourquoi ne m'avoir rien dit? répondit Lucien.

—Eh! mon Dieu, c'est moi qui lui ai donné le conseil de ne pas vous

mettre dans sa confidence. Tenez, entre nous, en vous voyant si peu

fait au monde, je vous craignais: j'avais peur que votre inexpérience,

votre ardeur étourdie ne détruisissent ou ne dérangeassent ses calculs

et nos plans. Pouvez-vous maintenant vous souvenir de vous-même?

Avouez-le? vous seriez de mon opinion en voyant aujourd'hui votre

Sosie. Vous ne vous ressemblez plus. Là est le seul tort que nous ayons

eu. Mais, en mille, se rencontre-t-il un homme qui réunisse à tant

d'esprit une si merveilleuse aptitude à prendre l'unisson? Je n'ai

pas cru que vous fussiez une si surprenante exception. Vous vous êtes

métamorphosé si promptement, vous vous êtes si facilement initié aux

façons parisiennes, que je ne vous ai pas reconnu au Bois de Boulogne,

il y a un mois.

Lucien écoutait cette grande dame avec un plaisir inexprimable: elle

joignait à ses paroles flatteuses un air si confiant, si mutin, si

naïf; elle paraissait s'intéresser à lui si profondément, qu'il

crut à quelque prodige semblable à celui de sa première soirée au

Panorama-Dramatique. Depuis cet heureux soir, tout le monde lui

souriait, il attribuait à sa jeunesse une puissance talismanique, il

voulut alors éprouver la marquise en se promettant de ne pas se laisser

surprendre.

—Quels étaient donc, madame, ces plans devenus aujourd'hui des chimères?

—Louise voulait obtenir du roi une ordonnance qui vous permît de porter

le nom et le titre de Rubempré. Elle voulait enterrer le Chardon.

Ce premier succès, si facile à obtenir alors, et que maintenant vos

opinions rendent presque impossible, était pour vous une fortune. Vous

traiterez ces idées de visions et de bagatelles; mais nous savons un

peu la vie, et nous connaissons tout ce qu'il y a de solide dans un

titre de comte porté par un élégant, par un ravissant jeune homme.

Annoncez ici devant quelques jeunes Anglaises millionnaires ou devant

des héritières: _Monsieur Chardon_ ou _Monsieur le comte de Rubempré_?

il se ferait deux mouvements bien différents. Fût-il endetté, le comte

trouverait les cœurs ouverts, sa beauté mise en lumière serait comme

un diamant dans une riche monture. Monsieur Chardon ne serait pas

seulement remarqué. Nous n'avons pas créé ces idées, nous les trouvons

régnant partout, même parmi les bourgeois. Vous tournez en ce moment

le dos à la fortune. Regardez ce joli jeune homme, le vicomte Félix

de Vandenesse, il est un des deux secrétaires particuliers du roi. Le

roi aime assez les jeunes gens de talent, et celui-là quand il est

arrivé de sa province, n'avait pas un bagage plus lourd que le vôtre,

vous avez mille fois plus d'esprit que lui; mais appartenez-vous à une

grande famille? avez-vous un nom? Vous connaissez des Lupeaulx, son nom

ressemble au vôtre, il se nomme Chardin; mais il ne vendrait pas pour

un million sa métairie des Lupeaulx, il sera quelque jour comte des

Lupeaulx, et son petit-fils deviendra peut-être un grand seigneur. Si

vous continuez à marcher dans la fausse voie où vous vous êtes engagé,

vous êtes perdu. Voyez combien monsieur Émile Blondet est plus sage que

vous? il est dans un journal qui soutient le pouvoir, il est bien vu

par toutes les puissances du jour, il peut sans danger se mêler avec

les Libéraux, il pense bien; aussi parviendra-t-il tôt ou tard; mais il

a su choisir et son opinion et ses protections. Cette jolie personne,

votre voisine, est une demoiselle de Troisville qui a deux pairs de

France et deux députés dans sa famille, elle a fait un riche mariage

à cause de son nom; elle reçoit beaucoup, elle aura de l'influence et

remuera le monde politique pour ce petit monsieur Émile Blondet. A

quoi vous mène une Coralie? à vous trouver perdu de dettes et fatigué

de plaisirs dans quelques années d'ici. Vous placez mal votre amour,

et vous arrangez mal votre vie. Voilà ce que me disait l'autre jour à

l'Opéra la femme que vous prenez plaisir à blesser. En déplorant l'abus

que vous faites de votre talent et de votre belle jeunesse, elle ne

s'occupait pas d'elle, mais de vous.

—Ah! si vous disiez vrai, madame! s'écria Lucien.

—Quel intérêt verriez-vous à des mensonges? fit la marquise en jetant

sur Lucien un regard hautain et froid qui le replongea dans le néant.

Lucien interdit ne reprit pas la conversation, la marquise offensée ne

lui parla plus. Il fut piqué, mais il reconnut qu'il y avait eu de sa

part maladresse et se promit de la réparer. Il se tourna vers madame de

Montcornet et lui parla de Blondet en exaltant le mérite de ce jeune

écrivain. Il fut bien reçu par la comtesse qui l'invita, sur un signe

de madame d'Espard, à sa prochaine soirée, en lui demandant s'il n'y

verrait pas avec plaisir madame de Bargeton, qui, malgré son deuil, y

viendrait: il ne s'agissait pas d'une grande soirée, c'était sa réunion

des petits jours, on serait entre amis.

—Madame la marquise, dit Lucien, prétend que tous les torts sont de mon

côté, n'est-ce pas à sa cousine à être bonne pour moi?

—Faites cesser les attaques ridicules dont elle est l'objet, qui

d'ailleurs la compromettent fortement avec un homme de qui elle se

moque, et vous aurez bientôt signé la paix. Vous vous êtes cru joué

par elle, m'a-t-on dit, moi je l'ai vue bien triste de votre abandon.

Est-il vrai qu'elle ait quitté sa province avec vous et pour vous?

Lucien regarda la comtesse en souriant, sans oser répondre.

—Comment pouviez-vous vous défier d'une femme qui vous faisait de tels

sacrifices! Et d'ailleurs belle et spirituelle comme elle l'est, elle

devait être aimée _quand même_. Madame de Bargeton vous aimait moins

pour vous que pour vos talents. Croyez-moi, les femmes aiment l'esprit

avant d'aimer la beauté, dit-elle en regardant Émile Blondet à la

dérobée.

Lucien reconnut dans l'hôtel du ministre les différences qui existent

entre le grand monde et le monde exceptionnel où il vivait depuis

quelque temps. Ces deux magnificences n'avaient aucune similitude,

aucun point de contact. La hauteur et la disposition des pièces dans

cet appartement, l'un des plus riches du faubourg Saint-Germain; les

vieilles dorures des salons, l'ampleur des décorations, la richesse

sérieuse des accessoires, tout lui était étranger, nouveau; mais

l'habitude si promptement prise des choses de luxe empêcha Lucien de

paraître étonné. Sa contenance fut aussi éloignée de l'assurance et

de la fatuité que de la complaisance et de la servilité. Le poète eut

bonne façon et plut à ceux qui n'avaient aucune raison de lui être

hostiles, comme les jeunes gens à qui sa soudaine introduction dans

le grand monde, ses succès et sa beauté donnèrent de la jalousie. En

sortant de table, il offrit le bras à madame d'Espard qui l'accepta.

En voyant Lucien courtisé par la marquise d'Espard, Rastignac vint

se recommander de leur compatriotisme, et lui rappeler leur première

entrevue chez madame du Val-Noble. Le jeune noble parut vouloir se lier

avec le grand homme de sa province en l'invitant à venir déjeuner chez

lui quelque matin, et s'offrant à lui faire connaître les jeunes gens

à la mode. Lucien accepta cette proposition.

—Le cher Blondet en sera, dit Rastignac.

Le ministre vint se joindre au groupe formé par le marquis de

Ronquerolles, le duc de Rhétoré, de Marsay, le général Montriveau,

Rastignac et Lucien.

—Très-bien, dit-il à Lucien avec la bonhomie allemande sous laquelle

il cachait sa redoutable finesse, vous avez fait la paix avec madame

d'Espard, elle est enchantée de vous, et nous savons tous, dit-il en

regardant les hommes à la ronde, combien il est difficile de lui plaire.

—Oui, mais elle adore l'esprit, dit Rastignac, et mon illustre

compatriote en vend.

—Il ne tardera pas à reconnaître le mauvais commerce qu'il fait, dit

vivement Blondet, il nous viendra, ce sera bientôt un des nôtres.

Il y eut autour de Lucien un chorus sur ce thème. Les hommes sérieux

lancèrent quelques phrases profondes d'un ton despotique, les jeunes

gens plaisantèrent du parti libéral.

—Il a, je suis sûr, dit Blondet, tiré à pile ou face pour la Gauche ou

la Droite; mais il va maintenant choisir.

Lucien se mit à rire en se souvenant de sa scène au Luxembourg avec

Lousteau.

—Il a pris pour cornac, dit Blondet en continuant, un Étienne Lousteau,

un bretteur de petit journal qui voit une pièce de cent sous dans une

colonne, dont la politique consiste à croire au retour de Napoléon, et,

ce qui me semble encore plus niais, à la reconnaissance, au patriotisme

de messieurs du Côté Gauche. Comme Rubempré, les penchants de Lucien

doivent être aristocrates; comme journaliste, il doit être pour le

pouvoir, ou il ne sera jamais ni Rubempré ni secrétaire général.

Lucien, à qui le diplomate proposa une carte pour jouer le whist,

excita la plus grande surprise quand il avoua ne pas savoir le jeu.

—Mon ami, lui dit à l'oreille Rastignac, arrivez de bonne heure chez

moi le jour où vous y viendrez faire un méchant déjeuner, je vous

apprendrai le whist, vous déshonorez notre royale ville d'Angoulême,

et je répéterai un mot de monsieur de Talleyrand en vous disant que,

si vous ne savez pas ce jeu-là, vous vous préparez une vieillesse

très-malheureuse.

La Comédie humaine - Volume 08. Scènes de la vie de Province - Tome 04 · 第 32 / 56 段