—Ils sont tous remarquables, mon ami, répondit Dauriat, mais celui

sur la marguerite est délicieux, il se termine par une pensée fine et

très-délicate. Là, j'ai deviné le succès que votre prose doit obtenir.

Aussi vous ai-je recommandé sur-le-champ à Finot. Faites-nous des

articles, nous les payerons bien. Voyez-vous, penser à la gloire, c'est

fort beau, mais n'oubliez pas le solide, et prenez tout ce qui se

présentera. Quand vous serez riche, vous ferez des vers.

Le poète sortit brusquement dans les Galeries pour ne pas éclater, il

était furieux.—Eh! bien, enfant, dit Lousteau qui le suivit, sois donc

calme, accepte les hommes pour ce qu'ils sont, des moyens. Veux-tu

prendre ta revanche?

—A tout prix, dit le poète.

—Voici un exemplaire du livre de Nathan que Dauriat vient de me donner,

et dont la seconde édition paraît demain; relis cet ouvrage et fais un

article qui le démolisse. Félicien Vernou ne peut souffrir Nathan dont

le succès nuit, à ce qu'il croit, au futur succès de son ouvrage. Une

des manies de ces petits esprits est d'imaginer que, sous le soleil, il

n'y a pas de place pour deux succès. Aussi fera-t-il mettre ton article

dans le grand journal auquel il travaille.

—Mais que peut-on dire contre ce livre? Il est beau, s'écria Lucien.

—Ha! çà, mon cher, apprends ton métier, dit en riant Lousteau. Le

livre, fût-il un chef-d'œuvre, doit devenir sous ta plume une stupide

niaiserie, une œuvre dangereuse et malsaine.

—Mais comment?

—Tu changeras les beautés en défauts.

—Je suis incapable d'opérer une pareille métamorphose.

—Mon cher, voici la manière de procéder en semblable occurrence.

Attention, mon petit! Tu commenceras par trouver l'œuvre belle, et tu

peux t'amuser à écrire alors ce que tu en penses. Le public se dira:

Ce critique est sans jalousie, il sera sans doute impartial. Dès lors

le public tiendra ta critique pour consciencieuse. Après avoir conquis

l'estime de ton lecteur, tu regretteras d'avoir à blâmer le système

dans lequel de semblables livres vont faire entrer la littérature

française. La France, diras-tu, ne gouverne-t-elle pas l'intelligence

du monde entier? Jusqu'aujourd'hui, de siècle en siècle, les écrivains

français maintenaient l'Europe dans la voie de l'analyse, de l'examen

philosophique, par la puissance du style et par la forme originale

qu'ils donnaient aux idées. Ici, tu places, pour le bourgeois, un éloge

de Voltaire, de Rousseau, de Diderot, de Montesquieu, de Buffon. Tu

expliqueras combien en France la langue est impitoyable, tu prouveras

qu'elle est un vernis étendu sur la pensée. Tu lâcheras des axiomes,

comme: Un grand écrivain en France est toujours un grand homme, il est

tenu par la langue à toujours penser; il n'en est pas ainsi dans les

autres pays, etc. Tu démontreras ta proposition en comparant Rabener,

un moraliste satirique allemand, à La Bruyère. Il n'y a rien qui pose

un critique comme de parler d'un auteur étranger inconnu. Kant est le

piédestal de Cousin. Une fois sur ce terrain, tu lances un mot qui

résume et explique aux niais le système de nos hommes de génie du

dernier siècle, en appelant leur littérature une _littérature idéée_.

Armé de ce mot, tu jettes tous les morts illustres à la tête des

auteurs vivants. Tu expliqueras alors que de nos jours il se produit

une nouvelle littérature où l'on abuse du dialogue (la plus facile des

formes littéraires), et des descriptions qui dispensent de penser. Tu

opposeras les romans de Voltaire, de Diderot, de Sterne, de Lesage,

si substantiels, si incisifs, au roman moderne où tout se traduit par

des images, et que Walter Scott a beaucoup trop _dramatisé_. Dans

un pareil genre, il n'y a place que pour l'inventeur. Le roman à la

Walter Scott est un genre et non un système, diras-tu. Tu foudroieras

ce genre funeste où l'on délaye les idées, où elles sont passées

au laminoir, genre accessible à tous les esprits, genre où chacun

peut devenir auteur à bon marché, genre que tu nommeras enfin la

_littérature imagée_. Tu feras tomber cette argumentation sur Nathan,

en démontrant qu'il est un imitateur et n'a que l'apparence du talent.

Le grand style serré du dix-huitième siècle manque à son livre, tu

prouveras que l'auteur y a substitué les événements aux sentiments. Le

mouvement n'est pas la vie, le tableau n'est pas l'idée! Lâche de ces

sentences-là, le public les répète. Malgré le mérite de cette œuvre,

elle te paraît alors fatale et dangereuse, elle ouvre les portes du

Temple de la Gloire à la foule, et tu feras apercevoir dans le lointain

une armée de petits auteurs empressés d'imiter cette forme. Ici tu

pourras te livrer dès-lors à de tonnantes lamentations sur la décadence

du goût, et tu glisseras l'éloge de MM. Étienne, Jouy, Tissot, Gosse,

Duval, Jay, Benjamin Constant, Aignan, Baour-Lormian, Villemain, les

coryphées du parti libéral napoléonien, sous la protection desquels

se trouve le journal de Vernou. Tu montreras cette glorieuse phalange

résistant à l'invasion des romantiques, tenant pour l'idée et le style

contre l'image et le bavardage, continuant l'école voltairienne et

s'opposant à l'école anglaise et allemande, de même que les dix-sept

orateurs de la Gauche combattent pour la nation contre les Ultras

de la Droite. Protégé par ces noms révérés de l'immense majorité

des Français qui sera toujours pour l'Opposition de la Gauche, tu

peux écraser Nathan dont l'ouvrage, quoique renfermant des beautés

supérieures, donne en France droit de bourgeoisie à une littérature

sans idées. Dès-lors, il ne s'agit plus de Nathan ni de son livre,

comprends-tu? mais de la gloire de la France. Le devoir des plumes

honnêtes et courageuses est de s'opposer vivement à ces importations

étrangères. Là, tu flattes l'abonné. Selon toi, la France est une fine

commère, il n'est pas facile de la surprendre. Si le libraire a, par

des raisons dans lesquelles tu ne veux pas entrer, escamoté un succès,

le vrai public a bientôt fait justice des erreurs causées par les cinq

cents niais qui composent son avant-garde. Tu diras qu'après avoir eu

le bonheur de vendre une édition de ce livre, le libraire est bien

audacieux d'en faire une seconde, et tu regretteras qu'un si habile

éditeur connaisse si peu les instincts du pays. Voilà tes masses.

Saupoudre-moi d'esprit ces raisonnements, relève-les par un petit

filet de vinaigre, et Dauriat est frit dans la poêle aux articles.

Mais n'oublie pas de terminer en ayant l'air de plaindre dans Nathan

l'erreur d'un homme à qui, s'il quitte cette voie, la littérature

contemporaine devra de belles œuvres.

Lucien fut stupéfait en entendant parler Lousteau: à la parole du

journaliste, il lui tombait des écailles des yeux, il découvrait des

vérités littéraires qu'il n'avait même pas soupçonnées.

—Mais ce que tu me dis, s'écria-t-il, est plein de raison et de

justesse.

—Sans cela, pourrais-tu battre en brèche le livre de Nathan? dit

Lousteau. Voilà, mon petit, une première forme d'article qu'on emploie

pour démolir un ouvrage. C'est le pic du critique. Mais il y a bien

d'autres formules! ton éducation se fera. Quand tu seras obligé de

parler absolument d'un homme que tu n'aimeras pas, quelquefois les

propriétaires, les rédacteurs en chef d'un journal ont la main forcée,

tu déploieras les négations de ce que nous appelons l'article de

fonds. On met en tête de l'article, le titre du livre dont on veut

que vous vous occupiez; on commence par des considérations générales

dans lesquelles on peut parler des Grecs et des Romains, puis on dit

à la fin: Ces considérations nous ramènent au livre de monsieur un

tel, qui sera la matière d'un second article. Et le second article ne

paraît jamais. On étouffe ainsi le livre entre deux promesses. Ici, tu

ne fais pas un article contre Nathan, mais contre Dauriat; il faut un

coup de pic. Sur un bel ouvrage, le pic n'entame rien, et il entre dans

un mauvais livre jusqu'au cœur: au premier cas, il ne blesse que le

libraire; et dans le second, il rend service au public. Ces formes de

critique littéraire s'emploient également dans la critique politique.

La cruelle leçon d'Étienne ouvrait des cases dans l'imagination de

Lucien qui comprit admirablement ce métier.

—Allons au journal, dit Lousteau, nous y trouverons nos amis, et nous

conviendrons d'une charge à fond de train contre Nathan, et ça les fera

rire, tu verras.

Arrivés rue Saint-Fiacre, ils montèrent ensemble à la mansarde où

se faisait le journal, et Lucien fut aussi surpris que ravi de voir

l'espèce de joie avec laquelle ses camarades convinrent de démolir le

livre de Nathan. Hector Merlin prit un carré de papier, et il écrivit

ces lignes qu'il alla porter à son journal.

_On annonce une seconde édition du livre de monsieur Nathan. Nous

comptions garder le silence sur cet ouvrage, mais cette apparence du

succès nous oblige à publier un article, moins sur l'œuvre que sur la

tendance de la jeune littérature._

En tête des plaisanteries pour le numéro du lendemain, Lousteau mit

cette phrase.

⁂ _Le libraire Dauriat publie une seconde édition du livre de

monsieur Nathan? Il ne connaît donc pas le proverbe du Palais_: NON

BIS IN IDEM. _Honneur au courage malheureux!_

Les paroles d'Étienne avaient été comme un flambeau pour Lucien,

à qui le désir de se venger de Dauriat tint lieu de conscience et

d'inspiration. Trois jours après, pendant lesquels il ne sortit pas

de la chambre de Coralie où il travaillait au coin du feu, servi par

Bérénice, et caressé dans ses moments de lassitude par l'attentive et

silencieuse Coralie, Lucien mit au net un article critique, d'environ

trois colonnes, où il s'était élevé à une hauteur surprenante. Il

courut au journal, il était neuf heures du soir, il y trouva les

rédacteurs et leur lut son travail. Il fut écouté sérieusement.

Félicien ne dit pas un mot, il prit le manuscrit et dégringola les

escaliers.

—Que lui prend-il? s'écria Lucien.

—Il porte ton article à l'imprimerie! dit Hector Merlin, c'est un

chef-d'œuvre où il n'y a ni un mot à retrancher, ni une ligne à ajouter.

—Il ne faut que te montrer le chemin! dit Lousteau.

—Je voudrais voir la mine que fera Nathan demain en lisant cela, dit un

autre rédacteur sur la figure duquel éclatait une douce satisfaction.

—Il faut être votre ami, dit Hector Merlin.

—C'est donc bien? demanda vivement Lucien.

—Blondet et Vignon s'en trouveront mal, dit Lousteau.

—Voici, reprit Lucien, un petit article que j'ai broché pour vous,

et qui peut, en cas de succès, fournir une série de compositions

semblables.

—Lisez-nous cela, dit Lousteau.

Lucien leur lut alors un de ces délicieux articles qui firent la

fortune de ce petit journal, et où en deux colonnes il peignait un des

menus détails de la vie parisienne, une figure, un type, un événement

normal, ou quelques singularités. Cet échantillon, intitulé: _Les

passants de Paris_, était écrit dans cette manière neuve et originale

où la pensée résultait du choc des mots, où le cliquetis des adverbes

et des adjectifs réveillait l'attention. Cet article était aussi

différent de l'article grave et profond sur Nathan, que les Lettres

Persanes diffèrent de l'Esprit des Lois.

—Tu es né journaliste, lui dit Lousteau. Cela passera demain, fais-en

tant que tu voudras.

—Ah çà, dit Merlin, Dauriat est furieux des deux obus que nous avons

lancés dans son magasin. Je viens de chez lui; il fulminait des

imprécations, il s'emportait contre Finot qui lui disait t'avoir vendu

son journal. Moi, je l'ai pris à part, et je lui ai coulé ces mots dans

l'oreille: Les Marguerites vous coûteront cher! Il vous arrive un homme

de talent, et vous l'envoyez promener quand nous l'accueillons à bras

ouverts.

—Dauriat sera foudroyé par l'article que nous venons d'entendre, dit

Lousteau à Lucien. Tu vois, mon enfant, ce qu'est le journal? Mais

ta vengeance marche! Le baron Châtelet est venu demander ce matin ton

adresse, il y a eu ce matin un article sanglant contre lui, l'ex-beau

a une tête faible, il est au désespoir. Tu n'as pas lu le journal?

l'article est drôle. Vois? _Convoi du Héron pleuré par la Seiche._

Madame de Bargeton est décidément appelée l'_os de Seiche_ dans le

monde et Châtelet n'est plus nommé que le _baron Héron_.

Lucien prit le journal et ne put s'empêcher de rire en lisant ce petit

chef-d'œuvre de plaisanterie dû à Vernou.

—Ils vont capituler, dit Hector Merlin.

Lucien participa joyeusement à quelques-uns des bons mots et des

traits avec lesquels on terminait le journal, en causant et fumant,

en racontant les aventures de la journée, les ridicules des camarades

ou quelques nouveaux détails sur leur caractère. Cette conversation

éminemment moqueuse, spirituelle, méchante mit Lucien au courant des

mœurs et du personnel de la littérature.

—Pendant que l'on compose le journal, dit Lousteau, je vais aller faire

un tour avec toi, te présenter à tous les contrôles et à toutes les

coulisses des théâtres où tu as tes entrées; puis nous irons retrouver

Florine et Coralie au Panorama-Dramatique où nous _folichonnerons_ avec

elles dans leurs loges.

Tous deux donc, bras dessus, bras dessous, ils allèrent de théâtre

en théâtre, où Lucien fut intronisé comme rédacteur, complimenté

par les directeurs, lorgné par les actrices qui tous avaient su

l'importance qu'un seul article de lui venait de donner à Coralie et

à Florine, engagées, l'une au Gymnase à douze mille francs par an,

et l'autre à huit mille francs au Panorama. Ce fut autant de petites

ovations qui grandirent Lucien à ses propres yeux, et lui donnèrent

la mesure de sa puissance. A onze heures, les deux amis arrivèrent au

Panorama-Dramatique où Lucien eut un air dégagé qui fit merveille.

Nathan y était, Nathan tendit la main à Lucien qui la prit et la serra.

—Ah çà, mes maîtres, dit-il en regardant Lucien et Lousteau, vous

voulez donc m'enterrer?

—Attends donc à demain, mon cher, tu verras comment Lucien t'a

empoigné! Parole d'honneur, tu seras content. Quand la critique est

aussi sérieuse que celle-là, un livre y gagne.

Lucien était rouge de honte.

—Est-ce dur? demanda Nathan.

—C'est grave, dit Lousteau.

—Il n'y aura donc pas de mal? reprit Nathan. Hector Merlin disait au

foyer du Vaudeville que j'étais échiné.

—Laissez-le dire, et attendez, s'écria Lucien qui se sauva dans la loge

de Coralie en suivant l'actrice au moment où elle quittait la scène

dans son attrayant costume.

Le lendemain, au moment où Lucien déjeunait avec Coralie, il entendit

un cabriolet dont le bruit net dans sa rue assez solitaire annonçait

une élégante voiture, et dont le cheval avait cette allure déliée et

cette manière d'arrêter qui trahit la race pure. De sa fenêtre, Lucien

aperçut en effet le magnifique cheval anglais de Dauriat, et Dauriat

qui tendait les guides à son groom avant de descendre.

—C'est le libraire, cria Lucien à sa maîtresse.

—Faites attendre, dit aussitôt Coralie à Bérénice.

Lucien sourit de l'aplomb de cette jeune fille qui s'identifiait si

admirablement à ses intérêts, et revint l'embrasser avec une effusion

vraie: elle avait eu de l'esprit. La promptitude de l'impertinent

libraire, l'abaissement subit de ce prince des charlatans tenait à

des circonstances presque entièrement oubliées, tant le commerce de

la librairie s'est violemment transformé depuis quinze ans. De 1816

à 1827, époque à laquelle les cabinets littéraires, d'abord établis

pour la lecture des journaux, entreprirent de donner à lire les livres

nouveaux moyennant une rétribution, et où l'aggravation des lois

fiscales sur la presse périodique fit créer l'Annonce, la librairie

n'avait pas d'autres moyens de publication que les articles insérés ou

dans les feuilletons ou dans le corps des journaux. Jusqu'en 1822, les

journaux français paraissaient en feuilles d'une si médiocre étendue,

que les grands journaux dépassaient à peine les dimensions des petits

journaux d'aujourd'hui. Pour résister à la tyrannie des journalistes,

Dauriat et Ladvocat, les premiers, inventèrent ces affiches par

lesquelles il captèrent l'attention de Paris, en y déployant des

caractères de fantaisie, des coloriages bizarres, des vignettes, et

plus tard des lithographies qui firent de l'affiche un poème pour

les yeux et souvent une déception pour la bourse des amateurs. Les

affiches devinrent si originales qu'un de ces maniaques appelés

_collectionneurs_ possède un recueil complet des affiches parisiennes.

Ce moyen d'annonce, d'abord restreint aux vitres des boutiques et aux

étalages des boulevards, mais plus tard étendu à la France entière,

fut abandonné pour l'Annonce. Néanmoins l'affiche, qui frappe encore

les yeux quand l'annonce et souvent l'œuvre sont oubliées, subsistera

toujours, surtout depuis qu'on a trouvé le moyen de la peindre sur

les murs. L'annonce, accessible à tous moyennant finance, et qui a

converti la quatrième page des journaux en un champ aussi fertile pour

le fisc que pour les spéculateurs, naquit sous les rigueurs du timbre,

de la poste et des cautionnements. Ces restrictions inventées du temps

de monsieur de Villèle, qui aurait pu tuer alors les journaux en les

vulgarisant, créèrent au contraire des espèces de priviléges en rendant

la fondation d'un journal presque impossible. En 1821, les journaux

avaient donc droit de vie et de mort sur les conceptions de la pensée

et sur les entreprises de la librairie. Une annonce de quelques lignes

insérée aux Faits-Paris se payait horriblement cher. Les intrigues

étaient si multipliées au sein des bureaux de rédaction, et le soir sur

le champ de bataille des imprimeries, à l'heure où la _mise en page_

décidait de l'admission ou du rejet de tel ou tel article, que les

fortes maisons de librairie avaient à leur solde un homme de lettres

pour rédiger ces petits articles où il fallait faire entrer beaucoup

d'idées en peu de mots. Ces journalistes obscurs, payés seulement

après l'insertion, restaient souvent pendant la nuit aux imprimeries

pour voir mettre sous presse, soit les grands articles obtenus, Dieu

sait comme! soit ces quelques lignes qui prirent depuis le nom de

_réclames_. Aujourd'hui, les mœurs de la littérature et de la librairie

ont si fort changé, que beaucoup de gens traiteraient de fables les

immenses efforts, les séductions, les lâchetés, les intrigues que

la nécessité d'obtenir ces réclames inspirait aux libraires, aux

auteurs, aux martyrs de la gloire, à tous les forçats condamnés au

succès à perpétuité. Dîners, cajoleries, présents, tout était mis en

usage auprès des journalistes. L'anecdote suivante expliquera mieux

que toutes les assertions l'étroite alliance de la critique et de la

librairie.

Un homme de haut style et visant à devenir homme d'État, dans ces

temps-là jeune, galant et rédacteur d'un grand journal, devint le

bien-aimé d'une fameuse maison de librairie. Un jour, un dimanche, à

la campagne où l'opulent libraire fêtait les principaux rédacteurs

des journaux, la maîtresse de la maison, alors jeune et jolie, emmena

dans son parc l'illustre écrivain. Le premier commis, Allemand froid,

grave et méthodique, ne pensant qu'aux affaires, se promenait un

feuilletoniste sous le bras, en causant d'une entreprise sur laquelle

il le consultait; la causerie les mène hors du parc, ils atteignent les

bois. Au fond d'un fourré, l'Allemand voit quelque chose qui ressemble

à sa patronne; il prend son lorgnon, fait signe au jeune rédacteur

de se taire, de s'en aller, et retourne lui-même avec précaution

sur ses pas.—Qu'avez-vous vu? lui demanda l'écrivain.—Presque rien,

répondit-il. Notre grand article passe. Demain nous aurons au moins

trois colonnes aux Débats.

Un autre fait expliquera cette puissance des articles. Un livre de

monsieur de Chateaubriand sur le dernier des Stuarts était dans un

magasin à l'état de rossignol. Un seul article écrit par un jeune homme

dans le Journal des Débats fit vendre ce livre en une semaine. Par un

temps où, pour lire un livre, il fallait l'acheter et non le louer, on

débitait dix mille exemplaires de certains ouvrages libéraux, vantés

par toutes les feuilles de l'Opposition; mais aussi la contre-façon

belge n'existait pas encore. Les attaques préparatoires des amis de

Lucien et son article avaient la vertu d'arrêter la vente du livre

de Nathan. Nathan ne souffrait que dans son amour-propre, il n'avait

rien à perdre, il était payé; mais Dauriat pouvait perdre trente mille

francs. En effet le commerce de la librairie dite de _nouveautés_ se

résume dans ce théorème commercial: une rame de papier blanc vaut

quinze francs, imprimée elle vaut, selon le succès, ou cent sous ou

cent écus. Un article pour ou contre, dans ce temps-là, décidait

souvent cette question financière. Dauriat, qui avait cinq cents rames

à vendre, accourait donc pour capituler avec Lucien. De Sultan, le

libraire devenait esclave. Après avoir attendu pendant quelque temps

en murmurant, en faisant le plus de bruit possible et parlementant

avec Bérénice, il obtint de parler à Lucien. Ce fier libraire prit

l'air riant des courtisans quand ils entrent à la cour, mais mêlé de

suffisance et de bonhomie.

—Ne vous dérangez pas, mes chers amours! dit-il. Sont-ils gentils, ces

deux tourtereaux! vous me faites l'effet de deux colombes! Qui dirait,

mademoiselle, que cet homme, qui a l'air d'une jeune fille, est un

tigre à griffes d'acier qui vous déchire une réputation comme il doit

déchirer vos peignoirs quand vous tardez à les ôter. Et il se mit à

rire sans achever sa plaisanterie. Mon petit, dit-il en continuant et

s'asseyant auprès de Lucien... Mademoiselle, je suis Dauriat, dit-il en

s'interrompant.

Le libraire jugea nécessaire de lâcher le coup de pistolet de son nom,

en ne se trouvant pas assez bien reçu par Coralie.

—Monsieur, avez-vous déjeuné, voulez-vous nous tenir compagnie? dit

l'actrice.

—Mais oui, nous causerons mieux à table, répondit Dauriat. D'ailleurs,

en acceptant votre déjeuner, j'aurai le droit de vous avoir à dîner

avec mon ami Lucien, car nous devons maintenant être amis comme le gant

et la main.

—Bérénice! des huîtres, des citrons, du beurre frais, et du vin de

Champagne, dit Coralie.

—Vous êtes homme de trop d'esprit pour ne pas savoir ce qui m'amène,

dit Dauriat en regardant Lucien.

—Vous venez acheter mon recueil de sonnets?

—Précisément, répondit Dauriat. Avant tout, déposons les armes de part

et d'autre.

Il tira de sa poche un élégant portefeuille, prit trois billets de

mille francs, les mit sur une assiette, et les offrit à Lucien d'un air

courtisanesque en lui disant:—Monsieur est-il content?

—Oui, dit le poète qui se sentit inondé par une béatitude inconnue à

l'aspect de cette somme inespérée.

Lucien se contint, mais il avait envie de chanter, de sauter, il

croyait à la Lampe Merveilleuse, aux Enchanteurs; il croyait enfin à

son génie.

—Ainsi, les Marguerites sont à moi? dit le libraire. Mais vous

n'attaquerez jamais aucune de mes publications.

—Les Marguerites sont à vous, mais je ne puis engager ma plume, elle

est à mes amis, comme la leur est à moi.

—Mais, enfin, vous devenez un de mes auteurs. Tous mes auteurs sont mes

amis. Ainsi vous ne nuirez pas à mes affaires sans que je sois averti

des attaques afin que je puisse les prévenir.

—D'accord.

—A votre gloire! dit Dauriat en haussant son verre.

—Je vois bien que vous avez lu les Marguerites, dit Lucien. Dauriat ne

se déconcerta pas.

—Mon petit, acheter les Marguerites sans les connaître est la plus

belle flatterie que puisse se permettre un libraire. Dans six mois,

vous serez un grand poète; vous aurez des articles, on vous craint,

je n'aurai rien à faire pour vendre votre livre. Je suis aujourd'hui

le même négociant d'il y a quatre jours. Ce n'est pas moi qui ai

changé, mais vous: la semaine dernière, vos sonnets étaient pour moi

comme des feuilles de choux, aujourd'hui votre position en a fait des

Messéniennes.

—Eh! bien, dit Lucien que le plaisir sultanesque d'avoir une belle

maîtresse et que la certitude de son succès rendait railleur et

adorablement impertinent, si vous n'avez pas lu mes sonnets, vous avez

lu mon article.

—Oui, mon ami, sans cela serais-je venu si promptement? Il est

malheureusement très-beau, ce terrible article. Ah! vous avez un

immense talent, mon petit. Croyez-moi, profitez de la vogue, dit-il

avec une bonhomie qui cachait la profonde impertinence du mot. Mais

avez-vous reçu le journal, l'avez-vous lu?

La Comédie humaine - Volume 08. Scènes de la vie de Province - Tome 04 · 第 29 / 56 段