sur la marguerite est délicieux, il se termine par une pensée fine et
très-délicate. Là, j'ai deviné le succès que votre prose doit obtenir.
Aussi vous ai-je recommandé sur-le-champ à Finot. Faites-nous des
articles, nous les payerons bien. Voyez-vous, penser à la gloire, c'est
fort beau, mais n'oubliez pas le solide, et prenez tout ce qui se
présentera. Quand vous serez riche, vous ferez des vers.
Le poète sortit brusquement dans les Galeries pour ne pas éclater, il
était furieux.—Eh! bien, enfant, dit Lousteau qui le suivit, sois donc
calme, accepte les hommes pour ce qu'ils sont, des moyens. Veux-tu
prendre ta revanche?
—A tout prix, dit le poète.
—Voici un exemplaire du livre de Nathan que Dauriat vient de me donner,
et dont la seconde édition paraît demain; relis cet ouvrage et fais un
article qui le démolisse. Félicien Vernou ne peut souffrir Nathan dont
le succès nuit, à ce qu'il croit, au futur succès de son ouvrage. Une
des manies de ces petits esprits est d'imaginer que, sous le soleil, il
n'y a pas de place pour deux succès. Aussi fera-t-il mettre ton article
dans le grand journal auquel il travaille.
—Mais que peut-on dire contre ce livre? Il est beau, s'écria Lucien.
—Ha! çà, mon cher, apprends ton métier, dit en riant Lousteau. Le
livre, fût-il un chef-d'œuvre, doit devenir sous ta plume une stupide
niaiserie, une œuvre dangereuse et malsaine.
—Mais comment?
—Tu changeras les beautés en défauts.
—Je suis incapable d'opérer une pareille métamorphose.
—Mon cher, voici la manière de procéder en semblable occurrence.
Attention, mon petit! Tu commenceras par trouver l'œuvre belle, et tu
peux t'amuser à écrire alors ce que tu en penses. Le public se dira:
Ce critique est sans jalousie, il sera sans doute impartial. Dès lors
le public tiendra ta critique pour consciencieuse. Après avoir conquis
l'estime de ton lecteur, tu regretteras d'avoir à blâmer le système
dans lequel de semblables livres vont faire entrer la littérature
française. La France, diras-tu, ne gouverne-t-elle pas l'intelligence
du monde entier? Jusqu'aujourd'hui, de siècle en siècle, les écrivains
français maintenaient l'Europe dans la voie de l'analyse, de l'examen
philosophique, par la puissance du style et par la forme originale
qu'ils donnaient aux idées. Ici, tu places, pour le bourgeois, un éloge
de Voltaire, de Rousseau, de Diderot, de Montesquieu, de Buffon. Tu
expliqueras combien en France la langue est impitoyable, tu prouveras
qu'elle est un vernis étendu sur la pensée. Tu lâcheras des axiomes,
comme: Un grand écrivain en France est toujours un grand homme, il est
tenu par la langue à toujours penser; il n'en est pas ainsi dans les
autres pays, etc. Tu démontreras ta proposition en comparant Rabener,
un moraliste satirique allemand, à La Bruyère. Il n'y a rien qui pose
un critique comme de parler d'un auteur étranger inconnu. Kant est le
piédestal de Cousin. Une fois sur ce terrain, tu lances un mot qui
résume et explique aux niais le système de nos hommes de génie du
dernier siècle, en appelant leur littérature une _littérature idéée_.
Armé de ce mot, tu jettes tous les morts illustres à la tête des
auteurs vivants. Tu expliqueras alors que de nos jours il se produit
une nouvelle littérature où l'on abuse du dialogue (la plus facile des
formes littéraires), et des descriptions qui dispensent de penser. Tu
opposeras les romans de Voltaire, de Diderot, de Sterne, de Lesage,
si substantiels, si incisifs, au roman moderne où tout se traduit par
des images, et que Walter Scott a beaucoup trop _dramatisé_. Dans
un pareil genre, il n'y a place que pour l'inventeur. Le roman à la
Walter Scott est un genre et non un système, diras-tu. Tu foudroieras
ce genre funeste où l'on délaye les idées, où elles sont passées
au laminoir, genre accessible à tous les esprits, genre où chacun
peut devenir auteur à bon marché, genre que tu nommeras enfin la
_littérature imagée_. Tu feras tomber cette argumentation sur Nathan,
en démontrant qu'il est un imitateur et n'a que l'apparence du talent.
Le grand style serré du dix-huitième siècle manque à son livre, tu
prouveras que l'auteur y a substitué les événements aux sentiments. Le
mouvement n'est pas la vie, le tableau n'est pas l'idée! Lâche de ces
sentences-là, le public les répète. Malgré le mérite de cette œuvre,
elle te paraît alors fatale et dangereuse, elle ouvre les portes du
Temple de la Gloire à la foule, et tu feras apercevoir dans le lointain
une armée de petits auteurs empressés d'imiter cette forme. Ici tu
pourras te livrer dès-lors à de tonnantes lamentations sur la décadence
du goût, et tu glisseras l'éloge de MM. Étienne, Jouy, Tissot, Gosse,
Duval, Jay, Benjamin Constant, Aignan, Baour-Lormian, Villemain, les
coryphées du parti libéral napoléonien, sous la protection desquels
se trouve le journal de Vernou. Tu montreras cette glorieuse phalange
résistant à l'invasion des romantiques, tenant pour l'idée et le style
contre l'image et le bavardage, continuant l'école voltairienne et
s'opposant à l'école anglaise et allemande, de même que les dix-sept
orateurs de la Gauche combattent pour la nation contre les Ultras
de la Droite. Protégé par ces noms révérés de l'immense majorité
des Français qui sera toujours pour l'Opposition de la Gauche, tu
peux écraser Nathan dont l'ouvrage, quoique renfermant des beautés
supérieures, donne en France droit de bourgeoisie à une littérature
sans idées. Dès-lors, il ne s'agit plus de Nathan ni de son livre,
comprends-tu? mais de la gloire de la France. Le devoir des plumes
honnêtes et courageuses est de s'opposer vivement à ces importations
étrangères. Là, tu flattes l'abonné. Selon toi, la France est une fine
commère, il n'est pas facile de la surprendre. Si le libraire a, par
des raisons dans lesquelles tu ne veux pas entrer, escamoté un succès,
le vrai public a bientôt fait justice des erreurs causées par les cinq
cents niais qui composent son avant-garde. Tu diras qu'après avoir eu
le bonheur de vendre une édition de ce livre, le libraire est bien
audacieux d'en faire une seconde, et tu regretteras qu'un si habile
éditeur connaisse si peu les instincts du pays. Voilà tes masses.
Saupoudre-moi d'esprit ces raisonnements, relève-les par un petit
filet de vinaigre, et Dauriat est frit dans la poêle aux articles.
Mais n'oublie pas de terminer en ayant l'air de plaindre dans Nathan
l'erreur d'un homme à qui, s'il quitte cette voie, la littérature
contemporaine devra de belles œuvres.
Lucien fut stupéfait en entendant parler Lousteau: à la parole du
journaliste, il lui tombait des écailles des yeux, il découvrait des
vérités littéraires qu'il n'avait même pas soupçonnées.
—Mais ce que tu me dis, s'écria-t-il, est plein de raison et de
justesse.
—Sans cela, pourrais-tu battre en brèche le livre de Nathan? dit
Lousteau. Voilà, mon petit, une première forme d'article qu'on emploie
pour démolir un ouvrage. C'est le pic du critique. Mais il y a bien
d'autres formules! ton éducation se fera. Quand tu seras obligé de
parler absolument d'un homme que tu n'aimeras pas, quelquefois les
propriétaires, les rédacteurs en chef d'un journal ont la main forcée,
tu déploieras les négations de ce que nous appelons l'article de
fonds. On met en tête de l'article, le titre du livre dont on veut
que vous vous occupiez; on commence par des considérations générales
dans lesquelles on peut parler des Grecs et des Romains, puis on dit
à la fin: Ces considérations nous ramènent au livre de monsieur un
tel, qui sera la matière d'un second article. Et le second article ne
paraît jamais. On étouffe ainsi le livre entre deux promesses. Ici, tu
ne fais pas un article contre Nathan, mais contre Dauriat; il faut un
coup de pic. Sur un bel ouvrage, le pic n'entame rien, et il entre dans
un mauvais livre jusqu'au cœur: au premier cas, il ne blesse que le
libraire; et dans le second, il rend service au public. Ces formes de
critique littéraire s'emploient également dans la critique politique.
La cruelle leçon d'Étienne ouvrait des cases dans l'imagination de
Lucien qui comprit admirablement ce métier.
—Allons au journal, dit Lousteau, nous y trouverons nos amis, et nous
conviendrons d'une charge à fond de train contre Nathan, et ça les fera
rire, tu verras.
Arrivés rue Saint-Fiacre, ils montèrent ensemble à la mansarde où
se faisait le journal, et Lucien fut aussi surpris que ravi de voir
l'espèce de joie avec laquelle ses camarades convinrent de démolir le
livre de Nathan. Hector Merlin prit un carré de papier, et il écrivit
ces lignes qu'il alla porter à son journal.
_On annonce une seconde édition du livre de monsieur Nathan. Nous
comptions garder le silence sur cet ouvrage, mais cette apparence du
succès nous oblige à publier un article, moins sur l'œuvre que sur la
tendance de la jeune littérature._
En tête des plaisanteries pour le numéro du lendemain, Lousteau mit
cette phrase.
⁂ _Le libraire Dauriat publie une seconde édition du livre de
monsieur Nathan? Il ne connaît donc pas le proverbe du Palais_: NON
BIS IN IDEM. _Honneur au courage malheureux!_
Les paroles d'Étienne avaient été comme un flambeau pour Lucien,
à qui le désir de se venger de Dauriat tint lieu de conscience et
d'inspiration. Trois jours après, pendant lesquels il ne sortit pas
de la chambre de Coralie où il travaillait au coin du feu, servi par
Bérénice, et caressé dans ses moments de lassitude par l'attentive et
silencieuse Coralie, Lucien mit au net un article critique, d'environ
trois colonnes, où il s'était élevé à une hauteur surprenante. Il
courut au journal, il était neuf heures du soir, il y trouva les
rédacteurs et leur lut son travail. Il fut écouté sérieusement.
Félicien ne dit pas un mot, il prit le manuscrit et dégringola les
escaliers.
—Que lui prend-il? s'écria Lucien.
—Il porte ton article à l'imprimerie! dit Hector Merlin, c'est un
chef-d'œuvre où il n'y a ni un mot à retrancher, ni une ligne à ajouter.
—Il ne faut que te montrer le chemin! dit Lousteau.
—Je voudrais voir la mine que fera Nathan demain en lisant cela, dit un
autre rédacteur sur la figure duquel éclatait une douce satisfaction.
—Il faut être votre ami, dit Hector Merlin.
—C'est donc bien? demanda vivement Lucien.
—Blondet et Vignon s'en trouveront mal, dit Lousteau.
—Voici, reprit Lucien, un petit article que j'ai broché pour vous,
et qui peut, en cas de succès, fournir une série de compositions
semblables.
—Lisez-nous cela, dit Lousteau.
Lucien leur lut alors un de ces délicieux articles qui firent la
fortune de ce petit journal, et où en deux colonnes il peignait un des
menus détails de la vie parisienne, une figure, un type, un événement
normal, ou quelques singularités. Cet échantillon, intitulé: _Les
passants de Paris_, était écrit dans cette manière neuve et originale
où la pensée résultait du choc des mots, où le cliquetis des adverbes
et des adjectifs réveillait l'attention. Cet article était aussi
différent de l'article grave et profond sur Nathan, que les Lettres
Persanes diffèrent de l'Esprit des Lois.
—Tu es né journaliste, lui dit Lousteau. Cela passera demain, fais-en
tant que tu voudras.
—Ah çà, dit Merlin, Dauriat est furieux des deux obus que nous avons
lancés dans son magasin. Je viens de chez lui; il fulminait des
imprécations, il s'emportait contre Finot qui lui disait t'avoir vendu
son journal. Moi, je l'ai pris à part, et je lui ai coulé ces mots dans
l'oreille: Les Marguerites vous coûteront cher! Il vous arrive un homme
de talent, et vous l'envoyez promener quand nous l'accueillons à bras
ouverts.
—Dauriat sera foudroyé par l'article que nous venons d'entendre, dit
Lousteau à Lucien. Tu vois, mon enfant, ce qu'est le journal? Mais
ta vengeance marche! Le baron Châtelet est venu demander ce matin ton
adresse, il y a eu ce matin un article sanglant contre lui, l'ex-beau
a une tête faible, il est au désespoir. Tu n'as pas lu le journal?
l'article est drôle. Vois? _Convoi du Héron pleuré par la Seiche._
Madame de Bargeton est décidément appelée l'_os de Seiche_ dans le
monde et Châtelet n'est plus nommé que le _baron Héron_.
Lucien prit le journal et ne put s'empêcher de rire en lisant ce petit
chef-d'œuvre de plaisanterie dû à Vernou.
—Ils vont capituler, dit Hector Merlin.
Lucien participa joyeusement à quelques-uns des bons mots et des
traits avec lesquels on terminait le journal, en causant et fumant,
en racontant les aventures de la journée, les ridicules des camarades
ou quelques nouveaux détails sur leur caractère. Cette conversation
éminemment moqueuse, spirituelle, méchante mit Lucien au courant des
mœurs et du personnel de la littérature.
—Pendant que l'on compose le journal, dit Lousteau, je vais aller faire
un tour avec toi, te présenter à tous les contrôles et à toutes les
coulisses des théâtres où tu as tes entrées; puis nous irons retrouver
Florine et Coralie au Panorama-Dramatique où nous _folichonnerons_ avec
elles dans leurs loges.
Tous deux donc, bras dessus, bras dessous, ils allèrent de théâtre
en théâtre, où Lucien fut intronisé comme rédacteur, complimenté
par les directeurs, lorgné par les actrices qui tous avaient su
l'importance qu'un seul article de lui venait de donner à Coralie et
à Florine, engagées, l'une au Gymnase à douze mille francs par an,
et l'autre à huit mille francs au Panorama. Ce fut autant de petites
ovations qui grandirent Lucien à ses propres yeux, et lui donnèrent
la mesure de sa puissance. A onze heures, les deux amis arrivèrent au
Panorama-Dramatique où Lucien eut un air dégagé qui fit merveille.
Nathan y était, Nathan tendit la main à Lucien qui la prit et la serra.
—Ah çà, mes maîtres, dit-il en regardant Lucien et Lousteau, vous
voulez donc m'enterrer?
—Attends donc à demain, mon cher, tu verras comment Lucien t'a
empoigné! Parole d'honneur, tu seras content. Quand la critique est
aussi sérieuse que celle-là, un livre y gagne.
Lucien était rouge de honte.
—Est-ce dur? demanda Nathan.
—C'est grave, dit Lousteau.
—Il n'y aura donc pas de mal? reprit Nathan. Hector Merlin disait au
foyer du Vaudeville que j'étais échiné.
—Laissez-le dire, et attendez, s'écria Lucien qui se sauva dans la loge
de Coralie en suivant l'actrice au moment où elle quittait la scène
dans son attrayant costume.
Le lendemain, au moment où Lucien déjeunait avec Coralie, il entendit
un cabriolet dont le bruit net dans sa rue assez solitaire annonçait
une élégante voiture, et dont le cheval avait cette allure déliée et
cette manière d'arrêter qui trahit la race pure. De sa fenêtre, Lucien
aperçut en effet le magnifique cheval anglais de Dauriat, et Dauriat
qui tendait les guides à son groom avant de descendre.
—C'est le libraire, cria Lucien à sa maîtresse.
—Faites attendre, dit aussitôt Coralie à Bérénice.
Lucien sourit de l'aplomb de cette jeune fille qui s'identifiait si
admirablement à ses intérêts, et revint l'embrasser avec une effusion
vraie: elle avait eu de l'esprit. La promptitude de l'impertinent
libraire, l'abaissement subit de ce prince des charlatans tenait à
des circonstances presque entièrement oubliées, tant le commerce de
la librairie s'est violemment transformé depuis quinze ans. De 1816
à 1827, époque à laquelle les cabinets littéraires, d'abord établis
pour la lecture des journaux, entreprirent de donner à lire les livres
nouveaux moyennant une rétribution, et où l'aggravation des lois
fiscales sur la presse périodique fit créer l'Annonce, la librairie
n'avait pas d'autres moyens de publication que les articles insérés ou
dans les feuilletons ou dans le corps des journaux. Jusqu'en 1822, les
journaux français paraissaient en feuilles d'une si médiocre étendue,
que les grands journaux dépassaient à peine les dimensions des petits
journaux d'aujourd'hui. Pour résister à la tyrannie des journalistes,
Dauriat et Ladvocat, les premiers, inventèrent ces affiches par
lesquelles il captèrent l'attention de Paris, en y déployant des
caractères de fantaisie, des coloriages bizarres, des vignettes, et
plus tard des lithographies qui firent de l'affiche un poème pour
les yeux et souvent une déception pour la bourse des amateurs. Les
affiches devinrent si originales qu'un de ces maniaques appelés
_collectionneurs_ possède un recueil complet des affiches parisiennes.
Ce moyen d'annonce, d'abord restreint aux vitres des boutiques et aux
étalages des boulevards, mais plus tard étendu à la France entière,
fut abandonné pour l'Annonce. Néanmoins l'affiche, qui frappe encore
les yeux quand l'annonce et souvent l'œuvre sont oubliées, subsistera
toujours, surtout depuis qu'on a trouvé le moyen de la peindre sur
les murs. L'annonce, accessible à tous moyennant finance, et qui a
converti la quatrième page des journaux en un champ aussi fertile pour
le fisc que pour les spéculateurs, naquit sous les rigueurs du timbre,
de la poste et des cautionnements. Ces restrictions inventées du temps
de monsieur de Villèle, qui aurait pu tuer alors les journaux en les
vulgarisant, créèrent au contraire des espèces de priviléges en rendant
la fondation d'un journal presque impossible. En 1821, les journaux
avaient donc droit de vie et de mort sur les conceptions de la pensée
et sur les entreprises de la librairie. Une annonce de quelques lignes
insérée aux Faits-Paris se payait horriblement cher. Les intrigues
étaient si multipliées au sein des bureaux de rédaction, et le soir sur
le champ de bataille des imprimeries, à l'heure où la _mise en page_
décidait de l'admission ou du rejet de tel ou tel article, que les
fortes maisons de librairie avaient à leur solde un homme de lettres
pour rédiger ces petits articles où il fallait faire entrer beaucoup
d'idées en peu de mots. Ces journalistes obscurs, payés seulement
après l'insertion, restaient souvent pendant la nuit aux imprimeries
pour voir mettre sous presse, soit les grands articles obtenus, Dieu
sait comme! soit ces quelques lignes qui prirent depuis le nom de
_réclames_. Aujourd'hui, les mœurs de la littérature et de la librairie
ont si fort changé, que beaucoup de gens traiteraient de fables les
immenses efforts, les séductions, les lâchetés, les intrigues que
la nécessité d'obtenir ces réclames inspirait aux libraires, aux
auteurs, aux martyrs de la gloire, à tous les forçats condamnés au
succès à perpétuité. Dîners, cajoleries, présents, tout était mis en
usage auprès des journalistes. L'anecdote suivante expliquera mieux
que toutes les assertions l'étroite alliance de la critique et de la
librairie.
Un homme de haut style et visant à devenir homme d'État, dans ces
temps-là jeune, galant et rédacteur d'un grand journal, devint le
bien-aimé d'une fameuse maison de librairie. Un jour, un dimanche, à
la campagne où l'opulent libraire fêtait les principaux rédacteurs
des journaux, la maîtresse de la maison, alors jeune et jolie, emmena
dans son parc l'illustre écrivain. Le premier commis, Allemand froid,
grave et méthodique, ne pensant qu'aux affaires, se promenait un
feuilletoniste sous le bras, en causant d'une entreprise sur laquelle
il le consultait; la causerie les mène hors du parc, ils atteignent les
bois. Au fond d'un fourré, l'Allemand voit quelque chose qui ressemble
à sa patronne; il prend son lorgnon, fait signe au jeune rédacteur
de se taire, de s'en aller, et retourne lui-même avec précaution
sur ses pas.—Qu'avez-vous vu? lui demanda l'écrivain.—Presque rien,
répondit-il. Notre grand article passe. Demain nous aurons au moins
trois colonnes aux Débats.
Un autre fait expliquera cette puissance des articles. Un livre de
monsieur de Chateaubriand sur le dernier des Stuarts était dans un
magasin à l'état de rossignol. Un seul article écrit par un jeune homme
dans le Journal des Débats fit vendre ce livre en une semaine. Par un
temps où, pour lire un livre, il fallait l'acheter et non le louer, on
débitait dix mille exemplaires de certains ouvrages libéraux, vantés
par toutes les feuilles de l'Opposition; mais aussi la contre-façon
belge n'existait pas encore. Les attaques préparatoires des amis de
Lucien et son article avaient la vertu d'arrêter la vente du livre
de Nathan. Nathan ne souffrait que dans son amour-propre, il n'avait
rien à perdre, il était payé; mais Dauriat pouvait perdre trente mille
francs. En effet le commerce de la librairie dite de _nouveautés_ se
résume dans ce théorème commercial: une rame de papier blanc vaut
quinze francs, imprimée elle vaut, selon le succès, ou cent sous ou
cent écus. Un article pour ou contre, dans ce temps-là, décidait
souvent cette question financière. Dauriat, qui avait cinq cents rames
à vendre, accourait donc pour capituler avec Lucien. De Sultan, le
libraire devenait esclave. Après avoir attendu pendant quelque temps
en murmurant, en faisant le plus de bruit possible et parlementant
avec Bérénice, il obtint de parler à Lucien. Ce fier libraire prit
l'air riant des courtisans quand ils entrent à la cour, mais mêlé de
suffisance et de bonhomie.
—Ne vous dérangez pas, mes chers amours! dit-il. Sont-ils gentils, ces
deux tourtereaux! vous me faites l'effet de deux colombes! Qui dirait,
mademoiselle, que cet homme, qui a l'air d'une jeune fille, est un
tigre à griffes d'acier qui vous déchire une réputation comme il doit
déchirer vos peignoirs quand vous tardez à les ôter. Et il se mit à
rire sans achever sa plaisanterie. Mon petit, dit-il en continuant et
s'asseyant auprès de Lucien... Mademoiselle, je suis Dauriat, dit-il en
s'interrompant.
Le libraire jugea nécessaire de lâcher le coup de pistolet de son nom,
en ne se trouvant pas assez bien reçu par Coralie.
—Monsieur, avez-vous déjeuné, voulez-vous nous tenir compagnie? dit
l'actrice.
—Mais oui, nous causerons mieux à table, répondit Dauriat. D'ailleurs,
en acceptant votre déjeuner, j'aurai le droit de vous avoir à dîner
avec mon ami Lucien, car nous devons maintenant être amis comme le gant
et la main.
—Bérénice! des huîtres, des citrons, du beurre frais, et du vin de
Champagne, dit Coralie.
—Vous êtes homme de trop d'esprit pour ne pas savoir ce qui m'amène,
dit Dauriat en regardant Lucien.
—Vous venez acheter mon recueil de sonnets?
—Précisément, répondit Dauriat. Avant tout, déposons les armes de part
et d'autre.
Il tira de sa poche un élégant portefeuille, prit trois billets de
mille francs, les mit sur une assiette, et les offrit à Lucien d'un air
courtisanesque en lui disant:—Monsieur est-il content?
—Oui, dit le poète qui se sentit inondé par une béatitude inconnue à
l'aspect de cette somme inespérée.
Lucien se contint, mais il avait envie de chanter, de sauter, il
croyait à la Lampe Merveilleuse, aux Enchanteurs; il croyait enfin à
son génie.
—Ainsi, les Marguerites sont à moi? dit le libraire. Mais vous
n'attaquerez jamais aucune de mes publications.
—Les Marguerites sont à vous, mais je ne puis engager ma plume, elle
est à mes amis, comme la leur est à moi.
—Mais, enfin, vous devenez un de mes auteurs. Tous mes auteurs sont mes
amis. Ainsi vous ne nuirez pas à mes affaires sans que je sois averti
des attaques afin que je puisse les prévenir.
—D'accord.
—A votre gloire! dit Dauriat en haussant son verre.
—Je vois bien que vous avez lu les Marguerites, dit Lucien. Dauriat ne
se déconcerta pas.
—Mon petit, acheter les Marguerites sans les connaître est la plus
belle flatterie que puisse se permettre un libraire. Dans six mois,
vous serez un grand poète; vous aurez des articles, on vous craint,
je n'aurai rien à faire pour vendre votre livre. Je suis aujourd'hui
le même négociant d'il y a quatre jours. Ce n'est pas moi qui ai
changé, mais vous: la semaine dernière, vos sonnets étaient pour moi
comme des feuilles de choux, aujourd'hui votre position en a fait des
Messéniennes.
—Eh! bien, dit Lucien que le plaisir sultanesque d'avoir une belle
maîtresse et que la certitude de son succès rendait railleur et
adorablement impertinent, si vous n'avez pas lu mes sonnets, vous avez
lu mon article.
—Oui, mon ami, sans cela serais-je venu si promptement? Il est
malheureusement très-beau, ce terrible article. Ah! vous avez un
immense talent, mon petit. Croyez-moi, profitez de la vogue, dit-il
avec une bonhomie qui cachait la profonde impertinence du mot. Mais
avez-vous reçu le journal, l'avez-vous lu?