publie un grand morceau de prose; mais Hector l'aura fait adresser chez
moi, rue Charlot.
—Tiens, lis, dit Dauriat en imitant Talma dans Manlius.
Lucien prit la feuille que Coralie lui arracha.
—A moi les prémices de votre plume, vous savez bien, dit-elle en riant.
Dauriat fut étrangement flatteur et courtisan, il craignait Lucien,
il l'invita donc avec Coralie à un grand dîner qu'il donnait aux
journalistes vers la fin de la semaine. Il emporta le manuscrit des
Marguerites en disant à _son_ poète de passer quand il lui plairait
aux Galeries-de-Bois pour signer le traité qu'il tiendrait prêt.
Toujours fidèle aux façons royales par lesquelles il essayait d'en
imposer aux gens superficiels, et de passer plutôt pour un Mécène que
pour un libraire, il laissa les trois mille francs sans en prendre de
reçu, refusa la quittance offerte par Lucien en faisant un geste de
nonchalance, et partit en baisant la main à Coralie.
—Eh! bien, mon amour, aurais-tu vu beaucoup de ces chiffons-là, si
tu étais resté dans ton trou de la rue de Cluny à marauder dans tes
bouquins de la bibliothèque Sainte-Geneviève? dit Coralie à Lucien qui
lui avait raconté toute son existence. Tiens, tes petits amis de la rue
des Quatre-Vents me font l'effet d'être de grands _Jobards_!
Ses frères du Cénacle étaient des Jobards! et Lucien entendit cet
arrêt en riant. Il avait lu son article imprimé, il venait de goûter
cette ineffable joie des auteurs, ce premier plaisir d'amour-propre
qui ne caresse l'esprit qu'une seule fois. En lisant et relisant son
article, il en sentait mieux la portée et l'étendue. L'impression est
aux manuscrits ce que le théâtre est aux femmes, elle met en lumière
les beautés et les défauts; elle tue aussi bien qu'elle fait vivre;
une faute saute alors aux yeux aussi vivement que les belles pensées.
Lucien enivré ne songeait plus à Nathan, Nathan était son marche-pied,
il nageait dans la joie, il se voyait riche. Pour un enfant qui naguère
descendait modestement les rampes de Beaulieu à Angoulême, revenait
à l'Houmeau dans le grenier de Postel où toute la famille vivait
avec douze cents francs par an, la somme apportée par Dauriat était
le Potose. Un souvenir, bien vif encore, mais que les continuelles
jouissances de la vie parisienne devaient éteindre, le ramena sur la
place du Mûrier. Il se rappela sa belle, sa noble sœur Ève, son David
et sa pauvre mère; aussitôt il envoya Bérénice changer un billet, et
pendant ce temps il écrivit une petite lettre à sa famille; puis il
dépêcha Bérénice aux Messageries en craignant de ne pouvoir, s'il
tardait, donner les cinq cents francs qu'il adressait à sa mère. Pour
lui, pour Coralie, cette restitution paraissait être une bonne action.
L'actrice embrassa Lucien, elle le trouva le modèle des fils et des
frères, elle le combla de caresses, car ces sortes de traits enchantent
ces bonnes filles qui toutes ont le cœur sur la main.
—Nous avons maintenant, lui dit-elle, un dîner tous les jours pendant
une semaine, nous allons faire un petit carnaval, tu as bien assez
travaillé.
Coralie, en femme qui voulait jouir de la beauté d'un homme que toutes
les femmes allaient lui envier, le ramena chez Staub, elle ne trouvait
pas Lucien assez bien habillé. De là, les deux amants allèrent au
bois de Boulogne, et revinrent dîner chez madame du Val-Noble où
Lucien trouva Rastignac, Bixiou, des Lupeaulx, Finot, Blondet, Vignon,
le baron de Nucingen, Beaudenord, Philippe Bridau, Conti le grand
musicien, tout le monde des artistes, des spéculateurs, des gens qui
veulent opposer de grandes émotions à de grands travaux, et qui tous
accueillirent Lucien à merveille. Lucien, sûr de lui, déploya son
esprit comme s'il n'en faisait pas commerce, et fut proclamé _homme
fort_, éloge alors à la mode entre ces demi-camarades.
—Oh! il faudra voir ce qu'il a dans le ventre, dit Théodore Gaillard
à l'un des poètes protégés par la cour qui songeait à fonder un petit
journal royaliste appelé plus tard le RÉVEIL.
Après le dîner, les deux journalistes accompagnèrent leurs maîtresses
à l'Opéra, où Merlin avait une loge, et où toute la compagnie
se rendit. Ainsi Lucien reparut triomphant là où, quelques mois
auparavant, il était lourdement tombé. Il se produisit au foyer
donnant le bras à Merlin et à Blondet, regardant en face les dandies
qui naguère l'avaient mystifié. Il tenait Châtelet sous ses pieds! De
Marsay, Vandenesse, Manerville, les lions de cette époque, échangèrent
alors quelques airs insolents avec lui. Certes, il avait été question
du beau, de l'élégant Lucien dans la loge de madame d'Espard, où
Rastignac fit une longue visite, car la marquise et madame de Bargeton
lorgnèrent Coralie. Lucien excitait-il un regret dans le cœur de
madame de Bargeton? Cette pensée préoccupa le poète: en voyant la
Corinne d'Angoulême, un désir de vengeance agitait son cœur comme au
jour où il avait essuyé le mépris de cette femme et de sa cousine aux
Champs-Élysées.
—Êtes-vous venu de votre province avec une amulette? dit Blondet à
Lucien en entrant quelques jours après vers onze heures chez Lucien qui
n'était pas encore levé. Sa beauté, dit-il en montrant Lucien à Coralie
qu'il baisa au front, fait des ravages depuis la cave jusqu'au grenier,
en haut, en bas. Je viens vous mettre en réquisition, mon cher, dit-il
en serrant la main au poète, hier, aux Italiens, madame la comtesse de
Montcornet a voulu que je vous présentasse chez elle. Vous ne refuserez
pas une femme charmante, jeune, et chez qui vous trouverez l'élite du
beau monde?
—Si Lucien est gentil, dit Coralie, il n'ira pas chez votre comtesse.
Qu'a-t-il besoin de traîner sa cravate dans le monde? il s'y ennuierait.
—Voulez-vous le tenir en charte-privée? dit Blondet. Êtes-vous jalouse
des femmes comme il faut?
—Oui, s'écria Coralie, elles sont pires que nous.
—Comment le sais-tu, ma petite chatte? dit Blondet.
—Par leurs maris, répondit-elle. Vous oubliez que j'ai eu de Marsay
pendant six mois.
—Croyez-vous, mon enfant, dit Blondet, que je tienne beaucoup à
introduire chez madame de Montcornet un homme aussi beau que le
vôtre? Si vous vous y opposez, prenons que je n'ai rien dit. Mais il
s'agit moins, je crois, de femme, que d'obtenir paix et miséricorde
de Lucien à propos d'un pauvre diable, le plastron de son journal. Le
baron Châtelet a la sottise de prendre des articles au sérieux. La
marquise d'Espard, madame de Bargeton et le salon de la comtesse de
Montcornet s'intéressent au Héron, et j'ai promis de réconcilier Laure
et Pétrarque.
—Ah! s'écria Lucien dont toutes les veines reçurent un sang plus frais
et qui sentit l'enivrante jouissance de la vengeance satisfaite, j'ai
donc le pied sur leur ventre! Vous me faites adorer ma plume, adorer
mes amis, adorer le journal et la fatale puissance de la pensée. Je
n'ai pas encore fait d'article sur la Seiche et le Héron. J'irai, mon
petit, dit-il en prenant Blondet par la taille, oui, j'irai, mais quand
ce couple aura senti le poids de cette chose si légère! Il prit la
plume avec laquelle il avait écrit l'article sur Nathan et la brandit.
Demain je leur lance deux petites colonnes à la tête. Après, nous
verrons. Ne t'inquiète de rien, Coralie: il ne s'agit pas d'amour, mais
de vengeance, et je la veux complète.
—Voilà un homme! dit Blondet. Si tu savais, Lucien, combien il est
rare de trouver une explosion semblable dans le monde blasé de Paris,
tu pourrais t'apprécier. Tu seras un fier drôle, dit-il en se servant
d'une expression un peu plus énergique, tu es dans la voie qui mène au
pouvoir.
—Il arrivera, dit Coralie.
—Mais il a déjà fait bien du chemin en six semaines.
—Et quand il ne sera séparé de quelque sceptre que par l'épaisseur d'un
cadavre, il pourra se faire un marchepied du corps de Coralie.
—Vous vous aimez comme au temps de l'âge d'or, dit Blondet. Je te fais
mon compliment sur ton grand article, reprit-il en regardant Lucien, il
est plein de choses neuves. Te voilà passé maître.
Lousteau vint avec Hector Merlin et Vernou voir Lucien, qui fut
prodigieusement flatté d'être l'objet de leurs attentions. Félicien
apportait cent francs à Lucien pour le prix de son article. Le journal
avait senti la nécessité de rétribuer un travail si bien fait, afin de
s'attacher l'auteur. Coralie, en voyant ce Chapitre de journalistes,
avait envoyé commander un déjeuner au Cadran-Bleu, le restaurant le
plus voisin; elle les invita tous à passer dans sa belle salle à manger
quand Bérénice vint lui dire que tout était prêt. Au milieu du repas,
quand le vin de Champagne eut monté toutes les têtes, la raison de la
visite que faisaient à Lucien ses camarades se dévoila.
—Tu ne veux pas, lui dit Lousteau, te faire un ennemi de Nathan? Nathan
est journaliste, il a des amis, il te jouerait un mauvais tour à ta
première publication. N'as-tu pas l'Archer de Charles IX à vendre?
Nous avons vu Nathan ce matin, il est au désespoir; mais tu vas lui
faire un article où tu lui seringueras des éloges par la figure.
—Comment! après mon article contre son livre, vous voulez... demanda
Lucien.
Émile Blondet, Hector Merlin, Étienne Lousteau, Félicien Vernou, tous
interrompirent Lucien par un éclat de rire.
—Tu l'as invité à souper ici pour après-demain? lui dit Blondet.
—Ton article, lui dit Lousteau, n'est pas signé. Félicien, qui n'est
pas si neuf que toi, n'a pas manqué d'y mettre au bas un C, avec
lequel tu pourras désormais signer tes articles dans son journal, qui
est Gauche pure. Nous sommes tous de l'Opposition. Félicien a eu la
délicatesse de ne pas engager tes futures opinions. Dans la boutique
d'Hector, dont le journal est Centre droit, tu pourras signer par un L.
On est anonyme pour l'attaque, mais on signe très-bien l'éloge.
—Les signatures ne m'inquiètent pas, dit Lucien; mais je ne vois rien à
dire en faveur du livre.
—Tu pensais donc ce que tu as écrit? dit Hector à Lucien.
—Oui.
—Ah! mon petit, dit Blondet, je te croyais plus fort! Non, ma parole
d'honneur, en regardant ton front, je te douais d'une omnipotence
semblable à celle des grands esprits, tous assez puissamment constitués
pour pouvoir considérer toute chose dans sa double forme. Mon petit, en
littérature, chaque idée a son envers et son endroit; et personne ne
peut prendre sur lui d'affirmer quel est l'envers. Tout est bilatéral
dans le domaine de la pensée. Les idées son binaires. Janus est le
mythe de la critique et le symbole du génie. Il n'y a que Dieu de
triangulaire! Ce qui met Molière et Corneille hors ligne, n'est-ce pas
la faculté de faire dire _oui_ à Alceste et _non_ à Philinte, à Octave
et à Cinna. Rousseau, dans la Nouvelle-Héloïse, a écrit une lettre pour
et une lettre contre le duel, oserais-tu prendre sur toi de déterminer
sa véritable opinion? Qui de nous pourrait prononcer entre Clarisse et
Lovelace, entre Hector et Achille? Quel est le héros d'Homère? quelle
fut l'intention de Richardson? La critique doit contempler les œuvres
sous tous leurs aspects. Enfin nous sommes de grands rapporteurs.
—Vous tenez donc à ce que vous écrivez? lui dit Vernou d'un air
railleur. Mais nous sommes des marchands de phrases, et nous vivons
de notre commerce. Quand vous voudrez faire une grande et belle œuvre,
un livre enfin, vous pourrez y jeter vos pensées, votre âme, vous y
attacher, le défendre; mais des articles lus aujourd'hui, oubliés
demain, ça ne vaut à mes yeux que ce qu'on les paye. Si vous mettez de
l'importance à de pareilles stupidités, vous ferez donc le signe de la
croix et vous invoquerez l'Esprit saint pour écrire un prospectus!
Tous parurent étonnés de trouver à Lucien des scrupules et achevèrent
de mettre en lambeaux sa robe prétexte pour lui passer la robe virile
des journalistes.
—Sais-tu par quel mot s'est consolé Nathan après avoir lu ton article?
dit Lousteau.
—Comment le saurais-je?
—Nathan s'est écrié:—Les petits articles passent, les grands ouvrages
restent! Cet homme viendra souper ici dans deux jours, il doit se
prosterner à tes pieds, baiser ton ergot, et te dire que tu es un grand
homme.
—Ce serait drôle, dit Lucien.
—Drôle! reprit Blondet, c'est nécessaire.
—Mes amis, je veux bien, dit Lucien un peu gris; mais comment faire?
—Eh! bien, dit Lousteau, écris pour le journal de Merlin trois belles
colonnes où tu te réfuteras toi-même. Après avoir joui de la fureur
de Nathan, nous venons de lui dire qu'il nous devrait bientôt des
remercîments pour la polémique serrée à l'aide de laquelle nous allions
faire enlever son livre en huit jours. Dans ce moment-ci, tu es, à
ses yeux, un espion, une canaille, un drôle; après-demain tu seras un
grand homme, une tête forte, un homme de Plutarque! Nathan t'embrassera
comme son meilleur ami. Dauriat est venu, tu as trois billets de mille
francs: le tour est fait. Maintenant il te faut l'estime et l'amitié de
Nathan. Il ne doit y avoir d'attrapé que le libraire. Nous ne devons
immoler et poursuivre que nos ennemis. S'il s'agissait d'un homme qui
eût conquis un nom sans nous, d'un talent incommode et qu'il fallût
annuler, nous ne ferions pas de réplique semblable; mais Nathan est
un de nos amis, Blondet l'avait fait attaquer dans le Mercure pour
se donner le plaisir de répondre dans les Débats. Aussi la première
édition du livre s'est-elle enlevée!
—Mes amis, foi d'honnête homme, je suis incapable d'écrire deux mots
d'éloge sur ce livre...
—Tu auras encore cent francs, dit Merlin, Nathan t'aura déjà rapporté
dix louis, sans compter un article que tu peux faire dans la Revue de
Finot, et qui te sera payé cent francs par Dauriat et cent francs par
la Revue: total, vingt louis!
—Mais que dire? demanda Lucien.
—Voici comment tu peux t'en tirer, mon enfant, répondit Blondet en
se recueillant. L'envie, qui s'attache à toutes les belles œuvres,
comme le ver aux beaux et bons fruits, a essayé de mordre sur ce
livre, diras-tu. Pour y trouver des défauts, la critique a été forcée
d'inventer des théories à propos de ce livre, de distinguer deux
littératures: celle qui se livre aux idées et celle qui s'adonne
aux images. Là, mon petit, tu diras que le dernier degré de l'art
littéraire est d'empreindre l'idée dans l'image. En essayant de
prouver que l'image est toute la poésie, tu te plaindras du peu de
poésie que comporte notre langue, tu parleras des reproches que nous
font les étrangers sur le _positivisme_ de notre style, et tu loueras
monsieur de Canalis et Nathan des services qu'ils rendent à la France
en déprosaïsant son langage. Accable ta précédente argumentation
en faisant voir que nous sommes en progrès sur le dix-huitième
siècle. Invente le _Progrès_ (une adorable mystification à faire
aux bourgeois)! Notre jeune littérature procède par tableaux où se
concentrent tous les genres, la comédie et le drame, les descriptions,
les caractères, le dialogue, sortis par les nœuds brillants d'une
intrigue intéressante. Le roman, qui veut le sentiment, le style et
l'image, est la création moderne la plus immense. Il succède à la
comédie qui, dans les mœurs modernes, n'est plus possible avec ses
vieilles lois; il embrasse le fait et l'idée dans ses inventions qui
exigent et l'esprit de La Bruyère et sa morale incisive, les caractères
traités comme l'entendait Molière, les grandes machines de Shakspeare
et la peinture des nuances les plus délicates de la passion, unique
trésor que nous aient laissé nos devanciers. Aussi le roman est-il bien
supérieur à la discussion froide et mathématique, à la sèche analyse
du dix-huitième siècle. Le roman, diras-tu sentencieusement, est une
épopée amusante. Cite Corinne, appuie-toi sur madame de Staël. Le
dix-huitième siècle a tout mis en question, le dix-neuvième est chargé
de conclure: aussi conclut-il par des réalités; mais par des réalités
qui vivent et qui marchent; enfin il met en jeu la passion, élément
inconnu à Voltaire. Tirade contre Voltaire. Quant à Rousseau, il n'a
fait qu'habiller des raisonnements et des systèmes. Julie et Claire
sont des entéléchies, elles n'ont ni chair ni os. Tu peux démancher
sur ce thème et dire que nous devons à la paix, aux Bourbons, une
littérature jeune et originale, car tu écris dans un journal Centre
droit. Moque-toi des faiseurs de systèmes. Enfin tu peux t'écrier par
un beau mouvement: Voilà bien des erreurs, bien des mensonges chez
notre confrère! et pourquoi? pour déprécier une belle œuvre, tromper
le public et arriver à cette conclusion: Un livre qui se vend ne se
vend pas. _Proh pudor!_ lâche _Proh pudor!_ ce juron honnête anime
le lecteur. Enfin annonce la décadence de la critique! Conclusion:
Il n'y a qu'une seule littérature, celle des livres amusants. Nathan
est entré dans une voie nouvelle, il a compris son époque et répond à
ses besoins. Le besoin de l'époque est le drame. Le drame est le vœu
du siècle où la politique est un mimodrame perpétuel. N'avons-nous
pas vu en vingt ans, diras-tu, les quatre drames de la Révolution, du
Directoire, de l'Empire et de la Restauration? De là, tu roules dans
le dithyrambe de l'éloge, et la seconde édition s'enlève; car, samedi
prochain, tu feras une feuille dans notre Revue, et tu la signeras
DE RUBEMPRÉ en toutes lettres. Dans ce dernier article, tu diras: Le
propre des belles œuvres est de soulever d'amples discussions. Cette
semaine tel journal a dit telle chose du livre de Nathan, tel autre
lui a vigoureusement répondu. Tu critiques les deux critiques _C._ et
_L._, tu me dis en passant une politesse à propos de mon article des
Débats, et tu finis en affirmant que l'œuvre de Nathan est le plus beau
livre de l'époque. C'est comme si tu ne disais rien, on dit cela de
tous les livres. Tu auras gagné quatre cents francs dans ta semaine,
outre le plaisir d'écrire la vérité quelque part. Les gens sensés
donneront raison ou à C. ou à L. ou à Rubempré, peut-être à tous trois!
La mythologie, qui certes est une des plus grandes inventions humaines,
a mis la Vérité dans le fond d'un puits, ne faut-il pas des seaux pour
l'en tirer? tu en auras donné trois pour un au public? Voilà, mon
enfant. Marche! Lucien fut étourdi, Blondet l'embrassa sur les deux
joues en lui disant:—Je vais à ma boutique.
Chacun s'en alla à sa boutique; car, pour ces hommes forts, le
journal était une boutique. Tous devaient se revoir le soir aux
Galeries-de-Bois, où Lucien irait signer son traité chez Dauriat.
Florine et Lousteau, Lucien et Coralie, Blondet et Finot dînaient au
Palais-Royal, où Du Bruel traitait le directeur du Panorama-Dramatique.
—Ils ont raison! s'écria Lucien quand il fut seul avec Coralie, les
hommes doivent être des moyens entre les mains des gens forts. Quatre
cents francs pour trois articles! Doguereau me les donnait à peine pour
un livre qui m'a coûté deux ans de travail.
—Fais de la critique, dit Coralie, amuse-toi! Est-ce que je ne suis pas
ce soir en Andalouse, demain ne me mettrai-je pas en bohémienne, un
autre jour en homme? Fais comme moi, donne-leur des grimaces pour leur
argent, et vivons heureux.
Lucien, épris du paradoxe, fit monter son esprit sur ce mulet
capricieux, fils de Pégase et de l'ânesse de Balaam. Il se mit à
galoper dans les champs de la pensée pendant sa promenade au Bois, et
découvrit des beautés originales dans la thèse de Blondet. Il dîna
comme dînent les gens heureux, il signa chez Dauriat un traité par
lequel il lui cédait en toute propriété le manuscrit des Marguerites
sans y apercevoir aucun inconvénient; puis il alla faire un tour au
journal, où il brocha deux colonnes, et revint rue de Vendôme. Le
lendemain matin, il se trouva que les idées de la veille avaient germé
dans sa tête, comme il arrive chez tous les esprits pleins de séve
dont les facultés ont encore peu servi. Lucien éprouva du plaisir à
méditer ce nouvel article, il s'y mit avec ardeur. Sous sa plume se
rencontrèrent les beautés que fait naître la contradiction. Il fut
spirituel et moqueur, il s'éleva même à des considérations neuves sur
le sentiment et l'image en littérature. Ingénieux et fin, il retrouva,
pour louer Nathan, ses premières impressions à la lecture du livre
au cabinet littéraire de la cour du Commerce. De sanglant et âpre
critique, de moqueur comique, il devint poète en quelques phrases
finales qui se balancèrent majestueusement comme un encensoir chargé de
parfums vers l'autel.
—Cent francs, Coralie! dit-il en montrant les huit feuillets de papier
écrits pendant qu'elle s'habillait.
Dans la verve où il était, il fit à petites plumées l'article terrible
promis à Blondet contre Châtelet et madame de Bargeton. Il goûta
pendant cette matinée l'un des plaisirs secrets les plus vifs des
journalistes, celui d'aiguiser l'épigramme, d'en polir la lame froide
qui trouve sa gaîne dans le cœur de la victime, et de sculpter le
manche pour les lecteurs. Le public admire le travail spirituel de
cette poignée, il n'y entend pas malice, il ignore que l'acier du bon
mot altéré de vengeance barbote dans un amour-propre fouillé savamment,
blessé de mille coups. Cet horrible plaisir, sombre et solitaire,
dégusté sans témoins, est comme un duel avec un absent, tué à distance
avec le tuyau d'une plume, comme si le journaliste avait la puissance
fantastique accordée aux désirs de ceux qui possèdent des talismans
dans les contes arabes. L'épigramme est l'esprit de la haine, de la
haine qui hérite de toutes les mauvaises passions de l'homme, de même
que l'amour concentre toutes ses bonnes qualités. Aussi n'est-il pas
d'homme qui ne soit spirituel en se vengeant, par la raison qu'il n'en
est pas un à qui l'amour ne donne des jouissances. Malgré la facilité,
la vulgarité de cet esprit en France, il est toujours bien accueilli.
L'article de Lucien devait mettre et mit le comble à la réputation de
malice et de méchanceté du journal; il entra jusqu'au fond de deux
cœurs, il blessa grièvement madame de Bargeton, son ex-Laure, et le
baron Châtelet, son rival.
—Eh! bien, allons faire une promenade au Bois, les chevaux sont mis, et
ils piaffent, lui dit Coralie; il ne faut pas se tuer.
—Portons l'article sur Nathan chez Hector. Décidément le journal est
comme la lance d'Achille qui guérissait les blessures qu'elle avait
faites, dit Lucien en corrigeant quelques expressions.
Les deux amants partirent et se montrèrent dans leur splendeur à ce
Paris qui, naguère, avait renié Lucien, et qui maintenant commençait à
s'en occuper. Occuper Paris de soi quand on a compris l'immensité de
cette ville et la difficulté d'y être quelque chose, causa d'enivrantes
jouissances qui grisèrent Lucien.
—Mon petit, dit l'actrice, passons chez ton tailleur presser tes habits
ou les essayer s'ils sont prêts. Si tu vas chez tes belles madames, je
veux que tu effaces ce monstre de De Marsay, le petit Rastignac, les
Ajuda-Pinto, les Maxime de Trailles, les Vandenesse, enfin tous les
élégants. Songe que ta maîtresse est Coralie! Mais ne me fais pas de
traits, hein?
Deux jours après, la veille du souper offert par Lucien et Coralie à
leurs amis, l'Ambigu donnait une pièce nouvelle dont le compte devait
être rendu par Lucien. Après leur dîner, Lucien et Coralie allèrent
à pied de la rue de Vendôme au Panorama-Dramatique, par le boulevard
du Temple du côté du café Turc, qui, dans ce temps-là, était un lieu
de promenade en faveur. Lucien entendit vanter son bonheur et la
beauté de sa maîtresse. Les uns disaient que Coralie était la plus
belle femme de Paris, les autres trouvaient Lucien digne d'elle. Le
poète se sentit dans son milieu. Cette vie était sa vie. Le Cénacle,
à peine l'apercevait-il. Ces grands esprits qu'il admirait tant deux
mois auparavant, il se demandait s'ils n'étaient pas un peu niais avec
leurs idées et leur puritanisme. Le mot de jobards, dit insouciamment
par Coralie, avait germé dans l'esprit de Lucien, et portait déjà
ses fruits. Il mit Coralie dans sa loge, flâna dans les coulisses
du théâtre où il se promenait en sultan, où toutes les actrices le
caressaient par des regards brûlants et par des mots flatteurs.
—Il faut que j'aille à l'Ambigu faire mon métier, dit-il.