A l'Ambigu, la salle était pleine. Il ne s'y trouva pas de place pour

Lucien. Lucien alla dans les coulisses et se plaignit amèrement de ne

pas être placé. Le régisseur, qui ne le connaissait pas encore, lui dit

qu'on avait envoyé deux loges à son journal, et l'envoya promener.

—Je parlerai de la pièce selon ce que j'en aurai entendu, dit Lucien

d'un air piqué.

—Êtes-vous bête? dit la jeune première au régisseur, c'est l'amant de

Coralie!

Aussitôt le régisseur se retourna vers Lucien et lui dit:—Monsieur, je

vais aller parler au directeur.

Ainsi les moindres détails prouvaient à Lucien l'immensité du pouvoir

du journal et caressaient sa vanité. Le directeur vint et obtint du duc

de Rhétoré et de Tullia, le premier sujet, qui se trouvaient dans une

loge d'avant-scène, de prendre Lucien avec eux. Le duc y consentit en

reconnaissant Lucien.

—Vous avez réduit deux personnes au désespoir, lui dit le jeune homme

en lui parlant du baron Châtelet et de madame de Bargeton.

—Que sera-ce donc demain? dit Lucien. Jusqu'à présent mes amis se

sont portés contre eux en voltigeurs, mais je tire à boulet rouge

cette nuit. Demain, vous verrez pourquoi nous nous moquons de Potelet.

L'article est intitulé: _Potelet de 1811 à Potelet de 1821_. Châtelet

sera le type des gens qui ont renié leur bienfaiteur en se ralliant

aux Bourbons. Après avoir fait sentir tout ce que je puis, j'irai chez

madame de Montcornet.

Lucien eut avec le jeune duc une conversation étincelante d'esprit; il

était jaloux de prouver à ce grand seigneur combien mesdames d'Espard

et de Bargeton s'étaient grossièrement trompées en le méprisant;

mais il montra le bout de l'oreille en essayant d'établir ses droits

à porter le nom de Rubempré, quand, par malice, le duc de Rhétoré

l'appela Chardon.

—Vous devriez, lui dit le duc, vous faire royaliste. Vous vous êtes

montré homme d'esprit, soyez maintenant homme de bon sens. La seule

manière d'obtenir une ordonnance du roi qui vous rende le titre et

le nom de vos ancêtres maternels, est de la demander en récompense

des services que vous rendrez au Château. Les Libéraux ne vous feront

jamais comte! Voyez-vous, la Restauration finira par avoir raison de

la Presse, la seule puissance à craindre. On a déjà trop attendu, elle

devrait être muselée. Profitez de ses derniers moments de liberté pour

vous rendre redoutable. Dans quelques années, un nom et un titre seront

en France des richesses plus sûres que le talent. Vous pouvez ainsi

tout avoir: esprit, noblesse et beauté, vous arriverez à tout. Ne soyez

donc en ce moment libéral que pour vendre avec avantage votre royalisme.

Le duc pria Lucien d'accepter l'invitation à dîner que devait lui

envoyer le ministre avec lequel il avait soupé chez Florine. Lucien

fut en un moment séduit par les réflexions du gentilhomme, et charmé

de voir s'ouvrir devant lui les portes des salons d'où il se croyait

à jamais banni quelques mois auparavant. Il admira le pouvoir de la

pensée. La Presse et l'esprit étaient donc le moyen de la société

présente. Lucien comprit que peut-être Lousteau se repentait de lui

avoir ouvert les portes du temple, il sentait déjà pour son propre

compte la nécessité d'opposer des barrières difficiles à franchir aux

ambitions de ceux qui s'élançaient de la province vers Paris. Un poète

serait venu vers lui comme il s'était jeté dans les bras d'Étienne, il

n'osait se demander quel accueil il lui ferait. Le jeune duc aperçut

chez Lucien les traces d'une méditation profonde et ne se trompa point

en en cherchant la cause: il avait découvert à cet ambitieux, sans

volonté fixe, mais non sans désir, tout l'horizon politique comme les

journalistes lui avaient montré en haut du Temple, ainsi que le démon à

Jésus, le monde littéraire et ses richesses. Lucien ignorait la petite

conspiration ourdie contre lui par les gens que blessait en ce moment

le journal, et dans laquelle monsieur de Rhétoré trempait. Le jeune duc

avait effrayé la société de madame d'Espard en leur parlant de l'esprit

de Lucien. Chargé par madame de Bargeton de sonder le journaliste, il

avait espéré le rencontrer à l'Ambigu-Comique. Ni le monde, ni les

journalistes n'étaient profonds, ne croyez pas à des trahisons ourdies.

Ni l'un ni les autres ils n'arrêtent de plan; leur machiavélisme va

pour ainsi dire au jour le jour, et consiste à toujours être là, prêts

à tout, prêts à profiter du mal comme du bien, à épier les moments où

la passion leur livre un homme. Pendant le souper de Florine, le jeune

duc avait reconnu le caractère de Lucien, il venait de le prendre par

ses vanités, et s'essayait sur lui à devenir diplomate.

Lucien, la pièce jouée, courut à la rue Saint-Fiacre y faire son

article sur la pièce. Sa critique fut, par calcul, âpre et mordante;

il se plut à essayer son pouvoir. Le mélodrame valait mieux que celui

du Panorama-Dramatique; mais il voulait savoir s'il pouvait, comme

on le lui avait dit, tuer une bonne et faire réussir une mauvaise

pièce. Le lendemain, en déjeunant avec Coralie, il déplia le journal,

après lui avoir dit qu'il y éreintait l'Ambigu-Comique. Lucien ne

fut pas médiocrement étonné de lire, après son article sur madame de

Bargeton et sur Châtelet, un compte-rendu de l'Ambigu si bien édulcoré

durant la nuit, que, tout en conservant sa spirituelle analyse, il en

sortait une conclusion favorable. La pièce devait remplir la caisse

du théâtre. Sa fureur ne saurait se décrire; il se proposa de dire

deux mots à Lousteau. Il se croyait déjà nécessaire, et se promettait

de ne pas se laisser dominer, exploiter comme un niais. Pour établir

définitivement sa puissance, il écrivit l'article où il résumait et

balançait toutes les opinions émises à propos du livre de Nathan pour

la Revue de Dauriat et de Finot. Puis, une fois monté, il brocha l'un

de ses articles _Variétés_ dus au petit journal. Dans leur première

effervescence, les jeunes journalistes pondent des articles avec

amour et livrent ainsi très-imprudemment toutes leurs fleurs. Le

directeur du Panorama-Dramatique donnait la première représentation

d'un vaudeville, afin de laisser à Florine et à Coralie leur soirée.

On devait jouer avant le souper. Lousteau vint chercher l'article de

Lucien, fait d'avance sur cette petite pièce, dont il avait vu la

répétition générale, afin de n'avoir aucune inquiétude relativement à

la composition du numéro. Quand Lucien lui eut lu l'un de ces petits

charmants articles sur les particularités parisiennes, qui firent la

fortune du journal, Étienne l'embrassa sur les deux yeux et le nomma la

providence des journaux.

—Pourquoi donc t'amuses-tu à changer l'esprit de mes articles? dit

Lucien, qui n'avait fait ce brillant article que pour donner plus de

force à ses griefs.

—Moi! s'écria Lousteau.

—Eh! bien, qui donc a changé mon article?

—Mon cher, répondit Étienne en riant, tu n'es pas encore au courant des

affaires. L'Ambigu nous prend vingt abonnements, dont neuf seulement

sont servis au directeur, au chef d'orchestre, au régisseur, à leurs

maîtresses et à trois copropriétaires du théâtre. Chacun des théâtres

du boulevard paye ainsi huit cents francs au journal. Il y a pour tout

autant d'argent en loges données à Finot, sans compter les abonnements

des acteurs et des auteurs. Le drôle se fait donc huit mille francs aux

boulevards. Par les petits théâtres, juge des grands! Comprends-tu?

Nous sommes tenus à beaucoup d'indulgence.

—Je comprends que je ne suis pas libre d'écrire ce que je pense....

—Eh! que t'importe, si tu y fais tes orges, s'écria Lousteau.

D'ailleurs, mon cher, quel grief as-tu contre le théâtre? il te faut

une raison pour échiner la pièce d'hier. Échiner pour échiner, nous

compromettrions le journal. Quand le journal frapperait avec justice,

il ne produirait plus aucun effet. Le directeur t'a-t-il manqué?

—Il ne m'avait pas réservé de place.

—Bon, fit Lousteau. Je montrerai ton article au directeur, je lui

dirai que je t'ai adouci, tu t'en trouveras mieux que de l'avoir fait

paraître. Demande-lui demain des billets, il t'en signera quarante

en blanc tous les mois, et je te mènerai chez un homme avec qui tu

t'entendras pour les placer; il te les achètera tous à cinquante pour

cent de remise sur le prix des places. On fait sur les billets de

spectacle le même trafic que sur les livres. Tu verras un autre Barbet,

un chef de claque, il ne demeure pas loin d'ici, nous avons le temps,

viens?

—Mais, mon cher, Finot fait un infâme métier à lever ainsi sur les

champs de la pensée des contributions indirectes. Tôt ou tard...

—Ah! çà, d'où viens-tu? s'écria Lousteau. Pour qui prends-tu Finot?

Sous sa fausse bonhomie, sous cet air Turcaret, sous son ignorance et

sa bêtise, il y a toute la finesse du marchand de chapeaux dont il

est issu. N'as-tu pas vu dans sa cage, au Bureau du journal, un vieux

soldat de l'Empire, l'oncle de Finot? Cet oncle est non-seulement un

honnête homme, mais il a le bonheur de passer pour un niais. Il est

l'homme compromis dans toutes les transactions pécuniaires. A Paris,

un ambitieux est bien riche quand il a près de lui une créature qui

consent à être compromise. Il est en politique comme en journalisme

une foule de cas où les chefs ne doivent jamais être mis en cause.

Si Finot devenait un personnage politique, son oncle deviendrait son

secrétaire et recevrait pour son compte les contributions qui se lèvent

dans les bureaux sur les grandes affaires. Giroudeau, qu'au premier

abord on prendrait pour un niais, a précisément assez de finesse pour

être un compère indéchiffrable. Il est en vedette pour empêcher que

nous ne soyons assommés par les criailleries, par les débutants, par

les réclamations, et je ne crois pas qu'il y ait son pareil dans un

autre journal.

—Il joue bien son rôle, dit Lucien, je l'ai vu à l'œuvre.

Étienne et Lucien allèrent dans la rue du Faubourg-du-Temple, où le

rédacteur en chef s'arrêta devant une maison de belle apparence.

—Monsieur Braulard y est-il? demanda-t-il au portier.

—Comment monsieur? dit Lucien. Le chef des claqueurs est donc

_monsieur_?

—Mon cher, Braulard a vingt mille livres de rente, il a la griffe

des auteurs dramatiques du boulevard qui tous ont un compte courant

chez lui, comme chez un banquier. Les billets d'auteur et de faveur

se vendent. Cette marchandise, Braulard la place. Fais un peu de

statistique, science assez utile quand on n'en abuse pas. A cinquante

billets de faveur par soirée à chaque spectacle, tu trouveras deux cent

cinquante billets par jour; si, l'un dans l'autre, ils valent quarante

sous, Braulard paye cent vingt-cinq francs par jour aux auteurs et

court la chance d'en gagner autant. Ainsi, les seuls billets des

auteurs lui procurent près de quatre mille francs par mois, au total

quarante-huit mille francs par an. Suppose vingt mille francs de perte,

car il ne peut pas toujours placer ses billets.

—Pourquoi?

—Ah! les gens qui viennent payer leurs places au bureau passent

concurremment avec les billets de faveur qui n'ont pas de places

réservées. Enfin le théâtre garde ses droits de location. Il y a les

jours de beau temps, et de mauvais spectacles. Ainsi, Braulard gagne

peut-être trente mille francs par an sur cet article. Puis il a ses

claqueurs, autre industrie. Florine et Coralie sont ses tributaires; si

elles ne le subventionnaient pas, elles ne seraient point applaudies à

toutes les entrées et leurs sorties.

Lousteau donnait cette explication à voix basse en montant l'escalier.

[Illustration: IMP. E. MARTINET.

BRAULARD a vingt mille livres de rentes, puis il a ses claqueurs.

(ILLUSIONS PERDUES.)]

—Paris est un singulier pays, dit Lucien en trouvant l'intérêt accroupi

dans tous les coins.

Une servante proprette introduisit les deux journalistes chez monsieur

Braulard. Le marchand de billets, qui siégeait sur un fauteuil de

cabinet, devant un grand secrétaire à cylindre, se leva en voyant

Lousteau. Braulard, enveloppé d'une redingote de molleton gris, portait

un pantalon à pied et des pantoufles rouges absolument comme un médecin

ou comme un avoué. Lucien vit en lui l'homme du peuple enrichi: un

visage commun, des yeux gris pleins de finesse, des mains de claqueur,

un teint sur lequel les orgies avaient passé comme la pluie sur les

toits, des cheveux grisonnants, et une voix assez étouffée.

—Vous venez, sans doute, pour mademoiselle Florine, et monsieur pour

mademoiselle Coralie, dit-il, je vous connais bien. Soyez tranquille,

monsieur, dit-il à Lucien, j'achète la clientèle du Gymnase, je

soignerai votre maîtresse et je l'avertirai des farces qu'on voudrait

lui faire.

—Ce n'est pas de refus, mon cher Braulard, dit Lousteau; mais nous

venons pour les billets du journal à tous les théâtres des boulevards:

moi comme rédacteur en chef, monsieur comme rédacteur de chaque théâtre.

—Ah, oui, Finot a vendu son journal. J'ai su l'affaire. Il va bien,

Finot. Je lui donne à dîner à la fin de la semaine. Si vous voulez me

faire l'honneur et le plaisir de venir, vous pouvez amener vos épouses,

il y aura noces et festins, nous avons Adèle Dupuis, Ducange, Frédéric

Du Petit-Méré, mademoiselle Millot ma maîtresse, nous rirons bien! nous

boirons mieux!

—Il doit être gêné, Ducange, il a perdu son procès.

—Je lui ai prêté dix mille francs, le succès de Calas va me les

rendre; aussi l'ai-je chauffé! Ducange est un homme d'esprit, il a des

moyens... Lucien croyait rêver en entendant cet homme apprécier les

talents des auteurs.—Coralie a gagné, lui dit Braulard de l'air d'un

juge compétent. Si elle est bonne enfant, je la soutiendrai secrètement

contre la cabale à son début au Gymnase. Écoutez? Pour elle, j'aurai

des hommes bien mis aux galeries qui souriront et qui feront de petits

murmures afin d'entraîner l'applaudissement. Voilà un manége qui pose

une femme. Elle me plaît, Coralie, et vous devez être content d'elle,

elle a des sentiments. Ah! je puis faire chuter qui je veux...

—Mais pour les billets? dit Lousteau.

—Hé! bien, j'irai les prendre chez monsieur, vers les premiers jours de

chaque mois. Monsieur est votre ami, je le traiterai comme vous. Vous

avez cinq théâtres, on vous donnera trente billets; ce sera quelque

chose comme soixante-quinze francs par mois. Peut-être désirez-vous

une avance? dit le marchand de billets en revenant à son secrétaire et

tirant sa caisse pleine d'écus.

—Non, non, dit Lousteau, nous garderons cette ressource pour les

mauvais jours...

—Monsieur, reprit Braulard en s'adressant à Lucien, j'irai travailler

avec Coralie ces jours-ci, nous nous entendrons bien.

Lucien ne regardait pas sans un étonnement profond le cabinet de

Braulard où il voyait une bibliothèque, des gravures, un meuble

convenable. En passant par le salon, il en remarqua l'ameublement

également éloigné de la mesquinerie et du trop grand luxe. La salle à

manger lui parut être la pièce la mieux tenue, il en plaisanta.

—Mais Braulard est gastronome, dit Lousteau. Ses dîners, cités dans la

littérature dramatique, sont en harmonie avec sa caisse.

—J'ai de bons vins, répondit modestement Braulard. Allons, voilà mes

allumeurs, s'écria-t-il en entendant des voix enrouées et le bruit de

pas singuliers dans l'escalier.

En sortant, Lucien vit défiler devant lui la puante escouade des

claqueurs et des vendeurs de billets, tous gens à casquettes, à

pantalons mûrs, à redingotes râpées, à figures patibulaires, bleuâtres,

verdâtres, boueuses, rabougries, à barbes longues, aux yeux féroces et

patelins tout à la fois, horrible population qui vit et foisonne sur

les boulevards de Paris, qui, le matin, vend des chaînes de sûreté, des

bijoux en or pour vingt-cinq sous, et qui claque sous les lustres le

soir, qui se plie enfin à toutes les fangeuses nécessités de Paris.

—Voilà les Romains! dit Lousteau en riant, voilà la gloire des actrices

et des auteurs dramatiques. Vu de près, ça n'est pas plus beau que la

nôtre.

—Il est difficile, répondit Lucien en revenant chez lui, d'avoir des

illusions sur quelque chose à Paris. Il y a des impôts sur tout, on y

vend tout, on y fabrique tout, même le succès.

Les convives de Lucien étaient Dauriat, le directeur du Panorama,

Matifat et Florine, Camusot, Lousteau, Finot, Nathan, Hector Merlin et

madame du Val-Noble, Félicien Vernou, Blondet, Vignon, Philippe Bridau,

Mariette, Giroudeau, Cardot et Florentine, Bixiou. Il avait invité ses

amis du Cénacle. Tullia la danseuse, qui, disait-on, était peu cruelle

pour du Bruel, fut aussi de la partie, mais sans son duc, ainsi que les

propriétaires des journaux où travaillaient Nathan, Merlin, Vignon et

Vernou. Les convives formaient une assemblée de trente personnes, la

salle à manger de Coralie ne pouvait en contenir davantage.

Vers huit heures, au feu des lustres allumés, les meubles, les

tentures, les fleurs de ce logis prirent cet air de fête qui

prête au luxe parisien l'apparence d'un rêve. Lucien éprouva le

plus indéfinissable mouvement de bonheur, de vanité satisfaite et

d'espérance en se voyant le maître de ces lieux, il ne s'expliquait

plus ni comment ni par qui ce coup de baguette avait été frappé.

Florine et Coralie, mises avec la folle recherche et la magnificence

artiste des actrices, souriaient au poète de province comme deux anges

chargés de lui ouvrir les portes du palais des Songes. Lucien songeait

presque. En quelques mois sa vie avait si brusquement changé d'aspect,

il était si promptement passé de l'extrême misère à l'extrême opulence,

que par moments il lui prenait des inquiétudes comme aux gens qui, tout

en rêvant, se savent endormis. Son œil exprimait néanmoins à la vue

de cette belle réalité une confiance à laquelle des envieux eussent

donné le nom de fatuité. Lui-même, il avait changé. Heureux tous les

jours, ses couleurs avaient pâli, son regard était trempé des moites

expressions de la langueur; enfin, selon le mot de madame d'Espard, il

avait l'_air aimé_. Sa beauté y gagnait. La conscience de son pouvoir

et de sa force perçait dans sa physionomie éclairée par l'amour et

par l'expérience. Il contemplait enfin le monde littéraire et la

société face à face, en croyant pouvoir s'y promener en dominateur.

A ce poète, qui ne devait réfléchir que sous le poids du malheur,

le présent parut être sans soucis. Le succès enflait les voiles de

son esquif, il avait à ses ordres les instruments nécessaires à ses

projets: une maison montée, une maîtresse que tout Paris lui enviait,

un équipage, enfin des sommes incalculables dans son écritoire. Son

âme, son cœur et son esprit s'étaient également métamorphosés: il ne

songeait plus à discuter les moyens en présence de si beaux résultats.

Ce train de maison semblera si justement suspect aux économistes qui

ont pratiqué la vie parisienne, qu'il n'est pas inutile de montrer la

base, quelque frêle qu'elle fût, sur laquelle reposait le bonheur

matériel de l'actrice et de son poète. Sans se compromettre, Camusot

avait engagé les fournisseurs de Coralie à lui faire crédit pendant au

moins trois mois. Les chevaux, les gens, tout devait donc aller comme

par enchantement pour ces deux enfants empressés de jouir, et qui

jouissaient de tout avec délices. Coralie vint prendre Lucien par la

main et l'initia par avance au coup de théâtre de la salle à manger,

parée de son couvert splendide, de ses candélabres chargés de quarante

bougies, aux recherches royales du dessert, et au menu, l'œuvre de

Chevet. Lucien baisa Coralie au front en la pressant sur son cœur.

—J'arriverai, mon enfant, lui dit-il, et je te récompenserai de tant

d'amour et de tant de dévouement.

—Bah! dit-elle, es-tu content?

—Je serais bien difficile.

—Eh! bien, ce sourire paye tout, répondit-elle en apportant par un

mouvement de serpent ses lèvres aux lèvres de Lucien.

Ils trouvèrent Florine, Lousteau, Matifat et Camusot en train

d'arranger les tables de jeu. Les amis de Lucien arrivaient. Tous ces

gens s'intitulaient déjà les amis de Lucien. On joua de neuf heures

à minuit. Heureusement pour lui, Lucien ne savait aucun jeu; mais

Lousteau perdit mille francs et les emprunta à Lucien qui ne crut pas

pouvoir se dispenser de les prêter, car son ami les lui demanda. A dix

heures environ, Michel, Fulgence et Joseph se présentèrent. Lucien, qui

alla causer avec eux dans un coin, trouva leurs visages assez froids

et sérieux, pour ne pas dire contraints. D'Arthez n'avait pu venir,

il achevait son livre. Léon Giraud était occupé par la publication du

premier numéro de sa Revue. Le Cénacle avait envoyé ses trois artistes

qui devaient se trouver moins dépaysés que les autres au milieu d'une

orgie.

—Eh! bien, mes enfants, dit Lucien en affichant un petit ton de

supériorité, vous verrez que le _petit farceur_ peut devenir un _grand

politique_.

—Je ne demande pas mieux que de m'être trompé, dit Michel.

—Tu vis avec Coralie en attendant mieux? lui demanda Fulgence.

—Oui, reprit Lucien d'un air qu'il voulait rendre naïf. Coralie avait

un pauvre vieux négociant qui l'adorait, elle l'a mis à la porte. Je

suis plus heureux que ton frère Philippe qui ne sait comment gouverner

Mariette, ajouta-t-il en regardant Joseph Bridau.

—Enfin, dit Fulgence, tu es maintenant un homme comme un autre, tu

feras ton chemin.

—Un homme qui pour vous restera le même en quelque situation qu'il se

trouve, répondit Lucien.

Michel et Fulgence se regardèrent en échangeant un sourire moqueur que

vit Lucien, et qui lui fit comprendre le ridicule de sa phrase.

—Coralie est bien admirablement belle, s'écria Joseph Bridau. Quel

magnifique portrait à faire!

—Et bonne, répondit Lucien. Foi d'homme, elle est angélique; mais tu

feras son portrait; prends-la, si tu veux, pour modèle de ta Vénitienne

amenée au vieillard.

—Toutes les femmes qui aiment sont angéliques, dit Michel Chrestien.

En ce moment Raoul Nathan se précipita sur Lucien avec une furie

d'amitié, lui prit les mains et les lui serra.

—Mon bon ami, non-seulement vous êtes un grand homme, mais encore vous

avez du cœur, ce qui est aujourd'hui plus rare que le génie, dit-il.

Vous êtes dévoué à vos amis. Enfin, je suis à vous à la vie, à la mort,

et n'oublierai jamais ce que vous avez fait cette semaine pour moi.

Lucien, au comble de la joie en se voyant pateliné par un homme

dont s'occupait la Renommée, regarda ses trois amis du Cénacle avec

une sorte de supériorité. Cette entrée de Nathan était due à la

communication que Merlin lui avait faite de l'épreuve de l'article en

faveur de son livre, et qui paraissait dans le journal du lendemain.

—Je n'ai consenti à écrire l'attaque, répondit Lucien à l'oreille de

Nathan, qu'à la condition d'y répondre moi-même. Je suis des vôtres.

Il revint à ses trois amis du Cénacle, enchanté d'une circonstance qui

justifiait la phrase de laquelle avait ri Fulgence.

—Vienne le livre de d'Arthez, et je suis en position de lui être utile.

Cette chance seule m'engagerait à rester dans les journaux.

—Y es-tu libre? dit Michel.

—Autant qu'on peut l'être quand on est indispensable, répondit Lucien

avec une fausse modestie.

Vers minuit, les convives furent attablés, et l'orgie commença.

Les discours furent plus libres chez Lucien que chez Matifat, car

personne ne soupçonna la divergence de sentiments qui existait entre

les trois députés du Cénacle et les représentants des journaux. Ces

jeunes esprits, si dépravés par l'habitude du Pour et du Contre, en

vinrent aux prises, et se renvoyèrent les plus terribles axiomes de la

jurisprudence qu'enfantait alors le journalisme. Claude Vignon, qui

voulait conserver à la critique un caractère auguste, s'éleva contre

la tendance des petits journaux vers la personnalité, disant que plus

tard les écrivains arriveraient à se déconsidérer eux-mêmes. Lousteau,

Merlin et Finot prirent alors ouvertement la défense de ce système,

appelé dans l'argot du journalisme la _blague_, en soutenant que ce

serait comme un poinçon à l'aide duquel on marquerait le talent.

—Tous ceux qui résisteront à cette épreuve seront des hommes réellement

forts, dit Lousteau.

—D'ailleurs, s'écria Merlin, pendant les ovations des grands hommes, il

faut autour d'eux, comme autour des triomphateurs romains, un concert

d'injures.

—Eh! dit Lucien, tous ceux de qui l'on se moquera croiront à leur

triomphe!

—Ne dirait-on pas que cela te regarde? s'écria Finot.

La Comédie humaine - Volume 08. Scènes de la vie de Province - Tome 04 · 第 31 / 56 段